Henri Bouillard et Saint Thomas d'Aquin (1941-1951)
Pages 173 à 183
Citer cet article
- FOUILLOUX, Étienne,
- Fouilloux, Étienne.
- Fouilloux, É.
https://doi.org/10.3917/rsr.092.0173
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- Fouilloux, É.
- Fouilloux, Étienne.
- FOUILLOUX, Étienne,
https://doi.org/10.3917/rsr.092.0173
Notes
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[1]
246 pages ; achevé d’imprimer 29 janvier 1944 ; dépôt légal premier trimestre 1944.
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[2]
Voir Karl Heinz Neufeld, « La théologie fondamentale dans un monde transformé », dans Henri Bouillard Vérité du christianisme, Paris, Desclée de Brouwer, 1989, pp. 365-390 ; et Michel Castro, « Henri Bouillard lecteur de saint Thomas et “ l’affaire de Fourvière ”, Théophilyon, 2005, pp. 111-143.
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[3]
Michel Castro, « Henri Bouillard (1908-1981) : éléments de biographie intellectuelle », Mélanges de science religieuse, octobre-décembre 2003, pp. 43-58 et avril-juin 2006, pp. 47-59.
-
[4]
Courriers, de la province de Lyon, France-Levant n° 69, mars-avril 1941.
-
[5]
26 petites pages manuscrites recto, conservées dans les papiers Bouillard, Archives française de la Compagnie de Jésus, desquelles proviennent tous les documents dont la référence n’est pas indiquée.
-
[6]
Lettre à son ancien élève, l’exégète dominicain André-Marie Dubarle, 13 janvier 1946.
-
[7]
Rapport, p. 5, s. d.
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[8]
Ce n’est pas une erreur de copie, car les signataires en sont les pères Chamussy, recteur, et Décisier, provincial, qui n’occupaient pas ces fonctions en 1941.
-
[9]
Rapport cité, p. 4.
-
[10]
Carte du 3 août 1941.
-
[11]
2569 exemplaires vendus jusqu’en 1949, dont 940 en 1944 et 646 en 1945.
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[12]
P. 2 dans les deux cas.
-
[13]
« Le premier enseignement » ; « Découvertes » ; « La Somme théologique ».
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[14]
Lettre citée à André-Marie Dubarle.
-
[15]
P. VII.
-
[16]
Étienne Fouilloux, La collection « Sources chrétiennes », Éditer les Pères de l’Église au XXe siècle. Paris, Cerf, 1995.
-
[17]
Lettre du 16 février 1946.
-
[18]
Janvier-juillet 1944, p. 16 ; quatre pages de recensions bienveillantes dans le dossier de réponse à Garrigou-Lagrange, en 1947 (« Puissent semblables thèses se multiplier », écrit par exemple Palémon Glorieux, dans les Mélanges de science religieuse des Facultés catholiques de Lille, 1945, p. 374).
-
[19]
Monsieur Jean Pressoir, son ancien professeur, aurait « déterminé le cardinal à faire faire des rapports qui m’évitent des ennuis », lettre au père de Lubac, 1er mai 1947. L’épisode n’est guère connu que par une lettre du père Joseph Huby, qui participe au Conseil, au même de Lubac, Mémoires sur l’occasion de mes écrits, Paris, Cerf, 2004, pp. 198-199.
-
[20]
« La théologie de saint Thomas et la grâce actuelle », 1945, pp. 276-325 (daté juin 1945) ; « La théologie historique et le développement de la théologie », 1946, pp. 15-55 ; « Note complémentaire », 1946, pp. 263-264.
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[21]
Marie-Michel Labourdette, « La Théologie et ses sources », 1946, pp. 353-371 ; Louis-Bertrand Gillon, « Théologie de la grâce », 1946, pp. 603-612, et « Post-scriptum », 1947, pp. 183-189.
