Article de revue

Une diplomatie des diasporas ?

La mobilisation des diasporas « yougoslaves » aux États-Unis et leur influence sur la politique étrangère américaine pendant les guerres balkaniques des années 1990

Pages 83 à 97

Citer cet article


  • Kandel, M.
(2010). Une diplomatie des diasporas ? La mobilisation des diasporas « yougoslaves » aux États-Unis et leur influence sur la politique étrangère américaine pendant les guerres balkaniques des années 1990. Relations internationales, 141(1), 83-97. https://doi.org/10.3917/ri.141.0083.

  • Kandel, Maya.
« Une diplomatie des diasporas ? : La mobilisation des diasporas “yougoslaves” aux États-Unis et leur influence sur la politique étrangère américaine pendant les guerres balkaniques des années 1990 ». Relations internationales, 2010/1 n° 141, 2010. p.83-97. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-relations-internationales-2010-1-page-83?lang=fr.

  • KANDEL, Maya,
2010. Une diplomatie des diasporas ? La mobilisation des diasporas « yougoslaves » aux États-Unis et leur influence sur la politique étrangère américaine pendant les guerres balkaniques des années 1990. Relations internationales, 2010/1 n° 141, p.83-97. DOI : 10.3917/ri.141.0083. URL : https://shs.cairn.info/revue-relations-internationales-2010-1-page-83?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ri.141.0083


