Article de revue

Michel Grunewald, Olivier Dard, Uwe Puschner (dir), Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone, vol. 5.2 : Catholiques et protestants francophones – Juifs allemands et français, Bruxelles, Peter Lang, 2022, 334 p.

Pages 323 à 325

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  • Schor, R.
(2024). Michel Grunewald, Olivier Dard, Uwe Puschner (dir), Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone, vol. 5.2 : Catholiques et protestants francophones – Juifs allemands et français, Bruxelles, Peter Lang, 2022, 334 p. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 40(3), 323-325. https://doi.org/10.3917/parl2.040.0323.

  • Schor, Ralph.
« Michel Grunewald, Olivier Dard, Uwe Puschner (dir), Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone, vol. 5.2 : Catholiques et protestants francophones – Juifs allemands et français, Bruxelles, Peter Lang, 2022, 334 p. ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2024/3 n° 40, 2024. p.323-325. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2024-3-page-323?lang=fr.

  • SCHOR, Ralph,
2024. Michel Grunewald, Olivier Dard, Uwe Puschner (dir), Confrontations au national-socialisme en Europe francophone et germanophone, vol. 5.2 : Catholiques et protestants francophones – Juifs allemands et français, Bruxelles, Peter Lang, 2022, 334 p. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2024/3 n° 40, p.323-325. DOI : 10.3917/parl2.040.0323. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2024-3-page-323?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.040.0323


1 Le national-socialisme fut une idéologie qui s’incarna dans une pratique politique en Allemagne après l’accession d’Hitler au pouvoir en 1933. C’est à la perception de ce phénomène dans l’Europe francophone et germanophone qu’est consacré un riche ouvrage collectif paru en 2022 et s’inscrivant dans une série.

2 Les catholiques fondèrent leur analyse sur l’encyclique Mit brennender Sorge publiée par le pape Pie XI en mars 1937 et sur le Syllabus dans lequel les autorités romaines recensèrent les erreurs du nazisme. En France, l’Institut catholique de Paris organisa un cycle de conférences, « Races et Christianisme », à partir de 1939. Les revues religieuses françaises et belges analysèrent aussi de près les idées qui triomphaient outre-Rhin. Les observateurs relevèrent que celles-ci étaient incompatibles avec l’enseignement de l’Église qui professe l’unité du genre humain et l’égalité de tous les individus. L’Église condamna la « statolâtrie » païenne qu’instaurait Hitler, son caractère primaire et instinctif, son antisémitisme de combat. Le livre rappelle les positions radicalement antinazies que prirent deux personnalités catholiques. Le grand germaniste Robert d’Harcourt, très bien informé, dénonça les exactions antichrétiennes du nouveau régime, son credo simpliste et anti-intellectuel qui pouvait séduire une certaine jeunesse. De même, le jésuite Gaston Fessard redoutait le totalitarisme allemand, son emprise sur les consciences, son agressivité impérialiste susceptible de conduire à la guerre. À partir de 1941, le père Fessard développa ses idées dans les Cahiers du Témoignage Chrétien qui fustigeaient l’antichristianisme et l’antisémitisme nazi, ainsi qui les atteintes aux droits de l’homme commises par le régime collaborationniste de Vichy.

3 L’opinion catholique n’apparaissait pas uniforme. Dans ses rangs, des ambiguïtés, des complaisances, voire des connivences avec le national-socialisme purent être relevées. Certains restaient fidèles au vieil antisémitisme chrétien et craignaient de supposées menaces juives. En Suisse, l’Entente internationale anticommuniste, qui voulait défendre les valeurs traditionnelles et la propriété, redoutait beaucoup plus les bolcheviks que les nazis et faisait silence sur les persécutions antijuives menées par les autorités allemandes. C’est la même position qu’adopta l’écrivain catholique conservateur français Louis Bertrand, persévérant partisan d’un dialogue avec Hitler et d’une alliance de tous les nationalistes contre le péril rouge.

4 Les protestants, surtout ceux qui recevaient l’enseignement de Karl Barth, rejetaient « l’hérésie aryenne », le « nouveau paganisme », le « messie-dictateur », l’inféodation des Églises à l’État. La question du pacifisme introduisit des divisions dans le front réformé ; les munichois s’opposèrent aux antimunichois dont André Philip.

5 Les juifs allemands tardèrent à comprendre la nature exacte du national-socialisme et de ses projets mortifères, au point que certains israélites voyaient pour seul salut une plus profonde intégration de leurs coreligionnaires dans la société du Reich. À partir de 1935, la prise de conscience se fit plus aiguë sous la pression des faits et beaucoup, comme Hannah Arendt, considérèrent que leur salut résidait dans l’expatriation. Quant aux juifs français auxquels une étude approfondie est consacrée, ils étaient généralement bien informés. Le nazisme leur posait une question identitaire : se sentaient-ils juifs français ou Français juifs ? Accordaient-ils la priorité à la solidarité communautaire ou aux valeurs universelles, qui d’ailleurs ne s’excluaient pas mutuellement ? D’une manière générale, la perception des juifs se révéla identique à celle de leurs compatriotes français. Beaucoup éprouvèrent des difficultés à percevoir la nouveauté de l’idéologie hitlérienne, crurent, comme Julien Benda, qu’elle émanait du « plus profond de l’âme allemande », l’assimilèrent parfois à une passion passagère, espérèrent que le Führer parvenu au pouvoir s’assagirait. Progressivement les juifs comprirent que le nazisme devait être perçu comme une forme de persécution nouvelle, rationalisée et quasi scientifique. La diversité des analyses conditionna les divergences sur les méthodes de lutte contre ce fléau inédit, avant comme pendant la guerre. Le rabbin Jacob Kaplan, éminente figure du judaïsme français, ancien combattant patriote, illustra bien les difficultés éprouvées par nombre de ses frères pour percevoir le caractère original du nazisme. En 1940, il ne comprit pas l’antisémitisme de Pétain. Mais il devint, pendant le conflit, une incarnation de la résistance spirituelle.

6 Ce livre intelligent, subtil, tout en nuances, aide à mesurer le défi que le national-socialisme lança à la conscience morale et politique collective. Ce qui surprend le plus, ce n’est pas la variété des choix idéologiques et des engagements, réalité banale dans le domaine de l’histoire des idées, mais la difficulté qu’éprouvèrent beaucoup d’intellectuels et de religieux à percevoir la nature nouvelle du phénomène raciste hitlérien. Quand la lumière se fit, certains se muèrent en résistants, décidés à combattre ce qu’ils assimilaient au mal. D’autres restèrent des admirateurs du nazisme en raison de leur anticommunisme. Céline préférait « douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent ». De la difficulté d’associer lucidité et morale.


Date de mise en ligne : 26/11/2024

https://doi.org/10.3917/parl2.040.0323