Article de revue

Le devoir du citoyen français

Une conférence dreyfusarde de Louis Havet, 11 février 1901

Pages 189 à 197

Citer cet article


  • Aynié, M.
(2014). Le devoir du citoyen français Une conférence dreyfusarde de Louis Havet, 11 février 1901. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 22(3), 189-197. https://doi.org/10.3917/parl1.022.0189.

  • Aynié, Marie.
« Le devoir du citoyen français : Une conférence dreyfusarde de Louis Havet, 11 février 1901 ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2014/3 n° 22, 2014. p.189-197. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements2-2014-3-page-189?lang=fr.

  • AYNIÉ, Marie,
2014. Le devoir du citoyen français Une conférence dreyfusarde de Louis Havet, 11 février 1901. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2014/3 n° 22, p.189-197. DOI : 10.3917/parl1.022.0189. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements2-2014-3-page-189?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl1.022.0189


Notes

  • [1]
    Sur la fondation et les missions de la LDH, voir Emmanuel Naquet, La Ligue des Droits de l’Homme, une association en politique (1898-1940), thèse sous la direction de Serge Berstein, IEP de Paris, consultable sur spire.sciencespo.fr., et publiée sous le titre Pour l’humanité, La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, Rennes, PUR, 2014, 688 p.
  • [2]
    Jules Michelet, Histoire de France, V, Paris, Hachette 1841 ; Henri Martin, Jeanne d’Arc, Paris Furne 1857. Jules Quicherat, élève de Michelet, publia quant à lui les actes des deux procès de Jeanne d’Arc : Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, 5 vol., Paris, Renouard, 1841-1849.
  • [3]
    Charles Péguy, Jeanne d’Arc, Librairie de la Revue socialiste, 1897.
  • [4]
    Voir Rosemonde Sanson, « La “fête de Jeanne d’Arc” en 1894 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, no 20, juillet-septembre 1973, p. 444-463. Sur la figure de Jeanne d’Arc voir Gerd Krumeich, Jeanne d’Arc dans l’histoire, Paris, Albin Michel, 1993.
  • [5]
    Voir Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français, la société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Paris, Seuil 2004, p. 369-377.
  • [6]
    Extrait de L’action socialiste, rapport du 14/12/1901, AD Charente, 4M203.
Conférence de Louis Havet sous les auspices de la Ligue des droits de l’homme de Rouen, 11 février 1899, Paris, Stock, 1899, p. 3-14.

1« Mesdames et Messieurs,

2Je me propose de traiter devant vous, très brièvement, du devoir du citoyen français.

3Je dis : du citoyen français. Je ne dis pas : du citoyen, tout court. C’est que le devoir des citoyens n’est pas le même partout. Il varie avec la grandeur morale du pays. Il s’accroît avec l’héritage de gloire que partagent les membres d’une même nation.

4S’il est un pays que sa grandeur morale mette à part des autres, et dont l’héritage de gloire soit hors pair, c’est certainement la France. Notre France est si riche de tous les héritages de gloire, qu’elle impose à ses citoyens de devoirs particulièrement impérieux.

5D’abord pour la gloire militaire, la France est comblée. De 1792 à 1814, ou, pour résumer à la façon de Victor Hugo, « de Jemmapes à Montmirail », elle a accumulé plus de gloire militaire qu’aucune des nations actuelles n’en a eu depuis son origine jusqu’à nos jours. Je ne fais certes pas fi des vertus guerrières proprement dites, telles que la bravoure devant le feu ; mais, en ce moment, je pense surtout aux qualités plus hautes encore qui les accompagnaient chez tant de soldats et d’officiers : l’esprit de dévouement et d’abnégation, l’enthousiasme pour les choses grandes, le sentiment de l’honneur, la droiture.

6Dans l’ordre de la pensée, la France a toujours été une initiatrice. Au moyen âge, quand toute l’Europe ne savait écrire qu’en latin, la France a retrouvé le secret de la poésie vivante, si bien que toutes les littératures modernes sont filles de notre poésie nationale. Voici qui est un peu plus spécial, mais glorieux tout de même. À la Renaissance du xvie siècle, – permettez à un professeur de philologie de vous parler d’un détail qui le touche plus que d’autres, – c’est la France qui a créé la philologie. […]. Au xvie siècle, qui a chassé de la philosophie l’esprit du moyen âge ? qui a suscité tout le mouvement nouveau de la pensée ? c’est notre grand Descartes. Si j’allais jusqu’au temps de Voltaire, de Rousseau et de Diderot, puis jusqu’au temps de la Révolution, le rôle d’initiatrice qu’a joué alors la France serait plus évident, plus éclatant encore ; il n’est personne qui ne sache que tout l’univers a été à son école.