Notes

  • [1]
    Thèse sur « Le Congrès américain et la désintégration yougoslave, 1989-1995 », sous la direction de Pierre Melandri, soutenance prévue en juillet 2010.
  • [2]
    Dick Kirschten, « Lobbying: Ethnics Resurging », National Journal, 25 février 1995.
  • [3]
    « Ancestry 2000 » – Census Brief, us Census Bureau, disponibles sur Internet à l’adresse : http://www.census.gov/prod/2004pubs/c2kbr-35.pdf
  • [4]
    Ellen Wight, Bosnians in Chicago: Transnational activities and obstacles to transnationalism, Sussex Center for Migration Research, septembre 2000.
  • [5]
    En 2000, les chiffres du nouveau recensement indiquent : 113 661 Albanais (donc une très forte augmentation), 374 241 Croates (en baisse) et 140 337 Serbes (en augmentation). Toujours aucune estimation pour les Bosniaques, en revanche le nombre de personnes revendiquant une origine « yougoslave » passe de 257 986 à 328 547 (on peut supposer qu’il y a là un certain nombre de Serbes). Voir « Ancestry 2000 », op. cit.
  • [6]
    Les parlementaires votent à une majorité supérieure aux deux tiers (suffisante pour contrer un veto présidentiel) la levée unilatérale de l’embargo sur les armes pour la Bosnie (embargo adopté par l’onu en septembre 1991 pour toutes les républiques de l’ex-Yougoslavie). Deux précédents historiques : le vote du Congrès en 1986 contre le veto de Reagan sur les sanctions visant l’Afrique du Sud de l’apartheid ; et le vote de 1973 contre Nixon sur le Vietnam. Ce vote compte pour sa valeur symbolique (le Congrès contre la Maison-Blanche en politique étrangère) plus que par son contenu : l’embargo est en effet déjà largement ignoré, avec la bénédiction américaine, depuis les Accords de Washington et la naissance de la Fédération croato-musulmane en mars 1994.
  • [7]
    Des raisons de politique extérieure ont évidemment joué, la première étant la menace que faisait peser la Bosnie sur l’unité et la crédibilité de l’otan.
  • [8]
    Les cas slovène et macédonien ne sont pas traités ici.
  • [9]
    Comme le raconte Dioguardi : « I got one of those guys to make a $25,000 contribution to the Human Rights Caucus, run by Lantos. That got Lantos’ attention » ! Voir Paul Hockenos, Homeland Calling – Exile Patriotism & the Balkan Wars, New York, Cornell University Press, 2003, p. 206 ; entretien de Joseph Dioguardi avec l’auteur par téléphone, le 2 avril 2008.
  • [10]
    H. Con. Res. 358 : « A concurrent resolution condemning the repression of ethnic Albanians by the Government of the Socialist Federated Republic of Yugoslavia », déposée par Joe Dioguardi le 17 juin 1986. S. Con. Res. 150 : « A concurrent resolution expressing concern over the conditions of ethnic Albanians living in the Socialist Federal Republic of Yugoslavia », déposée par Dole le 18 juin au Sénat.
  • [11]
    Amendement Fascell H. amdt 98 à hr 2655 : « Expressing the Concern of Congress regarding human rights violations by the governement of Yugoslavia », House of Representatives, Congressional Record, 28 juin 1989. Le Sénat votera deux amendements similaires, S. amdt. 280 et 281, le 18 juillet suivant. En réaction, Miloševi? rappelle en août 1989 son ambassadeur à Washington, pour n’avoir pas su empêcher ce vote. Voir Hockenos, op. cit., p. 208 et Henry Kamm, « Yugoslavs Astir Over Serbian’s Rise », The New York Times, 6 août 1989.
  • [12]
    Archives Dioguardi. Federal Election Commission (Washington dc).
  • [13]
    Voir « Yugoslavia », 20 septembre 1990, Senate, Congressional Record, p. S13488.
  • [14]
    Ce voyage marquera aussi le début d’une campagne haineuse dans la presse serbe contre le Congrès américain en général et en particulier contre Dole, ce « sénateur albanais (sic) bien connu », propos qui viennent alimenter la tonalité de plus en plus anti-américaine de la propagande de Belgrade. Cité par Warren Zimmermann, Origins of a Catastrophe – Yugoslavia and Its Destroyers, New York, Times Book / Random House, 1999, p. 109 ; les Serbes étaient convaincus que Dole avait du sang albanais. Ils diront ensuite qu’il est contrôlé par sa conseillère « descendante des oustachis croates ».
  • [15]
    Hockenos, op. cit., p. 126. Au total, Belgrade récoltera 151 millions de dollars. Les enquêtes menées en Serbie après la chute de Miloševi? montreront l’étendue des fraudes dans l’utilisation de cet argent : plus d’un tiers a disparu sans laisser de traces. Inutile de préciser que personne ne récupérera jamais l’argent ainsi « prêté ».
  • [16]
    Lettre de Helen Bentley, 4 août 1990, citée par Brad K. Blitz, « Serbia’s war Lobby », Thomas Cushman et Stjepan Mestrovic (éd.), This Time We Knew – Western Responses to Genocide in Bosnia, New York, New York University Press, 1996, p. 197. Citée aussi par Carroll J. Doherty, « Defending Serbia », Congressional Quarterly Weekly Report, vol. 50, no 24, 13 juin 1992.
  • [17]
    Blitz, op. cit., p. 198.
  • [18]
    Sur la communauté croate de Chicago, l’entrée « Croatians » dans Chicago Encyclopedia, accessible par le lien : http://www.encyclopedia.chicagohistory.org/pages/353.html (consulté le 30 septembre 2009).
  • [19]
    Hockenos, op. cit., p. 24-26. Pour une présentation des associations de la diaspora croate, voir aussi Francesco Ragazzi, Mobilisations, stratégies et discours des associations de la « diaspora » croate aux États-Unis face au conflit dans l’ex-Yougoslavie, Mémoire de dea, Paris, Institut d’études politiques, 2003, p. 44-45.
  • [20]
    Archives de la Croatian American Association. La fille de Letica, Mara, sera même nommée par Bush ambassadrice américaine à Zagreb, mais le Sénat refusera de confirmer ce choix. Voir « Topics of the Times: Destructive Diplomacy », New York Times, 2 novembre 1992. Clinton nommera à ce poste Peter Galbraith, personnage-clé dans le rapprochement entre Zagreb et Washington. Là aussi voir Ragazzi, op. cit., p. 103.
  • [21]
    Richard Ben Cramer, Bob Dole, New York, Random House, 1995, p. 60-61, et Samantha Power, A Problem From Hell – American and the Age of Genocide, New York, HarperCollins, 2002, p. 253-254. Entretien de l’auteur avec Mira Barratta à Washington, 21 mai 2009.
  • [22]
    En 2001, elle publiera même dans le Journal of Croatian Studies un article intitulé « The American Croats: How to be more Effective in Washington » (vol. 40, mai 2001). Mais rappelons que l’engagement de Dole sur la question du Kosovo date de 1986 et n’a rien à voir avec Mira Baratta, qui le conseille à partir de 1989 (et a été embauchée pour son expertise sur les questions stratégiques). Et il est évident que son expérience directe de Miloševi? et du Kosovo n’a pas rapproché Dole des positions serbes.
  • [23]
    Par exemple : « It Is Time To Support Democracy In Yugoslavia », Senate, Congressional Record, 8 février 1990, p. S1105 ; « Croatians Want Democracy », Senate, Congressional Record, 16 juillet 1990, p. S9759 ; S. con. res. 124, futur amendement Nickles, voir plus haut sur le Kosovo.
  • [24]
    Pour un compte rendu détaillé : « Appendix: A Memoire of the Visit to the White House, September 25, 1990 », annexe de Slaven Letica, « The West Side Story of the Collapse of Yugoslavia », Thomas Cushman et Stjepan Mestrovic (éd.), This Time We Knew – Western Responses to Genocide in Bosnia, New York, New York University Press, 1996, p. 182-185.
  • [25]
    Randall Rothenberg, « pr Firms Head to Capitol Hill, » The New York Times, 4 janvier 1991.
  • [26]
    On laisse désormais de côté le Kosovo, « en sommeil » pendant les premières guerres de Croatie puis de Bosnie. La question ressurgira après Dayton.
  • [27]
    La réglementation américaine (Foreign Agents Registration Act, ou fara) oblige toute personne physique ou morale travaillant pour des intérêts étrangers publics ou privés à déclarer ses activités (nature et rémunération) auprès du ministère de la Justice américain. Ce sont ces déclarations qui ont servi ici de point de départ. Elles ont été complétées par des entretiens (réalisés en oct.-nov. 2008 et mai 2009) auprès de Ruder Finn ainsi que de plusieurs anciens assistants parlementaires et lobbyistes (notamment Mira Barratta, James Mazzarella, Mara Rudman, Melissa Merz, Marshall Harris, Steve Walker). Malheureusement, ceux qui travaillaient « côté serbe » n’ont pas donné suite aux demandes d’entretiens.
  • [28]
    us Justice Department, Déclaration fara de Frane Golem no 4531, 27 juin 1991.
  • [29]
    Carol Matlack « And Now It’s Greetings From Zagreb », National Journal, 31 août 1991 ; et us Justice Dep., déclaration fara de Golem (4531) de juillet 1992.
  • [30]
    Fondé par Reagan en 1983 pour promouvoir la démocratie dans le monde (et lutter contre l’urss), financé par le National Endowment for Democracy (fonds fédéraux votés par le Congrès), l’iri, officiellement non partisan mais en fait très lié au parti républicain, travaille avec le département d’État et l’Agence pour le développement international (usaid).
  • [31]
    L’expression est de James Harff.
  • [32]
    us Justice Dep., Déclarations fara de Frane Golem pour Ruder Finn (4315), 19 août 1991 et 12 novembre 1991. Entretiens.
  • [33]
    C’est le cas dans plusieurs articles du National Journal (hebdomadaire politique très lu à Washington) jusqu’au début de l’année 1992, voir par exemple Robert Guskind, « Ethnic Time Bombs », 18 janvier 1992.
  • [34]
    us Justice Dep., Déclaration fara de Frane Golem (4315), 12 novembre 1991. On note aussi dans les déclarations de Golem l’importance des rendez-vous et discussions plus ou moins formelles avec les assistants parlementaires notamment de Tom Lantos, Joe Biden, ou encore Al Gore, bientôt élu vice-président.
  • [35]
    En 1991, elle est dirigée par Dragan Tomi?, président du parlement de Serbie et proche de Miloševi?. Comme les autres grandes entreprises serbes, elle est au service des politiciens proches de Miloševi? qui y puisent leurs financements à leur gré. Jugopetrol devient propriété du gouvernement de Serbie le 1er janvier 1992.
  • [36]
    Début 1991, icn Pharmaceuticals, la compagnie californienne de Pani?, a racheté l’entreprise serbe Galenika.
  • [37]
    Précisions et documents peuvent être demandés à l’auteur.
  • [38]
    On s’appuie sur les déclarations au ministère de la Justice américain (on s’est évidemment limité, comme pour le cas croate, aux activités politiques, excluant les activités de promotion ou défense d’intérêts économiques) : us Justice Dep., Déclarations fara de Zdravkovich, Jaeger & Teras, no 4439, 30 septembre 1990, 11 octobre 1991, et 9 mai 1992 ; Déclaration fara (4581), Wise Communications, 25 octobre 1991 ; Déclaration fara (4510), Rivkin, Radler, Bayh, Hart & Kremer, 25 octobre 1991 ; Déclaration fara (4510, Termination Report), Rivkin, Radler, Bayh, Hart & Kremer, 4 mars 1992 ; Déclaration fara (4606), Bayh, Connaughton, Fensterheim & Malone, pc, 9 janvier 1992 ; Déclaration fara (4581), Wise Communications, 14 mai 1992 ; Déclaration fara (4606), Bayh, Connaughton, Fensterheim & Malone, pc, 31 août 1992, 1er octobre 1992, 26 février 1993, et 31 août 1993.
  • [39]
    À l’automne 1992, le suc publie une annonce dans le Legal Times de Washington pour trouver une agence de relations publiques, en mettant en avant son « budget de 400 000 dollars ». C’est le cabinet Manatos & Manatos, très lié à la communauté hellénique aux États-Unis (ses clients habituels sont le gouvernement d’Athènes et les Chypriotes grecs), qui va récupérer le compte (lucratif donc) du suc. Là-dessus, voir aussi « So Far, K Street’s Doing ok, » National Journal, 19 mars 1994, ainsi que Blitz, « Serbia’s war Lobby », op. cit., p. 211-214.
  • [40]
    us Justice Dep., Déclaration fara (4581), Wise Communications, 14 mai 1992. On apprend dans ce même document que Wise Communications a facturé ses services 304 905 dollars sur la période allant d’octobre 1991 à avril 1992 (sur les activités visant la communauté juive-américaine). La « polémique » sur la bataille autour de l’opinion juive est née notamment de certaines affirmations (incomplètes ou partiales) du journaliste français Jacques Merlino dans Les vérités yougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dire (Paris, Albin Michel, 1993). Précisions et documents disponibles auprès de l’auteur.
  • [41]
    La déclaration fara concernant le contrat entre Silajdži? et Ruder Finn est introuvable au ministère de la Justice : pourtant Harff et son assistant d’alors, James Mazzarella, assurent tous deux l’avoir remplie. La somme était la même que pour les Croates.
  • [42]
    La collaboration ne va pas durer longtemps : dès 1993, les Bosniaques cessent de payer Ruder Finn.
  • [43]
    abc Nightline Interview: Haris Silajdži?, 10 juin 1992, Federal News Service.
  • [44]
    fox Morning News Interview: Muhamed Sacirbey, 20 août 1992, Federal News Service.
  • [45]
    Les premiers débats sur la levée de l’embargo au Congrès ont lieu en 1992, et une loi contraignante est même votée en 1994, mais pas dans les mêmes termes dans chaque Chambre du Congrès. Le lobbying vigoureux de l’administration Clinton sur un Congrès qui est alors encore démocrate fera échouer le vote final.
  • [46]
    L’élément décisif, c’est la médiatisation du conflit bosniaque. Il peut être légitime de s’inquiéter lorsque les lobbies sont liés à des activités moins « médiatiques ». À l’abri du regard des journalistes (et donc de l’opinion), le comportement des politiques n’obéit pas aux mêmes contraintes.
  • [47]
    Fiscal 1993 Foreign Operations Appropriations Bill, aussi désigné comme hr 5368.
  • [48]
    « Cease the current perverse policy that denies the people of Bosnia the means for their own defense. » Voir « Foreign Operations Appropriations for Fiscal Year 1993 », Sénat, Congressional Record, 30 septembre 1992, p. S15890.
  • [49]
    Voir par exemple « Cold War’s demise shapes $26.3 billion spending bill, » Congressional Quarterly Weekly Report, 10 octobre 1992, Vol. 50 no 40, p. 3177.
  • [50]
    Début 1995 le contexte politique change aussi : pour la première fois depuis quarante ans, les républicains contrôlent les deux chambres du Congrès. Bob Dole est désormais le leader de la majorité sénatoriale, et bientôt candidat républicain à la présidentielle (de 1996), contre Clinton. Ce contexte a évidemment pesé sur le vote de l’été 1995.

