Noëlle Chatelet, Madame George, Seuil, 2013. JEAN-FRANÇOIS RABAIN
Pages 83c à 94c
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1 Avec ce roman, Noëlle Chatelet a peut-être écrit son meilleur livre. On y rencontre un psychanalyste en proie à des fantômes, les siens, ceux de ses patients, qui le traversent, le submergent et finissent par le convaincre de leur matérialité. Une fiction ? Une histoire de télépathie ? Non, une démarche dans laquelle tous les psychanalystes se reconnaîtront, avec leurs interrogations, leurs angoisses sur les limites de leur psyché au travail, tout ce que Michel de M’Uzan appelle un vacillement identitaire.
2 Au départ, le Narrateur, psychanalyste de son état, ne nous éblouit guère, figé dans ses habitudes, ayant presque perdu sa troisième oreille, celle qui est à l’écoute de l’inconscient. Mais le voilà soudain déstabilisé par ses patients qui, avec la plus grande certitude, lui font part de messages étranges, de fantômes familiers, fantômes qui s’imposent à eux avec leur voix, leurs signes, leur présence. La curiosité de l’analyste soudain s’éveille, d’abord amusée, se rappelant la répugnance freudienne face à l’occultisme et sa querelle célèbre avec Jung. Le fantôme, le fantasme, bien sûr, même mot, même combat. La psyché n’est-elle pas constituée tout entière comme l’espace du fantasme, expression du désir inconscient, et par les fantômes qui représentent les figures de nos identifications inconscientes ?
3 En fait, là où nous conduit Noëlle Chatelet, avec son écriture aérienne, précise et amusée, c’est vers la fonction analytique elle-même telle que nous la pratiquons aujourd’hui et que l’on découvre avec le cheminement du Narrateur analyste. Elle nous fait vivre l’aventure analytique telle qu’elle se déroule aujourd’hui, l’analyste s’exposant, se laissant aller vers les limites de sa propre psyché, de sa propre rêverie, de son saisissement créateur, à l’écoute de ses patients. Savoir se laisser détruire, écrivait Ferenczi. Voilà le Narrateur en proie à des impressions Unheimlich, d’inquiétante étrangeté, de déjà vu, de déjà entendu, qui envahissent sa psyché. Le voilà exposé à ses propres fantômes, à ses paramnésies, qui viennent alors dialoguer avec ceux de ses patients. Voilà notre homme obligé de vivre et d’analyser son trouble du penser, rejoignant les interrogations de Freud sur son trouble de mémoire sur l’Acropole, dans sa célèbre lettre à Romain Rolland. Le voilà proche du délire de Norbert Hanold poursuivant la Gradiva, et lui-même le fantôme de George Sand jusque dans sa maison de Nohant.
4 Fantasme de cadavre exquis, chimères, les psychanalystes se sentiront ici en terrain familier, mais Noëlle Chatelet est d’abord romancière. Elle nous emmène dans les abysses d’une aventure psychique où le lecteur facilement la rejoint, découvrant à son tour ses propres fantômes qui viennent restituer un peu de notre identité perdue, celle précisément que la littérature peut nous offrir lorsqu’elle a ce pouvoir d’évocation.
Date de mise en ligne : 24/01/2013