La République vue par un parlementaire bonapartiste à la fin du XIXe siècle
- Par Jean El Gammal
Pages 177 à 183
Citer cet article
- EL GAMMAL, Jean,
- El Gammal, Jean.
- El Gammal, J.
https://doi.org/10.3917/parl1.022.0177
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Notes
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[1]
Même si une biographie lui a été récemment consacrée : Jean-Louis Berthet, Gustave Cuneo d’Ornano – Le dernier bonapartiste charentais, Saintes, Le Croît vif, 2013.
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[2]
Voir la mise au point de Natalie Petiteau, « L’Empire dans la Troisième République », in Marion Fontaine, Frédéric Monier, Christophe Prochasson (dir.), Une Contre-histoire de la IIIe République, Paris, La Découverte, 2013, p. 203-215.
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[3]
Dans une lettre au prince Jérôme, dont des extraits sont cités en guise d’ouverture de la préface, p. i-ii. Cette longue missive datait du 7 janvier 1853 : voir Pierre-Joseph Proudhon, Correspondance, tome V, Genève, Slatkine Reprints, volume III, 1971, p. 153-165, notamment p. 156 et 165. Gustave Cuneo d’Ornano utilise de manière quelque peu tendancieuse le souvenir de Proudhon, dont l’attitude non seulement à l’égard du prince Napoléon, mais de Louis-Napoléon Bonaparte, puis Napoléon III, fut complexe : voir par exemple Éric Anceau, Napoléon III, Paris, Tallandier, réédition Texto, 2012, p. 346.
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[4]
Référence à un prince attaché, selon la mythologie grecque, à une roue enflammée tournant éternellement après avoir tenté de séduire Héra. Gustave Cuneo d’Ornano évoque une « meule » (ligne 16).
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[5]
« Pour vivre, perdre les raisons de vivre » : citation empruntée à la Satire VIII de Juvénal.
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[6]
Boileau, Art poétique, chant I, vers 64.
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[7]
Celle-ci, on le sait, date de 1814 et comporte un préambule, supprimé, il est vrai, dans la version révisée sous la monarchie de Juillet.
-
[8]
En fait, Louis-Philippe était très attaché à son propre pouvoir.
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[9]
Rappelons que les sénateurs inamovibles élus en 1875 sont encore en partie présents un peu moins de vingt ans plus tard. Mais on peut supposer que Gustave Cuneo d’Ornano fait surtout référence à la longueur du mandat des sénateurs.
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[10]
Voir Maurice Agulhon, Coup d’État et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997. Pour la fin du xixe siècle, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage, Politique et poids du passé dans le France « fin de siècle », Limoges, Pulim, 1999.
1Gustave Cuneo d’Ornano (1845-1906), à présent bien oublié [1], fut une figure du bonapartisme d’opposition sous la IIIe République [2], notamment en tant que député de la Charente de 1876 à 1906. Il est l’auteur d’un ouvrage à visée doctrinale, La République de Napoléon, publié quelques années après la fin de la crise boulangiste, en 1894. Il compte 636 pages et 28 chapitres, qui vont de la Révolution française au début des années 1890. Dans sa préface, à dessein datée du 14 juillet 1894, il présente son projet, dont voici un extrait.
2« Quand on est, comme nous, depuis vingt ans sur la scène parlementaire, voyant surgir et mourir tant d’ambitions, tant d’efforts, tant de rêves et tant de plans, on se risque difficilement à scruter les intentions, car on a vu si souvent les meilleures devenir stériles et même devenir funestes !
3Mais, aujourd’hui que le mot de République, étant accepté par tous, ne dit plus rien, et que la question se pose de savoir de quels principes chacun veut que la République s’inspire, vers quel idéal on l’orientera, l’heure nous paraît venue de reprendre l’explication que provoquait Proudhon [3] entre républicains et bonapartistes afin que le peuple français, si attaché à la cause de la Révolution, puisse juger notamment, – puisque ce sont les lois constitutionnelles de 1875 qui régissent aujourd’hui la République, – si les députés républicains ont bien servi cette cause lorsqu’ils ont préféré, en 1875, faire triompher dans ces lois la doctrine parlementaire du roi Louis-Philippe, plutôt que la doctrine républicaine et démocratique de l’appel au peuple.
4De cette préférence date la Charte constitutionnelle actuelle. Et, si en annulant l’un par l’autre tous les rouages des pouvoirs publics, en stérilisant toutes les initiatives, en assujettissant même – à un suffrage indirect qui passe par trois ou quatre degrés et s’attribue de longues investitures – le suffrage direct de tous, cette Charte de 1875 a enfermé la démocratie, avec sa soif de réformes, dans une impasse sans issue où elle est condamnée à tourner la meule d’Ixion [4],… à qui la faute ?
