Michel Le Du, Les Métaphores. Une enquête sur l’élasticité de l’esprit, Paris, Hermann, « Philosophie », 2023, 149 p.
Pages 307 à 310
Citer cet article
- THÉBERT, Angélique,
- Thébert, Angélique.
- Thébert, A.
https://doi.org/10.3917/rmm.252.0307
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- Thébert, A.
- Thébert, Angélique.
- THÉBERT, Angélique,
https://doi.org/10.3917/rmm.252.0307
1 Même si cette finalité n’apparaît pas d’emblée, l’ouvrage développe une « philosophie critique des sciences à travers le prisme de la métaphore » (p. 94). Le constat est le suivant : dans les sciences de la nature comme dans les sciences humaines, on applique parfois des termes (« algorithme », « lutte pour l’existence », « mariage ») à des entités auxquelles ils n’étaient pas appliqués jusqu’à présent (cerveau, être vivant, tribu). S’agit-il d’une simple métaphore ? Selon l’A., la question est mal posée puisque les métaphores ne sont pas de simples ornements du discours dont nous pourrions facilement faire l’économie. Elles ont une indéniable portée cognitive : grâce à elles, nous pouvons « décrire » et « redécrire le monde » (p. 9), et ainsi affiner notre connaissance du réel. Il importe donc d’être au clair sur ce qu’elles sont et ce qu’elles font, afin de préciser le sens des énoncés en sciences.
2 L’A. commence par discuter et écarter des conceptions fréquemment adoptées au sujet des métaphores (chap. 1, 2, 3), avant de proposer sa propre approche (chap. 4, 5, 6). Chemin faisant, il distingue le concept de métaphore de concepts voisins (comparaison, métonymie, catachrèse, signification secondaire). L’A. défend une « interprétation étroite du concept de métaphore » (p. 8), qui le désolidarise de celui d’innovation sémantique (une innovation sémantique n’est pas toujours métaphorique, et un sens métaphorique peut ne plus apparaître innovant s’il est parfaitement assimilé par les locuteurs).
3 Le premier chapitre fait le procès de certains mythes persistants sur la métaphore. L’A. critique ainsi la thèse selon laquelle la métaphore serait quelque chose de déviant par rapport à la vie ordinaire du langage et requerrait une habileté spéciale pour être introduite et saisie. Or d’une part la capacité à produire des métaphores n’est pas la manifestation d’un talent singulier, la créativité linguistique s’inscrit dans une utilisation du langage réglée (quoique « élastique ») ; d’autre part la compréhension des métaphores, loin de s’affranchir des emplois antérieurs du langage, s’appuie sur eux.
4 Le deuxième chapitre prend pour cible l’idée selon laquelle la compréhension des métaphores requerrait un acte mental spécifique, comme si seule une intuition pouvait « combler le fossé entre les emplois littéraux antérieurs » des constituants de la métaphore, « et la signification métaphorique émergente au sein de la phrase complète » (p. 29). Cette thèse intuitionniste va de pair avec l’idée selon laquelle le sens métaphorique d’une expression est irréductible à la somme des significations littérales de ses constituants. Cependant, l’A. remarque que cette caractéristique n’est pas le propre des métaphores : la signification de bon nombre d’énoncés littéraux ne peut pas plus être générée et calculée à partir de la signification de leurs constituants. Sur ce point comme sur d’autres, les énoncés métaphoriques ne diffèrent pas des énoncés littéraux.
5 Le chapitre 3 est consacré à la présentation de la thèse interactionniste de Max Black. Black critique la théorie de la substitution, selon laquelle « une expression métaphorique est là pour communiquer une signification qui aurait pu être exprimée littéralement » (p. 39). Selon lui, les métaphores n’ont pas d’équivalent littéral. La raison en est qu’elles nous font voir certains aspects de la réalité qu’elles « constituent » ou « créent » par la même occasion (p. 44). Black présente la métaphore comme une interaction entre un terme focal (le prédicat) et le sujet logique d’un énoncé. Plus précisément, dans un énoncé métaphorique (comme « La discussion, c’est la guerre »), le sujet logique est vu à travers le prisme (ou la lentille) constitué par le prédicat. Parler de « prisme » revient à dire que la métaphore est un instrument cognitif qui permet de voir un concept (celui de discussion) à travers le filtre d’un autre, ou sous l’aspect de sa ressemblance avec un autre (celui de guerre) (p. 55-6). Le terme métaphorique emporte avec lui un « système de lieux communs » qui, en étant projetés sur le sujet, mettent l’accent sur certains traits de la réalité et en écartent d’autres.
