La Chine et les Chinois de l'extérieur
- Par Gilbert Étienne
Pages 99 à 109
Citer cet article
- ÉTIENNE, Gilbert,
- Étienne, Gilbert.
- Étienne, G.
https://doi.org/10.3917/ri.141.0099
Citer cet article
- Étienne, G.
- Étienne, Gilbert.
- ÉTIENNE, Gilbert,
https://doi.org/10.3917/ri.141.0099
Notes
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[1]
Un grand merci à Jean-Raphaël Chaponnière de l’Agence française de développement et à Jean-Luc Maurer de l’iheid pour leurs critiques et leurs commentaires.
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[2]
P. Trolliet, La diaspora chinoise, Paris, puf Que sais-je, 1994, p. 24 sq.
-
[3]
Voir annexe.
-
[4]
F. Gipouloux, La Méditerranée asiatique, Paris, cnrs, 2009, p. 103-104.
-
[5]
K.N. Chaudhury, Asia before Europe, Civilisation of the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
-
[6]
Mark Elwin, The Pattern of the Chinese Past, Londres, Eyre Methuen, 1973, p. 216.
-
[7]
J. Gernet, Le monde chinois, Paris, A. Colin, 1972, p. 287-288.
-
[8]
Ibn Battuta, Voyages, t. 3. Paris, Maspero, 1982, p. 209.
-
[9]
Gernet, op. cit., p. 289.
-
[10]
P. Trolliet, op. cit., p. 16-17.
-
[11]
J.-R. Chaponnière, La puce et le riz… dans le Sud-Est asiatique, Paris, A. Colin, 1985.
-
[12]
Rappelons que le Japon avait connu un gros développement avant 1939. Après la guerre, se combinent la reconstruction du pays et son nouveau décollage.
-
[13]
P. Trolliet, op. cit., p. 107.
-
[14]
En 1898, Londres avait acquis les « nouveaux territoires » avec un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans. En revanche, il n’y avait pas de limite concernant Hong Kong et Kowloon. Les Britanniques ont eu la sagesse de ne pas s’obstiner, d’où la cession de l’ensemble des territoires en 1997.
-
[15]
F. Lemoine, Lettre du cepii, juin 1998.
-
[16]
Statistical Yearbook, 2007, Pékin, National Statistical Bureau, 2007.
-
[17]
Voir ci-dessous.
-
[18]
M-C. Bergère, Capitalismes et capitalistes en Chine, Paris, Perrin, 2007, p. 281 et 239.
-
[19]
S. Michel & M. Beuret, La Chinafrique, Paris, Grasset, 2008.
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[20]
23 mai 2009.
-
[21]
S. Michel & M. Beuret, La Chinafrique, Paris, Grasset, 2008.
1Jusqu’à l’ère coloniale au xixe siècle, on peut parler d’une diaspora au sens classique du mot, fixée surtout en Asie du Sud-Est. La situation se complique alors avec trois catégories de Chinois : ceux de la Chine continentale, les communautés en Asie du Sud-Est et l’apparition de minorités chinoises aux États-Unis et en Europe, les Chinois de Macao, de Hong Kong et de l’île de Taïwan, territoires soumis, respectivement au Portugal (1557), au Royaume-Uni (mainmise par étapes de 1842 à 1898), au Japon (1895).
2En 1945, la Chine récupère Taïwan, mais l’île se sépare à nouveau de la terre ferme en 1949, lorsque le Kuomintang y prend refuge. En 1997, Hong Kong revient sous la souveraineté de Pékin, suivi peu après par Macao. Néanmoins, les deux territoires font l’objet d’une administration et d’un système politique distincts de ceux qui prévalent sur la terre ferme. Il importait de changer le moins possible les institutions de Hong Kong qui avaient contribué à l’essor du grand port.
