Alain Vaillant, Le Veau de Flaubert, Hermann, 2013. QUENTIN DEBRAY
Pages 83d à 97d
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1 L’écrivain a mis longtemps à accueillir l’animal, pour l’évoquer, le faire vivre et agir afin qu’il devienne le héros d’un texte de fiction. Le Roman de Renard comme Les Mémoires d’un âne demeurent des exceptions, anthropomorphiques et peu documentées, l’auteur semblant attendre pour s’aventurer plus loin les observations des naturalistes et des biologistes. Sur cette longue durée, le XIXe siècle apparaît comme une lente gestation où l’animal, encore moqué, sert surtout de réservoir de symboles et de caricatures. Les véritables descriptions animalières sont rares malgré La Mort du Loup de Vigny, Les Éléphants de Leconte de Lisle, et l’âne si doux marchant le long des houx de Francis Jammes. Enfin Kipling vint, puis Colette, puis Pergaud avec des textes somptueux. Les trappeurs, dont le principal fut Curwood, leur succédèrent, aventuriers solides, expérimentés, soucieux d’observations sur le terrain.
2 L’excellent livre d’Alain Vaillant, Le Veau de Flaubert, est consacré à l’animal dans l’œuvre de Flaubert et dans la littérature romantique. L’animal entre en littérature grâce aux fantasmes qu’il génère. Érudit et informé, Flaubert s’avance dans ce domaine sans faillir. Il sait être exact, charitable, observateur. On trouvera dans son œuvre des animaux emblématiques et quotidiens, le cochon de saint Antoine, le perroquet de Félicité, les lions et les éléphants de Salammbô, et l’on n’oubliera pas la scène fameuse des comices agricoles de Madame Bovary où l’on croise madame Tuvache. La projection symbolique est à l’œuvre. Flaubert voit chez l’animal, le bœuf en particulier, une bonne bêtise, régulière et patiente, ruminante, qui engendre l’intelligence. L’animal a un cœur simple, cela vaut mieux que de stériles fantaisies. Il est aussi un hommage à la nature, plus fiable que la culture. Un calembour décelé dès les premières pages de Madame Bovary permet à Alain Vaillant de passer de l’animal à l’humour. Insolite, le premier mot du roman, nous, implique une première personne qui n’apparaîtra plus au cours d’une narration très sérieusement impersonnelle : « Nous étions à l’étude… ». Et suit l’apparition d’un nouveau qui laisse tomber sa casquette et articule difficilement son nom, Charbovari – qui rime avec charivari et massacre Charles Bovary. Nouveau est alors écrit en italique à plusieurs reprises. Cette insistance bovine qui aboutit à une punition (« vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum ») sous-tend le calembour inévitable : nous-veau. Alain Vaillant soupçonne alors la littérature du XIXe siècle d’avoir volontiers déposé dans les textes de semblables clés comiques. La bonne humeur, le sarcasme, l’audace ludique se sont développés à cette époque, souvent dans une perspective de satire politique. Dès lors, l’animal, chez Grandville, chez Daumier, qui utilisent le procédé d’animalisation de l’humain inauguré par Charles Le Brun, joue un rôle offensif. L’humour est étudié chez plusieurs auteurs, Victor Hugo, Baudelaire, Théophile Gautier, Rimbaud, avec ses Réparties de Nina, texte galant cousu d’allusions sexuelles. On pourrait y rajouter Balzac, Dickens, Gogol, avant que Zola, l’austère, sonne la fin de la récréation. Pour revenir à Flaubert, celui-ci sortait de son labeur pour clamer son désir de farce : « J’en suis venu maintenant à regarder le monde comme un spectacle et à en rire » ; « Je m’ennuie. Je voudrais être crevé, être ivre, ou être Dieu pour faire des farces. » On a beau être réaliste, il ne faut pas mépriser le rire. La référence est alors Victor Hugo dans sa préface de Cromwell et sa proposition de tout embrasser. Flaubert veut être complet : « L’ironie n’enlève rien au pathétique. » Il ne veut pas être dupe : « Je dissèque sans cesse, cela m’amuse et quand enfin j’ai découvert la corruption dans quelque chose qu’on croit pur, et la gangrène aux beaux endroits, je lève la tête et je ris. » Voilà donc un rire jubilatoire parce qu’obsessionnel, anal diront certains. Vaillant décèle alors divers calembours cachés çà et là dans l’œuvre, parfois de l’ordre de l’humour noir quand, par exemple, Bouvard et Pécuchet bavardent après avoir contemplé une charogne : « L’idée de la mort les avait saisis. Ils en causèrent, en revenant. »
3 Le livre évolue ensuite vers une étude plus large du rire qui voit se succéder ses principales théories depuis Aristote jusqu’à Freud, inclusivement. Nous aurons donc le rire de supériorité selon Aristote, le rire sain et curatif selon Rabelais, médecin, le rire qui promeut l’esthétique à partir du physique, comme la musique, pour Kant, puis le rire gras qui s’abaisse chez les romantiques. Mais pour Gautier, le rire débarrasse la scène du pathos, lequel est « épais et laid », et pour Baudelaire il est créatif dans le grotesque et le fantastique. La conclusion revient à Freud qui perçoit dans la cause du rire un arrière-plan caché inconscient pouvant en cette occasion se libérer. Le rire est alors salutaire, c’est une version moderne de l’hygiénique dilatation de la rate.