6 En réponse aux questions laissées en suspens par la thèse interactionniste, l’A. défend sa propre thèse dans le chapitre 4. Selon son approche contextualiste (défendue également par Israel Scheffler et Nelson Goodman), il n’y a pas de « réponse simple » ou de recette unique permettant de cibler le sens métaphorique d’un énoncé : c’est notre sensibilité au contexte qui permet d’ajuster notre compréhension des métaphores. La compréhension d’un énoncé métaphorique dépend « d’indices plus ou moins subtils liés au contexte », et non d’une caractéristique qui se retrouverait dans toutes les phrases métaphoriques. Cette thèse a le mérite d’insister sur « l’ingéniosité requise par la compréhension d’une métaphore » (qui ne se réduit pas à l’application d’une formule permettant d’engendrer une signification métaphorique à partir d’énoncés littéraux), sans assimiler cette ingéniosité à l’intervention d’un acte mental mystérieux. C’est la prise en compte du contexte qui nous permet de cerner les traits qui sont importés par l’emploi métaphorique d’un prédicat et projetés sur le sujet.
7 L’A. précise que certains énoncés qualifiés de « métaphoriques » introduisent en réalité une signification secondaire. Celle-ci correspond à l’adjonction d’une nouvelle signification au langage littéral. C’est un phénomène fréquent lorsqu’un terme déjà en usage est appliqué à un nouvel objet. Par exemple, l’énoncé « cette machine voit » semble imputer à une machine « une capacité ou une disposition que l’on attribue usuellement à des entités de nature différente », en l’occurrence à des êtres vivants (p. 87). Or, comme le verbe « voir » est extrait de son environnement conceptuel ordinaire, il reçoit ici une signification additionnelle, différente de la signification initiale. Selon l’A., il importe de garder à l’esprit cette distinction : car là où la compréhension d’une métaphore fait intervenir une posture fictionnelle (quand je dis que « cet homme est une souris », je fais comme si l’homme était une souris), la compréhension d’une signification secondaire correspond quant à elle à la maîtrise d’une nouvelle convention linguistique.
8 Dans les chapitres 5 et 6, l’A. tire les conséquences de son analyse pour la philosophie des sciences. En effet, l’usage des métaphores en sciences n’est pas toujours bien compris, ce qui génère des inférences fallacieuses. Ce n’est pas qu’il faille bannir les métaphores (puisque « c’est fondamentalement la pensée qui est métaphorique », p. 8), mais nous devons veiller à ne pas transférer à l’objet visé par le discours des propriétés qui ne valent que pour l’objet auquel il est comparé. C’est ce glissement que nous effectuons quand, écoutant un médecin qui affirme que « des cellules migrent » (p. 16), nous imaginons que l’objet du discours (les cellules) se coule dans le moule de l’objet auquel il est associé (les individus vivants) et nous lui attribuons des propriétés dont il n’est pourtant pas pourvu. Nous faisons la même erreur quand, parlant de la « mémoire » d’une machine, nous appliquons à la machine le réseau conceptuel dans lequel le terme est initialement inséré (et qui comporte des termes psychologiques comme « volition », « pensée », etc.) (p. 93).
9 En somme, l’A. pourrait reprendre à son compte cette citation du Roi Lear, qu’affectionnait Wittgenstein : « I’ll teach you differences. » Il rappelle cette leçon de bon sens linguistique : l’emploi d’un même mot n’est pas une raison pour unifier sous un même genre les objets ainsi nommés. Croire à l’existence d’une « structure conceptuelle partagée », qui subsumerait les usages reçus et innovants d’un même terme, reviendrait sinon à éliminer les métaphores du paysage linguistique (p. 132). Réhabiliter le rôle des métaphores suppose donc que nous nous départissions du « mythe de l’entité unitaire » (p. 129), selon lequel à un même mot correspond un concept parfaitement circonscrit.
10 L’intelligence des mots des locuteurs ordinaires est un autre fil rouge de l’ouvrage. Dissipant le mystère qui nimbe parfois la compréhension des métaphores, l’A. souligne que les locuteurs « normaux » savent spontanément quand des énoncés doivent être entendus métaphoriquement et quel en est le sens. À l’opposé, bon nombre d’experts sont des handicapés du langage : en octroyant à la métaphore une portée qui excède sa fonction initiale, ils assimilent des objets d’étude pourtant différents. Ne pas saisir le sens métaphorique d’une phrase, c’est donc se priver d’un moyen de connaître. Initialement utilisées pour accroître les pouvoirs descriptifs du langage, les métaphores peuvent nous égarer si le rapprochement conceptuel qu’elles effectuent est mal cadré.
11 In fine, on comprend que l’A. nous convie à un examen critique de notre propre usage des métaphores en philosophie. On y souscrit d’autant plus que l’ouvrage allie la rigueur argumentative à la gourmandise des mots, et qu’il introduit le lecteur à des distinctions pointues en linguistique et philosophie du langage, tout en distillant des formules qui font mouche. En somme, de même que le bon mot peut être « un bon mot », une philosophie critique de la métaphore peut convoquer des métaphores.