3Après avoir rappelé les principales étapes de l’histoire, il convient de souligner l’impact considérable des Chinois de Hong Kong sur le développement contemporain de la terre ferme. Significatives sont aussi les relations économiques entre Pékin et Taipeh, entre la première et la diaspora de l’Asie du Sud-Est. Enfin, phénomène récent, la pénétration de la Chine en Afrique.
La diaspora en Asie du Sud-Est
4Comme le relève P. Trolliet, des trente provinces et régions autonomes, « trois seulement sont à l’origine d’environ 90 % de la diaspora », soit le Fujian, le Guangdong, l’île de Hainan, d’après le recensement de 1990 [2]. Et encore, le gros des migrants vient de « cinq poches littorales ». On les trouve surtout en Asie du Sud-Est, alors que l’origine, beaucoup plus tardive, des migrants vers les États-Unis et l’Europe est plus diversifiée.
5Les effectifs de la diaspora se répartissent à 80 % en Asie du Sud-Est, avec les plus fortes concentrations en Malaysia et en Indonésie, à Singapour, en Thaïlande [3]. Au total, 28 millions vers l’an 2000, auxquels s’ajoutent 4,5 millions dans le monde occidental et en Australie.
6Viennent ensuite 6,8 millions à Hong Kong, 500 000 à Macao et 23 millions à Taïwan. On arrive ainsi à un total de 60 à 70 millions aujourd’hui, face à 1,35 milliard sur la terre ferme.
7Les premières communautés de marchands chinois sont repérées au iiie siècle de notre ère en Asie du Sud-Est. Elles augmentent au fil des siècles, en particulier sous la dynastie des Sung dès le xie siècle, puis sous les Yuan (Mongols) et les premiers Ming au début du xve siècle. Les colonies prolifèrent sur le pourtour de la Mer de Chine : aux Philippines, en Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Indochine. Les Chinois de Thaïlande, par exemple, dominent les exportations de riz vers leur pays d’origine [4]. Les Chinois participent aux denses réseaux commerciaux qui, bien avant l’arrivée des Européens, couvrent la Mer de Chine, l’océan Indien, le golfe Persique et même les côtes africaines dans un cosmopolitisme qui n’a guère à envier à notre mondialisation ! Marins, marchands, banquiers arabes, indiens, javanais, chinois se mêlent dans les grands ports, sans oublier les Juifs du Moyen-Orient et du Kerala en Inde [5]. Les États d’accueil pratiquent ce que le jargon moderne appelle le friendly market approach, soit assurer la protection des marchands, leur réserver un bon accueil, ne pas les taxer outre mesure. On en recueille des échos d’Alexandrie à Canton. D’après un édit Sung de 1146, « les profits du commerce maritime contribuent pour beaucoup à la richesse du pays. C’est pourquoi nous devons continuer à encourager les marchands à venir et faire circuler en abondance les biens et la richesse » [6]. On croirait entendre Deng Xiaoping !
8Une part importante des échanges entre la Chine et l’étranger porte sur le commerce tributaire de divers souverains plus ou moins liés à la cour impériale, à côté du commerce privé et de la contrebande. Les grands marchands de la diaspora ne sont pas seuls en cause. Des Arabes et des Indiens y participent.
9« Le développement de la marine chinoise, à partir du xie siècle, est l’un des phénomènes les plus importants de l’histoire », écrit Jacques Gernet [7]. Les grands ports du Fujian, du Zhegiang et du Guangdong dépassent de loin ceux d’Europe. Avance technique aussi : étambot vertical et gouvernail dès le premier siècle de notre ère, boussole, voiliers à quatre ponts, compartiments étanches. Cet essor culmine (1405-1433) avec les expéditions de l’amiral Zheng He, musulman chinois et eunuque, sous l’empereur ming Yong Le. Ibn Battuta avait déjà été frappé au xive siècle par la taille des jonques qui embarquaient 600 marins, 400 soldats et des concubines ou épouses de cadres [8]. La flotte de Zheng He réunit 48 jonques, transportant en tout 27 000 hommes. Elle touche les ports d’Asie du Sud-Est, pénètre dans l’océan Indien, le Golfe persique et les côtes d’Afrique dont les Chinois ramènent une girafe à côté d’épices, d’ivoire, de parfums. De Chine sont distribués de la soie, de la porcelaine, des métaux précieux.