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[22]
« La nouvelle théologie où va-t-elle ? », 1946, pp. 126-145 (126-131 sur Bouillard) ; « Vérité et immutabilité du dogme », 1947, pp. 124-139 (131-134 sur Bouillard) ; 1947 ; « Les notions consacrées par les conciles », 1947, pp. 217-230.
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[23]
« Bibliographie du P. Henri Bouillard 1942-1981 », dans Vérité du christianisme, op. cit., p. 158.
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[24]
« Aussi pensent-ils qu’il n’est pas absurde mais absolument nécessaire qu’au gré des diverses philosophies qu’elle utilise au cours des âges comme ses instruments, la théologie substitue des notions nouvelles aux anciennes, de telle sorte que sous des modes divers et même jusqu’à un certain point opposés mais qu’ils disent équivalents elle explique humainement les mêmes vérités divines », traduction de la Bonne Presse, p. 8 (qui renverrait à Conversion et grâce, pp. 220-222).
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[25]
Lettre « De exsecutione Encyclicae “ Humani generis ” », du 11 février 1951, Acta Romanae Societatis Iesu, 1951, p. 8 (version française).
-
[26]
Sur laquelle on peut renvoyer à Agnès Desmazières, « La “ nouvelle théologie ”, prémisse d’une théologie herméneutique. La controverse sur l’analogie de la vérité (1946-1949) », Revue thomiste, 2004, pp. 241-272.
Introduction
1Au premier trimestre 1944, dans une France occupée et en proie à une guerre civile larvée, paraît sous la signature du jésuite Henri Bouillard un livre bref intitulé Conversion et grâce chez saint Thomas d’Aquin. Étude historique [1]. Il inaugure, chez l’éditeur Fernand Aubier (Éditions Montaigne, Quai Conti à Paris), une collection « Théologie » destinée à recueillir des « études publiées sous la direction de la Faculté de théologie S. J. de Lyon-Fourvière », où le père Bouillard enseigne depuis la rentrée universitaire 1941. Il fait d’ailleurs fonction de secrétaire pour la nouvelle collection. Le 25 octobre 1950, le père Jean-Baptiste Janssens, préposé général de la Compagnie de Jésus, exige le retrait du livre des bibliothèques jésuites et du commerce. Quatre mois auparavant, à la mi-juin, Henri Bouillard a été démis de sa chaire de Fourvière et assigné à Paris, dans la résidence du 42 de la rue de Grenelle, avec le titre de scriptor, mais sans fonction spécifique. Ces sanctions prennent place dans un ensemble plus vaste connu sous le nom d’« affaire de Fourvière » [2]. Sans revenir sur celle-ci, il suffira d’examiner ici la genèse de Conversion et grâce pour tenter de comprendre en quoi ce livre a pu heurter certains de ses censeurs, au point de lui valoir le triste sort indiqué.
1 – Un espoir de la Compagnie de Jésus en France
2Mais qui est donc l’auteur de Conversion et grâce [3] ? Né en 1908 dans une famille de petite bourgeoisie provinciale, Henri Bouillard possède une formation assez différente de celle de nombre de ses futurs confrères, passés directement des collèges tenus par la Compagnie aux noviciats de celle-ci. Élève de l’excellente institution Saint-Gildas de Charlieu, dans la Loire, il a fait cinq ans de philosophie et de théologie au séminaire sulpicien d’Issy-les-Moulineaux, coupés par deux années de préparation d’une licence de lettres en Sorbonne. Comme nombre de brillants séminaristes attirés entre les deux guerres par des ordres ou des congrégations jugés plus prestigieux que le clergé séculier, il entre chez les Jésuites de la province de la Méditerranée, où il fait un parcours éclair : deux années réglementaires de noviciat à Yzeure, avec des compagnons sensiblement plus jeunes que lui (1932-1934), et deux années seulement de théologie à Fourvière (1934-1936), dont il n’est donc pas un pur produit, à la différence de ses amis Pierre Ganne ou Hans Urs von Balthasar. Ordonné prêtre en 1936 avec dispense, car il n’a pas cinq ans de Compagnie, il est assigné deux ans à l’Université jésuite Saint-Joseph de Beyrouth, pour y enseigner la théologie (1936-1938). Au début de l’année universitaire 1938, il est envoyé à l’Université grégorienne de Rome pour un biennium d’études supérieures : il doit préparer une thèse de doctorat en théologie qui lui permettra de revenir au scolasticat de Fourvière comme professeur. La fin de son cursus est typique du processus par lequel la Compagnie choisit parmi ses meilleurs sujets ceux qui seront chargés, suprême responsabilité, de former « les nôtres », selon l’expression consacrée.
