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Article de revue

Compte rendu

« Design & Projet » : à propos du numéro 46 de la revue Communication & organisation

Pages 142 à 147

Citer cet article


  • Kamoun, E.
(2016). « Design & Projet » : à propos du numéro 46 de la revue Communication & organisation. Sciences du Design, 4(2), 142-147. https://doi.org/10.3917/sdd.004.0142.

  • Kamoun, Emna.
« “Design & Projet” : à propos du numéro 46 de la revue Communication & organisation ». Sciences du Design, 2016/2 n° 4, 2016. p.142-147. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2016-2-page-142?lang=fr.

  • KAMOUN, Emna,
2016. « Design & Projet » : à propos du numéro 46 de la revue Communication & organisation. Sciences du Design, 2016/2 n° 4, p.142-147. DOI : 10.3917/sdd.004.0142. URL : https://shs.cairn.info/revue-sciences-du-design-2016-2-page-142?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sdd.004.0142


1« Design & Projet » est l’intitulé choisi pour le dossier thématique de ce numéro qui a pour objectif d’explorer différentes approches et méthodologies pour penser l’articulation des deux notions, celle de design et celle de projet, considérées comme les nouveaux mots d’ordre des pratiques sociales. A travers des études de cas pratiques, associées à des recherches et réflexions théoriques, ce dossier thématique met en lumière de nouvelles approches anthropologiques et sémiotiques renseignant sur l’évolution du rôle du designer qui prolongerait la portée sociale du projet. Le design serait alors « le levier pour de nouvelles formes d’habitabilité du monde ».

2Le caractère interdisciplinaire du traitement de ce sujet diversifie la cible des lecteurs. En effet, la réflexion menée dans les différents articles peut faire écho chez tous les acteurs susceptibles d’être impliqués dans la redéfinition des interactions sociales : autant les chercheurs que les professionnels du design, de l’architecture, de l’art, de la communication, de la politique ou encore de l’informatique.

3Le terme projet, spécifiquement dans la discipline du design, prend de l’ampleur en englobant plusieurs aspects sémantiques approchants. En effet, si l’on considère « projeter » dans son sens issu du latin, ce qui est jeté en avant, on peut d’ores et déjà y voir deux directions. La première considère le temps : projeter dans le sens de prévoir, de penser l’avenir. La seconde projection est celle qui se fait dans l’espace : projeter une idée, un concept, ou tout ce qui relève de l’image mentale, en représentation matérielle tangible (esquisse, modélisation 3D). Ceci nous conduit vers une autre acception plus récemment utilisée du terme projet, à savoir celle qui définit la réalisation de cette projection et que les Italiens distinguent de l’esquisse, ou projet à réaliser (progetto) par le mot projettazione définissant la réalisation achevée du projet en dessin. D’ailleurs, comme l’a relevé Stéphane Vial, chez les designers, autant dans le cadre professionnel que dans les écoles, on utilise le mot projet pour qualifier à la fois les activités de conception en cours et les réalisations passées, qu’elles aient été finalisées ou se soient arrêtées au stade de modélisation.

4L’introduction à la thématique du dossier se fait donc avec Stéphane Vial qui propose une démonstration illustrant la spécificité du projet en design, en partant de l’étymologie comparée des termes projet et design et de leur évolution. Dans la lignée de l’étude de J-P. Boutinet initiée dans son célèbre ouvrage Anthropologie du projet (1990), il expose la diversité des pratiques du projet en le considérant comme « conduite d’anticipation ». Son questionnement sur l’existence d’une spécificité de la notion de projet en design, dans le cadre d’une société post-moderne et « à l’heure de la culture généralisée de l’anticipation et de l’hyper-projection », l’amène à parler d’un lien consubstantiel entre design et projet. Selon lui, ces deux termes pourraient même être considérés comme synonymes, l’un ne pouvant exister sans l’autre. Le design serait donc une discipline du projet « par essence ». Et c’est à partir de cette hypothèse que Stéphane Vial déploie les critères distinctifs de la culture de conception propre au design, en comparaison avec les autres disciplines du projet.

