Célestine (Audrey), La Fabrique des identités. L’encadrement politique des minorités caribéennes à Paris et New York, Paris et Aix-en-Provence, Karthala et Sciences Po Aix, coll. « Questions transnationales », 2018, 282 p.
- Par Myrtille Ferné
Pages 168 à 170
Citer cet article
- FERNÉ, Myrtille,
- Ferné, Myrtille.
- Ferné, M.
https://doi.org/10.3917/pox.131.0168
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- Ferné, Myrtille.
- FERNÉ, Myrtille,
https://doi.org/10.3917/pox.131.0168
1Voici plus d’un demi-siècle que ceux que l’on appelle généralement les « originaires d’outre-mer », et plus particulièrement les « Antillais », sont installés en grand nombre sur le sol hexagonal. Que retient-on de leur présence ? La méconnaissance dont ils font l’objet donne lieu à des clichés pesants, reflétant les rapports ambigus qu’entretient la Métropole avec les citoyens de ses anciennes « vieilles colonies ». À l’aide des outils de la sociologie des mouvements sociaux, Audrey Célestine apporte un regard inédit sur les modalités d’existence des Antillais en France hexagonale, qu’elle fait le choix de mettre en lien avec celles des Portoricains aux États-Unis. À rebours du cliché de l’apathie fréquemment associé à ces populations, c’est sur le mode de l’action et à travers leurs mobilisations que l’auteure nous révèle les logiques sociales et politiques de la fabrique d’identités collectives. Dans le prolongement de la thèse de Leila Wuhl (Migrants de l’intérieur. Les Antillais de métropole : entre intégration institutionnelle et mobilisations collectives, Université Paris-Dauphine, 2006) soutenue trois ans avant la sienne, l’auteure s’attache à rendre à l’analyse de ces groupes une complexité encore peu développée dans la littérature scientifique. Les mobilisations portoricaines ont essentiellement donné lieu à des témoignages militants, tandis que les spécificités des Antillais dans l’Hexagone ont souvent été diluées dans le cadre d’une vaste « question noire ».
2Outre le passé colonial qui les lie respectivement à la France et aux États-Unis, Antillais et Portoricains ont en commun d’avoir fait l’objet d’une gestion migratoire institutionnalisée vers ces métropoles en demande d’une main-d’œuvre peu qualifiée et ayant la citoyenneté du pays d’accueil. Pour ce faire, l’État français a créé le BUMIDOM (Bureau pour le Développement des Migrations dans les DOM) en 1963. Cet organisme a géré 60 000 Domiens entre 1963 et 1981. Il a été remplacé par l’ANT (Agence nationale pour l’insertion et la protection des travailleurs d’outre-mer) en 1982 puis par le LADOM (Agence de l’outre-mer pour la mobilité) depuis 2010. La création du BUMIDOM s’est d’ailleurs inspirée du Bureau des migrations créé dans les années 1940 aux États-Unis, lequel a joué un rôle important dans l’organisation de la migration massive des Portoricains vers les États-Unis. Au-delà du constat d’un « malaise identitaire » lié à une citoyenneté à géométrie variable – développé par des auteurs des Cultural et Postcolonial Studies –, l’auteure nous sensibilise aux effets politiques et aux enjeux concrets de représentation générés par l’ambivalence de ce statut paradoxal de « migrant-citoyen » (p. 24). « La citoyenneté des Antillais en France et des Portoricains aux États-Unis est-elle vécue et investie de façon spécifique ? De quelle manière est-elle convoquée et revendiquée dans les mobilisations collectives ? Dans quelle mesure nourrit-elle les dynamiques identitaires spécifiques à chacun des deux groupes ? », telles sont les questions centrales examinées par A. Célestine en s’appuyant sur un matériau d’enquête élaboré entre 2005 et 2008.
3Partir du milieu associatif et des mobilisations collectives qu’elles ont générées apparaît particulièrement propice à l’analyse des processus de construction collective d’un « nous ». Deux associations antillaises en France (le Collectif DOM et le Comité Marche du 23 mai 1998) et quatre associations portoricaines aux États-Unis (Aspira, United Bronx Parents, Puerto Rican Legal Defense and Education Fund et United Puerto Rican Organization of Sunset Park) ont fait l’objet d’enquêtes ethnographiques – observations et entretiens qualitatifs –, enrichies d’un travail de contextualisation historique indispensable pour restituer les conditions d’émergence des mobilisations collectives de part et d’autre, et rendre ainsi la comparaison opérante. Les données ethnographiques sont plus abondantes côté antillais, mais l’auteure trouve cependant un équilibre grâce à un exigeant travail d’archives côté portoricain.
4La restitution des trajectoires des mobilisations collectives dans le temps long permet de révéler les processus de construction d’une « cause antillaise » et d’une « cause portoricaine » et d’abandonner ainsi l’idée que de supposés « réflexes ethniques » les auraient motivés (p. 239). L’intérêt de cette comparaison internationale est justement de mettre à l’épreuve du contexte historique et national les notions d’identité et d’ethnicité, trop souvent mobilisées sur le mode de l’évidence. À la suite des travaux de Rogers Brubaker (« Au-delà de l’identité », Actes de la recherche en sciences sociales, 139, 2001) et de Martina Avanza et Gilles Laferté (« Dépasser la “construction des identités” ? Identification, image sociale, appartenance », Genèses, 61(4), 2005), c’est dans leurs dimensions dynamique et interactionnelle que les contours et les contenus des identités ethniques sont examinés.