1Les diasporas serbe, croate, kosovare et bosniaque ont-elles influencé la politique extérieure américaine dans les Balkans après la fin de la guerre froide ? Cette interrogation est légitime si l’on considère l’activisme des communautés « yougoslaves » aux États-Unis à partir de 1989, et l’évolution de la position américaine vis-à-vis des différentes républiques ex-yougoslaves au début des années 1990. Elle pose la question de l’influence des lobbies ethniques sur la politique étrangère américaine et plus largement celle du rôle des diasporas comme acteurs du système international. Rappelons que l’influence du facteur ethnique est bien réelle aux États-Unis. Ainsi, la population américaine d’origine est-européenne, si elle ne représente que 8,5 % de la population totale américaine (en 1990), est suffisamment concentrée dans les États du Midwest et du Nord-Est pour représenter un swing vote potentiel, un vote décisif, aussi bien dans certains districts parlementaires que pour l’élection présidentielle. En 1992, Clinton l’emporte dans douze des quatorze États caractérisés par la plus forte concentration de ces populations. Or, ces douze États représentent 186 mandats du collège électoral des grands électeurs, c’est-à-dire plus de la moitié nécessaire pour emporter l’élection suprême [2].

2Parmi les populations d’origine yougoslave installées aux États-Unis, les Croates-Américains sont les plus nombreux, suivis des Serbes et des Albanais (les chiffres officiels ne distinguent pas les Kosovars des Albanais, mais la cause du Kosovo est chère à l’ensemble de la communauté albanaise et les lobbies engagés sur le Kosovo se définissent comme Albanais-Américains). Tous sont largement concentrés dans les États du Midwest et du Nord-Est, avec une prédominance à New York pour les Albanais, dans la région de Chicago, dans l’Indiana et la Pennsylvanie pour les Croates et les Serbes, ainsi qu’en Californie pour ces derniers.

3Pour le recensement de 1990, les chiffres officiels donnent 544 270 Croates, 116 795 Serbes et 47 710 Albanais [3]. Aucune estimation n’est donnée pour les Bosniaques, trop peu nombreux (ou s’identifiant autrement) ; mais il existait de petites communautés bosniaques, notamment dans la région de Chicago (quelques centaines de familles) [4]. Ces chiffres donnent un ordre de grandeur, notamment des proportions relatives de chaque groupe. Les organisations de la diaspora revendiquent des chiffres bien supérieurs (c’est évidemment leur intérêt) : 2,5 à 4 millions pour les Croates-Américains, 1 million pour les Serbes-Américains, 0,5 million pour les Albanais-Américains – on retrouve des proportions comparables entre chaque peuple. La réalité se situe quelque part entre les deux, sachant que les identifications fluctuent, et que le recensement de 1990 a eu lieu un peu « trop tôt » par rapport aux événements mobilisateurs liés à la situation yougoslave [5].