7Notre France est la nation libératrice. C’est par elle qu’existe la nation qui nous donne le mieux l’image des sociétés de l’avenir, l’Amérique. Sans la France, il n’y aurait ni Grèce, ni Belgique, ni Italie.

8Que de gloires diverses ! mais la France en a une plus haute encore, et à laquelle aucune gloire au monde ne ressemble. Ce pays de la logique et du bon sens a connu la plus sublime exaltation mystique. C’est lui qui a produit le personnage le plus idéal de toute l’histoire humaine, cette Jeanne d’Arc, brûlée ici même, – non pas seulement par les Anglais, comme on le répète toujours, mais aussi par les hypocrites de son temps, – cette libératrice du sol de la patrie, cette créatrice du patriotisme, cet être jeune, héroïque et pur dont le martyre a interrompu les miracles.

9Je vous ai cité pêle-mêle les souvenirs de l’ancien régime et ceux du nouveau, car, dans le passé de la France, il n’y a pas une période où nous n’ayons quelque chose à aimer. Tous ces souvenirs, proches ou lointains, sont notre patrimoine à tous. Ils sont capables d’inspirer toujours une affection réfléchie, une admiration vive mais raisonnable ; quelquefois aussi, comme quand il s’agit de Jeanne d’Arc, ils nous pénètrent d’une sorte de tendresse religieuse. Où donc est le pays qui pourrait se donner pour une autre France ?

10Ces souvenirs incomparables, voilà la source de notre orgueil ; voilà celle de nos devoirs de citoyens français. Un citoyen français hérite de plus d’orgueil et aussi de plus de devoirs.

11Et voilà aussi ce qui en ce moment est compromis, souillé par l’équivoque et la fraude, déshonoré par les calculs et la bassesse. Voilà ce que chacun de nous est tenu de défendre, non seulement s’il est homme public, sénateur ou député, ou tout au moins conseiller municipal, mais simplement s’il n’est pas un lâche.

12[…]

13Ce n’est pas pour tirer d’affaire un homme que nous nous sommes groupés, que notre Ligue des Droits de l’Homme s’est fondée, qu’hier même la section de Rouen adressait à ses représentants une protestation contre le nouvel attentat de lèse-patrie, contre la loi politique qui dessaisit les juges. Si nous luttons, c’est pour beaucoup plus qu’un homme ; c’est pour arracher la France elle-même à un suicide ; – ou plutôt, à pis qu’un suicide, car la destinée la plus affreuse qui puisse être réservée à la plus glorieuse des nations, ce serait de finir par le crime.

14Dreyfus n’est qu’un d’entre nous, et le malheur d’un d’entre nous est peu de chose. Ce qui est grave, c’est l’injustice, et l’injustice commise et maintenue au nom du pays.

15Ce qui est grave, c’est que, Dreyfus étant un serviteur de la France, la France a iniquement frappé son serviteur.

16Dreyfus est indubitablement innocent. Bien mieux, le prétendu traître a toutes les vertus militaires, les vertus du véritable officier français. J’en appelle à ceux qui ont lu ses lettres, à ceux qui ont regardé cette âme face à face. J’affirme que Dreyfus, le prétendu traître, est innocent, et qu’il a les vertus d’un soldat, le patriotisme, la droiture, la hauteur d’âme, le courage que n’ont déprimé ni la dégradation, ni le climat brûlant, ni quatre ans de solitude.

17Admettons, pour un moment, qu’il reste sur son innocence un doute : le doute serait déjà trop. Comment un Français, même s’il essaie de douter, même s’il se dit peut-être (ceux qui n’ont pas étudié la question en sont seuls, aujourd’hui, à l’envie d’hésiter et au peut-être), comment un citoyen français quelconque peut-il de sang froid envisager une telle hypothèse (et ce n’est pas une hypothèse) la France s’obstinant à marquer d’infamie un loyal soldat ?

