Article de revue

En couverture : « L’égalité devant la loi » (1899)

Pages 185 à 188

Citer cet article


  • Allorant, P.
(2014). En couverture : « L’égalité devant la loi » (1899) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 22(3), 185-188. https://doi.org/10.3917/parl1.022.0185.

  • Allorant, Pierre.
« En couverture : “L’égalité devant la loi” (1899) ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2014/3 n° 22, 2014. p.185-188. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements2-2014-3-page-185?lang=fr.

  • ALLORANT, Pierre,
2014. En couverture : « L’égalité devant la loi » (1899) Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2014/3 n° 22, p.185-188. DOI : 10.3917/parl1.022.0185. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements2-2014-3-page-185?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl1.022.0185


Notes

  • [1]
    Illustrateur Pierre Méjanel, collection Camille Charier, « Les Droits de l’Homme », chromo éditée à Saumur, s. d. (vers 1900).
  • [2]
    Pierre Méjanel, né en 1850 à Paris, y participe aux salons de 1878 à 1898. Peintre d’histoire et de scènes de genre, il illustre les Lanternes et Calottes et Calotins de Henri de Rochefort. Emmanuel Bénézit, Dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs, éditions Gründ, 1999, tome 9, p. 454. Officier passant en revue les troupes de l’armée française, Aquarelle, L. 33 – H. 45. La mission Marchand. Les rapides de M’Bomou, coll. Charier, éditeur à Saumur.
  • [3]
    BNF, 4o Z 1620.
  • [4]
    Émile Perrein, pharmacien puis avocat à Saumur, élu député en 1932, réélu en 1936. Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940, PUF, 1960.
  • [5]
    BNF, Lb 57/13 632.
  • [6]
    Voir Maurice Vaïsse, Aux armes, citoyens ! Conscription et armée de métier des Grecs à nos jours, Armand Colin, coll. « Référence histoire », 1998 ; Jean-François Chanet, Vers l’armée nouvelle. République conservatrice et réforme militaire, 1871-1879, Rennes, PUR, 2006, 320 p. ; et Annie Crépin, Défendre la France. Les Français, la guerre et le service militaire, de la guerre de Sept Ans à Verdun, Rennes, PUR, 2005, 428 p.
  • [7]
    Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, La Documentation Française, coll. « Acteurs de l’Histoire », introduction de Jean-Noël Jeanneney, 600 p.
  • [8]
    Jean-Jacques Rousseau, « La liberté et l’égalité », Du Contrat Social, livre II, chapitre 11, Rey, 1762, réédition Garnier-Flammarion, 1994.

1Devant le café du commerce défilent, au son du tambour, de jeunes hommes portant aussi bien le chapeau que la casquette, la blouse que le costume trois pièces et la cravate. Au premier plan, un « gavroche » de trois quarts, regarde le joueur de tambour et le porte-étendard. Il est le seul personnage à rompre l’homogénéité de la classe d’âge, mais il respecte l’unité de sexe et la diversité de classe, que l’illustrateur Pierre Méjanel, coutumier des scènes anticléricales, patriotiques, militaires et coloniales, a voulu représenter [2]. Le rituel civique et générationnel du recrutement comprend un charivari qui mêle les catégories sociales. À la sortie du conseil de révision réuni au printemps et présidé par le préfet, les « classards » se réunissent en habit de fête, chapeau à ruban, foulard et pantalon de toile, sur la place de l’hôtel de ville du chef-lieu de canton. Les jeunes garçons épinglent à leur chapeau leur numéro et achètent à des colporteurs des rubans de couleur symboliques (le tricolore patriotique, le rouge du courage, le vert de l’espoir, le jaune de la fidélité…), des cocardes, insignes, et instruments de musique, font bombance et chantent en interpellant sur leur passage les bourgeois et les filles.