4Cette étude a un point de départ et un point d’arrivée : le Congrès américain, qui est la principale cible du lobbying des diasporas, et l’origine de la pression sur l’exécutif américain par son vote historique de l’été 1995. Avec ce vote, le Congrès prend position contre la politique étrangère du Président [6]. C’est un vote déterminant aussi par ses conséquences, puisqu’il va précipiter la mise en œuvre par le président Clinton de la stratégie de « fin de partie » (Endgame Strategy, élaborée au National Security Council), qui aboutit à Dayton, à peine trois mois plus tard. En ce sens, ce vote, s’il n’influence pas la substance du règlement du conflit bosniaque, va en déterminer le timing : les circonstances intérieures obligent Clinton à reprendre la main sur la Bosnie [7]. Or, il y a de nombreux liens entre ce vote de 1995 et l’activisme des diasporas dès 1989.
Sans entrer dans un débat trop long sur la définition du concept de diaspora, précisons que l’on s’intéressera ici exclusivement à la mobilisation et aux modes d’action des associations de citoyens d’origine « yougoslave » (serbes, croates, kosovars et bosniaques [8]) installés aux États-Unis, dans un but de lobbying, en vue d’influencer la politique américaine vis-à-vis de leur république d’origine. Cette mobilisation est maximale pendant la période 1989-1992, essentiellement en raison des bouleversements du système international. Elle passe par deux phases successives : une première phase d’organisation des communautés en lobbies (ethniques) efficaces dont le but est de s’insérer dans le système politique américain pour peser sur ses délibérations et ses décisions ; une deuxième phase de professionnalisation par le recours à des agences spécialisées qui intègrent les médias dans leur stratégie.

1989-1991 : l’organisation en lobbies

5La première phase, qui va de pair avec la fin de la guerre froide, est une période de mobilisation des diasporas aux États-Unis (en général comme dans le cas yougoslave), qui s’organisent en lobbies à Washington pour influencer la politique étrangère américaine en direction de leur « patrie » d’origine. Leurs efforts visent essentiellement les élus, le Congrès américain étant le lieu par excellence du combat (ou de la recherche d’équilibre) entre tous les intérêts organisés qui veulent peser sur la décision politique américaine.

6On commencera par la question du Kosovo, qui va jouer un rôle de sensibilisation sur la Yougoslavie, en particulier chez les parlementaires, d’autant que l’organisateur du lobby albanais, Joseph Dioguardi, est un membre du Congrès. En miroir et en réaction au cas du Kosovo, une femme, là encore une parlementaire, Helen Bentley, joue un rôle moteur dans la création d’un lobby politique serbe.

7Le cas croate est différent : Bentley et Dioguardi sont « ethniquement » liés à la cause qu’ils défendent par leurs origines familiales ; les Croates-Américains n’ont personne au Congrès. Mais la diaspora croate-américaine, qui est aussi la plus nombreuse numériquement des communautés yougoslaves aux États-Unis, va trouver « mieux » en la personne de Bob Dole, leader républicain du Sénat, futur chef de la majorité sénatoriale et bientôt candidat présidentiel (pour 1996). C’est lui qui devient le champion de la cause croate à Washington ; il reprendra ensuite le flambeau pour les Bosniaques à partir de 1992.

Dioguardi et la diaspora albanaise : naissance d’un lobby

8La diaspora albanaise (présente aux États-Unis depuis près de deux siècles) est caractérisée par une immigration massive récente due en grande partie à l’afflux d’Albanais du Kosovo pendant les années 1980, marquées par une répression accrue de la part de la Serbie. Cette expérience vécue des violences va faciliter la mobilisation de la diaspora et faire du Kosovo sa préoccupation majeure.

9Cette évolution et la concentration albanaise dans le quartier du Bronx à New York n’ont pas échappé à Joseph « Joe » Dioguardi, Américain d’origine kosovare par son père et élu républicain du Bronx. Cet ex-comptable, qui a grandi dans le Little Italy du South Bronx, va faire des Albanais-Américains une base électorale qui compte dans les élections parlementaires, une « constituency » comme disent les Américains (notamment par le volume de leurs contributions aux campagnes électorales, qui atteignent d’emblée plusieurs milliers de dollars et ne cesseront d’augmenter [9]).

10Dès 1986, Dioguardi, soutenu par le sénateur Dole, a introduit au Congrès des résolutions condamnant la répression de Miloševi? au Kosovo [10]. Mais c’est en 1989 que le Congrès américain exprime pour la première fois sa préoccupation sur les violations des droits de l’homme par le gouvernement yougoslave sous la forme d’un amendement à la loi de budget de l’aide extérieure américaine [11].

11Comment ce vote a-t-il été possible alors que l’Administration était beaucoup plus réticente à critiquer le gouvernement central yougoslave ? En janvier 1989, Dioguardi (qui n’a pas été réélu) a créé l’Albanian American Civic League (aacl), premier lobby albanais-américain enregistré au Congrès à se donner pour objectif la défense des Albanais du Kosovo. Alimentée par les contributions d’une communauté composée essentiellement d’hommes jeunes et actifs, l’aacl est riche : dès 1990, ses comptes indiquent un volume de 450 000 dollars en dépenses organisationnelles et de lobbying, dont une grande partie finance les campagnes électorales des parlementaires favorables à la cause [12]. L’aacl organise également des voyages de délégations parlementaires, comme celui d’août 1990 auquel participent plusieurs sénateurs dont Bob Dole et Don Nickles, membres de la puissante commission des appropriations (qui alloue les budgets fédéraux). Or, les Américains, fort bien reçus à Zagreb, se heurtent à Miloševi?qui refuse de les rencontrer et tente de leur barrer l’accès au Kosovo en prétextant des « émeutes ». En réalité, les Albanais, au courant de la visite américaine, ont rempli les rues aux cris de « usa, usa », démonstrations d’affection qui vont bien sûr profondément émouvoir les sénateurs enfin parvenus sur les lieux [13]. Sur place, les Américains observent toute la réalité de la répression serbe, l’omniprésence militaire et l’arrestation des Albanais massés pour les accueillir [14].
Conséquence directe de ce voyage : le Congrès américain vote sa première véritable action législative sur la Yougoslavie, contre l’avis de l’exécutif. L’amendement Nickles à la loi de budget des opérations extérieures (Foreign Operations Appropriations) prévoit de supprimer l’aide américaine à la Yougoslavie ainsi que le soutien américain à l’aide à la Yougoslavie dans les institutions internationales, si la situation des droits de l’homme dans le pays ne s’améliore pas. Bush et son ministre des Affaires étrangères, James Baker, sont contre, mais le Président ne peut refuser l’amendement sans rejeter toute la loi : il n’y aura donc pas de veto présidentiel. L’amendement accorde un délai de 6 mois, c’est donc en mai 1991 qu’il reviendra sur le devant de la scène (pour être finalement contourné par Baker) – alors que la Yougoslavie est déjà en train de basculer dans la guerre.
Si cette législation a été si tardive, et si difficile à adopter, c’est en grande partie le résultat de l’activisme d’Helen Delich Bentley, aux origines serbes revendiquées. Or, le Congrès américain garantit les pouvoirs de la minorité, et Bentley ne manque ni de combativité, ni d’alliés.

