Article de revue

Henri Bouillard (1908-1981)

Pages 165 à 168

Citer cet article


  • Theobald, C.
(2009). Henri Bouillard (1908-1981) Recherches de Science Religieuse, 97(2), 165-168. https://doi.org/10.3917/rsr.092.0165.

  • Theobald, Christoph.
« Henri Bouillard (1908-1981) ». Recherches de Science Religieuse, 2009/2 Tome 97, 2009. p.165-168. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2009-2-page-165?lang=fr.

  • THEOBALD, Christoph,
2009. Henri Bouillard (1908-1981) Recherches de Science Religieuse, 2009/2 Tome 97, p.165-168. DOI : 10.3917/rsr.092.0165. URL : https://shs.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2009-2-page-165?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rsr.092.0165


1Le théologien Henri Bouillard fait partie de la génération des « hommes du passage » qui, formés selon les canons d’une néo-scolastique anti-moderne, ont su jeter les bases d’un christianisme situé, non sans distance critique, au cœur même de la modernité européenne. A ce titre, il est de ceux qui ont vu leurs attentes et leurs efforts couronnés par le concile de Vatican II qu’ils ont accompagné de leur recherche fondamentale.

2Dès les années quarante et comme Marie-Dominique Chenu et d’autres, Bouillard s’affronte à la pensée même de saint Thomas, en l’historicisant et en y appliquant un principe herméneutique, cristallisé dans une formule qui, on s’en souvient, a choqué : « une théologie qui ne serait pas actuelle serait une théologie fausse ». Après l’encyclique Humani generis (1950) et l’« affaire de Fourvière », il consacre deux volumes (1957) à l’un des théologiens protestants les plus spéculatifs du 20e siècle, Karl Barth, non sans croiser ici l’intérêt œcuménique de Hans Urs von Balthasar et du jeune Hans Küng. A la veille du Concile, il donne davantage corps à ses études sur le philosophe aixois Maurice Blondel, inspirateur de plusieurs générations de jésuites, comme Henri de Lubac et Yves de Montcheuil. Comme on peut le lire dans son Blondel et le Christianisme (1961), la philosophie de L’Action (1893) fournit une alternative aux « notions mortes » et aux « schèmes vieillis » de la physique d’Aristote, repris par saint Thomas et nombre de ses disciples ; elle permet de dépasser la tentation sans cesse renaissante de l’extrinsécisme théologique et de fonder la théologie fondamentale sur la corrélation entre une « méthode d’immanence » et le surnaturel chrétien consigné dans les Écritures. Mais loin de remplacer Aristote par Blondel, voire une nouvelle scolastique blondélienne, Bouillard continuera à évoluer, durant la dernière décennie de sa vie ; il pensera la foi en théologien, interrogé par une philosophie comme celle d’Éric Weil qui ouvre un chemin de transcendance autre que celui emprunté par la Révélation chrétienne.

3Situer Henri Bouillard parmi les hommes du passage dont la pensée atteint sa pleine maturité à l’époque du Concile, c’est reconnaître en même temps la distance qui nous sépare de lui ; son silence à l’égard des sciences humaines n’en est qu’un symptôme parmi d’autres. Alors que le tournant anthropologique en théologie avait permis de trouver un terrain commun entre le christianisme et la modernité, les mutations culturelles plus récentes rendent l’« humain » incertain de lui-même et mettent l’Église dans une position de plus en plus marginale au sein de nos sociétés européennes.

4Parcourir à nouveau ce « siècle de mutation culturelle » a été l’objectif du colloque qui s’est tenu les 15 et 16 septembre 2008 à la Faculté de théologie de Lille pour célébrer le centenaire de la naissance du P. Bouillard. Les Recherches de Science religieuse remercient les organisateurs et en particulier Michel Castro de leur avoir proposé de publier quelques moments clé de ce parcours. Le lecteur trouvera donc, dans ce dossier, des contributions qui portent sur le début et la fin de l’itinéraire de Bouillard : une analyse d’Etienne Fouilloux (Lyon) de « l’affaire Conversion et grâce chez saint Thomas d’Aquin », une étude de Jean-Marie Breuvart (Lille) sur la place d’Eric Weil dans la pensée de Bouillard et, dans ce contexte, une contribution de Bernard Lucchesi (Lyon) qui met en relief l’originalité du dernier texte du théologien sur « Transcendance et Dieu de la foi » (1981). Deux autres articles de Claude Geffré (Paris) et de Christophe Boureux (Lyon) relisent l’œuvre du P. Bouillard dans une perspective actuelle, le premier en dégageant son apport à la théologie fondamentale d’aujourd’hui, le second en tentant de penser son silence symptomatique par rapport aux sciences humaines. Nous y ajoutons deux chroniques qui s’inscrivent dans le mouvement global de ce numéro, une de Joseph Moingt sur le journal conciliaire du P. de Lubac et une autre de Bernard Lauret sur l’œuvre de Christian Duquoc (1926-2008), ami fidèle de notre revue et participant régulier à nos colloques.

