Joanna Dreby, Everyday Illegal. When Policies Undermine Immigrant Families, 2015, Oakland, University of California Press, 312 p.
- Par Tatiana Eremenko
Pages 680 à 682
Citer cet article
- EREMENKO, Tatiana,
- Eremenko, Tatiana.
- Eremenko, T.
https://doi.org/10.3917/popu.1503.0680
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- Eremenko, Tatiana.
- EREMENKO, Tatiana,
https://doi.org/10.3917/popu.1503.0680
1Les migrations entre le Mexique et les États-Unis constituent l’un des flux migratoires les plus importants au monde. Les recherches de Joanna Dreby examinent les problématiques auxquelles font face les familles de ces migrants, en portant une attention particulière aux conséquences des politiques migratoires sur leurs conditions d’existence. Tandis que son premier ouvrage (Divided by Borders. Mexican Migrants and their Children, 2010), portait sur les familles transnationales vivant de part et d’autre de la frontière, le présent ouvrage s’intéresse aux familles immigrées vivant aux États-Unis et analyse la manière dont les relations intrafamiliales sont façonnées par le statut légal de leurs membres. L’auteure montre comment, dans un contexte migratoire de plus en plus restrictif, le statut légal devient un critère de différenciation sociale au même titre que le sexe ou la race et détermine le vécu des individus dès leur plus jeune âge.
2Le premier chapitre de l’ouvrage décrit les principaux changements dans les politiques migratoires des États-Unis au cours des dernières décennies, qui ont abouti à une réduction des possibilités de régularisation pour les personnes entrées sans autorisation après 1986 (« post-IRCA »). Les quatre chapitres suivants constituent le cœur de l’ouvrage. En s’appuyant sur l’observation et sur des entretiens conduits auprès de plusieurs dizaines de familles résidant dans deux États (New Jersey et Ohio), l’auteure examine les conséquences de ces changements sur les familles, et plus particulièrement sur les enfants. Par exemple, l’intensification des expulsions vers le pays d’origine accroît le niveau de stress au sein des groupes étudiés, y compris parmi ceux n’ayant pas fait l’expérience directe de l’expulsion. Lorsque celle-ci a lieu au sein d’une famille, ses conditions de vie se détériorent sensiblement (par la perte du revenu principal par exemple) tandis que les relations entre le parent renvoyé au Mexique et les membres restés aux États-Unis, notamment les enfants, s’affaiblissent (chapitre 2). Les familles dont les membres possèdent un statut légal différent (mixed-status families) connaissent des rapports de pouvoir distincts des familles dont les membres ont le même statut, qu’ils soient tous réguliers ou irréguliers. L’analyse des négociations au sein des couples ou de la division des tâches au sein des ménages montre dans quelle mesure bénéficier d’un statut légal régulier devient un facteur de pouvoir (chapitre 3). Lorsque les différences de statut portent sur une même fratrie, elles s’ajoutent, dans les décisions parentales, à d’autres facteurs de différenciation tels que le sexe ou le rang de naissance (chapitre 4). Néanmoins, les représentations et le vécu des enfants associés au statut irrégulier varient sensiblement selon leur environnement de vie (nombre, origine et proportion de migrants en situation irrégulière dans l’école ou le voisinage) (chapitre 5). En conclusion, l’auteure, à l’instar d’autres chercheurs, plaide pour une reconnaissance du rôle central joué par le statut légal dans la vie de ces familles et prône sa prise en compte systématique dans les analyses, afin d’en comprendre les conséquences. Dans sa conclusion, l’auteure défend également la remise à plat des politiques migratoires restrictives dont l’impact néfaste et durable est attesté par les études existantes.
3Cet ouvrage permet plusieurs lectures. Pour le non-chercheur, il se lit d’un seul trait tant par l’intérêt de sa thématique que par l’attachement que suscitent les familles suivies tout au long de l’ouvrage. La dimension autobiographique du livre et la proximité de l’auteure avec les personnes rencontrées rendent les descriptions très vivantes. Pour le chercheur, la lecture est enrichie par des notes et une bibliographie détaillée en fin d’ouvrage. Cette scission cependant est quelque peu regrettable, dans la mesure où les références aux autres travaux sur le sujet, et plus généralement à une discussion scientifique approfondie, sont séparées du texte principal.
4La contribution de Everyday Illegal aux débats actuels est renforcée par son originalité sur plusieurs points. Au moment même où les conséquences des politiques migratoires font débat de part et d’autre de l’Atlantique, cet ouvrage montre de manière très concrète les effets dévastateurs des politiques restrictives adoptées par les États-Unis depuis plusieurs décennies. Quels que soient leurs objectifs initiaux, l’impact sur la vie des migrants et de leurs familles (relations familiales, santé mentale, réussite scolaire) appelle à un changement radical de la manière de gérer les migrations internationales. L’autre apport majeur de l’ouvrage est de s’intéresser aux effets de ces politiques dans la sphère privée. Alors que les travaux existants portent davantage sur l’impact du statut légal dans la sphère économique (activité, revenus) ou politique (participation politique ou associative), l’auteure montre que la sphère familiale est loin de rester protégée des influences extérieures et que l’institution familiale produit et renforce les inégalités existantes. Enfin, cette recherche donne la parole aux enfants dont la voix n’est pas souvent entendue, alors que comme le révèle justement l’ouvrage, ils sont particulièrement vulnérables dans le contexte actuel. L’annexe méthodologique conséquente dédiée en grande partie aux recherches avec les enfants présente un intérêt à elle seule, particulièrement pour ceux qui souhaiteraient également dans l’avenir réaliser des recherches auprès de ce groupe.
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Date de mise en ligne : 20/01/2016
https://doi.org/10.3917/popu.1503.0680