10Monde chinois « tourné résolument vers la mer avec son centre de gravité déplacé vers les régions commerçantes et marchandes du sud-est » [9]. Voilà qui donne à nouveau une impression de « déjà vu » pour la Chine d’aujourd’hui.
11Rupture profonde après la dernière expédition de Zheng He. Le commerce a beau rester actif, le déclin de la marine chinoise va crescendo. L’empire se replie sur lui-même, car il doit affronter de nouvelles attaques des Mongols, tandis que la piraterie devient très dangereuse, ce qui incite les autorités à prendre des mesures restrictives en matière de commerce extérieur. Interviennent aussi les réticences des lettrés devant la politique d’ouverture. Interdits de 1661 à 1683, les échanges extérieurs seront rétablis à partir du Guangdong et du Fujian.
12Au xixe siècle, la diaspora entre dans une nouvelle phase sans précédent par son ampleur en Asie du Sud-Est, avec des pointes vers les États-Unis, l’Europe, l’Australie, l’Afrique au sud du Sahara. L’abolition de l’esclavage vers 1850 a abouti aux recrutements de coolies sous contrat dans des conditions très dures qui mettront du temps à être éliminées. Des Indiens, des Chinois et même des Javanais partent ainsi à l’étranger. Les puissances coloniales ont besoin de main-d’œuvre extérieure pour mettre en valeur leurs empires : plantations et mines en Malaisie et en Indonésie, chemins de fer en Afrique, thé à Ceylan, plantations dans les Antilles. La Thaïlande, restée indépendante, fait venir des Chinois pour construire ses chemins de fer. Les États-Unis font de même sur leur côte Est. D’autres Chinois participent aux travaux du canal de Panama.
13De 1881 à 1900 arrivent deux millions de Chinois en Malaisie. À Singapour, la population chinoise passe de 21 000 à 600 000 dans le même intervalle, celle de Java double à 300 000 [10]. À Saigon, on recense 171 000 Chinois en 1937 contre 44 000 en 1879. À noter aussi, des femmes qui émigrent.
Entre-temps, les anciennes colonies de marchands s’étoffent des coolies restés sur place à la fin de leur contrat. D’aucuns continuent dans les mines ou les plantations. D’autres se muent en boutiquiers, en artisans. Les Chinois deviennent les intermédiaires commerciaux entre la puissance coloniale et les indigènes dans les grandes villes comme dans les bourgs ruraux. Vers le tournant du xix?xxe siècle, émergent de grandes maisons de commerce et des banques dont les réseaux progressent à l’intérieur des pays comme au niveau régional, participant ainsi à l’essor des grands ports-entrepôts de Hong Kong et Singapour.
En Thaïlande comme aux Philippines, l’intégration des Chinois est facilitée par les mariages mixtes, au point qu’aujourd’hui à Bangkok, au sein de l’establishment politique et économique, les Thaïs d’ascendance en partie chinoise sont nombreux. En revanche, dans les pays à majorité musulmane (Indonésie, Malaisie), ne sont admis que les mariages mixtes de Chinois convertis à l’Islam.
L’ère postcoloniale
14À partir de 1960-1970, l’Extrême-Orient et l’Asie du Sud-Est entrent dans une phase de vive croissance économique allant de pair avec la diversification des activités, l’industrialisation, la hausse des échanges intra-régionaux et à l’échelle planétaire [11]. Un tel essor est facilité par de judicieuses politiques de développement dans la plupart des pays et par le rôle des minorités chinoises, sauf en Corée du Sud. Le Japon ouvre la marche. Vers 1980, il est suivi par « les Quatre Dragons » : Hong Kong, Singapour, Taïwan et la Corée du Sud. Peu après, ce sont « les Tigres » : Thaïlande, Malaysia, Indonésie [12]. En 1983, on compte plus de cent banques chinoises : 45 en Indonésie, 19 en Malaysia, 14 à Singapour, 14 en Thaïlande, 13 aux Philippines, auxquelles s’ajoutent les nombreuses banques de Hong Kong et Taïwan [13]. La vague n’a fait que s’amplifier après l’an 2000 et la sortie de la crise financière de 1997.