18Même s’il y a incertitude, comment tous ne frémissent-ils pas – je ne dis pas de pitié pour la victime, car ceci est secondaire, – mais d’épouvante pour la responsabilité de leur patrie.

19[…]

20– Vous criez Vive la France ! pour afficher l’amour de la patrie ? Alors, travaillez à ce qu’elle vive. – Le danger est près de nous, profond, pesant et terrible.

21D’où vient donc qu’il nous faut envisager de pareilles éventualités ? D’où vient ce danger que nos foules égarées méconnaissent, et d’où leur vient ce qu’elles sentent pourtant, ce trouble, ce malaise, cette impression d’angoisse qui devrait les avertir ? Pourquoi n’y a-t-il pas une famille que la politique de nos gouvernants n’ait bouleversée ?

22La réponse est bien simple. Si les gouvernants perdent le pays c’est que depuis longtemps les particuliers n’ont plus l’habitude et le goût des affaires publiques ; c’est que les citoyens ont négligé, oublié, désappris leurs devoirs, leurs devoirs de citoyens. Le premier de ces devoirs, c’est de savoir ce qui se passe – car la confiance est coupable quand elle est aveugle – et d’exercer sur les gouvernants un contrôle, pour leur rendre impossible certaines fautes, et, le cas échéant, certains actes pires.

23S’il y a une chance de salut, c’est grâce à ce petit nombre de particuliers, qui, il y a un an, se sont mis en travers de l’injustice. C’est grâce à Zola qui a donné l’exemple, c’est grâce à ceux que vous voyez ici, Pressensé et Mirbeau ; c’est grâce (je laisse de côté les hommes qui appartenaient au Parlement) à Grimaux, à Duclaux, à Paul Meyer… (voix nombreuses : à Jaurès !)… C’est grâce aussi à Jaurès, qui a remué des couches profondes et qui nous a donné le peuple.

24Ce mouvement d’une poignée de particuliers a été un commencement de réveil. D’autres sont venus se joindre à eux et c’est ainsi qu’a été créée, sous l’impulsion de M. Trarieux notre ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, cette ligue qui fera renaître chez tous les Français non seulement le sentiment de leurs droits, mais celui de leurs devoirs civiques.

25Comme on a blâmé ces simples particuliers sans titres, ces citoyens qui n’étaient que des citoyens et qui osaient se mêler d’agir pour suppléer les pouvoirs prévaricateurs ! On s’est moqué de nous… ; mais on a fini par nous imiter, et nous avons contraint nos adversaires à se mettre en avant comme nous, à se grouper comme nous, à ne pas s’en remettre de tout au gouvernement, à trouver enfin naturel que n’importe qui dise son avis sur les affaires communes. C’est une bonne habitude que nous leur avons fait prendre.

26[…]

27Un heureux symptôme, une promesse d’avenir que je salue avec joie, c’est l’initiative qu’ont su prendre déjà nos sections locales. Cela va loin, et plus loin que l’affaire Dreyfus. Ce sont ces efforts spéciaux, épars, spontanés, qui donneront à la France, la décentralisation tant cherchée. La vraie décentralisation doit venir des hommes, car elle ne peut être que le fruit de l’esprit. C’est de nos libres sections qu’elle recevra l’être, non pas de nos mécaniques politiques, les lois, les ministères, les paperasses ou les paperassiers.

28Ceci est l’avenir ; pour le présent, il faut que nous ayons triomphé de ce qui déshonore la France. Savez-vous qu’au moins, en attendant, nous avons déjà fait quelque chose pour relever notre pays dans l’opinion du monde ? Oui, c’est quelque chose que ce réveil des ardeurs nobles et des luttes généreuses. Cela, nous le sentons nous-mêmes : – et quelle autre idée pourrait-on nous soutenir ? Au dehors aussi, soyez bien sûrs que les étrangers équitables en tiennent compte.