Helen Bentley, la défense serbe au Congrès

12La première vague importante d’immigration serbe est arrivée aux États-Unis entre 1880 et 1914 et s’est installée dans les grands centres miniers et industriels de l’époque – d’où la concentration jusqu’à aujourd’hui de ces communautés dans le Nord-Est et le Midwest. Une deuxième vague, très différente de la précédente, date de la fin de la Seconde Guerre mondiale : les nouveaux venus sont plus éduqués, et beaucoup sont d’anciens tchetniks (patriotes serbes qui ont combattu aussi bien les Allemands que les partisans de Tito). Ils s’installent souvent près des communautés serbes – et des églises orthodoxes – existantes, mais leur anticommunisme virulent n’est pas partagé par tous dans la diaspora.

13C’est Miloševi?, à la fin des années 1980, qui va réunifier la diaspora serbe aux États-Unis (et « globaliser » la diaspora serbe dans le monde) – or, l’unité de propos est bien la condition sine qua non d’un lobbying efficace. Fait révélateur, qui montre la puissance de séduction du nationalisme de Miloševi?, relayé par la transmission (satellite) de la télévision de Belgrade : l’emprunt qu’il a lancé en 1989 auprès de la diaspora connaît un franc succès aux États-Unis [15].

14Comme Dioguardi avec les Albanais, Helen Bentley joue un rôle décisif dans la constitution d’un lobby serbe. Comme lui, elle est liée « ethniquement » à la cause qu’elle défend, puisque ses deux parents sont serbes. Elle va jouer un rôle extrêmement actif dans la défense du point de vue serbe aux États-Unis. Sa capacité d’obstruction illustre bien les moyens dont dispose toute minorité au Congrès américain ; son rôle actif dans la constitution d’un lobby serbe est d’autant plus important à reconstituer qu’il dément l’argument de Belgrade selon lequel les Serbes auraient « négligé » le lobbying, contrairement aux autres parties prenantes du conflit.

15En juin 1989, à l’invitation du patriarche orthodoxe du Kosovo, Bentley assiste au 600e anniversaire de la bataille de Kosovo, aux côtés d’un million de Serbes qui acclament Miloševi?. Dès l’année suivante, dans un courrier envoyé à l’ensemble des églises orthodoxes, des associations et des leaders communautaires serbes aux États-Unis, elle appelle à construire un lobby politique serbe-américain [16]. Utilisant son papier à en-tête du Congrès, elle explique qu’il faut contrer les « activités anti-serbes » des parlementaires « pro-albanais », et fournit un véritable mode d’emploi du lobbying à Washington, exhortant les Serbes-Américains à se mobiliser et faire pression sur leurs élus.

16En octobre 1991, Bentley organise un grand rassemblement de la communauté serbe-américaine à Chicago et défend l’idée d’une « organisation représentant tous les groupes serbes-américains existants, pour permettre aux Serbes de parler d’une seule voix [17] ». C’est ainsi que naît SerbNet, destiné à promouvoir une meilleure information sur les conflits en Yougoslavie – en réalité à défendre la politique de Miloševi?, notamment dans les médias américains. L’organisation jouera également un rôle important en fournissant des « témoins » pour certaines auditions parlementaires.

17Au même moment est née en Californie une autre organisation, la branche américaine du Serbian Unity Congress, le suc, qui a des bureaux à Londres et dans plusieurs villes européennes. SerbNet et le suc ont de nombreux dirigeants communs, et leurs actions se superposent parfois. Mais là où SerbNet produit plutôt de l’information, le suc se définit clairement comme un lobby politique, qui ne va pas tarder à mettre en place son pac et ses propres campagnes de relations publiques – avant de devenir le porte-parole de Radovan Karadži? aux États-Unis.

18Tous ces lobbies ont le même argument de base : les rivalités nationales entre les peuples de Yougoslavie ont des racines multiséculaires ; la violence actuelle ne peut se comprendre sans référence à l’histoire, de la conquête ottomane à la Seconde Guerre mondiale ; les Serbes d’aujourd’hui ne font que se défendre pour ne pas subir ce que leurs ancêtres ont vécu dans le passé. Cette triple affirmation est censée tout justifier. Pendant la guerre en Bosnie, elle se doublera d’un relativisme moral généralisé qui cherchera à dissimuler les horreurs du « nettoyage ethnique » pratiqué contre la population musulmane de Bosnie.
Bentley a plusieurs alliés à la Chambre, et un au Sénat (le sénateur d’origine grecque Paul Sarbanes), dans sa croisade pro-serbe. Surtout, sa ténacité, ses prises de parole véhémentes, l’énergie qu’elle déploie pour faire obstruction à toute tentative de législation anti-serbe portent leurs fruits, au moins pendant le 101e Congrès (1989-1990). Il est tout à fait révélateur que la première action pro-kosovare et anti-serbe du Congrès ait été votée le 28 juin 1989 (voir ci-dessus) en l’absence de Bentley qui, ironie du sort, se trouvait justement au Kosovo.