2 – Une préparation chahutée par la guerre
3Conversion et grâce est donc d’abord une thèse de doctorat, premier travail de recherche du jeune Bouillard, qui n’a que 30 ans quand il l’entreprend. On ne possède aucune indication sur le choix du sujet de la thèse ni sur celui de son directeur. Il est toutefois possible de rappeler que, dans le sillage du père Joseph Huby, professeur d’exégèse du Nouveau Testament à Fourvière, et de son défunt maître Pierre Rousselot, les rapports entre nature et grâce dans la connaissance de Dieu préoccupent beaucoup nombre de théologiens issus de la maison. Quant au directeur, il semble autant une garantie qu’un véritable spécialiste du sujet. Né en 1884, quatre ans séminariste au Puy, entré dans la Compagnie en 1907, Charles Boyer est depuis 1922 l’un des piliers de la Grégorienne, où il exerce les fonctions de préfet des études en 1938. Petit homme d’apparence modeste, ce spécialiste de saint Augustin est d’une orthodoxie à toute épreuve, comme le prouvent ses cours latins à usage des séminaires, largement diffusés. Sans pouvoir se comparer à son flamboyant homologue de l’Angelicum dominicain, Réginald Garrigou-Lagrange, il joue peu ou prou à Rome le même rôle côté jésuite : celui d’un Français plus romain que les Romains, tant il est romanisé. En dépit de ses travaux augustiniens, il occupe une place croissante dans les instances thomistes, comme secrétaire de l’Académie pontificale Saint Thomas d’Aquin, organisatrice des congrès thomistes.
4Henri Bouillard est donc son doctorand, à la Grégorienne, en 1938-1939. La déclaration de guerre bouleverse ensuite ses projets. Les supérieurs en profitent pour lui faire faire, à Paray-le-Monial en 1939-1940, son troisième an de probation, sorte de nouveau noviciat, qui clôture la formation jésuite. Et son biennium reprend en 1940, mais à Fourvière, car la belligérance de l’Italie au côté de l’Allemagne empêche les Français de retourner à Rome. Son directeur de thèse Charles Boyer est d’ailleurs réfugié à Toulouse, sa province jésuite d’origine, comme supérieur du séminaire universitaire de l’Institut catholique.
3 – Un événement lyonnais
5La soutenance de la thèse se déroule à Lyon, dans les locaux du scolasticat de Fourvière, le 12 mars 1941. Le provincial Joseph du Bouchet préside un jury qui comprend, outre Charles Boyer, Charles Baumgartner, réfugié du scolasticat d’Enghien, en Belgique, Henri Rondet et Henri Vignon, professeurs dans la maison, et Henri de Lubac, professeur aux Facultés catholiques. Dans l’assistance, on remarque la présence des supérieurs du grand séminaire et du séminaire universitaire, ainsi que d’éminents théologiens locaux, le sulpicien Louis Richard ou l’assomptionniste Martin Jugie par exemple [4]. C’est en effet un événement : habilitée à délivrer des doctorats depuis 1932, la Faculté de Fourvière n’a pas dû exercer souvent ce droit en neuf ans.