15On retrouve les Chinois un peu partout : dans la construction urbaine en plein boom, les textiles, l’agroalimentaire, les voitures, les produits chimiques, plus tard l’électronique et ses composants. Typique est le cas indonésien où les Chinois jouent un rôle prépondérant, tout en s’associant à des notables locaux, à commencer par des membres de la famille du président Suharto. La même tendance apparaît en Malaysia, avec, en plus, une politique de l’État visant à la création d’entreprises malaises (Bumiputras, « fils du sol »).
16La cohabitation entre diaspora et populations indigènes connaîtra des frottements à l’ère coloniale. Il arrivera d’entendre les Chinois être traités de « Juifs d’Asie ». Après les indépendances, éclateront quelques graves crises : en Indonésie, massacres de Chinois communistes (à côté de Javanais, de Sumatranais) en 1965, violences entre Chinois et indigènes en Malaysia en 1969. Depuis lors, la vive croissance de ces deux pays tend à préserver un modus vivendi acceptable pour les différentes parties. Population indigène et classes dirigeantes profitent aussi de la croissance. À noter aussi la montée des élites indigènes qui entrent dans l’industrie et le grand commerce, notamment en Indonésie. En Malaysia, les mesures discriminatoires contre les Chinois (dans les affaires, l’éducation) les poussent à s’établir à Singapour. Il en résulte de nouvelles tensions, y compris du côté des Indiens. En 2009, le gouvernement s’efforce de réduire les privilèges des Malais et les discriminations contre les Chinois afin de renforcer la croissance de l’économie.
Jusque vers 1990, le Japon, par ses flux commerciaux et ses investissements, dont l’exportation d’industries, notamment en Thaïlande et en Indonésie, constitue un autre facteur de développement régional, tandis que la Chine est en marge, sauf par ses liens avec Hong Kong. Nombre d’États se méfient de Pékin : son soutien à l’insurrection de communistes chinois en Malaisie avant le départ des Britanniques en 1957, ses liens avec les communistes en Indonésie, son aide aux communistes du Vietnam. Changement de décor avec l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping (fin 1978) et sa politique d’ouverture. La Chine devient, seule ou par le biais de Hong Kong, un acteur de plus en plus influent en Asie du Sud-Est, tout en se rapprochant de l’asean (l’Association des États de l’Asie du Sud-Est). Son refus de dévaluer sa monnaie en 1997-1998, ce qui aurait aggravé la crise asiatique, est très apprécié de ses partenaires.
Chine – Hong Kong et retour
17Jusqu’à la victoire de Mao Zedong en 1949, la ville est un carrefour du négoce entre la Chine et le monde extérieur. Banques et maisons de commerce chinoises et étrangères coexistent. L’arrivée des communistes à Shanghai, déjà un grand centre industriel, financier et commercial, suscite l’exode de nombreux entrepreneurs, certains à Taïwan et le gros à Hong Kong. Ils rejoignent de riches Cantonais. Alors que ces derniers travaillent surtout dans l’immobilier, les industriels de Shanghai recréent les usines textiles qu’ils ont perdues et très vite, élargissent le tissu industriel : habillement, articles de cuir, équipements de bureau, radios, jouets, horlogerie. Le petit Hong Kong est en 1960 un des premiers pays du tiers monde exportateurs de produits industriels. À partir de 1970, Hong Kong devient un des plus grands centres financiers de la planète. En même temps, la ville sert d’intermédiaire entre la Chine et le monde, au point que Pékin, malgré tant d’excès idéologiques, se garde bien de revendiquer le départ des Britanniques [14].