5De par la Charte de 1875, le Président de la République est irresponsable et ne peut rien ; la Chambre des députés est responsable et ne peut rien, en face d’un Sénat, presque inamovible et antipopulaire, qui ne veut rien.
6Restait encore cette administration nonagénaire que l’Europe ne nous envie plus et que sénateurs ou députés se partagent. Et voilà que les anarchistes l’intimident ! Nous marchons ainsi au nihilisme. Le moindre heurt fera tomber tout en poussière ; et, faute de pouvoir donner satisfaction aux besoins contenus, aux progrès impatients, aux essors comprimés, aux réformes mûres, la machine constitutionnelle, hermétiquement fermée, sautera.
7Le parlementarisme se comprend et s’explique avec l’irresponsabilité d’un roi héréditaire. Et les lois constitutionnelles de 1875 étaient créées pour ce couronnement. En votant ces lois, sans admettre ce couronnement, les députés républicains ont livré la démocratie française à un régime illogique : c’est le décapité parlant. Toutes les déceptions, tous les avortements, toutes les impossibilités de progrès, viennent de cette contradiction originelle. Les députés républicains de 1875, en immolant la République pour n’en sauver que le nom, sont arrivés à ce résultat ! Propter vitam vivendi perdere causas [5]…
8En 1875, on leur disait : “Prenez garde au bonapartisme”, comme on menace de Croquemitaine les enfants désobéissants. Aussitôt, les députés républicains ont sacrifié tous mes principes républicains parce que le bonapartisme s’en réclamait. Ils ont renié la Révolution française et son idéal parce que le bonapartisme s’en réclamait… “Souvent la peur d’un mal nous conduit dans un pire [6].”
9N’avait-on pas été jusqu’à reprocher au bonapartisme les Coups d’État et les invasions ?
10Eh bien ! nous voulons brièvement réveiller, dans ce livre, les origines de nos quatorze gouvernements depuis 1792 et rappeler tous les Coups d’État républicains, bonapartistes et royalistes… Nous ferons alors le compte !
11Nous voulons aussi raconter les trois invasions, pour en redire les origines ; et, quant aux responsabilités de nos revers militaires, nous ferons le compte encore, avec des témoignages décisifs ! Nous verrons alors si, pour le passé, gouvernements et oppositions n’ont pas à se frapper la poitrine également…
12Entre tous ceux qui se réclament de la Révolution française, nous sommes ainsi amenés à voir lesquels l’ont mieux comprise et mieux servie dans le passé, lesquels l’ont plus glorieusement ou plus utilement propagée ? lesquels, au contraire, l’ont plus douloureusement trahie ou compromise ? lesquels enfin, au temps présent, lui sont demeurés plus fidèles ? Il nous semble que c’est là le sujet d’un livre qui n’a pas encore été écrit. »
13Les trois aspects principaux de ce texte tiennent à l’évocation de la situation présente de la République, au rôle de la « Charte de 1875 », c’est-à-dire des lois constitutionnelles du régime, et à la formulation du projet politico-historique du député bonapartiste.
Un système politique bloqué
14Gustave Cuneo d’Ornano reconnaît que le « mot de République » est « accepté par tous » (§2), en faisant peut-être allusion au Ralliement du début des années 1890 – auquel lui-même n’a pas souscrit – mais c’est pour mieux souligner ce qu’il considère comme l’impasse dans laquelle le régime est engagé. Il évoque brièvement (§5) les menaces anarchistes (la crise a atteint son point culminant en 1894 avec l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot). Il utilise le terme de « nihilisme » (même §), sans d’ailleurs indiquer précisément de quoi il retournerait. Il critique surtout une sorte de vieillissement d’un régime incapable de se réformer et s’appuyant sur une administration vieillissante (§3, §4 et §6). Il emploie une formule, « Le décapité parlant » (§6), qui fait songer à l’expression « la femme sans tête », utilisée quelques années plus tard à propos de la République par l’Action française. Certes, Gustave Cuneo d’Ornano n’est nullement un précurseur de ce mouvement, mais son goût pour la polémique était bien connu et il brosse un tableau de la République qui sous-estime délibérément un enracinement électoral dont témoignent les résultats des élections législatives de 1893, même si lui-même a échappé au naufrage électoral subi par les monarchistes. Pour autant, l’essentiel de son propos, dans cet extrait, s’inscrit dans une perspective historique, et il attire l’attention du lecteur sur les contradictions d’un système bâti en 1875.