6Par chance, on dispose de l’exposé de soutenance de l’impétrant, dans lequel il résume son objet, sa méthode et ses résultats [5]. Sur le premier point, le père Bouillard concède que le titre adopté, qui est déjà celui du livre, peut induire en erreur : bien que touchant au « rapport de nature et surnaturel, au rôle de la grâce habitus et à la nature de la grâce actuelle », sa thèse n’est pas une « psychologie de la foi », et encore moins un traité complet de la grâce (p. 1). Plus modestement, elle se veut une « étude du rapport de la grâce à l’acte libre par lequel l’homme se tourne vers Dieu », sens premier du mot conversion (metanoia, retournement) (p. 1). Il aura ensuite bien du mal à se faire entendre sur ce point de recenseurs qui élargiront indûment son propos, ou le soupçonneront d’intentions cachées.
7La méthode se veut strictement historique : bien situer saint Thomas dans son époque, et traiter la question sur l’ensemble de sa pensée, en abordant ses œuvres dans l’ordre chronologique de leur apparition, pour saisir une éventuelle évolution de sa pensée. « Je n’ai pas voulu établir une thèse de théologie, explique Bouillard, mais faire œuvre d’histoire doctrinale » (p. 2). Il aura encore plus de mal à se faire entendre de l’establishment thomiste sur ce point.
8Les résultats sont de deux ordres. Pour ce qui est de la conversion, au sens précisé, le théologien jésuite met en lumière une évolution de la pensée thomasienne : non exempte de semi-pélagianisme (inconscient) dans les travaux de jeunesse, le Commentaire des sentences notamment, elle rectifie le tir par la suite, pour adopter « une position franchement augustinienne » (p. 6). Ainsi, le cas étudié montre bien comment « la théologie peut souffrir des méthodes de travail que lui imposent les conditions du temps où elle s’exerce. Elle est soumise, dans une certaine mesure aux contingences de l’histoire » (p. 18).
9Il en résulte, second apport d’une toute autre importance, « la relativité des notions théologiques, et par suite, des systèmes qu’elles commandent » (p. 18). Ainsi saint Thomas est-il largement tributaire de « notions aristotéliciennes appliquées à la théologie » au XIIIe siècle (p. 19). Mais le fait que « la vérité chrétienne ne subsiste jamais à l’état pur, [qu’] elle [soit] toujours encastrée dans des notions et des schèmes contingents qui déterminent sa structure rationnelle » (p. 23), ce qui entraîne la relativité des systèmes théologiques, n’implique aucun relativisme dogmatique : notions, méthodes, systèmes « changent avec le temps », mais le contenu des affirmations de foi demeure, exprimé dans « d’autres catégories ». Et « l’histoire permet […] de saisir, au sein de l’évolution théologique, un absolu. Non pas un absolu de représentation, mais un absolu d’affirmation » (p. 24). Cependant, « pour que la théologie offre un sens à l’esprit moderne », il faut qu’elle renonce aux « notions mortes » et aux « schèmes vieillis », tels ceux de la physique d’Aristote, repris par saint Thomas et par nombre de ses modernes disciples. « Malheureusement, il n’est pas toujours facile de les dissocier sans erreur de la vérité absolue qu’ils recouvrent. La théologie historique constitue à cet égard une méthode indispensable. Elle fait connaître l’origine des notions et de leur développement ; par là elle en libère. L’histoire manifeste à la fois la raison d’être des notions et leur relativité » (p. 25). Conclusion appuyée en marge par une citation du Journal intime d’Amiel : « L’histoire de la formation des idées est ce qui rend l’esprit libre ».
10Ce plaidoyer pour l’utilisation de l’histoire en théologie dépasse de beaucoup l’objet précis de la thèse, qui peut ainsi faire figure de simple occasion, sinon d’alibi. Son exposé de soutenance manifeste clairement, chez Bouillard, une ambition intellectuelle sans commune mesure avec le sujet choisi pour la thèse, au risque de le faire soupçonner de ce qu’il repousse énergiquement : jeter le bébé thomiste avec l’eau de son bain aristotélicien.