18Nouveau rebondissement avec la politique d’ouverture. Un grand nombre d’usines se délocalisent au Guangdong (Canton) qui fait face à Hong Kong, en même temps que se créent de nouvelles entreprises. Les industriels de Hong Kong participent à la création en rase campagne de la ville de Shenzhen, la première zone économique spéciale. Toutes ces filiales, allant de pme à de grandes unités, profitent des canaux commerciaux de la maison mère pour écouler leurs produits dans le monde. En 2007, le Guangdong fournit 30 % des exportations totales.
19Les hommes d’affaires de Hong Kong ne s’en tiennent pas là. Ils participent à la construction des nouveaux quartiers urbains ailleurs, notamment à Shanghai. Les banques ne sont pas moins actives. Des cadres du grand port viennent combler une partie du manque de personnel qualifié. En sens inverse, le nombre des entreprises chinoises, banques, maisons de commerce qui s’établissent à Hong Kong ne cesse de croître, le cas échéant pour développer leurs liens avec le reste du monde.
De 1980 à 1996, Hong Kong fournit 60 % des investissements privés directs étrangers versés ainsi que la moitié des prêts syndiqués [15]. C’est dire le rôle du grand port dans cette première phase. Par la suite, les multinationales occidentales et japonaises, celles de Taïwan, de Corée du Sud (voir plus bas) vont réduire la part de Hong Kong. Celle-ci représente néanmoins encore le tiers des flux en 2006.
Taïwan
20L’île entre en scène plus tard que Hong Kong avec, là aussi, délocalisation d’entreprises : d’abord dans les industries légères, puis dans la pétrochimie, le matériel de bureau, les composants électroniques, dont la fameuse souris de Logitech (maison suisse) qui transfère son usine sur la terre ferme. Comme le relève Jean-Raphaël Chaponnière : « L’électronique chinoise est en grande partie taïwanaise » (communication personnelle). On parle aujourd’hui de 500 000 Chinois de l’île établis sur la terre ferme.
Singapour et l’Asie du Sud-Est
21Singapour occupe une place de choix en Asie du Sud-Est, alors que son avenir était loin d’être assuré en 1965, date de l’indépendance après une brève union avec la Malaysia. La base navale britannique, un des gros apports à l’économie, allait disparaître. Une partie de la population, pauvre, au chômage, habitait les bidonvilles. Une direction politique hors pair, le Premier ministre Lee Kuan Yew, des ministres et des hauts fonctionnaires qualifiés organisent le développement : large appel réussi aux firmes étrangères (occidentales et japonaises), vigoureuse industrialisation, expansion des banques, raffineries de pétrole, chantiers navals, plus tard composants électroniques, équipements de bureau (Régnier). Singapour devient un des plus grands ports du monde et le principal centre aérien de la région… Et l’ensemble se déroule sans corruption, dans un solide cadre juridique, mais dans un climat de « démocratie contrôlée ».
Ces succès s’accompagnent de flux d’investissements de la diaspora vers Singapour et vice versa, en particulier vers les pays voisins, l’Indonésie et la Malaysia. L’une et l’autre gèrent avec efficacité leurs hydrocarbures qui leur permettent de moderniser leur agriculture et de créer des industries. En Thaïlande, pme et grandes entreprises chinoises ou sino-thaïs connaissent un vif essor. Face aux performances plutôt médiocres des Philippines, le Vietnam, lui aussi en plein renouveau, un peu comme la Chine, commence à s’affirmer.