Le poids des Croates-Américains

19L’immigration croate aux États-Unis suit les mêmes tendances que l’immigration serbe, et on la retrouve dans les mêmes zones géographiques. Chicago en particulier est considéré en Croatie et à l’étranger comme la seconde capitale croate dès le milieu du xxe siècle. Au début des années 1990, les passants du quartier de Hyde Park ne pouvaient manquer la banderole proclamant « Croatia is dying to be free » [18]. Comme dans le cas serbe, une deuxième vague d’immigration plus politique s’est installée après 1945. Parmi ces nouveaux venus se trouvent d’anciens oustachis, ex-collaborateurs de l’État fasciste d’Ante Paveli?, qui marquent à droite certaines associations de la diaspora [19].

20L’importance et le rôle donnés par Franjo Tudjman aux Croates de la diaspora ont été soulignés depuis longtemps. Tudjman a d’emblée séduit l’ensemble de la diaspora croate, d’abord au Canada puis aux États-Unis, en multipliant dès 1987 les appels à la « réconciliation nationale » en direction de la « Croatie exilée ». Comme Miloševi?, il semble seul à pouvoir faire la synthèse et réconcilier tous les Croates, les enfants des partisans comme ceux des oustachis, lui qui est à la fois un général de Tito et un dissident nationaliste. Son futur parti, le hdz, n’est d’ailleurs pas un parti mais une « communauté », terme choisi pour symboliser la réconciliation nationale entre Croates de Yougoslavie et de la diaspora. En 1989 a lieu la première convention du hdz pour l’Amérique du Nord, à Cleveland (Ohio), et en novembre 1989, pour la première visite de Tudjman en tant que président du hdz, il y a déjà seize branches locales du parti pour les États-Unis et le Canada.

21La Croatian American Association (caa), proche du hdz, est créée fin 1989 par des leaders de la communauté croate de Chicago : c’est un lobby dont l’objectif affiché est d’améliorer l’image de la Croatie auprès des parlementaires, et bientôt de promouvoir l’indépendance du pays. Son fondateur, l’homme d’affaires Ilija Letica, a rencontré Tudjman qui lui a fait part de la nécessité d’une voix forte pour représenter les intérêts croates à Washington [20].

22Dès 1991, les « Croatian days » organisés sur la colline du Capitole par la caa rassemblent 40 000 Croates-Américains venus de tout le pays montrer leur force aux élus du Congrès. La caa multiplie fax et réunions d’information, organise des voyages en Croatie pour les parlementaires ; en 1992, elle dispose de relais solides au Congrès.

23Au Congrès, c’est le sénateur Dole qui le premier a introduit la question croate. Élu du Kansas, dont la capitale Kansas City a une communauté croate ancienne dans le quartier de Strawberry Hill, connu pour être sensible aux questions « ethniques » [21], et leader des républicains au Sénat, il a été très tôt sollicité par des membres de la communauté croate-américaine. Par ailleurs, sa conseillère de politique étrangère Mira Barratta est une Américaine d’origine croate [22].

24En 1990, Dole multiplie les prises de parole sur la Croatie au Congrès [23]. Ces interventions vont de pair avec une implication de plus en plus importante en coulisse. Ainsi, le 25 septembre 1990, il arrange la première rencontre entre Tudjman et George Bush à la Maison Blanche, au grand dam de tous ceux qui, au Congrès comme dans l’exécutif (et notamment au département d’État), s’accrochent encore à la défense du statu quo yougoslave – et refusent tout geste qui pourrait être vu comme un encouragement aux tendances séparatistes des républiques de Yougoslavie [24].
À la fin de l’année 1990, les Croates passent à la vitesse supérieure, avec l’ouverture du premier bureau de la République de Croatie à Washington, ambassade non officielle en attendant la reconnaissance de l’indépendance. Son premier occupant, Frane Golem, un chirurgien qui a fait ses études aux États-Unis, va professionnaliser le lobbying croate à Washington en faisant appel à l’agence de relations publiques Ruder Finn. Mais les Croates ne sont pas les seuls à avoir recours aux relations publiques.

1991-1992 : la professionalisation

25Les années 1991 et 1992 voient en effet se dérouler une véritable bataille des relations publiques à Washington. En collaboration avec les gouvernements de leur république d’origine, les lobbies politiques (ou des individus) issus des diasporas serbes, croates et bosniaques (dans ce dernier cas, il s’agit uniquement d’individus) vont en effet se « professionnaliser » par le recours à des agences spécialisées dans les relations publiques.

26La distinction entre lobbying et relations publiques est délicate, car les deux activités sont de plus en plus intégrées dans une vision globale : influencer l’opinion publique via les médias (relations publiques), pour ensuite s’appuyer sur l’opinion afin de faire pression sur les décideurs politiques, au Congrès comme dans l’exécutif [25].

27Cette bataille des relations publiques à Washington entre Serbes, Croates et Bosniaques [26], en miroir à la guerre bien réelle sur le terrain, est une illustration d’un phénomène de plus en plus courant dans la capitale américaine [27].

L’organisation sans faille des Croates-Américains

28Dès la fin 1990, Tudjman a placé « son » homme à Washington, Frane Golem, qui prend immédiatement contact avec la diaspora croate aux États-Unis et en particulier avec la caa. Quelques mois plus tard, au lendemain de la déclaration d’indépendance le 26 juin 1991, il établit un bureau de la République de Croatie à Washington, une ambassade avant la lettre [28]. Dès son arrivée, Golem collabore étroitement avec la caa, dont le directeur adjoint, Adrian Madunic, devient officiellement son assistant en février 1992 [29]. La mission de Golem dans la capitale américaine, au-delà de la coordination des activités de la diaspora, est d’emblée affichée : il s’agit de faire pression sur l’élite politique américaine et sur l’opinion publique en faveur de la reconnaissance de l’indépendance croate. Pour cela, Golem a besoin de relations publiques.

29Par l’intermédiaire de Phyllis Kaminsky, rencontrée en Croatie, Golem est présenté à James Harff, directeur du bureau de l’agence de relations publiques Ruder Finn dans la capitale américaine. Kaminsky est une ancienne de l’administration Reagan et membre de l’International Republican Institute (iri) : à ce titre, elle a participé à la surveillance des élections dans plusieurs pays de l’Est, et notamment les républiques yougoslaves. Femme de réseaux, experte en communication politique, elle conseille de nombreux gouvernements étrangers grâce aux contacts établis pendant son passage à l’iri[30].

