Quand revient la grippe. Élaboration et circulation des alertes lors des grippes « russe » et « espagnole » en France (1889-1919)
Pages 55 à 78
Citer cet article
- VAGNERON, Frédéric,
- Vagneron, Frédéric.
- Vagneron, F.
https://doi.org/10.3917/parl2.025.0055
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- Vagneron, F.
- Vagneron, Frédéric.
- VAGNERON, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/parl2.025.0055
Notes
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[1]
Carlo Caduff, The Pandemic Perhaps: Dramatic Events in a Public Culture of Danger, Berkeley, University of California Press, 2015.
-
[2]
Didier Torny, « De la gestion des risques à la production de la sécurité. L’exemple de la préparation à la pandémie grippale », Réseaux, 171, 1, 2012, p. 45-66 ; Francis Chateauraynaud, « Annoncer le pire à l’échelle mondiale. La pandémie de grippe aviaire entre gestion des risques et prophétie de malheur (1997-2007) », Paris, EHESS, 2008. http://gspr.ehess.free.fr/documents/FC-grippe-aviaire.pdf.
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[3]
Patrice Bourdelais, Les Épidémies terrassées. Une histoire de pays riches, Paris, Éditions de la Martinière, 2003.
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[4]
Reinhart Koselleck, Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990.
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[5]
Nous renvoyons à l’introduction de notre thèse : Frédéric Vagneron, Aux frontières de la maladie. L’histoire de la grippe pandémique en France (1889-1919), sous la direction de Patrice Bourdelais, EHESS, Paris, 2015.
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[6]
Au sens sociologique que le terme a pris aujourd’hui. Voir par exemple : Nathalie Jas, Jean-Noël Jouzel, « Ignorance », dans Emmanuel Henry, Claude Gilbert, Jean-Noël Jouzel, Pascal Marichalar (dir.), Dictionnaire critique de l’expertise. Santé, travail, environnement, Paris, Presses de Sciences Po, 2015, p. 172-180.
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[7]
Ces distinctions s’inspirent de l’approche de la sociologie de l’alerte. Voir Francis Chateauraynaud, Didier Torny, Les Sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Éditions de l’EHESS, 1999.
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[8]
Parmi les médecins défendant une histoire naturelle des maladies, incluant l’apparition et la disparition de certaines d’entre elles selon les époques historiques, Joseph Fuster et les médecins de l’École de Montpellier font figures de modèles. Voir par exemple : Joseph Fuster, Monographie clinique de l’affection catarrhale, Montpellier, Coulet, 1865.
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[9]
Frédéric Vagneron, « Une presse influenzée ? Le traitement journalistique de la pandémie de grippe “russe” à Paris (1889-1890) », Le Temps des médias, n° 23, 2014, 2, p. 78-95 ; James Mussell, « Pandemic in Print: The Spread of Influenza in the fin de siècle », Endeavour, 31, 2007, 1, p. 12-17.
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[10]
La Presse est avec La Cocarde et L’Intransigeant, l’un des trois grands journaux boulangistes (d’après Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Éditions Complexe, 1985, p. 92) orchestrant la dénonciation des attaques gouvernementales contre les partisans du général.
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[11]
Le parallèle avec la contagion est particulièrement mobilisé par ses théoriciens. Gabriel Tarde publie en 1890 Les Lois de l’imitation où il évoque en particulier l’idée de « contagion imitative » pour expliquer les comportements collectifs. Dans La Psychologie des foules, paru en 1895, Gustave Le Bon importe la notion de contagion dans l’étude des comportements collectifs et souligne le rôle de la presse. Voir : Roger Bautier, Élisabeth Cazenave, « La presse pousse-au-crime selon Tarde et ses contemporains », Champ pénal, Les criminologiques de Tarde, mis en ligne le 14 septembre 2005.
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[12]
Le Comité consultatif d’hygiène publique de France (CCHPF, devenu le Comité supérieur d’hygiène publique de France, CSHPF, après 1906) est institué en 1848. Placé près le ministre de l’Agriculture et du Commerce, il est rattaché en 1889 au ministère de l’Intérieur, qui accueille une direction de l’assistance et de l’hygiène publiques, plus haute autorité administrative jusqu’à la création du ministère de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociale, en janvier 1920.
