Compte rendu

Pierre Triomphe. 1815, la Terreur blanche. préface de Patrick Cabanel, Toulouse, Privat, 2017, 470 p.

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  • Malandain, G.
(2020). Pierre Triomphe. 1815, la Terreur blanche. préface de Patrick Cabanel, Toulouse, Privat, 2017, 470 p. Romantisme, 187(1), X-X. https://doi.org/10.3917/rom.187.0137j.

  • Malandain, Gilles.
« Pierre Triomphe. 1815, la Terreur blanche. préface de Patrick Cabanel, Toulouse, Privat, 2017, 470 p. ». Romantisme, 2020/1 n° 187, 2020. p.X-X. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-X?lang=fr.

  • MALANDAIN, Gilles,
2020. Pierre Triomphe. 1815, la Terreur blanche. préface de Patrick Cabanel, Toulouse, Privat, 2017, 470 p. Romantisme, 2020/1 n° 187, p.X-X. DOI : 10.3917/rom.187.0137j. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-X?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137j


1 Il n’existait pas d’étude à la fois synthétique et rigoureuse de la fameuse « Terreur blanche » consécutive aux Cent-Jours, qui avait surtout fait l’objet jusqu’ici de monographies localisées, souvent anglophones. Cette étonnante lacune est désormais comblée par l’ouvrage de Pierre Triomphe, qui offre une analyse fine et suggestive du phénomène, à l’échelle de son théâtre principal, le « Midi », soit un quart méridional de la France, allant de Bordeaux à Toulon. Aujourd’hui conservateur du patrimoine et archiviste, l’auteur, spécialiste de l’histoire politique du premier xix e siècle, a réalisé un impressionnant travail de documentation, à Paris comme dans les divers départements concernés, pour aboutir à un tableau quasi complet non seulement des événements de 1815 mais aussi de leurs antécédents immédiats et de leur mémoire jusqu’à nous.

2 Il s’agit pour lui d’abord de remettre en perspective la « guerre civile » (terme qu’il choisit d’assumer) déclenchée dans le Midi par le retour de Napoléon, en soulignant qu’elle réactualise une conflictualité confessionnelle ancienne, déjà réveillée par la Révolution française, mais aussi qu’elle s’inscrit dans une séquence qui débute dès 1810-1811, avec l’affirmation d’un « royalisme protestataire » qui ne se limite pas à l’ancienne noblesse. Dès lors, l’explosion de violence de 1815 résulte d’une « montée aux extrêmes » dont participe la Première Restauration, en 1814, dans la mesure où elle « ouvre un espace politique nouveau », propice à la polarisation des positions entre deux « partis » – royalistes vs « patriotes » – et donc incandescent. Dans ces conditions, les royalistes ne peuvent accepter que Napoléon reprenne le pouvoir, et le duc d’Angoulême (neveu de Louis XVIII) tente lui-même d’organiser depuis le Midi la résistance armée de milliers de « volontaires royaux », mais il y échoue et s’exile en Espagne. Repris en main, le Midi reste toutefois une terre « rebelle » pour l’administration impériale et l’agitation n’y cesse pas totalement avant Waterloo, même si les « violences létales » restent encore rares.