5* * *

6Ce dossier était déjà composé quand s’est abattue sur l’Église et les consciences la tempête, déclenchée par la levée des excommunications des quatre évêques intégristes ordonnés par Mgr Lefebvre et les propos révisionnistes de l’un d’entre eux ; tempête qui s’est renforcée à l’occasion de quelques interventions ecclésiales dans le domaine éthique, « reçues » dans un climat global de plus en plus violent. L’analyse de l’arrière-fond maurassien du schisme lefebvriste éclaire ses implications politiques et idéologiques, sans doute pas assez prises en compte par une autorité romaine avant tout désireuse de rétablir l’unité. Mais comment comprendre l’ampleur de la crise « émotionnelle » qui a secoué le catholicisme dans la suite et qui dépasse le cadre strict des tout premiers événements ?

7L’opinion publique semble désormais douter de l’attachement de l’autorité ecclésiale à l’enseignement de Vatican II. Or, l’enjeu n’est pas l’acceptation ou le refus de ce Concile dont personne ne peut contester sérieusement le caractère normatif ; il est plus subtil et porte sur l’interprétation de son corpus textuel dont les dimensions énormes rendent la lecture passablement complexe ; tâche d’autant plus périlleuse que la plupart des décisions de Vatican II sont le résultat de « compromis » relativement subtils eux aussi. Par une suite d’interventions, chacune relativement mineure (comme par exemple la note de la Congrégation pour la Doctrine de la foi sur le « subsistit in »), l’interprétation officielle peut s’éloigner insensiblement de l’axe même du Concile et se trouver finalement à distance de ce que la grande majorité des recherches historiques et théologiques révèle de l’événement et des textes, aboutissant ainsi à un jeu d’opposition fallacieux entre une « herméneutique de continuité » et une « herméneutique de discontinuité ».

8Ces évolutions à moyen et long terme posent nécessairement la question de l’interprète autorisé du Concile : l’autorité romaine, oui ; mais en aucun cas exclusivement. Les Églises particulières y interviennent de plein droit, les théologiens aussi et, ultimement, « le sens surnaturel de la foi qui est celui du peuple tout entier, des évêques jusqu’au dernier des fidèles » (LG 12). Certes, toute expression agressive occulte ce « sens » ; mais on doit également se demander si l’accusation récurrente faite à l’opinion publique, au sein de l’Église et la société, n’a pas empêché l’autorité d’entendre ce que dit ce « sens » spirituel de la majorité « silencieuse » des catholiques, par exemple à propos de l’encyclique Humanae vitae (1968). L’annonce de l’Évangile et son interprétation officielle ne peuvent jamais être séparées d’une écoute attentive et bienveillante de ce qui travaille les récepteurs potentiels et plus particulièrement la foi du peuple de Dieu.

9Quand Vatican II a manifesté, dans sa Constitution pastorale, le « caractère religieux et, par le fait même, souverainement humain de la mission de l’église » (GS 11, § 3), il s’est opposé à tout extrinsécisme. Or, un fossé culturel de plus en plus profond s’est ouvert entre le catholicisme et la culture européenne, donnant lieu à un nouveau type d’extrinsécisme : une manière de proposer la foi sans que l’humanité des récepteurs soit réellement touchée ou suscitée. Pour la théologie s’ouvre ici le chantier immense de repenser la foi dans une situation culturelle d’autant plus complexe que l’homme est devenu incertain de lui-même ; il a besoin d’un espace d’hospitalité ouvert à ses questions : une église dont la manière d’accueillir les femmes et les hommes de notre temps et d’honorer leur liberté actualise réellement les attitudes, gestes et paroles de Jésus de Nazareth. Sans doute la crise de confiance que nous traversons n’est-elle que le symptôme d’une poussée de la conscience dont l’exigence accrue de crédibilité s’est vue déçue.

10Quant à la théologie d’aujourd’hui, elle peut s’appuyer sur le courage d’hommes du « passage », comme Henri Bouillard et d’autres, pour continuer leur chemin de penser la foi dans le contexte humain qui est le nôtre et la sortir ainsi de la marginalisation culturelle qui la menace.


Date de mise en ligne : 01/10/2009

https://doi.org/10.3917/rsr.092.0165