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[13]
Créée par ordonnance royale en 1820, l’Académie nationale de médecine remplit ponctuellement un rôle d’expertise auprès du gouvernement.
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[14]
La principale est rédigée par une commission d’hygiénistes de l’Académie nationale de médecine dont le rapporteur est Adrien Proust. Voir : « Sur l’enquête concernant l’épidémie de grippe de 1889-1890 en France », Bulletin de l’Académie de médecine, Série 3, avril 1892, p. 510-531 et p. 552-593.
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[15]
Voir Frédéric Vagneron, op. cit., 2015, chapitre 5.
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[16]
Marcel Schwob, « Le Phare de la Loire, 12 août 1892 », in Chroniques, éditées par John Alden Green, Genève, Droz, 1981.
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[17]
Dr Ox, « La grippe est-elle une maladie ? », Le Matin, 7 mars 1905.
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[18]
Pseudonyme emprunté à Jules Vernes, le Dr Ox cache le médecin et bactériologiste Charles Talamon, qui commence ses Causeries du Docteur en 1902 dans le quotidien.
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[19]
Olivier Forcade, « Voir et dire la guerre à l’heure de la censure (France, 1914-1918) », Le Temps des médias, 4, 1, 2005, p. 50-62.
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[20]
Roger Cooter, « Of war and epidemics: Unnatural couplings, problematic conceptions », Social History of Medicine, 16, 2, 2003, p. 283-302.
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[21]
Charles Dopter, Les Maladies infectieuses pendant la guerre (Étude épidémiologique), Paris, Félix Alcan, 1921, p. 1-3.
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[22]
Vincent Viet, La Santé en guerre, 1914-1918. Une politique pionnière en univers incertain, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2015.
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[23]
Archives du Service historique de la Défense (SHD), 9 N 966, rapport sur une épidémie de grippe à Fontainebleau, 5 mai 1918, p. 2.
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[24]
Archives du SHD, 9 N 695 Supplément, note du 10 mai 1918, signé du médecin-inspecteur Rouget, du Service de santé militaire.
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[25]
L’Aide-major général Toubert est le nouvel attaché du Service de santé auprès du Grand Quartier Général. Archives du Service de Santé des Armée (Val-de-Grâce), carton 973, Note de l’Aide-major Général Toubert sur la grippe, 14 mai 1918, n° 2357/S.
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[26]
Anatole Chauffard, « Grippe épidémique à forme nerveuse fébrile », séance du 17 mai 1918, Bulletin de la Société médicale des hôpitaux de Paris, 1918, p. 462-465.
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[27]
Antoine Florand, « À propos de l’épidémie de grippe actuelle », Bulletin de la Société médicale des hôpitaux de Paris, séance du 13 juillet 1918, p. 754.
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[28]
Henry Bouquet, Le Temps, 9 juillet 1918, p. 2.
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[29]
Idem.
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[30]
Jules Renault, « Épidémie de grippe “dite Espagnole” qui sévit en Suisse », RCSHPF, séance du 12 août 1918, 1918, 48, p. 293-299 ; Jules Renault, « Note sur la grippe (dite espagnole) qui sévit en Suisse », Bulletin de l’Académie nationale de Médecine, séance du 6 août 1918, p. 153-155.
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[31]
Archives du SHD, 9 NN 7 870, rapport confidentiel du médecin-inspecteur général Béchard au sous-secrétariat d’État au Service de santé militaire, 3 août 1918.
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[32]
Le Temps, 18 septembre 1918.
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[33]
Officiellement associée au Service de santé militaire à partir d’août 1914 dans la défense sanitaire, la direction de l’assistance et de l’hygiène publiques du ministère de l’Intérieur souffre d’une pénurie de personnels en raison de la mobilisation d’une grande majorité du personnel sanitaire et médical.
