Cati Coe, The Scattered Family: Parenting, African Migrants, and Global inequality, 2013, Chicago, University of Chicago Press, VII + 244 p.
- Par Amélie Grysole
Pages 682 à 684
Citer cet article
- GRYSOLE, Amélie,
- Grysole, Amélie.
- Grysole, A.
https://doi.org/10.3917/popu.1503.0682
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https://doi.org/10.3917/popu.1503.0682
1Cati Coe, anthropologue américaine, propose dans cet ouvrage un point de vue original sur l’organisation des relations de parenté à distance suite à une migration internationale. Même si ce thème est classique dans la littérature sur les familles transnationales et la séparation parents/enfants, l’auteur développe des arguments à contre-courant des analyses souvent mises en avant. À partir d’une enquête ethnographique multi-locale auprès de migrants ghanéens aux États-Unis et de leurs familles au Ghana, d’une comparaison avec les migrations internes au Ghana et d’une mise en perspective historique sur un temps long (du milieu xixe siècle au début du xxie), sont exposés les ressorts contemporains des rapports entre générations. L’ouvrage réussit ainsi le pari d’apporter un regard neuf et richement documenté sur le sujet.
2Comme dans nombre de pays africains, les coupes budgétaires imposées par le FMI dans les années 1970-1980 ont largement réduit les possibilités d’insertion professionnelle de la classe moyenne, première bénéficiaire des salaires de l’État. L’auteure explique comment les migrants transnationaux composent avec des contradictions que génèrent les diverses politiques d’État (d’immigration, familiales, scolaires, etc.) et les ressources mobilisées par le capitalisme global, en aménageant leurs « répertoires » de parentalité, de parenté et de genre. Le « répertoire » (p. 14-29) est un concept proche de l’habitus, qui regroupe l’ensemble des croyances, des pratiques et des ressources acquises tout au long de la vie, et qui permettent d’interpréter, d’évaluer et de s’adapter à une situation (p. 5). L’ouvrage développe l’histoire des répertoires familiaux dans le cadre de la séparation parents/enfants, qui demeure toutefois en tension avec l’idéal de « vivre ensemble » des classes moyennes.
3Par l’étude d’archives judiciaires portant sur des conflits familiaux et par des entretiens réalisés auprès des grands-parents des enfants au Ghana, Cati Coe retrace une histoire longue des relations intergénérationnelles (chapitre 1). Dans un second temps, l’auteur met en avant que les migrations internes, le travail des femmes, le nombre des adultes pouvant prendre en charge des enfants autres que les leurs, font que la séparation parents-enfants peut être perçue comme habituelle voire normale. Le recul historique permet d’analyser finement ce qui est nouveau et ce qui est ancien dans les arrangements familiaux face aux migrations internationales. L’auteur défend l’idée que les relations de parenté basées sur la dette et le travail ont changé au cours du temps pour devenir des échanges de réciprocité centrés autour du soin et de la prise en charge (p. 41). Les répertoires, éprouvés aujourd’hui par la migration internationale, ont été adaptés à plusieurs reprises, en réponse à des changements économiques ou à des moments historiques particuliers (par exemple, lors du boom de la culture d’exportation du cacao au début du xxe siècle). La séparation parents-enfants ne constitue ni une nouveauté liée à la migration internationale, ni une pratique forcément synonyme de souffrance, d’autant plus qu’elle appartient au champ des possibles dans les répertoires des familles ghanéennes. Concernant les enfants « confiés » (fostering), l’auteur explique qu’« il n’y a pas d’équivalent en langue Twi pour cette pratique, tant le partage de la prise en charge des enfants est normale à Akuapem » (p. 63).
4Néanmoins, les raisons d’une séparation ont changé au cours du temps et sont devenues plus limitées. L’idéologie diffusée par la classe moyenne urbaine valorisant le fait d’élever ses enfants soi-même a aussi stigmatisé le fostering, pratique aujourd’hui plus souvent activée pour faire face à un moment de crise ou de pauvreté. Les années 1990 ont également vu le développement du travail des filles de la campagne venues s’employer comme bonnes en ville. Ainsi, les enfants tendent globalement à circuler vers des ménages plus aisés. Cependant, la migration internationale a provoqué un changement majeur : des parents de classe moyenne aux États-Unis confient aujourd’hui leurs enfants à des membres de la famille plus défavorisés et restés au Ghana (chapitre 6). « La logique voudrait que les migrants aux USA accueillent des enfants, neveux ou nièces, mais ils ont déjà du mal à faire venir leurs propres enfants » (p. 28).