4 – Premières réactions
11Comment le jury a-t-il accueilli une thèse assortie d’une telle déclaration de principes ? Le père Victor Fontoynont, préfet des études à Fourvière, qui l’a « regardée de très près », défend énergiquement, a posteriori, le théologien attaqué : « Ni lui [Boyer], ni les autres juges, ni personne parmi les invités de la Faculté catholique, du grand séminaire et des autres écoles de théologie, n’avait fait la moindre réserve de ce genre. Et cependant la discussion avait été animée et la thèse tournée et retournée » [6]. Les rapports rédigés par ceux qui ont suivi sa préparation, Charles Boyer à Rome et Henri Rondet à Fourvière, fournissent une appréciation moins consensuelle. Le second s’attache surtout à l’objet propre d’une « thèse excellente, de première qualité », tout en nuançant certaines affirmations de son auteur, sur le semi-pélagianisme initial de saint Thomas notamment, terme équivoque et d’usage délicat. Il conclut néanmoins : « Pour la publication, je souhaite vivement que vous fassiez une conclusion plus brève, pour ne pas avoir l’air de faire une déclaration de principes à propos d’un sujet très restreint » [7]. L’historien, qui a exactement l’âge de la thèse, à quelques mois près, n’est donc pas le premier à avoir vu la distorsion entre le corps du travail et sa conclusion.
12Sans surprise, le père Boyer est encore plus net, dans son rapport du 3 avril, adressé au père Fontoynont. Tout en félicitant chaudement Bouillard pour son travail, il avance deux séries de remarques. La première et la plus importante concerne la pointe de l’œuvre : « 1. Il conviendra de limiter les conclusions aux questions traitées dans la thèse et d’éviter les théories ou la théologie en général. 2. Le mot « relativité » des notions est équivoque » ; « histoire » serait préférable. 3. « On semble trop regarder tout système, en tant que tel, entièrement contingent. Que le meilleur système ait des parties caduques, c’est un fait, mais d’autres parties, qui appartiennent à un système et qui même le caractérisent, peuvent être définitives : acte et puissance, matière et forme, substance et accident, faculté et habitus, etc. » : toutes notions thomistes puisées chez Aristote… Quant à la seconde série de remarques, sur la conversion, elle cherche à réduire les divergences entre « théologiens d’aujourd’hui, Bouillard inclus, et leur maître saint Thomas ».
13Autrement dit, une « affaire Conversion et grâce » existe dès la soutenance de la thèse, bien avant de passer dans le domaine public. Rondet a pressenti le danger et Boyer a manifesté son désaccord aussi bien sur la méthode que sur les résultats. Cela n’empêche pas le père Bouillard d’obtenir la mention « summa cum laude », entérinée par un diplôme officiel curieusement daté du 31 juillet 1944 [8].