29Ceux qui ont de l’affection pour la France ne la confondent pas avec ses politiciens. Ils ne la jugent pas non plus sur cette majorité de sourds volontaires, occupés depuis un an à boucher leurs oreilles aux cris de la justice ; ils aiment mieux la juger sur la minorité qui répète le cri, et en qui s’est réfugié le vieil esprit loyal de la France. »

30Un an après la fondation de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, le 20 février 1898, au cours du procès que la publication de « J’accuse… ! » a valu à Zola [1], Louis Havet fait une conférence devant les membres de la section rouennaise de la Ligue. Le conférencier, professeur de philologie, est l’un des artisans de la lutte pour la révision du procès de 1894 qui a condamné Dreyfus et l’un des acteurs majeurs de la Ligue. À l’instar d’autres membres de celle-ci, il s’efforce de faire partager sa conviction dans une série de conférences.

31Celle de Rouen a lieu en février 1898, au moment où la Chambre criminelle de la Cour de Cassation est dessaisie du dossier de révision du procès de 1894 qui a condamné Dreyfus et où les progrès de la cause dreyfusarde semblent donc gravement menacés.

32Cette exhortation à la réflexion et à l’action démocratique, dans la droite ligne de la mission d’éducation de la Ligue, s’adresse à des citoyens déjà mobilisés dans un contexte de crise de la République. Avec ce manifeste citoyen, il s’agit à la fois de galvaniser les troupes dreyfusardes, de renforcer leur conviction en l’innocence de Dreyfus et de prendre du recul par rapport à cette crise pour en tirer des enseignements, alors que la République semble menacée dans ses fondements et dans ses principes.

Au cœur de la lutte dreyfusarde

33Dans les quelques paragraphes qui constituent le texte de la conférence, Havet s’appuie sur plusieurs arguments clés de la défense dreyfusarde. Il dresse d’abord un portrait élogieux de la victime, dont la résistance aux accusations et aux rigueurs de l’exil témoigne de l’innocence et de la valeur. Les « lettres » qu’il évoque à l’appui de sa démonstration sont celles que Dreyfus a adressées à sa femme depuis l’île du Diable, qui sont parues dans la presse dreyfusarde et en volume et qui ont beaucoup fait pour la cause dans l’opinion.

34Néanmoins, Havet revendique le combat de la Ligue pour Dreyfus comme un combat, non seulement pour un homme, mais aussi pour des principes, avant tout pour la justice bafouée par la loi de dessaisissement. Le 29 octobre 1898, la chambre criminelle de la Cour de cassation a déclaré recevable la demande en révision du procès 1894 (notamment du fait des aveux du lieutenant-colonel Henry quant à son « faux »). L’enquête commence mais une campagne de dénigrement contre la chambre criminelle, dont l’inclination serait dreyfusarde, est orchestrée par les antidreyfusards et relayée par Quesnay de Beaurepaire, le président de la chambre civile. Fin janvier, le Ministre de la Justice rédige un projet de loi visant à dessaisir la chambre criminelle au profit des trois chambres réunies. Le projet est adopté le 10 février par la Chambre des députés. Havet s’exprime le lendemain même à Rouen, dans un contexte d’exacerbation de la crise. Les dreyfusards dénoncent un déni de l’indépendance de la Justice et voient, dans cette décision politique, un encouragement aux nationalistes qui menacent la République – la tentative de coup d’État de Déroulède le 23 février confortera leurs craintes. Mais c’est aussi le moment d’un sursaut républicain de la part de personnalités modérées restées jusqu’alors en retrait du débat dreyfusard, comme Waldeck-Rousseau, qui, à la tribune du Sénat, s’alarme de la puissance des ligues antidreyfusardes dans les rues.

Un héritage qui oblige

35Avant d’en venir à l’affaire Dreyfus proprement dite, Havet expose plus largement son sujet en évoquant les moments et les figures de mémoire qui, selon lui, doivent servir de référence aux citoyens français. Le texte mêle savoir-faire didactique et conviction patriotique. Havet énumère ce qui fait la « grandeur » de la France et de son histoire, sa gloire militaire, ses « lumières », ou son rôle comme éveilleur des consciences nationales et soutien de l’émergence des nations européennes. Mais surtout, il retient quelques personnalités qui ont joué un rôle majeur dans cette histoire : des « intellectuels » comme les philosophes des Lumières ou Victor Hugo, mais aussi une petite bergère.