5Même si les articles de Pascale Minier & Valérie Billaudeau et de Fathia Bouchareb traitent d’une autre discipline du projet, en l’occurrence l’architecture, ils ne contredisent pas ce qui est avancé par S. Vial. On peut d’ailleurs dégager des similitudes entre les deux disciplines au niveau du processus de création.

6En partant d’une analyse comparée, à travers le recueil des expériences des architectes, de l’esquisse à main levée avec celle qui est effectuée au moyen des outils informatiques, P. Minier & V. Billaudeau affirment qu’il n’y a « pas de pensée architecturale sans geste graphique », et confirment que ce mouvement de va-et-vient entre la main et l’esprit constitue un des fondements de la notion de projet, autant en architecture qu’en design. Cela étant dit, cette idée du processus créatif est connue depuis la Renaissance avec Leonardo Da Vinci (« la pittura e cosa mentale »). Ainsi, le geste graphique, en tant qu’outil de réflexion, ne constitue pas uniquement un moyen de représentation du monde, mais aussi un moyen de connaissance.

7À l’ère de la profusion des moyens de représentation numériques et informatiques et de la multiplication des possibilités de rendre compte, en images, d’une abstraction ou d’un concept, le recours à ces outils permet de réinterroger toute décision et tout résultat. Bien que cela semble enrichir la pratique de l’architecte et du designer, P. Minier & V. Billaudeau émettent une certaine réserve en avançant l’hypothèse que cet outil pourrait contribuer à un changement de valeurs ou de sens attribués au projet en architecture. F. Bouchareb les rejoint sur ce point, dans son étude des pratiques et représentations dans la conception des intérieurs, en défendant le fait que les moyens de visualisations numériques, focalisant sur l’axe visuel du résultat projeté, font alors des projets « à voir ». Les deux articles s’accordent sur un même questionnement sur la valeur « usages » et la valeur « images » attribuées à l’espace, à partir du moment où la conception est une production de signes. Par contre, S. Vial soutient à la fin de son article que « les designers ont beaucoup à apprendre des développeurs » et qu’il y a une plus-value certaine de l’outil informatique sur le processus de création et de gestion de projet.

8Le design, discipline du projet, traduit donc une certaine manière de connaître et comprendre le monde. En ce sens, la figure du designer a été présentée, dans plusieurs recherches, comme un gestionnaire ou un manager de projet, comme un connecteur de compétences, dans divers domaines d’intervention. De ce fait, Nicolas Boutan présente l’exposition en tant que projet complexe de design, dont « les motivations sont devenues des territoires de création à part entière ». Au-delà de la conception de l’aménagement de l’espace, le design permettrait de répondre aux exigences du projet d’exposition dans toute sa complexité, en fournissant au curateur une grille de lecture spécifique. Ainsi, dans la pratique curatoriale, le design constitue une méthodologie, une manière d’entreprendre le projet, notamment dans la manière d’organiser le travail en collaboration avec plusieurs acteurs, prenant en compte les contraintes logistiques, spatiales ou encore institutionnelles du projet.

9Cette démarche design « concilie sensoriel, sensible et sensé » selon Estelle Berger. En effet, à partir de l’opposition /singularités versus généralités/, elle dresse plusieurs autres oppositions (/schéma cognitif versus schéma expressif/ ; /analyse versus empathie/ ; /compréhension versus autobiographie/ ; /objectivité versus subjectivité/) qui témoignent de la particularité du design comme activité projective renvoyant à « des savoirs tacites plutôt qu’à l’application de connaissances extérieures ». La notion d’expérience ramène donc le design dans un contexte purement humain étroitement lié au designer et à la subjectivité issue de son vécu et de son expérience. Elle affirme d’ailleurs que « son point de vue se différencie en tant qu’il ne recherche pas d’invariants mais plutôt des singularités ».