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[34]
Archives du Sénat, 69S 7, Commission de l’Armée, audition de Louis Mourier, séance du 25 septembre 1918, p. 11722.
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[35]
Dr X, « L’état sanitaire à Paris, grippe maligne et dysenterie », L’Écho de Paris, 5 octobre 1918. L’étude du Dr Vallon a été présentée à l’Académie de médecine le 16 avril 1918 : Dr Vallon, « Les alarmistes. Étude médico-légale », Bulletin de l’Académie de médecine, 1918, séance du 16 avril 1918, p. 312-315.
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[36]
Arnold Netter, « L’épidémie d’influenza de 1918 », séance du 1er octobre 1918, Bulletin de l’Académie de médecine, 1918, p. 275-276.
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[37]
Le Journal, 19 octobre 1918.
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[38]
Charles Dopter, op. cit., p. 179-180.
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[39]
Henri Pottevin, Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Sénat, séance du 17 décembre 1921, p. 2175.
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[40]
Wilfried Witte, « Bedrohungsszenario. Historische Deutungen der Spanischen Grippe im 20. Jahrhundert », in Malte Thießen (éd.), Infiziertes Europa. Seuchen im langen 20. Jahrhundert, Berlin, Boston, De Gruyter Oldenbourg, 2014, p. 186-205.
-
[41]
François Dedieu, Une catastrophe ordinaire. La tempête du 27 décembre 1999, Paris, Éditions de l’EHESS, 2013.
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[42]
Voir par exemple : Carine Vassy, Robert Dingwall, Anne Murcott, « Comment analyser l’absence d’anticipation des risques ? Le cas de la canicule de 2003 en France », Sociologie et sociétés, 39, 1, 2007, p. 161-179.
1L’expérience de 2009 a montré qu’annoncer une pandémie grippale n’est pas chose aisée. L’annonce précoce de la mauvaise nouvelle par les autorités de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en mai 2009, devait permettre d’éviter le retour d’un passé catastrophique [1], à l’image de la grippe « espagnole ». Alors que la pandémie n’a provoqué, neuf mois plus tard, qu’une faible surmortalité, comparable aux épidémies saisonnières, le procès de l’alerte a débuté dans la presse et dans les commissions parlementaires nationales. L’OMS, ses experts et les ministères de la Santé nationaux ont été accusés de s’être transformés en prophètes de malheur, finalement contredits par l’expérience. Le cas français a ainsi été interprété comme la manifestation de « prophéties de malheur rationnelles [2] » engendrées par la nouvelle sécurité sanitaire.
2Les dispositifs d’alerte établis aux niveaux national et international à la fin du xxe siècle sont sans précédent. Les régulations de la santé publique internationale ont laissé place à des interventions nouvelles de la santé globale, au sein desquelles une détection précoce et des réponses rapides sont devenues des étapes cruciales face aux maladies émergentes. Ce retour des préoccupations face aux épidémies constitue une rupture avec la séquence historique entamée à la fin du xixe siècle. L’espoir d’éradication des maladies infectieuses, issu de nouveaux savoirs et dispositifs scientifiques et associé à une expérience de plus en plus intermittente des grandes pestilences, a profondément modifié la perception des pandémies. Elles sont devenues des événements intolérables dans les sociétés les plus avancées [3], associées au passé ou aux pays les moins développés. Ainsi, le travail récent de remobilisation contre le péril infectieux vise en partie à se défaire d’un sentiment de sécurité né de l’idée d’une maîtrise croissante de la nature depuis le xixe siècle.
3Dans ce contexte pratique et cognitif hérité de la fin du xixe siècle, l’énoncé de positions remettant en cause cet horizon d’attente [4] de progrès et de contrôle, fait figure de rupture avec un discours en forme de vulgate. Des figures de prophètes jugés aujourd’hui plus lucides quant à la problématique maîtrise de la nature pourraient être recherchées ; toutefois dans une démarche historienne et non prospective, on questionnera ici les pandémies de grippe de 1889-1890 et 1918-1919 pour identifier les prophètes de malheur d’alors, les fondements de leurs dires, leurs conditions d’expression ainsi que les contextes de réception de leurs propos. Ces « oiseaux de malheur » sont définis ici comme des acteurs proposant un discours moins optimiste sur l’avenir que la majorité de leurs contemporains, en se fondant sur certains signes qui leur permettent d’envisager l’évolution, inquiétante et potentiellement catastrophique, d’un phénomène.