3 L’annonce de la défaite de Napoléon, et l’incertitude politique qui règne en juin-juillet 1815, laissent alors le champ libre à une féroce revanche royaliste dans les grandes villes du Midi, parfois en proie à de véritables soulèvements populaires, dont la « révolution marseillaise » des 25-26 juin est le plus sanglant (au moins une cinquantaine de morts dont les douze « mamelouks » de l’empereur). Là encore, la tentative du duc d’Angoulême pour reprendre en main la situation tarde à prendre forme, et la confusion, voire le « chaos », dure un certain temps, en particulier dans le couloir rhodanien. Fin juillet seulement, le drapeau blanc est partout arboré, sans que cela désarme instantanément les royalistes : entravé par les rumeurs alarmistes, le retour au calme n’est guère acquis avant le début de l’hiver suivant. L’affaiblissement de l’État crée une situation d’« insécurité générale » dans laquelle se multiplient les « excès », pillages, exactions diverses, et au moins 200 meurtres en tout, dont 75 dans le Gard (voir p. 252-257), tandis que nombre de victimes potentielles (protestants, militaires, « patriotes » prononcés en général…) prennent la fuite. Plus que les nouvelles autorités « blanches », ce sont les troupes d’occupation autrichiennes qui limitent le désordre. Pierre Triomphe décrit en détail cette situation complexe, tout en proposant une sociologie de la « mouvance royaliste » qui prend alors le pouvoir dans le Midi (mais sans grande coordination ni « ligne » politique bien claire), et en s’interrogeant sur le poids relatif et les formes d’articulation des notables, organisés en diverses sociétés politiques, et des classes populaires urbaines, « sans-culottes blancs » dont la mobilisation massive est l’un des caractères marquants de l’épisode. L’analyse de cette violence populaire, quoique contenue par une grande prudence méthodologique, est l’un des sommets du livre (p. 190-210), et pose notamment la question du rôle spécifique des femmes, qu’elles soient « boutefeux » ou victimes de châtiments spécifiques. Enfin, l’historien montre comment l’État central parvient à imposer une sortie de crise au prix de plusieurs « compromis » avec les « royalistes autochtones », en particulier bien sûr avec les élites et leurs clientèles, qui obtiennent places et gratifications et une amnistie de fait, tandis que la « terreur blanche légale », plus rude dans le Midi qu’ailleurs, apaise leur soif de réparation.

4 Dressant le bilan de l’épisode, Pierre Triomphe conclut que la violence multiforme des royalistes peut justifier le terme de « terreur », au sens psychologique, mais avec un bilan humain malgré tout limité, si on le compare à des épisodes comme la « Terreur jacobine », la réaction thermidorienne, la répression de la résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, ou encore celle de la Commune… Dès lors, il faut sortir de l’évènement lui-même pour comprendre comment il s’est véritablement construit comme « Terreur de 1815 » (expression qui a prévalu jusqu’aux années 1830), à travers ses représentations postérieures. C’est l’objet de la 3e partie du livre, qui déroule le fil des « mémoires affrontées » de l’événement et montre comment a rapidement triomphé la version libérale, stigmatisant dans l’explosion de l’été 1815 une violence d’un autre âge, digne pendant des excès de la Révolution, couverte de surcroît par les Bourbons. C’est pour l’essentiel entre 1818 et 1820 que, portée par les victimes réclamant justice ou en leur nom, cette lecture s’est imposée, servie par le profond embarras du pouvoir monarchique et même des ultras. Les historiens royalistes auront beau, surtout après 1830, s’évertuer à récuser l’assimilation de 1815 à 1793, ils ne pourront inverser le cours d’une mémoire dominante foncièrement défavorable à la Restauration.

5 Tout au long du siècle, la « Terreur blanche » reste l’objet d’une mémoire vive, localement en particulier, mais aussi plus largement, tant que le légitimisme reste une force politique menaçante. Progressivement, elle se cristallise autour de quelques figures, victimes emblématiques (le maréchal Brune, les frères Faucher…) ou meneurs de la violence comme le fameux Trestaillon. L’évènement tend cependant à s’effacer dès le Second Empire, en particulier parce qu’il est alors recouvert par la mémoire du 2 décembre, dans un Midi passant du blanc au rouge. Cette tendance s’accentue encore avec l’échec et la mort du comte de Chambord (1883). Le legs politique le plus durable de la Terreur de 1815 apparaît finalement ailleurs, et donne lieu à une très intéressante réflexion finale (p. 376-388) : c’est la naissance du « Midi » comme entité symbolique, « région » définie par un « tempérament » voire un « ethnotype » (« chaud », passionné, excessif). Non sans paradoxe, un mouvement que l’analyse décrit comme très éclaté et hétérogène (notamment dans sa composition sociale), est au fondement d’une représentation unifiée qui demeure vivace, bien qu’affaiblie depuis la fin du xix e siècle (« Tartarin de Tarascon efface Trestaillon »), et restreinte au pourtour méditerranéen (le Sud-ouest ayant tôt cessé d’apparaître comme une terre de radicalité politique).

6 Gilles Malandain


Date de mise en ligne : 15/06/2020

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137j