10Néanmoins, la vision singulière du designer vis-à-vis du projet peut constituer un risque de déformation à partir du moment où il y a prise de position et orientation du message véhiculé à travers l’objet de la conception. À ce sujet, Vivien Lloveria, s’intéressant à la datavisualisation, met l’accent sur les transformations du sens qui peuvent être remarquées suite à l’intervention du designer. En procédant à une analyse comparative entre deux graphiques, chronologiquement successifs mais permettant de visualiser un même ensemble de données, il démontre que le datadesign n’est pas seulement une substitution contemporaine de la visualisation traditionnelle mais qu’il constitue un changement d’expression opérant un changement de contenu. Donc, le re-design est une énonciation traduisant un changement de point de vue pour répondre à une stratégie informationnelle en y incluant des valeurs esthétiques et rhétoriques. Si on a bien noté que les libertés que s’accorde le designer peuvent contribuer à la déformation de l’information à cause d’une vision orientée, il faut spécifier que ce déplacement de sens n’en est pas la motivation première. Il s’agit plutôt de la volonté du designer de « raconter une histoire ». Le re-design confère donc au projet une dimension narrative qui se manifeste par l’expression d’une transformation.

11Lorsqu’on explore la notion de projet, on en vient à déduire qu’elle n’est pas dissociable de la notion de temporalité à partir du moment où le projet ne peut être saisi que par rapport à une durée, une référence au temps. Rihab Zaidi ne manque pas de remettre en question cette notion de temporalité, en proposant de considérer l’interrelation entre le processus design et le processus projet comme un dispositif, au sens foucaldien. L’auteur établit une typologie des rapports susceptibles de régir ce dispositif design/projet afin de reconsidérer la temporalité à travers l’usage : un passage d’un temps chronologique axé sur l’usure à un temps de conscience de « la pure durée de l’acte de l’usage ». Cette approche permettrait de repenser le statut de l’individu usager et le replacer au centre du projet.

12D’ailleurs, tous les contributeurs semblent s’accorder sur une vision très humaniste et sociale du design conforme à l’évolution des relations et des interactions dans les sociétés contemporaines. Il semblerait qu’on ne puisse ignorer que le projet en design, quelle que soit sa matérialisation ou sa manifestation, a aujourd’hui pour but d’améliorer l’habitabilité du monde (Findeli, 2010).

13Cette acception sociale du projet en design fournit d’autant plus d’exemples tangibles lorsque la démarche de design est initiée dans le cadre d’une politique gouvernementale qui œuvre pour repenser les interactions sociales des individus entre eux ou avec leur environnement. Le projet du journal mural expliqué ici par Annick Monseigne montre très bien comment un objet de design peut être un « promoteur d’actions » et un « catalyseur d’interactions ». Cet objet défini comme « projection consciente par un acte d’inscription matérielle d’un objectif à atteindre » devient « le lieu privilégié de la médiation du champ social par la création ». Le résultat de ce projet de design est donc considéré comme un objet sémiotique à fort pouvoir de communicabilité. Il se laisse décrire à partir de la notion de factitivité qui décrit la « mobilisation active du destinataire ». À ce stade, nous pouvons dire que la matérialisation du projet de design a largement dépassé le cadre de l’objet puisque celui-ci permet de projeter les interactions éventuelles entre les individus et les institutions. D’ailleurs les expressions « design d’interaction » ou « design de service » font désormais partie intégrante du lexique lorsqu’on évoque les champs d’intervention du design, que ce soit dans la pratique professionnelle ou dans les recherches à ce sujet.