5 – De la thèse au livre
14Le père Boyer laisse pourtant son disciple libre de tenir compte ou non de son rapport pour la publication souhaitée. « Comme je vous l’ai dit, ces notes sont directives et nullement impératives », lui écrit-il en le lui envoyant. « Il est désirable qu’elle [la thèse] soit intégralement publiée. Les remarques qui suivent sont faites pour aider l’auteur dans son travail de révision. On lui laisse la faculté d’en user comme il le jugera bon », peut-on d’ailleurs y lire [9]. Et quand Bouillard lui annonce que son travail va être édité, il confirme : « Soyez en paix pour la révision. Vous avez toute la liberté que je revendique pour moi-même quand il m’arrive d’écrire » [10]. À cette date, le théologien jésuite a déjà le nihil obstat de son provincial (15 juin) et l’imprimatur de l’archevêché de Lyon (7 juillet), ainsi que la promesse d’un contrat, daté du 24 septembre, avec les Éditions Spes, réfugiées à Limoges sous la direction d’Alfred Michelin, de la Bonne Presse, contrat qui sera ensuite annulé. Un nouveau contrat est signé fin novembre début décembre 1943 avec Fernand Aubier, pour un tirage de 2000 exemplaires [11]. Le livre qui paraît au début de l’année 1944 a donc été retardé, par les conditions extérieures selon toute vraisemblance, puisqu’il est prêt dès l’été 1941, comme le prouve la série de dates sur laquelle il s’ouvre : 12 mars 1941, date de soutenance de la thèse pour un nihil obstat signé Boyer et Rondet ; 12 juin pour l’avant-propos, identique à celui de la thèse dactylographiée, daté du 2 janvier, ce qui signale selon toute vraisemblance l’achèvement du travail ; 15 juin pour l’imprimi potest du provincial qui sanctionne la révision de celui-ci ; 7 juillet, imprimatur de l’archevêché de Lyon.
15Problème important : en quoi le livre est-il différent de la thèse soutenue ? De quelle manière le père Bouillard a-t-il tenu compte des craintes exprimées par Rondet et surtout par Boyer ? La réponse est compliquée par le fait qu’il est impossible de savoir à quoi correspond la version dactylographiée conservée dans les papiers du jésuite : manuscrit révisé pour impression dans les mois qui ont suivi la soutenance, avant le 15 juin 1941 en tout cas, ou bien manuscrit original de la thèse ? Malgré une telle incertitude, la comparaison entre le livre et cette version dactylographiée n’est pas dépourvue d’intérêt. Dans l’introduction, Bouillard a développé la définition de son sujet, afin d’éviter, du moins le croit-il, le reproche de traiter l’ensemble de la question de la grâce. La phrase lapidaire « quel est, selon saint Thomas, le rôle de la préparation à la justification ? » est remplacée par un paragraphe plus explicite [12]. Dans le corps du texte, réparti en trois ensembles chronologiques [13], on ne note qu’une douzaine de modifications de détail, suppressions de doublets pour l’essentiel et légers changements de formulation dans le sens souhaité par l’un ou l’autre rapporteur dans trois cas.
16La conclusion, en revanche, a été assez profondément remaniée, mais guère abrégée. Les quelques coupures ne concernent que son titre (« La condition temporelle de la théologie ») et, vers la fin, un passage sur la valeur heuristique de l’histoire. Les formules qui ont été ensuite violemment critiquées, déjà présentes dans l’exposé de soutenance et dans l’exemplaire dactylographié, ont été conservées. « Une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse (p. 219 dans le livre et 260 dans le manuscrit). « L’histoire manifeste donc à la fois la relativité des notions, des schèmes où la théologie prend corps, et l’affirmation permanente qui les domine » (pp. 221 et 247). « Celui qui considère la théologie comme une pensée toujours vivante, comme une connaissance active et personnelle du mystère divin ne peut pas s’abstenir d’avoir recours à l’histoire » (pp. 224 et 265). Et l’on pourrait multiplier les exemples. La conclusion est limpide : Henri Bouillard n’a guère tenu compte des avertissements qui lui ont été prodigués : le livre publié en 1944 est conforme, dans son esprit comme dans sa lettre, à la thèse soutenue en 1941 ; le père Fontoynont le confirme le 13 janvier 1946 : « Elle n’a pas été modifiée depuis » [14].