Vue d’ensemble
22Tous ces changements, ces réseaux financiers, commerciaux, industriels se traduisent par de très gros investissements directs à destination de la Chine. Les flux versés par la diaspora, Hong Kong et Taïwan assurent un peu plus de la moitié des 63 milliards d’investissements privés totaux en 2006 : après les grosses parts de Hong Kong (20 milliards) et de Taïwan (12 milliards) vient la diaspora, dont Singapour avec 2,2 milliards. Le Japon fait 4,6 milliards, la Corée du Sud 2,2 milliards, l’Europe 5,7 milliards, les États-Unis 2,8 milliards. Les autres gros flux proviennent des Antilles, soit 13 milliards [16].
23Ces données sont peu sûres, car elles comprennent des capitaux qui sortent de Chine pour y rentrer avec les avantages accordés aux investissements étrangers (round trip investments) après avoir transité par Hong Kong, les Antilles ou d’autres points. Ils pourraient représenter 20 à 30 % des 800 milliards versés depuis 1980.
24Mouvement en sens inverse : l’acquisition de firmes américaines et européennes (souvent high-tech, comme le secteur des ordinateurs d’ibm acquis par Lenovo) et les gros investissements publics dans des mines, des gisements de pétrole, des forêts, des terres agricoles en Afrique [17], en Amérique latine, en Australie.
25Nombre d’entreprises étrangères créées sur la terre ferme par les Chinois de l’extérieur importent des composants (électronique, matériel électrique, de bureau, jouets électroniques) qui sont assemblés en Chine et exportés par la maison mère et ses réseaux sur le marché mondial. Des firmes coréennes, japonaises, occidentales pratiquent aussi ces formes de délocalisation. En conséquence, il est faux d’appeler la Chine « l’atelier du monde ». Elle en est l’atelier d’assemblage qui stimule le commerce extérieur. Les entreprises étrangères assurent environ 50 % des exportations de produits manufacturés et jusqu’à 88 % dans la haute technologie [18]. En 2008, la Chine occupe la troisième place dans le commerce des marchandises à l’échelle mondiale.
26Force est de constater que Pékin a su jouer avec maestria la carte des Chinois de l’extérieur, facteur de croissance et facteur d’intégration de l’économie dans l’Asie orientale (Japon, Corée du Sud, Asie du Sud-Est). Malgré des aléas : la crise financière en 1997, l’impact de la crise mondiale actuelle dans certains pays, en Thaïlande, à Singapour, au Japon, cet énorme ensemble a de bonnes chances de rebondir à nouveau. L’Indonésie n’a pas trop souffert de la crise avec une croissance de 5 % en 2008 et de 3 à 4 % en 2009. Comme le rappelaient Jean Luc Maurer et Anne Booth de soas le 13 novembre 2009 à l’iheid, plusieurs observateurs commencent à ranger ce vaste pays – aux abondantes ressources et dont l’assiette démocratique se renforce – dans le peloton des pays émergents. À noter enfin le resserrement des relations économiques entre l’Inde, l’asean, la Chine, le Japon.
Il faut néanmoins évoquer des signes de malaise en Asie du Sud-Est. L’invasion des produits chinois pèse sur les entreprises locales avec des prix qui défient toute concurrence. L’asean affronte un déficit croissant (environ 90 milliards de dollars en 2009) dans ses échanges avec la Chine alors qu’elle bénéficiait d’une balance commerciale positive dans ces dernières années. En Asie du Sud-Est, s’élèvent aussi des voix demandant une réévaluation du yuan.
Les Chinois en Afrique
27En 1980, on comptait 79 000 Chinois en Afrique, dont 34 000 à l’Île Maurice, la plupart des autres à Madagascar, à la Réunion, en Afrique du Sud. Leurs ancêtres étaient venus comme coolies au xixe siècle, pour se muer par la suite en petits commerçants comme ceux d’Asie du Sud-Est. Dès la fin des années 1950, la Chine de Mao établit des contacts avec plusieurs pays au sud du Sahara en lançant des projets de coopération dans le secteur agricole, des programmes de bourses à des étudiants africains. Néanmoins, c’est seulement autour de l’an 2000 que la présence chinoise devient spectaculaire.