5Selon les âges et les lieux de naissance des enfants (Ghana ou États-Unis), les possibilités légales de migrer, les modes de garde disponibles et les raisons invoquées au déplacement d’un enfant sont variables. Trois configurations familiales sont exposées afin d’éclairer les différents enjeux. Tout d’abord, les enfants nés au Ghana et « laissés derrière » au moment du départ de leurs parents (chapitre 3) amènent l’auteure à présenter les effets des lois d’immigration américaines sur les familles transnationales, et les possibilités concrètes de regroupement familial. Notamment la loi de 1990 et la « loterie pour la diversité » (qui représente près d’un tiers des entrées légales des Ghanéens aux États-Unis) sont analysées, ainsi que les obstacles au départ des enfants vers les États-Unis, comme la limite d’âge et la longueur des procédures, mais aussi le poids des dépenses (frais de procédure, de transport, d’avocat) et le nombre de documents à produire.
6Il est ensuite question des enfants nés aux États-Unis et envoyés très tôt au Ghana : les « bébés postés », accueillis par leurs grands-mères, tantes ou cousines (chapitre 4). Le cas de ces enfants, nés citoyens américains et partis grandir quelques années dans le pays de leurs parents, met en lumière la faiblesse du système institutionnel aux États-Unis pour y élever les enfants en bas âge. Les enfants au Ghana ont un meilleur accès aux écoles maternelles publiques qu’aux États-Unis où l’entrée à l’école publique et gratuite ne se fait pas avant l’âge de cinq ans. Le fonds de défense des enfants évaluait en 2008 le coût annuel d’un mode de garde en crèche aux États-Unis comme l’équivalent des frais d’inscription à l’université publique (p. 123). La working class américaine n’a pas non plus accès aux modes de garde formels, mais elle s’appuie notamment sur les grands-parents, ressource le plus souvent non disponible pour les parents immigrés.
7Enfin, le troisième cas de figure est celui des adolescents qui grandissent aux États-Unis (nés au Ghana ou aux États-Unis) puis qui partent vers le Ghana. Évoquer le moment critique de l’adolescence est l’occasion d’explorer l’opposition fréquemment mise en avant par les parents, entre les pratiques d’éducation et les comportements des enfants, comportements présentés comme « américains » versus « ghanéens ». L’auteure enjoint ici à ne pas prendre au mot les définitions essentialisées des « cultures » nationales utilisées par les personnes enquêtées. L’impératif de ne pas « perdre ton enfant aux États-Unis » (p. 131) est remis dans le contexte contemporain des relations intergénérationnelles basées sur la réciprocité à long terme. On comprend ainsi l’importance pour les parents du caractère et du comportement de l’enfant – humble, discipliné, respectueux – dont dépend le succès de l’éducation qui va permettre le remboursement de « l’investissement » qu’ils ont préalablement consenti.
8En conséquence, l’expérience de séparation vécue par les enfants est variable (chapitre 7) : elle dépend de leur âge, de l’histoire familiale et de la situation de leurs parents aux États-Unis. Car un autre élément du répertoire des familles se situe dans l’importance accordée à la prise en charge matérielle. Être un bon parent peut résider dans la capacité à financer la scolarité et l’avenir de ses enfants. Cati Coe développe dans ce chapitre la notion de « matérialité de l’amour ». Les répertoires familiaux, forgés et consolidés par le temps, n’en sont pas moins activés différemment avec la migration internationale. Les parents émigrés de classe moyenne qui prennent la décision d’envoyer leurs enfants au Ghana, inventent parfois de nouvelles stratégies, comme le paiement d’une employée à domicile (p. 168-170) pour s’occuper de leurs enfants dans la maison dont ils sont propriétaires, conservant ainsi, à distance, leur position de chef de famille.
9L’ouvrage, loin de s’arrêter aux contraintes qui pèsent sur l’organisation des familles transnationales, documente précisément l’adaptation dynamique des répertoires des parents ghanéens à chaque nouvelle situation. Très peu d’études sur la vie familiale transnationale considèrent à la fois l’aspect historique, les relations familiales avant la migration internationale ou la comparaison avec les familles de migrants rural-urbain. Cette recherche vient combler ce manque avec une clarté scientifique et une finesse méthodologique reposant sur une accumulation rare de matériaux ethnographiques multi-locaux.
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Date de mise en ligne : 20/01/2016
https://doi.org/10.3917/popu.1503.0682