36À la fin du xixe siècle, l’invocation de Jeanne d’Arc est courante. Les historiens Michelet ou Henri Martin en ont fait une héroïne de la patrie [2]. Elle est une figure populaire que se disputent la gauche laïque et la droite catholique. Les premiers, comme Péguy [3], exaltent son extraction paysanne et sa mission pour sauver la nation malgré la défaillance du roi, les autres revendiquent la mission providentielle de Jeanne et son destin christique, plus encore à partir de 1894, lorsque Jeanne d’Arc est déclarée vénérable et qu’est débattu au Parlement un projet de fête nationale le jour de sa mort [4]. Ici Louis Havet rappelle l’épopée mystique de Jeanne d’Arc et évoque ses miracles mais stigmatise les « hypocrites de son temps » responsables de son martyre comme pour accuser ceux du temps de l’affaire Dreyfus.

Le rôle des citoyens

37Havet fonde sur ces héritages, « ceux de l’ancien régime et ceux du nouveau », la responsabilité qui incombe à tout citoyen français quel que soit son rang ou sa fonction. Pour exercer cette responsabilité, il donne des modèles, ceux des intellectuels dreyfusards engagés : Zola qui a dénoncé l’iniquité dès l’automne 1897, l’écrivain anarchiste Octave Mirbeau, les savants Grimaux (biologiste) et Duclaux (chimiste), son collègue le philologue Paul Meyer. Dans sa liste, seuls Trarieux et Pressensé, respectivement président et vice-président de la Ligue à sa fondation ne sont pas des hommes de lettre ou de sciences. Le premier est un sénateur libéral, le second, après une carrière diplomatique, a dirigé le cabinet du ministre de l’Instruction Publique puis est devenu un journaliste reconnu. Quant à Jaurès, dont l’auditoire scande le nom, il a été député mais a perdu son siège, en partie en raison de son engagement dreyfusard aux législatives de 1898. Mais sa formation à l’École normale supérieure et son métier d’enseignant en font aussi un intellectuel.

38Au-delà des intellectuels, Louis Havet s’adresse à tous les citoyens et leur rappelle les devoirs incontournables que ce statut implique. Il distingue deux niveaux d’exigence : d’abord « savoir ce qui se passe », avec un esprit critique, sans se laisser hypnotiser par les bateleurs des rues et des journaux, ensuite « exercer sur les gouvernants un contrôle », « suppléer les pouvoirs prévaricateurs » en se constituant en opinion, en réclamant la justice et en menant une action prosélyte dans son entourage. C’est bien là l’ambition de la LDH : informer les citoyens en organisant des conférences, en publiant des brochures, s’appuyer sur des citoyens « honnêtes » pour dénoncer l’arbitraire et peser sur les pouvoirs publics pour faire appliquer la justice. À cet égard, Havet se réjouit des résultats obtenus, la création de sections locales actives, à l’instar de celle de Rouen, constituant pour lui des gages de démocratisation, de « décentralisation » : ce thème, récurrent dans le débat public, à la fois dans un souci d’efficacité administrative et de dynamisme de la vie politique en province, resurgit à partir de 1895 avec la création d’une commission extraparlementaire spécifique. La décentralisation trouve alors des défenseurs à droite comme à gauche, même si Barrès ou Maurras l’ont particulièrement réclamée. Elle suscite de très nombreuses publications et même la création d’une « Ligue républicaine de la décentralisation [5] », avant de s’estomper dans le débat public au début du xxe.

39La leçon semble porter auprès d’un certain nombre de citoyens, inquiets face à la crise que traverse la République. Deux ans plus tard, un instituteur charentais, se référant à une autre conférence de Louis Havet, estime qu’« il est du devoir de tout citoyen de faire effort de penser par lui-même sur les événements de la vie politique et économique du pays, de se faire une opinion, de la répandre enfin s’il le croit utile » et explique : « L’affaire Dreyfus a achevé de me décider à devenir ce citoyen agissant. […] être un citoyen actif, c’est le premier des principes qui font vivre et prospérer une République [6]. » Elle est en effet apparue, pour les fondateurs de la LDH, comme pour nombre de ses membres, à la fois comme le symptôme d’une crise des valeurs républicaines et comme un déni, au nom de la raison d’État, de la place des citoyens, mais aussi comme un moment de réappropriation de la vie publique par des citoyens vigilants et mobilisés.


Date de mise en ligne : 25/06/2015

https://doi.org/10.3917/parl1.022.0189