30Kaminsky est également liée à David Phillips, président (en 1989) de la Fondation des droits de l’Homme, et à Mira Baratta, la conseillère de Dole. Tous trois se sont connus sous Reagan. C’est un trio parfait de « power players » [31] : Baratta conseille le leader républicain du Sénat ; Phillips dirige la Fondation des droits de l’Homme, étroitement liée au Human Rights Caucus du représentant Tom Lantos (qui organise plusieurs auditions sur la Yougoslavie au Congrès) ; Kaminsky rencontre les nouvelles élites politiques des pays de l’Est et conseille Ruder Finn via Jim Harff. Harff, ancien assistant parlementaire reconverti aux relations publiques, va s’occuper successivement des Croates, des Bosniaques puis des Kosovars tout au long des années 1990.

31C’est en août 1991 que Golem signe le premier contrat avec Ruder Finn. L’objectif est de faire pression pour la reconnaissance de l’indépendance croate, alors que les affrontements serbo-croates, jusque-là sporadiques, ont fait place à une véritable guerre. Ruder Finn est payé par la caa, c’est-à-dire par l’argent de la diaspora croate-américaine (10 000, puis 16 000 dollars par mois) [32].

32Rappelons qu’à ce moment-là (été 1991), l’administration Bush s’accroche encore à la fiction de l’unité yougoslave, et n’est pas très réceptive aux arguments croates. D’autant que Baker est vexé d’avoir été ignoré en juin à Belgrade, où il a tenté de convaincre les dirigeants de toutes les républiques de Yougoslavie de ne pas précipiter la désintégration du pays ; ce qui n’empêche pas Slovènes et Croates de proclamer leur indépendance cinq jours après son départ.

33Du côté du Congrès, les Croates ont des alliés de poids, on l’a vu, mais la majorité des parlementaires est encore réticente à choisir un camp dans la guerre. Dans la presse enfin, le ton demeure ambigu. Si le New York Times a dépêché sur place un excellent journaliste (Chuck Sudetic) qui perçoit d’emblée le rôle de l’armée fédérale du côté des Serbes, une partie des médias américains voit encore le conflit yougoslave à travers le seul prisme des « haines ethniques multiséculaires réactivées par la fin de la Guerre froide » [33]. C’est donc surtout en direction des médias et des parlementaires que Ruder Finn cible sa stratégie de communication, cherchant à encourager et diffuser les points de vue « favorables » à la cause croate.
Ces efforts vont porter, d’autant qu’ils sont « aidés » par l’actualité : avec les bombardements de Vukovar et Dubrovnik, la donne change pour les Croates. Le conflit devient plus « simple » : il semble bien finalement y avoir un agresseur et des victimes. Ruder Finn préconise de multiplier les voyages de parlementaires en Croatie et d’augmenter la pression sur le Congrès et sur l’Exécutif afin d’obtenir « l’ouverture d’une ambassade formelle à Washington » [34]. Le contrat se termine un peu avant l’échéance du 12 mai 1992, au moment de la reconnaissance de la Croatie par Washington.
Faut-il croire pour autant les arguments serbes selon lesquels les Croates (puis les Bosniaques) ont gagné la bataille de l’opinion grâce aux sommes dépensées en lobbying et relations publiques ? Une première remarque de bon sens s’impose ici : si les Serbes ont « perdu » la bataille de l’opinion, c’est d’abord par leurs actes. Mais la réponse la plus solide à ces affirmations repose sur l’étude approfondie des activités de lobbying serbe aux États-Unis, puisque c’est bien là que se trouve l’enjeu de ce débat.

Les multiples stratégies serbes

34Précisons-le d’emblée, le sujet est compliqué en raison de la multiplicité des intermédiaires, et de frontières assez floues entre activités directes du gouvernement serbe et activités de la diaspora serbe aux États-Unis.

35Le gouvernement serbe investit dès 1990 (donc avant les Croates et les Bosniaques) dans les relations publiques à Washington, d’abord en son nom propre, puis via Jugopetrol (monopole de l’État yougoslave sur la raffinerie et la distribution du pétrole en Yougoslavie, contrôlé en 1991 par Miloševi? [35]) ; enfin via icn Galenika, qui appartient au Serbe-Américain Milan Pani? [36], à partir de mai 1992 en raison de l’embargo économique décrété contre la Serbie (qui interdit toutes transactions avec des intérêts serbes aux États-Unis). Ce n’est sans doute pas un hasard si Pani? fait son entrée peu après dans le gouvernement de Miloševi?, même si l’entente entre les deux hommes ne résistera pas à leur compétition électorale. Plus tard (1993), d’autres individus et organisations de la diaspora serbe-américaine (suc et SerbNet, Pani? toujours, ainsi que Michael Djordjevi?, puis Danielle Sremac pour le compte de Radovan Karadži?) engageront d’autres agences de relations publiques aux États-Unis.

36Il est impossible de tout détailler ici [37]. Pour résumer, on dira que les efforts de relations publiques serbes sont menés, sur la période 1989-1993, par trois cabinets d’avocat et une agence de relations publiques, pour une somme totale officielle d’1,1 million de dollars, payée par le gouvernement de Serbie, Jugopetrol et icn Galenika[38], auxquels il faut ajouter les activités d’une autre agence pour le compte du Serbian Unity Congress aux États-Unis, pour un budget annoncé de 400 000 dollars [39].

37C’est donc un effort très important, qui a contribué notamment à brouiller les termes du débat au Congrès comme dans les médias. L’objectif explicité dans les déclarations officielles est d’améliorer l’image de la Serbie et les relations entre Serbie et États-Unis ; la cible principale est le Congrès américain, ainsi que les principaux médias du pays. Petit à petit, les efforts se font plus précis : contre les indépendances des républiques, contre le vote de sanctions contre la Serbie, enfin contre les accusations de « nettoyage ethnique » qui visent la Serbie.

38Autre aspect notable : une partie des activités de lobbying, par l’agence Wise Communications, a spécifiquement ciblé la communauté juive américaine, par des discours devant des institutions telles que le National Council of Jewish Women, Georgetown University Jewish Student Association, ou encore en ciblant explicitement le personnel parlementaire juif (« Capitol Hill Jewish staff ») ; l’agence fera aussi appel à Klara Mandi?, personnalité serbe et juive, proche de Miloševi?, pour parler des événements historiques en cours « en particulier leur impact sur la communauté juive en Yougoslavie [40] ».
Mais cette bataille pour l’opinion juive-américaine sera perdue irrémédiablement par les Serbes après les révélations sur la campagne de nettoyage ethnique menée par les forces serbes en Bosnie, dont les méthodes ressemblent trop à celles des nazis par les mesures discriminatoires, la terreur contre les populations civiles par des groupes paramilitaires, la déportation dans des conditions terrifiantes (y compris dans des wagons à bestiaux), enfin l’existence des camps. Les organisations juives-américaines seront toujours à la pointe du combat pour dénoncer le génocide serbe contre les Musulmans de Bosnie.