6 – Hypothèses
17Dès lors, pourquoi une telle obstination, sinon parce la thèse de Bouillard, au sens fort du terme, c’est-à-dire la contingence des systèmes théologiques démontrée par la méthode historique, lui importe bien plus que le point d’application qu’il a choisi, ou qui lui a été suggéré, pour le prouver. Deux indices au moins permettent d’étayer une telle hypothèse. Dans l’avant-propos de Conversion et grâce, daté rappelons-le du 2 janvier 1941, le père Bouillard écrit : « la rédaction en a été interrompue par la guerre, puis reprise avec des préoccupations un peu différentes » [15]. Développons l’allusion au risque du démenti : commencée à Rome dans une perspective restreinte, elle aurait été achevée début 1941, dans l’effervescence de Fourvière où se préparait, entre autres, la collection « Sources chrétiennes », dont la valorisation des Pères grecs ne pouvait pas, par contre coup, ne pas relativiser la pensée scolastique, même thomiste [16]. Le 2 mars 1946, le père Fernand de Lanversin, ancien professeur de Fourvière en poste à Saint-Joseph de Beyrouth, où il a connu Bouillard, reçoit enfin le volume. Voici sa réaction : « Le sujet de votre thèse m’avait surpris. Tout au long de la lecture, j’admirais. Vous vous révéliez historien et érudit. Le Père Bouillard, me disais-je, a voulu explorer des régions nouvelles : il s’y montre un maître. Mais la conclusion m’a expliqué : j’y ai retrouvé l’homme des idées, de la réflexion pénétrante et éclairante ». Lanversin a reconnu en Bouillard un théologien et un philosophe de haut vol, capable de faire à Beyrouth un cours sur Kant ; et il découvre un historien des idées, capable de discussions pointues sur le moindre texte médiéval : le compte n’y est pas. Heureusement, la conclusion lui dévoile le dessein profond de l’auteur : en montrant que saint Thomas lui-même a varié au cours de sa vie sur la question (mineure) des dispositions de l’homme à l’accueil de la grâce, il avalise sa véritable thèse : la relativité de systèmes théologiques, même les plus célèbres, et leur dépendance par rapport à l’état de la culture, religieuse et profane, de leur temps. Le père Marie-Dominique Chenu, lourdement sanctionné en 1942 par une mise à l’index pour avoir voulu, lui aussi, introduire avec l’histoire un peu de jeu dans la scolastique tardive, ne s’y est pas trompé : « Quand mon livre a paru (c’était après sa mésaventure), il s’est dit : “ Mon Dieu, que va-t-il arriver encore ? ” », écrit Bouillard au père de Lubac, après un entretien avec le dominicain [17].
7 – Épilogue (1945-1951)
18Le théologien dominicain récemment censuré ne s’est pas trompé. Certes, les premières recensions du livre sont favorables, bien que certaines, comme celle de Mgr Georges Jouassard, dans le Bulletin des Facultés catholiques de Lyon, mettent l’accent sur la nouveauté du propos : « Saint-Thomas eût sans doute été étonné, s’il avait jamais entrevu telles conclusions auxquelles aboutit son actuel commentateur quant à la caducité de certains de ses concepts et de certaines de ses théories. Il eût certainement pas renié certain esprit qui inspire ces pages, non plus que le goût de la recherche et de la vérité qui les anime d’un bout à l’autre » [18]. La réaction des défenseurs patentés du thomisme, en France et à Rome, est tout autre. Ce premier livre d’un théologien de 36 ans, issu d’une simple thèse de doctorat, fait rapidement figure pour eux de chiffon rouge sur lequel ils vont s’acharner pendant des années. Bien plus qu’un essai de jeunesse, il est ainsi promu au rang de manifeste d’une école de Fourvière, dont il inaugure d’ailleurs la collection. Non seulement il démontre, sur un point précis, l’évolution de la pensée thomiste, mais il se sert de l’occasion pour en relativiser l’autorité, du fait de ses attaches aristotéliciennes obsolètes, dans un climat qu’ils ressentent comme une tentative concertée pour la remplacer par celle des Pères, grecs notamment, dans l’élaboration de la théologie. Sans qu’on sache dans quelles circonstances, Conversion et grâce est dénoncé à Rome en 1945 et déféré devant le Conseil de vigilance de l’archevêché de Paris, vestige de la répression antimoderniste, le 17 octobre. Mais le cardinal Suhard, qui découvre l’ouvrage, évite toute publicité à l’incident et calme le jeu vis-à-vis de Rome [19].