2Fils d’un sellier-bourrelier maire bonapartiste de Montreuil-Bellay sous Napoléon III, l’éditeur de cartes postales Camille Charier est secrétaire de la Chambre de commerce puis libraire à Saumur ; il produit, autour de 1900, des séries photographiques des exercices équestres de l’école de cavalerie. À côté de séries représentant les vieilles chansons françaises, les proverbes ou les inventions, l’éditeur scolaire imprime une imagerie aux couleurs vives destinée aux écoliers, des protège-cahiers et des vignettes servant de bons points, comportant au verso un texte moralisateur signé de son pseudonyme transparent « Er. Richa [3] ». Ces œuvres sont des copies reproduites au moyen de photogravures et diffusées avec succès à travers tout le pays, sa maison d’édition devenant « Charier et Perrein » grâce à l’association avec la famille de son gendre, député radical du Maine-et-Loire [4]. Lui-même se porte candidat « républicain patriote » aux élections municipales de 1896 sur la liste du médecin hygiéniste Peton, maire de Saumur de 1892 à 1914, avant de publier en 1904 Votons pour des idées. Un projet de réforme du suffrage universel, fondé sur la représentation proportionnelle et la sélection des candidats par un jury universitaire [5]… Il publie ces collections dans le droit fil de la morale laïque, républicaine et patriotique, entre Déroulède et Jules Ferry : telle que la série « les ravages de l’alcoolisme », et ici celle sur « Les Droits de l’Homme », qui reprend les « immortels principes » de 1789. En parallèle, il se fait le chantre de la Revanche en glorifiant « les généraux de la République », « les récits héroïques de la Guerre de 70 », et l’apôtre de la « plus grande France » avec « la France libératrice des peuples » colonisés.

3Si la loi Jourdan de 1798 a institué la conscription, le xixe siècle voit resurgir une grande inégalité face à l’obligation de servir sous les drapeaux. Avec la loi Gouvion-Saint-Cyr de 1818 (révisée en 1832 par la loi Soult), la Restauration supprime l’obligation militaire, mais l’insuffisance des engagements volontaires conduit à compléter les effectifs par des appels de conscrits tirés au sort parmi les jeunes garçons de 21 ans, excepté les inaptes médicaux, les soutiens de famille, les séminaristes et les futurs enseignants. Alors que les « bons numéros » pairs sont exemptés d’obligation militaire, y compris en cas de guerre, les « mauvais numéros » impairs peuvent se faire remplacer, s’ils en ont les moyens financiers, pour effectuer un service long de six ans. L’égalité apparente devant la conscription est minée par l’argent. Mais, en 1899, la défaite de 1870 et l’affirmation de la IIIe République remettent au premier plan l’idéal de l’armée citoyenne. La loi de compromis de 1872 introduit davantage d’égalité : si le tirage au sort est maintenu, le remplacement est supprimé. Toutefois, la moitié du contingent n’effectue qu’un an de service actif, l’autre moitié cinq ans [6]. Les lois de 1889 – et surtout de 1905 – instituent un service militaire égal et obligatoire. Les tensions balkaniques et coloniales remettront la question au centre des débats législatifs et des projets de réforme avec l’Armée nouvelle de Jaurès (1911) [7].

4Le texte au dos de cette image reproduit l’article premier de la Déclaration et souligne le contexte social de sa proclamation lors de la nuit du 4 août. Aucune inégalité concrète n’est citée en dehors des privilèges fiscaux, mais c’est bien l’idéal politique de la République modérée qui transparaît, puisque « la plus grande révolution sociale de tous les temps » est considérée comme accomplie par les Constituants, et non à venir. Si le thème de cette illustration peut apparaître paradoxal, tant les inégalités devant la loi militaire ont marqué le xixe siècle, l’illustrateur et l’éditeur entendent célébrer ici le moment républicain d’une avancée décisive dans le domaine de l’égalité des droits, replaçant la IIIe République dans la lignée directe de la Constituante et de son idéal rousseauiste : « C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir [8]. » En écho, le message à destination de l’écolier, citoyen de demain, imprimé au verso du bon point, est tout à la gloire de 1789 qui « a mis un terme aux fâcheuses inégalités qui existaient entre les enfants d’une même patrie […] C’est l’honneur des hommes de la Révolution d’avoir réduit à néant les abus sortis d’un pareil état de choses, et d’avoir proclamé, à la face du monde, la vanité des préjugés basés sur la naissance et la fortune, prétextes à la supériorité d’un homme sur son semblable ».


Date de mise en ligne : 25/06/2015

https://doi.org/10.3917/parl1.022.0185