28Aujourd’hui, les estimations oscillent entre 500 000 et 750 000 Chinois. Le commerce extérieur entre la Chine et l’ensemble de l’Afrique s’est multiplié par dix depuis l’an 2000 pour atteindre 108 milliards de dollars. Les crédits à condition de faveur pour des investissements sur place se multiplient : cinq milliards de dollars en 2006, dix milliards en 2009 lors d’une grande conférence avec les dirigeants africains à Pékin.
29L’accélération de la croissance en Chine rend le pays de plus en plus dépendant des importations de matières premières étrangères [19]. Les Chinois investissent dans le pétrole en Angola, au Soudan, au Nigeria et dans d’autres pays. Ils importent des minerais : cuivre de Zambie et du Congo démocratique, du fer du Gabon et de l’Afrique du Sud. Plusieurs pays accordent des concessions dans le domaine forestier. Autres volets : la construction d’infrastructures liées à l’exploitation du pétrole ou à celle des mines, des routes, parfois des grands barrages. À Alger, les Chinois construisent des quartiers d’habitations… Tous ces travaux sont exécutés par de gros contingents de travailleurs chinois. Les réticences à utiliser la main-d’œuvre locale ne sont pas toujours bien accueillies par les autorités locales. Il faut aussi indiquer une aide militaire au Soudan, au Zimbabwe, au Mali, à l’Angola, au Botswana, à la Sierra Leone.
30Les Chinois se refusent à toute ingérence dans les affaires des pays hôtes, ce qui leur permet de faire bon ménage avec des gouvernements (Soudan, Zimbabwe, Guinée) peu appréciés en Occident.
31Depuis quelques années, s’est ouvert un nouveau champ d’activités : l’achat ou la location de terres afin d’y produire pour la Chine et, ce faisant, atténuer l’importation de produits agricoles. On parle de 2,8 millions d’hectares en République démocratique du Congo pour l’exploitation de palmiers à huile utilisés comme biocarburant. Des négociations sont en cours avec la Zambie et d’autres pays. Un million de paysans chinois pourraient participer à ces travaux en 2009. L’Arabie saoudite, les Émirats du Golfe, la Libye font de même, au point que, d’après l’ifpri (International Food Policy Research Institute) de Washington, les engagements totaux se situeraient entre 20 et 30 milliards de dollars.
32Ces activités suscitent de vives critiques. Les négociations entre Pékin ou les Arabes et les gouvernements africains font craindre des abus dont seraient victimes les paysans indigènes, d’autant plus que les accords ne sont pas publiés. On ne peut non plus écarter de sérieux risques d’ordre technique dans des projets de 10 000 à 50 000 hectares d’un seul tenant, voire davantage. Les investisseurs feraient bien de se renseigner sur l’échec total du grand projet d’arachide au Tanganyika, lorsque le gouvernement britannique voulut couvrir son gros manque de matières grasses au lendemain de la guerre mondiale en 1946. Comme conclut The Economist : « Il est indéniable que ces projets sont grands, risqués et controversés » [20].
33Parallèlement à ces activités, les marchés africains sont encore plus envahis que les nôtres d’articles made in China : textiles, vêtements, chaussures, sacs de voyage, motocyclettes, pompes d’irrigation. Au Mali, en 2005, j’ai même trouvé des boîtes de cirage pour chaussures, moins chères que celles venues de France ! Ces trafics qui font la joie des marchands africains ne facilitent pas l’émergence des industries locales. Comme en Asie du Sud-Est, les plaintes des entrepreneurs locaux sont en hausse.
34Enfin, mentionnons les Chinois qui viennent à titre privé au nord comme au sud du Sahara et ceux qui restent sur place à la fin de leur contrat. Ils ouvrent de petits négoces, nouvelle répétition du modèle sud-est asiatique, mais avec de gros contingents de produits chinois. D’autres créent des restaurants, des hôtels, parfois des maisons closes avec, dans ces établissements, recrutement de main-d’œuvre locale ! Déjà, avant les acquisitions de terre, des paysans chinois venus au Soudan y avaient loué des terres pour cultiver les légumes destinés à leurs compatriotes travaillant sur les chantiers [21].