Les Bosniaques anglophones à Washington

39Côté bosniaque, les choses sont différentes puisqu’il n’existe pas de communauté organisée aux États-Unis avant la guerre ; ce sont des individus qui s’y impliquent.

40En mai 1992, le gouvernement de Sarajevo, inspiré par l’exemple croate, engage Ruder Finn juste après la reconnaissance de l’indépendance de la Bosnie par les États-Unis et la fin du contrat avec la Croatie [41]. Harff et son équipe vont réutiliser les contacts qui ont servi pour la Croatie, notamment au Congrès américain, et développer une stratégie médiatique réussie où leurs atouts principaux sont l’actualité sur le terrain en Bosnie et les Bosniaques anglophones [42].

41Le charismatique Haris Silajdži? (ministre des Affaires étrangères de Bosnie) en particulier, historien de formation, est omniprésent à Washington et dans les médias américains pendant les premiers mois de la guerre. Autre figure importante au début, le représentant personnel du président Alija Izetbegovi? à Washington, Nedzib Sacirbey, un vieil ami du président bosniaque : comme lui, c’est un ancien « jeune musulman », et les deux hommes ont été brièvement emprisonnés ensemble en 1946 pour opposition à Tito (une expérience qui crée des liens). Sacirbey a fui la Bosnie au début des années 1960 pour s’installer aux États-Unis.

42Enfin et surtout, son fils, Mohammed « Mo » Sacirbey, nommé ambassadeur de Bosnie à l’onu, devient rapidement le préféré des médias. Culturellement américain (il est arrivé aux États-Unis à l’âge de sept ans), l’ex-joueur de l’équipe de football de Tulane sait parler à l’opinion publique. Alors que Silajdži? en appelle aux valeurs morales de l’Amérique [43], Sacirbey fils comprend vite qu’il vaut mieux invoquer un autre principe plus parlant : le sacro-saint droit à se défendre. Ce sera désormais le leitmotiv du discours bosniaque, et l’argument clé des partisans de la levée de l’embargo, d’autant que Sacirbey a l’intelligence de préciser d’emblée : « Nous ne voulons pas de soldats américains, nous voulons des armes pour nous battre [44] ».

43Aidés par Ruder Finn, Silajdži? et Sacirbey entrent aussi en contact avec les parlementaires déjà sensibilisés par les questions kosovares et croates, dont Dole bien sûr, mais aussi le sénateur démocrate Joe Biden (qui dirige la sous-commission européenne de la puissante commission des Affaires étrangères du Sénat), dont l’engagement pro-bosniaque ne se démentira jamais. Or, ces mêmes parlementaires seront les moteurs du vote de levée de l’embargo, la « politique étrangère » du Congrès de l’été 1995 [45].

44Mais en août 1992, l’irruption de la question du génocide marque un premier tournant, décisif, aux États-Unis : la Bosnie entre pour la première fois dans le cœur du débat de politique étrangère, et donc dans le champ d’action de l’exécutif, ce qui réduit les marges de manœuvre des autres acteurs, notamment les diasporas.

45On voit bien que s’agissant des lobbies, des relations publiques, et de leur influence, les choses sont souvent plus complexes qu’il n’y paraît : ici, ceux qui ont dépensé le plus d’argent (les Serbes) ont pourtant bien perdu la « bataille des relations publiques ». Ce constat est lié à une évidence : un tel combat n’a jamais lieu dans le vide, dans un monde où les sources et supports de l’information se sont démultipliés. Les faits pèsent tout de même plus lourd que l’argent dépensé pour influencer l’opinion [46].

46Du côté du Congrès, les parlementaires votent à l’automne 1992 un amendement à forte valeur symbolique qui marque le véritable tournant de la position du Congrès en Bosnie : ajouté à la loi de financement des opérations extérieures par les sénateurs [47], cet amendement autorise le président à fournir jusqu’à 50 millions de dollars d’aide militaire aux Bosniaques en cas de levée de l’embargo de l’onu.

47Fait notable, cet amendement vient de Joe Biden. Le sénateur démocrate prend ainsi position dans le futur camp des « lift and strike » (favorable à la levée de l’embargo assortie de frappes aériennes contre les Serbes), qui va s’opposer de plus en plus frontalement à Clinton au fil des deux sessions parlementaires suivantes. Surtout, Biden redéfinit le débat sur la Bosnie en partant d’un nouveau principe : le droit à se défendre, « the right to self-defense ». Il faut, dit-il, « mettre fin à la perversité de la politique actuelle qui revient à dénier au peuple de Bosnie les moyens de se défendre [48] ». Il s’agit d’un signal fort : le pouvoir législatif américain vient non seulement de désigner clairement l’agresseur et les victimes dans le conflit bosniaque, mais aussi de choisir son camp [49].

48Enfin, avec la Bosnie, la mobilisation de la société civile américaine va s’élargir à de nouveaux secteurs (non diasporiques) de la société, organisations de défense des droits de l’homme, establishment de politique étrangère, leaders religieux et syndicats ouvriers et étudiants.
Tous ces mouvements vont progressivement se fédérer en une force puissante grâce à l’impulsion et au financement de George Soros, ainsi qu’à l’énergie de jeunes fonctionnaires dissidents du département d’État, qui connaît à l’été 1993 sa plus grosse vague de démissions depuis la guerre du Vietnam. C’est la naissance de l’Action Council for Peace in the Balkans en janvier 1994. Le Congrès en est à la fois la cible et le relais, et on y retrouve les parlementaires sensibilisés à ces questions par l’action des diasporas dès 1989-1990.
L’Action Council exercera une influence décisive sur le vote de l’été 1995 pour la levée de l’embargo en Bosnie [50]. C’est la coalition de ces divers groupes de pression issus de la société civile qui fera leur force et leur influence. Elle n’aurait pas été possible sans la mobilisation et les pressions déployées dès 1989 par les membres des diverses diasporas yougoslaves aux États-Unis.


Date de mise en ligne : 03/06/2010

https://doi.org/10.3917/ri.141.0083