4Les pandémies de grippe de 1889-1890 et de 1918-1919 ont connu une attention très limitée de la part des historiens en France. La première est restée presque inconnue jusqu’à présent ; la seconde n’est que récemment sortie du statut d’exception dans lequel elle avait été tenue [5]. Ces deux pandémies permettent d’étudier les figures des oiseaux de malheur en définissant les temporalités dans lesquelles s’inscrit leur action. Celles-ci se distinguent en deux temps : au début, l’apparition de premiers signes et de leur interprétation, incertaines, comme des prodromes d’un événement à venir, interrompue par la réalisation ou le démenti de l’événement annoncé. À ce moment, le temps de l’alerte se télescope avec celui de l’urgence. Dans un second temps, quand l’événement s’est achevé, un regard rétrospectif peut éventuellement récapituler et parfois juger les annonces qui ont précédé sa réalisation. La mauvaise nouvelle peut être réévaluée, dans sa crédibilité et sa justesse, son acceptabilité, son efficacité ou son déni pour motiver l’alerte et préparer l’action à venir.
5Il semble particulièrement important de décrire deux éléments au seuil de la présentation des deux cas choisis. D’abord, les conditions dans lesquelles des signes épars sont agrégés pour se transformer en signalement. Qui sont les oiseaux de malheur et quelles compétences exercent-ils ? À partir de quelles informations sont-ils alarmés puis choisissent-ils d’informer des puissances d’action ? Ensuite, il s’agit de présenter les conditions d’acceptabilité de ces signalements et les obstacles à leur prise en compte, qu’ils soient cognitifs (la menace est nouvelle ou l’on n’en a pas l’expérience) ou temporels (la menace ne se réalise qu’après un long laps de temps). Les figures du déni, de la routine, de la stigmatisation, multiples et souvent associées, s’opposent ici avec force à l’alerte, prononcée plus ou moins fermement. La description de l’action des oiseaux de malheur amène donc à porter l’attention sur différents types de vigilance et sur leur confrontation avec des formes d’ignorance [6]. Il ne s’agit pas ici de juger si une alerte était bonne ou mauvaise depuis le promontoire rétrospectif de l’historien, mais de tenter de décrire symétriquement les positions tenues avant que n’éclate un événement inattendu et finalement advenu [7].
6Cette distinction entre différentes figures de la mauvaise nouvelle permet d’éviter plusieurs écueils. D’abord, celui de confronter la réalité de l’épidémie, incertaine pour les contemporains, à celle constatée après-coup. Ensuite, celui de construire rétrospectivement ces événements comme des séquences temporelles déterminées et de les penser comme des phénomènes aux manifestations identiques, détachés de leur contexte historique d’interprétation et de leurs singularités. Enfin, cette distinction permet de penser la mauvaise nouvelle et son devenir comme le produit de l’incertitude des acteurs engagés dans des situations complexes et d’une circulation entre différentes arènes avec leurs propres règles de validation des faits (scientifique, experte, médiatique, etc.).
La pandémie d’influenza de 1889-1890 : une indisposition saisonnière exceptionnelle
Des pandémies au passé ?
7Avant 1889, la grippe échappe durablement aux différentes théories médicales. Classée parmi la catégorie des catarrhes (c’est-à-dire des inflammations des voies respiratoires), elle demeure une énigme au-delà de son caractère épidémique qu’on lui reconnaît unanimement. Le socle des connaissances repose sur le recensement des épidémies historiques et la synthèse de leurs traits principaux. Pour certains médecins, l’absence de la grippe sous forme de pandémie au cours de la seconde moitié du xixe siècle laisse penser à une extinction de cette maladie [8].