D’un côté, les gouvernements africains se félicitent des apports des Chinois, de leur rapidité, de leur indifférence aux grands principes démocratiques ; d’autre part, ici et là apparaissent des frottements : la concurrence des articles chinois de consommation, le faible recours à la main-d’œuvre locale, parfois des défauts de construction ou de matériel dans les infrastructures, les difficultés de communications entre Chinois et Africains.
Malgré d’éventuels aléas, il paraît vraisemblable que ces courants vont continuer à s’élargir.
Conclusion
35La diaspora et les autres Chinois de l’extérieur se détachent des autres diasporas à plusieurs titres. Premier élément : la durée, qui va du iiie siècle de notre ère à nos jours. Deuxième élément : la masse totale actuelle qui dépasse, et de loin, les autres diasporas. La deuxième dans le monde est celle de l’Inde. Ses premières communautés en Asie du Sud-Est débutent, en gros, à la même époque que les chinoises. Néanmoins, on estime le total (en 2005) à 15 millions, près de trois millions aux États-Unis et au Canada, dont beaucoup de classes aisées, près d’un million dans les Antilles et en Guyane, 1,2 million au Royaume-Uni, deux millions au Moyen-Orient, dont beaucoup sous contrat limité de travail. Troisième élément : l’importance capitale des Chinois de l’extérieur dans le développement de la Chine depuis la nouvelle révolution de Deng Xiaoping (en 1978). Une différence très nette apparaît par rapport à l’Inde. Celle-ci n’a pas l’équivalent d’un Hong Kong ou d’un Taïwan à ses portes. La diaspora est plus dispersée dans le monde et souvent plus éloignée. Elle comporte beaucoup moins de ces grandes entreprises susceptibles d’investir en Inde, bien que la tendance commence à se renforcer. En revanche, nombre d’Indiens, surtout en Amérique du Nord, se font remarquer dans les professions libérales ou comme cadres supérieurs dans de grosses entreprises américaines. Enfin, intervient la nouvelle vague chinoise en Afrique.
Chinois à l’étranger ou personnes d’origine chinoise
36Asie (2000 à 2003)
37Amérique du Nord : 1,2 million (1998)
38Cambodge 150 000
39Europe : 945 000
40Vietnam 2,8 millions
41Afrique : 500 000 à 700 000 (2008)
42Thaïlande 7,3 millions
43Philippines 7,3 millions
44Singapour 3,4 millions
45Myanmar 1,5 million
46Indonésie 7,3 millions
47Japon 520 000
48Corée du Nord 50 000
49Corée du Sud 100 000
50Total : 28 millions
Références
- Bergère M-C., Capitalismes et capitalistes en Chine, Paris, Perrin, 2007.
- Ibn Battuta, Voyages, t. 3. Paris, Maspero, 1982.
- Chaponnière J.-R., La puce et le riz… dans le sud-est asiatique, Paris, A. Colin, 1985.
- Chaudhury K.N., Asia before Europe, Civilisation of the Indian Ocean, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
- Elwin Mark, The Pattern of the Chinese Past, Londres, Eyre Methuen, 1973.
- Gernet J., Le monde chinois, Paris, A. Colin, 1972.
- Gipouloux F., La Méditerranée asiatique, Paris, cnrs, 2009.
- Lemoine F., L’économie de la Chine, Paris, La Découverte, 2006.
- Maurer J-L. & Régnier P., (dir), La nouvelle Asie industrielle, Paris, puf/iuhei Genève, 1989.
- Michel S. & Beuret M., La Chinafrique, Paris, Grasset, 2008.
- Trolliet P., La diaspora chinoise, Paris, puf Que sais-je, 1994.