Article de revue

À propos de la théologie du péché

Pages 259 à 264

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2011). À propos de la théologie du péché. Recherches de Science Religieuse, 99(2), 259-264. https://doi.org/10.3917/rsr.112.0259.

  • Theobald, Christoph.
« À propos de la théologie du péché ». Recherches de Science Religieuse, 2011/2 Tome 99, 2011. p.259-264. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2011-2-page-259?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2011. À propos de la théologie du péché. Recherches de Science Religieuse, 2011/2 Tome 99, p.259-264. DOI : 10.3917/rsr.112.0259. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2011-2-page-259?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.112.0259


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2 1. Paul H. Welte, Ins Böse verstrickt. Versuch einer Neuinterpretation der Erbsündenlehre, « Theologische Orientierungen », N??12, LIT, Berlin, 2009.

3 2. François Euvé, Crainte et tremblement. Une histoire du péché, Seuil, Paris, 2010.

4 L’énigme du mal est fréquemment abordée par la théologie contemporaine. L’intérêt qu’on porte aujourd’hui à cette expérience limite se comprend aisément puisque, pour beaucoup de contemporains, elle représente l’obstacle majeur d’une adhésion à la foi chrétienne. Les RSR ont consacré en 2002 tout un dossier et un colloque à la «?résistance au mal?» (RSR 90/1 [2002]). Mais la part du mal auquel l’être humain consent, appelée par la tradition biblique et chrétienne «?péché?», ne semble pas susciter autant d’attention, sans parler de l’aspect plus particulier de la théologie du péché qu’est le «?péché originel?». Si pendant les années postconciliaires un certain silence s’est fait autour de ces doctrines pour des raisons qui tiennent à la fois à un effet de balancier et aux évolutions des mentalités modernes et postmodernes, plusieurs publications y reviennent aujourd’hui avec une herméneutique doctrinale et une sensibilité culturelle renouvelées. Nous en présenterons ici deux, non sans penser que ces études mériteraient de figurer dans un bulletin d’anthropologie théologique qui devrait alors aborder bien d’autres questions encore?; nous espérons pouvoir l’offrir bientôt aux lecteurs de la revue.

51. L’ouvrage du dominicain allemand Paul H. Welte qui a enseigné pendant plus de trente-cinq ans à Taiwan et en Chine continentale est un petit chef d’œuvre d’herméneutique doctrinale et mérite à ce titre de figurer dans cette chronique. Empêtrés dans le mal est en effet une tentative de réinterprétation de la doctrine du péché originel, suscitée par une longue fréquentation de la culture chinoise pour qui la bonté de l’homme est la conviction fondamentale.

6L’auteur commence par montrer pourquoi il faut réinterpréter aujourd’hui cette doctrine qui est en contradiction avec l’image du monde fournie par les sciences et avec les résultats de l’exégèse critique, doctrine par ailleurs dont l’Église pouvait se passer jusqu’au quatrième siècle. Avant d’entreprendre la tâche, Welte s’interroge donc sur le sens et le but d’une telle reprise qui devra traiter, selon lui, la question jusqu’alors sous-estimée de l’essence même de ce «?péché?».

7Sa réinterprétation débute par l’inventaire des «?sources?» de notre savoir?; ce que Welte fait dans une série de six thèses (où il traite, entre autres, de l’interprétation de Genèse 1 à 3 et de Romains 5) et en réponse à une objection?: si la doctrine du péché originel présuppose la révélation du «?Dieu de toute grâce?» (1 P 5, 10), cela ne signifie pas que les «?éléments?» qui ont conduit vers sa formulation occidentale soient inaccessibles à l’expérience. Certes, «?celui qui croit en la force de la grâce peut envisager la force du péché avec plus de courage?» (34), mais la catéchèse et la prédication exigent aujourd’hui que la «?visée?» de la doctrine soit réélaborée «?en partant de l’expérience et de la situation existentielle de l’homme?». Dans cet esprit l’auteur aborde ensuite les trois questions que la doctrine du péché originel soulève habituellement?: que dire aujourd’hui de l’état paradisiaque et de la chute?? Quelle est la signification de la mort en tant que conséquence du premier péché?? Comment le péché des ancêtres rejoint-il leurs héritiers (Erbsünde)??

8Sa tentative de définir l’essence du «?péché originel résulte de ce parcours qui ne craint pas de réinterpréter, en passant, les textes magistériels les plus complexes. La décision principale consiste dès lors à libérer le «?péché originel?» de l’intérêt classique pour son origine adamique et de le comprendre comme «?conséquence de notre appartenance à une humanité marquée par le péché?» (64). La pointe de l’argumentation de Welte est donc la distinction la plus nette entre ce «?péché originel?» (Erbsünde), à savoir notre héritage, et le «?péché actuel?» effectivement commis par untel ou unetelle (Tatsünde). Bien que seul ce dernier est un péché – au sens où tout péché implique toujours une responsabilité personnelle – la plupart des théologiens, y compris Karl Rahner, maintiennent la terminologie de «?péché originel?» mais en insistant sur la signification analogique du mot «?péché?». C’est sur ce point que l’auteur ne les suit plus (il y revient pp. 122-125 en relisant le canon 5 du décret tridentin sur le péché originel) et propose d’abord un langage métaphorique (74sv) et ensuite une description de la situation existentielle visée par la terminologie ancienne?: «?Le “péché originel” signifie la dégradation que l’homme subit en raison de son appartenance à un monde marqué par le péché des hommes qui ont vécu avant lui. Le “péché originel” signifie une dégradation sur le plan moral et religieux, une relation perturbée avec Dieu, les autres et soi-même qui n’a pas été causée par lui-même mais par l’influence des péchés de ceux qui l’ont précédé?» (77).