19La polémique ne tarde pourtant pas. En trois vagues successives, d’ampleur et d’intérêt inégaux, des théologiens thomistes de l’ordre de saint Dominique croisent le fer avec Bouillard. En premier lieu, le père Louis-Bertrand Guérard des Lauriers, professeur de philosophie des sciences au couvent d’études du Saulchoir : par deux articles de L’Année théologique, il croit démolir, dans le pur style du thomisme aristotélicien, non seulement la « petite » thèse de Bouillard sur la conversion (saint Thomas n’aurait pas varié en la matière), mais aussi la « grande » thèse, celle de la relativité des théologies qu’il étend indûment aux dogmes, en explicite contradiction avec le texte de Bouillard [20]. Puis intervient la Revue thomiste, des Dominicains de Toulouse, plus pondérée, qui voit surtout dans Conversion en grâce une pièce maîtresse de l’assaut de la « nouvelle théologie », ou supposée telle, contre le thomisme jusque là dominant sous égide pontificale [21]. Avec le père Réginald Garrigou-Lagrange, de l’Angelicum, on revient à une grosse artillerie : en bon disciple de Maurice Blondel, Bouillard ne serait qu’un des rejetons du nouveau modernisme mettant en péril non seulement saint Thomas, mais rien moins que le dogme catholique et la vérité eux-mêmes [22].
20D’abord autorisé par ses supérieurs à répondre, puis soumis à censure romaine, le père Bouillard s’épuise à défendre son livre des extrapolations qu’on en tire, au détriment du reste de son travail : des huit publications qu’il signe entre 1945 et 1948, six concernent la défense de Conversion et grâce, à son grand déplaisir [23]. Un tel combat pied à pied ne suffira pas, bien qu’il soit difficile, du fait de la fermeture des archives centrales de la Compagnie de Jésus, de savoir ce qui revient à Conversion et grâce dans sa disgrâce de 1950-1951 : selon le pointage effectué par son collègue Henri Rondet sur la lettre du préposé général Janssens concernant l’exécution au sein des provinces jésuites de l’encyclique Humani generis du 12 août 1950, dont un passage se réfère selon toute vraisemblance au livre [24], sept extraits se référeraient aux écrits de Bouillard, mais un seul à Conversion et grâce, parmi les allusions relevées dans Humani generis [25].
21Quoi qu’il en soit précisément, la juxtaposition dans Conversion et grâce d’une démonstration historique sur les variations de saint Thomas en matière de préparation à la grâce et d’une conclusion qui en tire argument pour mettre en évidence la relativité ou la contingence des systèmes théologiques a fait figure d’agression dans des milieux thomistes alors sur la défensive. Du plus sérieux des recenseurs (Marie-Michel Labourdette dans la Revue thomiste) au plus fautif (Louis-Bertrand Guérard des Lauriers dans L’Année théologique), en passant par les charges de Louis-Bertrand Gillon et de Réginald Garrigou-Lagrange, tous ont vu dans le livre une pièce majeure du procès qu’il voyaient alors s’instruire contre le thomisme, sans dissocier celui-ci de saint Thomas, voire d’Aristote ; ni son système théologique de l’élaboration dogmatique et de la définition de la vérité, d’où des critiques aux allures de procès en hérésie ne pouvant se terminer que par une sanction du magistère. Bouillard a eu beau nier les divers amalgames qu’on lui reprochait à tort, il n’a pas pu se faire comprendre, handicapé qu’il était par l’écart entre le point d’application réduit de son livre et les leçons générales qu’il en tirait. Au total, la longue polémique de la fin des années 1940 [26] n’est que le développement public des craintes privées soulevées par sa thèse dès sa soutenance.