8Cette attention limitée à la grippe contraste avec les nouvelles vigilances face aux épidémies à partir des années 1870. Les deux premières décennies de la Troisième République sont en effet marquées, au niveau national comme international, par de profonds changements dans le domaine de l’hygiène publique. Le renforcement de la vigilance internationale vis-à-vis des épidémies exotiques, ajouté à leurs apparitions plus sporadiques en Europe de l’Ouest, confèrent un nouveau sentiment de protection face à l’importation des maladies pestilentielles dont le parcours est désormais suivi et régulé pour certaines (choléra, peste) depuis l’Orient.
9En France, cette période marque aussi un tournant dans le renforcement de l’hygiène sur le territoire, en ouvrant plusieurs chantiers – législatifs, administratifs, techniques – dont les résultats se manifestèrent pendant les années 1890 et surtout à la Belle Époque. Combler le retard dans l’administration de la santé publique devient alors pressant. L’enjeu de la lutte contre les maladies « évitables » est de plus en plus prégnant à partir des années 1870-1880 ; le combat hygiéniste pour la qualité de la population, exacerbé en France par la défaite de 1870, prend une portée nationale.
10Cette vigilance accrue contre les périls infectieux ne se limite pas aux initiatives de l’État central et de l’administration. La question de l’hygiène se retrouve aussi dans une presse d’information en plein essor qui agit comme un nouvel intermédiaire entre les autorités et la population. Ainsi, les premiers signes de l’apparition d’une épidémie soudaine en Russie sont mentionnés fin novembre par plusieurs quotidiens tels que Le Temps et Le Matin. Comme Outre-Manche, ces nouvelles sont rapportées par les titres de presse les mieux reliés avec les réseaux télégraphiques internationaux d’information [9].
11À ce stade, l’apparition d’une épidémie en Russie n’est qu’une actualité journalistique internationale parmi d’autres. Elle ne présage en rien de son suivi. Vers le 10 décembre 1889, Le Temps et Le Matin commencent à évoquer l’évolution de l’épidémie à l’étranger de manière plus standardisée. Le Temps classe désormais ces informations dans une sous-rubrique « l’influenza à l’étranger », Le Matin ajoute une interprétation des suites possibles de l’épidémie hors de Russie.
12Jusqu’au 11 décembre, les journalistes occupent une place laissée vacante par les autorités sanitaires. Le 1er décembre, Adrien Proust, inspecteur général des services d’hygiène et membre du comité de direction des services de l’hygiène publique de France, est interviewé une première fois à ce sujet par L’Éclair. Il reconnaît l’extrême rapidité de la propagation mais insiste sur son caractère bénin, avant d’inviter le public à ne pas s’inquiéter. Ce discours d’expert, rassurant, est repris par Brouardel, doyen de la faculté de médecine de Paris, dans une interview donnée au Matin le 12 décembre.
13Mais l’irruption d’une maladie touchant simultanément un grand nombre de personnes dans un fleuron de l’activité commerçante parisienne donne l’occasion à de nombreux acteurs de se saisir de l’épidémie. Le 10 décembre 1889, Le Matin traite pour la première fois de l’apparition de l’influenza dans les Grands magasins du Louvre. Entre le début du mois de décembre 1889 et Noël, plusieurs autres journaux proposent des informations quotidiennes sur ce sujet.
14Le Matin et Le Temps restent parmi les premiers à traiter de ce nouveau développement. Le Matin publie, le 10 décembre, en Une, une recherche d’informations contradictoires pour aider son lectorat à se faire une opinion. La parole est donnée à l’un des fondés de pouvoir des Grands magasins et au docteur Carpentier-Méricourt, médecin de l’établissement et médecin divisionnaire de la Préfecture de police, jugé garant d’une appréciation objective. Sans surprise, les deux experts qualifient les cas de simples indispositions. Le quotidien laisse à ses lecteurs le soin de conclure en promettant de suivre l’affaire.