14Michela Deni propose d’aller un peu plus loin en utilisant la notion de « projeter le bien-être » dans le cadre du design de service. Ces projets ayant pour ambition d’améliorer la qualité de vie des citoyens, notamment dans le domaine de la santé, font l’actualité. Elle dresse le portrait du designer comme projeteur, connecteur de compétences, notamment pour servir cette cause devenue le cheval de bataille des gouvernements actuels. Le designer est donc présenté comme une figure de manager de projet, une sorte de médiateur entre les différentes parties prenantes d’un projet qui a pour fonction première de traduire les diverses visions et exigences pour les synthétiser. Sa façon projectuelle d’agir qui manifeste « une vision globale des aspects à organiser au regard de l’objectif attendu », lui confère le pouvoir de transformer les besoins en stratégies et solutions concrètes. Pour ce faire, l’auteur met l’accent sur le rôle de la sémiotique pour fournir les instruments adéquats au designer, ce qui lui permet « d’apprendre à gérer le sens consciemment ».

15In fine, le design est présenté dans ce dossier comme un mouvement de pensée, presque un modèle managérial de gestion de projet. Néanmoins, ce qui fait sa spécificité, c’est sa capacité à évoluer en permanence pour s’adapter aux besoins actuels et futurs des sociétés. Le projet en design réclame une attitude à la fois projective et rétrospective : rien n’est acquis. Les étapes du projet ne sont pas juxtaposées mais superposées puisqu’un retour en arrière est toujours possible pour renégocier et réintégrer d’autres contraintes. Ce mécanisme de projection-rétrospection trouve d’ailleurs sa meilleure illustration avec le développement technologique des moyens de visualisation et d’interaction. Projet et design demeurent deux notions complexes et connexes en perpétuel changement et dont l’évolution est étroitement liée à l’évolution des pratiques sociales. On peut même présager un basculement, au niveau des pratiques des sociétés et des organisations, dans la manière d’envisager la gestion des projets et cela, quel que soit le domaine d’activité.

16Ce dossier n’a pas seulement pour but d’informer sur les recherches en cours mais propose une sorte de terreau servant à nourrir la pensée globale au service de l’individu, et par conséquent, de la société. Tout comme dans les projets de design, ce dossier s’inscrit dans une démarche collaborative servant la recherche à plus grande échelle en instaurant un principe dialogique entre les divers réseaux universitaires et professionnels dans plusieurs disciplines. A la lecture de ce numéro, une vision humaniste, pragmatique et réaliste s’affirme. En effet, les contributeurs projettent tout en prenant soin de ne pas construire des utopies isolées de la réalité. Ce dossier se veut au plus proche de la réalité du terrain, tout en offrant une réflexion profonde sur les pratiques sociales actuelles.

17La revue propose aussi une seconde partie intitulée « Analyses » contenant neuf articles « hors-thème » afin d’avoir un regard plus diversifié sur les recherches actuelles dans le domaine des sciences de l’information et de la communication et tout particulièrement de la communication des organisations. Encore une fois, les interactions sociales sont au centre de toutes les recherches, notamment au regard des bouleversements des moyens et techniques de communication. La notion de communauté et les préoccupations face à la gestion de ces communautés sont un des sujets d’actualité pour ces organisations.

18Ce numéro s’inscrit dans une actualité sociale et éditoriale caractérisée par plusieurs questionnements autour de la construction du projet de « la société de demain », face aux mutations sociétales déjà constatées et qui ne sont plus à prouver. Il confirme, à travers les différentes approches des chercheurs, l’utilité de l’interdisciplinarité lorsqu’il s’agit de creuser des pistes de réflexion pour des préoccupations contemporaines communes.

  • ANNE BEYAERT-GESLIN, STÉPHANIE CARDOSO ET ANNE PIPONNIER (dir.), « Design & Projet », Communication & Organisation, 2014/2 (n° 46), Presses universitaires de Bordeaux, 330 p., en ligne : http://communicationorganisation.revues.org/4690

Date de mise en ligne : 07/12/2016

https://doi.org/10.3917/sdd.004.0142