5Le milieu associatif antillais se développe dans les années 1980. Les pouvoirs publics encouragent alors fortement les Antillais à se rassembler autour de la culture, voire du « folklore » antillais. Ce n’est qu’à partir des années 1990-2000 que les associations antillaises investissent le terrain politique, dans un contexte marqué par les luttes contre le racisme et les discriminations, et les revendications mémorielles. Après avoir laborieusement essayé d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur des discriminations spécifiques, par exemple celles liées aux tarifs aériens très élevés vers les DOM, les mobilisations associatives antillaises font de la reconnaissance de la mémoire de l’esclavage leur principal domaine de lutte. Les mobilisations portoricaines aux États-Unis, plus anciennes, voient le jour au début des années 1960. Elles s’inscrivent d’abord dans le combat pour les droits civiques aux côtés des Afro-Américains, puis se concentrent sur la revendication de l’égalité en milieu scolaire, qui doit passer par l’enseignement bilingue pour enfin se cantonner, à partir des années 1980, aux programmes de lutte contre la pauvreté, fortement encadrés par les pouvoirs publics.
6Dans un cas comme dans l’autre, l’auteure observe une réduction progressive du champ des revendications, qu’elle explique notamment par un effort d’adaptation de la part des groupes mobilisés, en fonction des résultats (succès et échecs) obtenus. Trois niveaux d’interactions s’articulent, permettant de saisir l’évolution des enjeux et la variation des frontières des groupes étudiés. Ces trois niveaux correspondent à l’organisation de l’ouvrage. Dans un premier temps, l’auteure aborde le rôle des pouvoirs publics dans le façonnement de groupes spécifiques. La construction de catégories officielles pour désigner les populations migrantes ou la création d’instances spécifiques pour les représenter contribuent à distinguer les Antillais et les Portoricains d’autres minorités. Cette entrée par les catégories officielles permet également de remettre en question l’opposition schématique entre un modèle américain communautariste et un modèle français universaliste : aux États-Unis comme en France, les instances de pouvoir étatiques participent activement de la construction de groupes ethniques. Cependant, le rôle déterminant de l’État dans la production des groupes doit être nuancé. Les stratégies d’endossement ou de rejet des catégories officielles par les individus ciblés laissent entrevoir une marge d’agentivité de ces derniers, amenant l’auteure à parler de manières « co-produites » de se désigner (p. 186).
7Cette co-production se joue également dans le cadre des mobilisations collectives, dans la négociation des frontières avec d’autres groupes minoritaires. C’est l’objet du deuxième temps de l’ouvrage. L’élargissement ou la restriction des frontières du groupe dépendent d’opportunités de contexte. En France, la création du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) en 2005 constitue une étape importante dans le travail associatif antillais de définition de soi. Apparaissant d’abord comme une menace d’invisibilisation pour les associations antillaises, qui craignent de se voir amalgamer à l’ensemble des Noirs et de voir ternir l’image d’une population antillaise construite comme « modèle », cet événement devient une opportunité pour rappeler l’appartenance ancienne des Antillais à la République et mettre en avant l’existence de discriminations spécifiques. Enfin, il fournit également l’occasion de se distinguer par l’appropriation de la mémoire de l’esclavage.
8Différentes stratégies sont mises en place par ceux que Leila Wuhl nomme les « entrepreneurs identitaires » pour rendre visibles sur la scène médiatique et politique les particularités du groupe dont ils se font les porte-parole. Cette visibilité passe avant tout par des techniques de scandalisation, surtout côté antillais, avec l’évocation martelée des souffrances liées à l’esclavage et la construction du statut de victimes – indirectes – de cette histoire meurtrie. Mais du côté des Portoricains comme des Antillais, l’usage du droit et la formation d’experts au sein des associations politiques permettent de renforcer leur légitimité auprès des pouvoirs publics.
9Enfin, dans le dernier temps de l’ouvrage, A. Célestine exploite avec finesse un matériel ethnographique restituant paroles réflexives et trajectoires individuelles, et offrant au lecteur une plongée au cœur des logiques individuelles de l’engagement. Au plus près des acteurs associatifs, on saisit alors très bien la diversité des trajectoires et des intérêts, parfois divergents et causes de frictions. Ces contradictions internes aboutissent parfois à l’exclusion de certains membres et à la mise en valeur d’autres, générant des frontières internes, tout autant constitutives des négociations des identités collectives. Si on a l’occasion, à différents endroits du texte, d’entrevoir la manière dont le genre ou l’appartenance à certaines couches sociales peuvent impacter les expériences d’engagement et les processus d’identification collective, la démarche ethnographique aurait cependant gagné à être mise en perspective au travers d’une approche plus sociologique, envisageant ces associations au-delà de leur projet politique, comme des entités sociales à part entière. En outre, une analyse du contexte spatial prenant en compte les implications de l’ancrage territorial – parisien et new-yorkais – sur la structuration des mobilisations collectives aurait également pu être développée.
10La complexité avec laquelle se définissent les enjeux de représentation des groupes, pris au sein d’un « espace des mouvements sociaux » caractérisé par la pluralité des acteurs, l’hétérogénéité de leurs intérêts et la multitude des systèmes d’interactions qui les lient, est particulièrement bien décrite dans cet ouvrage. Telle une grande respiration au cœur d’un texte dense, les photographies de David Damoison, d’origine martiniquaise, questionnent la manière dont les Antillais se donnent à voir au sens propre, et dont ils mettent en scène et fabriquent, hors des Antilles, de nouvelles identités, caractérisées par leur hybridité. Mêlant ainsi réflexivité et sensibilité personnelle et artistique, A. Célestine nous amène avant tout à poser des questions relevant de « l’étude de la subjectivité ultime » (p. 250). Si centrale soit-elle, la question de l’identité semble ne pouvoir être saisie que par ses frontières. Les mobilisations collectives apparaissent alors comme des arènes où se négocient ces frontières de façon exacerbée.