9Comme toute nouvelle interprétation, celle-ci doit accepter des vérifications dont la principale est sa concordance avec d’autres vérités de la foi?: Welte revient donc à la doctrine tridentine de la justification (avec une relecture du décret tridentin sur le péché originel), au lien entre le péché originel et le baptême des enfants et à la définition de l’Immaculée Conception de 1854. La vérification la plus importante est cependant sa «?traduction?» en termes expérimentaux et pastoraux?: son effet sur l’image de Dieu et de l’histoire, sa conséquence sur la théologie de la rédemption (où il faut distinguer «?besoin de rédemption?» et «?besoin de salut?») et la théologie du péché (au sens propre du terme).

10Les deux derniers chapitres de l’ouvrage ressaisissent l’ensemble du parcours. S’appuyant sur la traditionnelle liberté de l’Église par rapport à ses propres «?formules?» ou «?représentations?» (qu’on pense aux concepts-clés de la doctrine trinitaire qui ont été tous condamnés, à un moment ou à un autre), le premier passe en revue les expressions trouvées plus récemment par la théologie (péché social, péché structurel ou structures de péché, péché du monde, situation de malheur, héritage du péché, etc.) pour les soumettre à un discernement critique et préférer finalement parler de péché originel sans utiliser ce concept. Le second ou dernier revient au contexte chinois. Welte termine par un dialogue interculturel sur le présupposé de la bonté de l’homme?: celle-ci n’exclut pas des actions mauvaises de la part de l’homme. Mais une fois explicitée la distinction absolument décisive entre le «?péché?» comme acte responsable et le «?péché originel?», la signification humaine et théologale de ce dernier peut être rendue plausible en contexte chinois.

11L’auteur s’appuie sur d’autres travaux comme un numéro de Concilium de 2004 (Christophe Boureux et Christoph Theobald, Le péché originel. Heurs et malheurs d’un dogme, Bayard, Paris, 2005) et une Quaestio disputata de 2009 (Helmut Hoping et Michael Schulz, Unheilvolles Erbe?? Zur Theologie der Erbsünde, Herder, Freiburg, 2009). Mais le grand mérite de sa propre étude est son honnêteté méthodologique, sa lecture précise des textes magistériels et surtout sa tentative de sortir la notion même de «?péché originel?» de la nébuleuse dans laquelle une fausse conception du mystère risque de l’enfermer. Il me semble qu’on doit le suivre quand il refuse au «?péché originel?» (la scolastique dirait au peccatum originale originatum) d’être un «?péché?» et récuse toute idée de «?faute héréditaire?» (ce qui a des conséquences importantes dans l’interprétation de la doctrine de la «?satisfaction pénale et vicaire?»)?; on le fait d’autant plus volontiers qu’il fait bien valoir que la dimension étrangère, extrinsèque (peccatum alienum), qui pré- et codétermine la responsabilité personnelle, affecte la liberté non seulement de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur (127). Welte a le courage de renoncer au concept ambigu de «?péché originel?» et de ne pas se contenter trop rapidement d’un raisonnement analogique, mettant à la place d’une telle mesure de sauvegarde conceptuelle une véritable approche inductive et expérimentale, précieuse pour la catéchèse et la prédication. Peut-être aurait-il pu la conduire plus loin en donnant un sens au concept biblique de «?péché du monde?» et à l’actuel vocabulaire de «?structure de péché?» qu’il semble refuser comme candidats dans le remplacement du péché originel (127). A-t-il pour autant perdu toute pertinence?? En tout cas, toute son étude donne raison à Walter Kasper qui avait qualifié «?la doctrine classique du péché originel, non pas dans sa conceptualité malheureuse mais dans sa visée, comme une des plus grandes réussites de l’histoire de la théologie et un des apports le plus important à l’histoire spirituelle?».

122. L’ouvrage de François Euvé ne poursuit pas exactement le même but que celui de Paul H. Welte même s’il comporte un long chapitre – le plus long du parcours – sur le péché originel. Mais ce chapitre s’inscrit dans un périple beaucoup plus large auquel l’auteur donne le titre d’Une histoire du péché. Il a raison en effet de commencer par examiner des pratiques, craignant que la théologie reste trop théorique tant que l’on n’a pas vérifié sa pertinence dans le quotidien des personnes et des groupes sociaux. Ainsi propose-t-il dans la partie intitulée L’héritage un chapitre (II) sur la forme de vie des communautés de l’antiquité chrétienne, ses pratiques pénitentielles et sur les hommes du désert, avec une focalisation particulièrement éclairante sur les listes des péchés capitaux?; et encore un autre chapitre (III) sur la crise de la pénitence, au VIe?siècle, et sa renaissance sous une nouvelle forme, déjà moderne, fondée à la fois sur l’émergence de la conscience et ce qu’un Delumeau a appelé «?pastorale de la peur?». Sans être fait de première main, ce parcours historique est remarquablement bien documenté, appuyé sur de nombreuses études récentes et particulièrement réussi dans sa présentation bien concentrée.

