Article de revue

Pierre Manenti, Albin Chalandon. Le dernier baron du gaullisme, Paris, Perrin, 2023, 393 p.

Pages 325 à 329

Citer cet article


  • Muller, B.
(2024). Pierre Manenti, Albin Chalandon. Le dernier baron du gaullisme, Paris, Perrin, 2023, 393 p. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 40(3), 325-329. https://doi.org/10.3917/parl2.040.0325.

  • Muller, Bryan.
« Pierre Manenti, Albin Chalandon. Le dernier baron du gaullisme, Paris, Perrin, 2023, 393 p. ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2024/3 n° 40, 2024. p.325-329. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2024-3-page-325?lang=fr.

  • MULLER, Bryan,
2024. Pierre Manenti, Albin Chalandon. Le dernier baron du gaullisme, Paris, Perrin, 2023, 393 p. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2024/3 n° 40, p.325-329. DOI : 10.3917/parl2.040.0325. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2024-3-page-325?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.040.0325


Notes

  • [1]
    Manenti Pierre, Histoire du gaullisme social, Paris, Perrin, 2021 ; Lachaise Bernard, À la gauche du gaullisme, Paris, PUF, 2022.

1 Normalien et directeur adjoint du cabinet de l’ancienne ministre des Collectivités territoriales et de la Ruralité, Dominique Faure, Pierre Manenti réalise la première biographie d’une figure méconnue et sous-estimée du gaullisme, Albin Chalandon. Résistant à vingt-quatre ans en 1944, inspecteur général des Finances, promoteur de l’aéronautique française puis banquier sous la IVe République, alternant plusieurs fois la charge de député et de ministre avec celle de directeur d’entreprises publiques (notamment Elf-Aquitaine) et privées sous la Ve République, Chalandon est un homme sportif connu par ses contemporains pour son élégance et son inconstance avec les femmes.

2 Pour raconter l’histoire séculaire de cet homme, Pierre Manenti s’appuie sur de nombreuses sources publiques et privées. Il bénéficie des archives encore inexploitées de la famille Chalandon et de témoignages originaux d’anciens collaborateurs et amis de l’ancien gaulliste. La bibliographie est modeste mais pertinente et tient relativement compte de l’actualité de la recherche. La biographie suit un schéma classique avec un plan strictement chronologique et une écriture rythmée agréable à lire. Le lecteur peut ainsi découvrir la vie exceptionnelle de cet anonyme du grand public.

3 Le lecteur apprend qu’Albin Chalandon était un homme très cultivé et un poète à ses heures perdues mais aussi un théoricien de la famille gaulliste. Il a participé à l’épopée du RPF en promouvant brièvement la branche ouvriériste du mouvement, l’AOP. Il devient plus tard le trésorier puis le secrétaire général de l’UNR avant de devenir député des Hauts-de Seine en 1967, puis ministre de l’Équipement et du Logement entre 1968 et 1972, sur lequel il laisse une empreinte durable. Entre 1986 et 1988, il devient député du Nord et ministre de la Justice du gouvernement Chirac II. Dernier ministre du général de Gaulle au sein du gouvernement, Albin Chalandon sert de caution politique pour les néogaullistes. Il s’agit d’un choix symboliquement fort pour Jacques Chirac. Après une ultime reconversion professionnelle, il profite de sa retraite tout en suivant le parcours de ses protégés (Rachida Dati, Alex Türk, etc.).

4 Pierre Manenti fait le récit de cette vie trépidante mais l’analyse aussi. Il démontre qu’Albin Chalandon mobilise habilement ses réseaux privés (amis, famille) et professionnels pour avancer en politique comme au travail. Les liens étroits qui peuvent exister par moment entre ces différents réseaux sont soulignés et le lecteur regretterait presque l’absence de carte devant la prolifération de noms et de connexions mentionnés. L’opportunisme politique de Chalandon est mis en avant à plusieurs reprises, comme lors de ses positions contradictoires autour de l’amendement Vallon (p. 128-131). Le livre démontre que Chalandon n’est pas exempt de calculs politiques qui le font parfois tomber dans la démagogie, bien que l’auteur n’ose employer ce terme ni insister sur cet aspect. Par exemple, Pierre Manenti montre que l’ancien gaulliste défend à partir de février 1984 la consultation des citoyens par référendum sur le projet de loi Savary, avant de s’y opposer vivement lorsque celle-ci peut se concrétiser en dénonçant en septembre 1984 une question biaisée, des sondages truqués ; en somme, « les dés sont pipés. » (p. 296-297). L’auteur présente l’échec du projet référendaire (rejeté par le Sénat) comme une victoire politique de Chalandon, sans relever le caractère démagogique d’une telle position (qui est partagée par de nombreux membres du RPR) ni le rôle éminent d’autres sénateurs.