4 Les travaux modernes sur la question ont confirmé que le rire naît d’un hiatus entre situation réelle et situation escomptée. C’est une incongruence cognitive, plus ou moins subtile. Les études en imagerie cérébrale nous montrent que le rire implique plusieurs régions, temporale, frontale, l’hypothalamus et l’amygdale. On ne sera pas surpris qu’il soit lié au système de récompense et de plaisir, qu’il comporte une part involontaire et une part volontaire. Communicatif comme le bâillement, le rire est empathique, activant les neurones miroirs (Arias M Neurology of laughter and humour : pathological laughing and crying. Rev Neurol, 53, 415-421, 2011 ; Platek et al. Contagious yawning : the role of self-awareness and mental state attibution. Cogn Brain Res, 17, 223-227, 2002 ; Platek SM Yawn, yawn, yawn, yawn ; yawn, yawn, yawn ! The social, evolutionnary and neuroscientific facets of contagious yawning. Front Neurol Neurosci, 28, 107-112, 2010). Ces données neurologiques n’empêchent pas certaines variétés de rires. Les rires jaune, sardonique, de défense s’opposent à un rire lumineux et créatif. Baudelaire évoque le comique absolu qui rapproche de la nature. Entre ces bornes, Flaubert sait trouver une voie médiane : « Toute la valeur de mon livre, s’il y en a une, sera d’avoir su marcher droit sur un cheveu, suspendu entre le double abîme du lyrisme et du vulgaire. »
5 Nous en arrivons à la partie la plus ambitieuse du livre d’Alain Vaillant qui se penche sur la psychogénèse de la création littéraire. L’artiste ne peut pas se contenter de reproduire, il faut qu’il invente. Aux époques du réalisme, alors que la narration se veut impersonnelle, le recours à l’ironie ou au comique, souvent implicite, marque une intentionnalité, suppose un dédoublement intérieur. C’est l’apparition d’un nouveau sujet, l’un riant de l’autre, car comme dit Freud, pour rire, il faut être au moins deux. Nous abordons alors la notion de « subjectivation auctoriale » qu’Alain Vaillant a proposé dans une publication antérieure. Du côté du personnage, l’utilisation du style indirect est une autre façon de révéler en douceur un arrière-plan intime.
6 Le dernier chapitre, « Trinch ! », c’est-à-dire « Buvez ! » dans la langue rabelaisienne de la prêtresse Bacbuc, prolonge le raisonnement vers le lecteur. L’auteur, las de son réalisme, ironise, rit et joue. La créativité est ludique et elle envoie vers l’amateur des messages cryptés, à lui seul décernés. Dès lors une complicité idiosyncrasique se développe entre l’auteur et le lecteur : le rire, spirituel, nous donne de l’espace. Et c’est le lecteur lui-même, comme le propose Mallarmé, qui se met en marche vers son obscur et son intelligence (« Il doit y avoir quelque chose d’obscur au fond de tous (…) »). Mais le jeu du style est proche de l’humour. Avec une certaine réticence, Alain Vaillant évoque pour finir Claude Simon, sa surabondance et ses transmutations. Son humour est sans doute involontaire, mais sa profusion et son art rejoignent d’autres « phares » du XXe siècle qui s’enivraient d’une même fièvre de l’écriture, tels Marcel Proust, James Joyce, Jean Giono, Carlo Emilio Gadda.
Date de mise en ligne : 24/01/2013