Compte rendu

Laurence Guignard. Antoine Léger l’anthropophage. Une histoire des lectures de la cruauté, 1824-1903. Grenoble, Éditions Jérôme Millon, coll. « Mémoires du corps. Archives », 2018, 126 p.

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  • Giuliani, F.
(2020). Laurence Guignard. Antoine Léger l’anthropophage. Une histoire des lectures de la cruauté, 1824-1903. Grenoble, Éditions Jérôme Millon, coll. « Mémoires du corps. Archives », 2018, 126 p. Romantisme, 187(1), IX-IX. https://doi.org/10.3917/rom.187.0137i.

  • Giuliani, Fabienne.
« Laurence Guignard. Antoine Léger l’anthropophage. Une histoire des lectures de la cruauté, 1824-1903. Grenoble, Éditions Jérôme Millon, coll. “Mémoires du corps. Archives”, 2018, 126 p. ». Romantisme, 2020/1 n° 187, 2020. p.IX-IX. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-IX?lang=fr.

  • GIULIANI, Fabienne,
2020. Laurence Guignard. Antoine Léger l’anthropophage. Une histoire des lectures de la cruauté, 1824-1903. Grenoble, Éditions Jérôme Millon, coll. « Mémoires du corps. Archives », 2018, 126 p. Romantisme, 2020/1 n° 187, p.IX-IX. DOI : 10.3917/rom.187.0137i. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2020-1-page-IX?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137i


1 Hommage à la collection « Archives » des éditions Gallimard qui avait vu la publication d’ouvrages célèbres comme Les Amours paysannes de Jean-Louis Flandrin ou encore Mourir autrefois de Michel Vovelle, ce premier titre est édité par Jérôme Millon. L’historien Jean-Jacques Courtine succède à Pierre Nora et à Jacques Revel comme directeur de cette collection, tandis que l’écriture du premier volume a été confiée à Laurence Guignard, historienne, maîtresse de conférences à l’université de Lorraine.

2 Tout comme ses prédécesseurs, l’ouvrage est constitué d’un dialogue permanent entre les archives et l’historienne qui les a sélectionnées et qui les met en perspective. Dans la lignée de l’ouvrage dirigé par Michel Foucault en 1973, Moi, Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, ce premier tome se concentre sur une affaire criminelle célèbre du xix e siècle : celle d’Antoine Léger condamné à mort et exécuté en 1824 pour le viol et le meurtre de Constance Debully, âgée de 12 ans et demi. La spécificité de cette affaire repose sur le caractère polymorphe du crime commis par Antoine Léger car ce dernier a non seulement violé et tué la jeune fille mais il a également mangé une partie de son cadavre.

3 Dans une société du xix e siècle qui voit l’imbrication croissante du champ scientifique et du champ judiciaire sans totalement réussir à se défaire des croyances de l’Ancien Régime, l’affaire Léger interroge la société française sur la notion de mal et de cruauté. Laurence Guignard, spécialiste de la question de la responsabilité pénale sur laquelle elle a soutenu sa thèse de doctorat, réussit avec cet ouvrage une belle mise en perspective historique de cette affaire criminelle ; son objet étant en effet de mener une « anthropologie historique du mal » en « [historicisant] les conceptions et les discours portés » (p. 7).

4 Pour cela, l’ouvrage est découpé en trois parties. Dans la première partie, « De la perversité aux perversions », l’historienne s’attache à contextualiser et à expliquer les différentes lectures dont a fait l’objet ce crime : médicale, médiatique, judiciaire ou encore surnaturelle puisque l’hypothèse lycanthropique avait été envisagée par certains contemporains pour expliquer les gestes d’Antoine Léger. La deuxième partie, « Procès-verbaux », présente sous leurs versions brutes, c’est-à-dire sans commentaires, des pièces d’archives sélectionnées par Laurence Guignard et jugées essentielles à la compréhension de l’affaire. Enfin, la troisième partie propose une très courte chronologie pour permettre au lecteur de se repérer dans les différentes temporalités de l’affaire.

5 La première partie, qui occupe également la majeure partie du volume de l’ouvrage, entend donc restaurer les lectures qui ont été faites de l’affaire Léger dans un « moment charnière qui laisse des vides » (p. 7) et dans une société où ce crime sert de « catalyseur, capable de réduire […] des discours et des concepts latents, mais aussi de faire penser différemment, de produire un savoir neuf » (p. 9). Laurence Guignard remplit parfaitement cet objectif de replacer la singularité de l’histoire Léger dans la « grande histoire ». Son écriture, claire et agréable, permet d’approcher des concepts pourtant difficiles à cerner tant ils sont mouvants au xix e siècle, tels que la question de la responsabilité pénale de l’individu, de sa perversité ou encore de sa monstruosité. On aurait d’ailleurs aimé à ce sujet une définition plus approfondie de la notion de subculture utilisée dans la dernière partie. Particulièrement intéressante, cette dernière s’attache en effet à comprendre la permanence des croyances lycanthropiques dans la société française du xix e siècle.

6 Cette première partie aurait pu aussi être renforcée par une approche complémentaire. Ainsi, on aurait aimé une mise en perspective de la figure de Constance Debully, car cette dernière, reléguée au statut de victime, est quasiment absente de l’ouvrage. Or, il est essentiel de restituer aux victimes leur place dans une affaire criminelle. Il aurait fallu, a minima, expliquer pourquoi la personnalité de Constance a quasiment été évacuée de cet ouvrage. La question des violences sexuelles subies par la jeune fille est ainsi partiellement voire totalement occultée au bénéfice du cannibalisme qui a davantage intéressé les contemporains de Léger ou leurs successeurs. La dimension sexuelle de ce crime aurait gagné à être davantage évoquée.

7 Enfin, la police servant à retranscrire mais surtout à distinguer les extraits d’archives des passages rédigés par l’historienne rend la lecture de ces derniers un peu laborieuse. La police est en effet peu lisible et attractive. De même, si les gravures illustrant le premier chapitre sont bien commentées et pertinentes, on aurait souhaité un commentaire des photographies d’archives qui émaillent parfois cette première partie (p. 41 ou 75 par exemple). Le format choisi pour éditer l’ouvrage rend difficile la lecture de ces photographies d’archives présentées à l’état brut. La chronologie qui vient clore toute cette étude gagnerait elle aussi à être plus complexe et à intégrer des éléments de contexte extérieurs à l’histoire propre du crime.

8 En définitive, peut-être devrait-on dire que ce livre retrace, davantage qu’une lecture de la cruauté qui finalement reste assez périphérique dans l’argumentaire de l’ouvrage, une histoire des tentatives de comprendre les origines du mal. Un volume, qui, dans son ensemble, est très réussi, tout en restant parfaitement didactique. L’écriture de Laurence Guignard et sa capacité à expliquer simplement des notions complexes le rendent en effet accessible au plus grand nombre. Ce livre trouve ainsi parfaitement sa place au sein de cette nouvelle collection « Archives » qui rend un bel hommage à la collection précédemment parue chez Gallimard.

9 Fabienne Giuliani


Date de mise en ligne : 15/06/2020

https://doi.org/10.3917/rom.187.0137i