13Faire l’histoire des pratiques ne signifie pas cependant qu’on doive exclure les théories théologiques qui les sous-tendent. François Euvé en est parfaitement conscient : il les intègre, surtout leur composante anthropologique, dans son parcours historique en montrant leur relativité contextuelle?; par ailleurs, il consacre un chapitre entier (IV) à la théorie du péché originel, également dans une perspective historique – ce qui distingue son approche de celle plus «?dogmatique?» de Welte. Peut-être aurait-il pu mener ici jusqu’au bout l’angle «?pratique?» choisi au début et mettre en valeur le lien entre cette théorie théologique de l’Occident chrétien et la pratique du baptême des enfants. Mais la généalogie de la doctrine du péché originel est parfaitement présentée, sans taire son ambiguïté. Ce jugement relève déjà d’une appréhension proprement théologique de la question du péché?; ambition que François Euvé ne récuse nullement. Que serait en effet une relecture de cette généalogie qui n’avouerait pas ses présupposés contemporains?? Dans le paragraphe intitulé Reconfigurer pour aujourd’hui (291-313), l’auteur expose donc l’état actuel des débats, sans discuter les termes (comme l’a fait Welte), en optant personnellement et à la suite de Paul Ricœur, pour une vision radicalement ouverte de l’histoire qui évite de conceptualiser le «?péché originel?» (309). L’insistance sur la «?liberté malgré tout?» dans une société dominée par le «?péché du monde?», entre «?antécédence historique?» et «?dynamique eschatologique?» (297-308), représente cependant une «?figure?» actuelle de ce que visait la théorie traditionnelle.

14Cette esquisse d’une reconfiguration et toute l’histoire du péché qu’elle présuppose annoncent finalement un acte herméneutique plus global dont les présupposés, un véritable diagnostic du moment présent, sont exposés dans un tout premier chapitre?: le rapport de l’homme à la nature sur fond de crise écologique, le rapport à soi, tel qu’il se manifeste dans la vogue du développement personnel, et le rapport au temps, dans la mesure où la fascination pour le progrès se voit renversée en fascination pour la catastrophe, ont chacun un impact particulier sur la compréhension du péché (I). Le véritable ressort de la réinterprétation théologique du «?péché?» se trouve cependant au centre de l’ouvrage, dans le chapitre V qui propose une lecture des Écritures. De manière très bien centrée, François Euvé présente d’abord la manière dont Jésus se rapporte à l’homme concret, malade et pécheur, les accueillant et les guérissant?; le jugement passe au second plan et s’effectue sous la forme du discernement. C’est ce que Paul mettra en valeur sous une forme réflexive à travers la typologie universaliste du second et du premier Adam, typologie qui permet alors à l’auteur de se tourner vers l’Ancien Testament et de proposer une lecture du début de la Genèse. L’exposé théologique proprement dit vient enfin dans les deux derniers chapitres (VIII et IX). Il renverse en effet la problématique en proposant «?une conception de l’homme qui ne soit pas fondée sur le péché, mais sur l’accès à une vie authentique, que l’on peut appeler “bonheur”, en la libérant de ce qui y fait obstacle?» (13). On retrouve ici un exposé détaillé du jeu relationnel, engagé dès le premier chapitre, avec une attention particulière à leur enjeu proprement théologal, l’ensemble figurant sous la visée d’une «?anthropologie de la liberté?».

15Certes, une visée apologétique, au sens noble du terme, n’est pas absente de ce parcours à dominante historique. François Euvé prend en effet au sérieux les objections qui, tout au long des derniers siècles, se sont accumulées contre le discours ecclésial du péché. Mais son intérêt pour l’anthropologie ouvre ce livre sur un horizon bien plus large, lui permettant de rejoindre effectivement le lecteur, croyant ou non, se reconnaissant ou non dans le discours de l’Église, dans son simple intérêt fondamental à mieux comprendre sa propre destinée et celle de l’histoire du monde. Il aurait été souhaitable, me semble-t-il, qu’un léger métadiscours méthodologique ou épistémologique explicite les options de l’auteur, exposées par ailleurs dans un style agréable, très accessible et sans cesse propulsé par des référence à la littérature et à la culture. L’ample bibliographie, à la fin du parcours, permet au lecteur de se situer dans l’univers actuel de la recherche en anthropologie. Signalons au moins le collectif, publié par Joseph Famerée et Paul Scolas, intitulé L’invention chrétienne du péché (Le Cerf/Université catholique de Louvain, Paris/Louvain, 2008).


Date de mise en ligne : 20/06/2011

https://doi.org/10.3917/rsr.112.0259