5 D’autres limites peuvent être relevées. Le terme de « baron du gaullisme », utilisé à plusieurs reprises pour qualifier Albin Chalandon (y compris dans le titre et sans guillemets), est inapproprié. Ceux qui sont nommés sous ce vocable dès les années 1960 forment le premier cercle des fidèles du général de Gaulle : Jacques Chaban-Delmas, Jacques Foccart, Michel Debré, Roger Frey et Olivier Guichard, auxquels s’ajoutent progressivement Pierre Messmer, Georges Pompidou, Maurice Couve de Murville, ou encore Christian Fouchet. Les « dîners des barons » permettent de constater ceux qui forment cette « élite de l’élite » gaulliste (une quinzaine d’individus tout au plus), comme le démontre Bernard Lachaise en 2002. Dans le livre de Pierre Manenti, il semblerait que le terme « baron du gaullisme » doive être entendu sous un sens plus littéraire, comme un homme d’influence de cette famille politique. Cependant, l’historiographie comme les contemporains ont donné une définition très particulière à cette expression, que l’auteur connaît par ailleurs (p. 175), ce qui aurait dû empêcher son usage. Dans l’avant-dernier chapitre, Pierre Manenti montre combien Albin Chalandon défend avec insistance son projet de réforme du code de la nationalité. Malgré des concessions, le Garde des Sceaux souhaite ardemment faire adopter sa réforme et ne doit s’y résigner à l’abandonner qu’à cause des vives oppositions des gauches (auxquelles s’ajoute le scandale Chaumet). Or, fait surprenant, Albin Chalandon déclare en 1991 aux journalistes Pierre Favier et Michel Martin-Rolland n’avoir soutenu la réforme qu’à bout de bras pour satisfaire les éléments les plus durs du RPR et faire concurrence au Front national. Ce retournement de position, qui mériterait une analyse, n’est pas traité par Pierre Manenti.

6 L’ouvrage, très riche, contient quelques erreurs. Il est inconcevable qu’Albin Chalandon puisse promouvoir une politique de réindustrialisation de la France en 1968 puisqu’elle est toujours en cours d’industrialisation (p. 136). Présenter Albin Chalandon comme un gaulliste social sous la IVRépublique est très exagéré voire incorrect (p. 221 et 351). Sa présence à l’AOP ne dure que deux années et, comme le démontre l’auteur, Chalandon semble davantage promouvoir occasionnellement le gaullisme social par calcul politique que par adhésion pleine et entière. D’ailleurs, il est intéressant de relever que ni Pierre Manenti dans son Histoire du gaullismesocial ni Bernard Lachaise dans À la gauche du gaullisme, ne parlent de lui [1]. Concernant l’UJP, déclarer que l’organisation est en rupture avec la chiraquie est insuffisant : cette structure mourante est en 1976 ouvertement opposée au parti néogaulliste et se rapproche de plus en plus de l’Union de la gauche, ce qui explique la naissance d’une section Jeune au sein de l’UDR chiraquisée – volonté de renouer avec les cadets, de mieux les former et de mieux les surveiller (p. 226).

7 L’auteur commet aussi quelques maladresses. Ainsi, les rumeurs qu’il rapporte en page 105 ne s’appuient que sur « certaines sources d’époque » jamais présentées, rendant toute vérification impossible. Quelques pages plus loin (p. 118), l’auteur indique qu’Albin Chalandon est « un colleur d’affiches » mais le terme est incorrect puisque Manenti démontre, sur l’ensemble du chapitre, qu’il se cantonne à des activités réflexives dans son bureau. En mars 1971, il paraît improbable que Chalandon menace les frondeurs centristes d’une potentielle victoire de l’Union de la gauche s’ils persistent dans leur opposition au gaullisme, alors que les futurs signataires de l’accord n’ont pas encore entamé les négociations (p. 182). Autre exemple, présenter Chalandon comme un partisan du « en même temps » est peut-être inapproprié pour l’époque (p. 206), tout comme il est maladroit de comparer des prises de position et projets politiques de Chalandon avec celles et ceux de personnalités contemporaines (p. 238, 240, 331).

8 En dépit de ces remarques, le livre de Pierre Manenti mérite d’être lu. Il apporte un éclairage bienvenu sur l’histoire d’Albin Chalandon et sait faire preuve d’un esprit critique attendu en Histoire – ses analyses sur les scandales médiatiques qui secouent l’ancien gaulliste en sont de belles démonstrations. Plaisante à lire, cette biographie possède des atouts certains et contribue à l’enrichissement de l’historiographie du gaullisme.


Date de mise en ligne : 26/11/2024

https://doi.org/10.3917/parl2.040.0325