Autour de la « Charte de 1875 »
15Dans ce passage, la date des lois constitutionnelles est citée sept fois – c’est d’ailleurs la seule date précise, en dehors d’une mention de 1792 (§9) – et elle est associée trois fois au terme, de prime abord étonnant, de « Charte [7] », qui vise à souligner le caractère à ses yeux peu démocratique du régime, longuement abordé par la suite dans La République de Napoléon. Il est question de la conjoncture dans laquelle les lois ont été adoptées, puis des structures auxquelles elles sont associées, et un jugement d’ensemble sévère est formulé au sujet des institutions.
16Considérant que le vote des lois de 1875 était surtout dû à la crainte du bonapartisme, associé à la figure de « Croquemitaine » (§7), il fait allusion à des élections partielles qui avaient alarmé les républicains, notamment en 1874. Il oppose surtout à l’attitude de bonapartistes présentés comme des tenants de la démocratie celle de républicains accusés d’avoir « immol[é] la République pour n’en sauver que le nom » (§6) et « renié la Révolution française et son idéal » (§7), les références à Juvénal et à Boileau étant d’ailleurs quelque peu artificielles, mais illustrant le goût des citations classiques.
17De toute manière, les républicains, selon l’auteur, n’ont pas seulement cédé à la crainte du bonapartisme. Ils ont, sans « l’irresponsabilité d’un roi héréditaire » (§6) « préféré (…) faire triompher dans ces lois la doctrine parlementaire du roi Louis-Philippe [8], plutôt que la doctrine républicaine et démocratique de l’appel au peuple » (§2). Il y a, bien évidemment, une part de provocation, l’« appel au peuple » étant aussi le nom du groupe bonapartiste à l’Assemblée nationale. Mais il est vrai que nombre de républicains avaient été gênés, voire indignés, par la « constitution orléaniste » – formule que l’auteur n’utilise pas ici, mais que l’on employait encore à la fin des années 1880. Gustave Cuneo d’Ornano ne revient pas sur le compromis entre les modérés des deux bords, mais il met en cause, tout particulièrement, le poids du Sénat et du « suffrage indirect », facteur à ses yeux d’immobilisme. C’est du reste, d’après lui, tout l’ensemble du système qui est paralysé, à l’image d’Ixion tournant sa « meule » (§3).
18D’où le jugement tranché du §4, qui présente les trois centres du pouvoir définis par les lois constitutionnelles de 1875 sous le signe de l’impuissance (du président irresponsable et de la Chambre responsable) ou de l’absence de tout rôle positif d’un Sénat « presque inamovible [9] et antipopulaire ».
Un projet politique et historique
19Gustave Cuneo d’Ornano ne s’en tient pas là. Il prétend renouer avec un débat qu’aurait ouvert Proudhon « entre républicains et bonapartistes » (§2), sur-interprétant quelque peu la missive de 1853. Il trace lui-même son propre parcours, de la première année de la République déjà centenaire à une actualité présentée sous un jour sombre. Une fois encore, il recourt à la provocation : « N’avait-on pas été jusqu’à reprocher au bonapartisme les Coups d’État et les invasions ? » (§8). C’est, à l’évidence, un discours encore très présent chez les républicains [10]. Mais l’auteur entend relativiser la part du 18 Brumaire et du 2 Décembre, non mentionnés ici explicitement. Les coups d’État peuvent être « républicains, bonapartistes et royalistes » (§9), de même que les responsabilités, concernant les invasions, seraient partagées (§10). Gustave Cuneo d’Ornano termine par une série de questions rhétoriques, concernant l’héritage de la Révolution française, d’où il ressort que, bien évidemment à ses yeux, ce sont les bonapartistes qui seraient les vrais fidèles. Pour cela, il juge nécessaire d’écrire un livre : il est vrai qu’il n’en existait alors guère d’une telle ampleur sur un tel sujet.
20Dès l’introduction de La République de Napoléon, l’histoire telle que la conçoivent les républicains est présentée à fronts renversés, de manière à critiquer le parlementarisme et à exalter l’appel au peuple. Dans les années 1890, pareille argumentation ne pouvait avoir qu’un écho assez limité, mais, comme le faisaient depuis longtemps les bonapartistes vantant les plébiscites et comme l’avait fait quelques années plus tôt, sur un mode un peu différent, le général Boulanger, il s’agissait de souligner les contradictions et le manque d’initiatives réformatrices d’un régime que, pourtant, les électeurs semblaient soutenir de plus en plus nettement, et dont il était peu probable qu’ils eussent attribué la paternité à Napoléon. Aussi ce livre, même si les développements qui suivent sont assez nourris, tient-il quelque peu d’un baroud d’honneur bonapartiste.