De l’information dans la presse aux premiers signes d’aggravation
15Face à l’inquiétude générée par ces premiers articles, le rapport commandé par la Préfecture de police aux docteurs Proust et Brouardel est publié dans Le Matin puis circule dans d’autres journaux à partir du 12 décembre. Très concis, il confirme l’existence d’une épidémie, mais bénigne dans ses manifestations, sans évolution menaçante. D’après les enquêteurs, une grippe a touché le personnel depuis la fin novembre. Le constat, toujours rassurant, s’appuie sur des statistiques de l’établissement décrivant conjointement le nombre des absents et celui des « rentrants », et souligne, avec la courbe de ces derniers, le retour imminent à une situation normale. La spécificité de la situation des Grands magasins du Louvre est réfutée par l’absence de cause avérée, notamment l’importation de marchandises contaminées de Russie. Rien ne démontre un lien entre l’épidémie parisienne de grippe et celle d’influenza qui sévit en Russie.
16Cette enquête des autorités médicales est destinée à clore une situation finalement banale en hiver. C’est ainsi que la rapporte généralement la presse ; or l’inverse se produit, puisque le nombre de cas ne se réduit pas.
17La réception des conclusions des experts est en effet mitigée dans la presse. La mobilisation politique autour de la santé des employés des Grands magasins, inaugurée par les syndicats des employés et les élus socialistes du conseil municipal, se double d’un débat sur le traitement médiatique de l’épidémie. Le 13 décembre, Le Petit Journal intitule un article « L’influenza… de la presse » où il tourne en dérision le comportement des journaux et des Parisiens face à la prétendue épidémie. L’auteur ironise sur la fausse nouveauté créée par l’usage d’un terme italien – influenza – pour désigner une indisposition saisonnière habituelle. Il invite ses lecteurs à se rassurer malgré « l’agitation créée par des journaux prompts à s’effrayer ». À l’inverse, La Presse publie un article le 15 décembre qui étaye l’hypothèse d’un foyer épidémique dans le personnel et la clientèle. L’acharnement de ce journal à présenter l’établissement comme un foyer d’infection s’explique sans doute par une offensive plus large visant les autorités politiques [10]. Le 23 décembre, dans un article ironiquement intitulé « Les bienfaits de nos édiles », ce titre voit dans une possible extension épidémique la suite logique d’une faillite des élus. L’identité incertaine de la maladie est utilisée afin de donner l’impression d’une population laissée sans protection. En reliant la grippe à une épidémie de typhoïde survenue pendant l’automne, le journal accuse de faillite et de négligences répétées les édiles parisiens.
18L’accusation portée contre les Grands magasins fait pourtant face à une défense non moins politique d’autres titres de presse. Le 23 décembre, l’éditorialiste du Petit Journal, se mue en avocat « des vraies victimes » de l’épidémie, les employés de l’établissement. L’intérêt porté à la rumeur, et au rôle de la presse dans sa diffusion, ne traduit pas seulement une estimation de la menace, encore jugée superficielle, ou un esprit bravache de certains journalistes. La posture du journal s’inscrit dans une sensibilité contemporaine concernant la psychologie des foules et les lois de l’imitation [11] dont la presse se fait le véhicule. Dans son éditorial, en dénonçant l’attitude des foules et les phénomènes de peur contagieuse disséminés par la presse, Le Petit Journal sape l’alerte concernant l’épidémie d’influenza, en stigmatisant des confrères mus en oiseaux de malheur mal intentionnés.
19La mobilisation des autorités sanitaires et la polémique ne sont pas les seules conséquences de l’apparition des premiers cas à Paris. Une controverse scientifique se déploie sur la nature, la propagation et l’évolution de l’épidémie. Elle confronte les médecins à la difficulté de poser un diagnostic à partir de ses caractéristiques. Est-ce l’arrivée de la dengue qui se serait acclimatée à des latitudes tempérées, une épidémie de grippe saisonnière, une maladie nouvelle ? La difficulté à mobiliser des expériences antérieures empêche l’établissement d’un discours médical univoque. Face à des observations éparses et discordantes, les médecins sont divisés quant à l’opportunité d’alerter le public, comme le montre la succession des débats médicaux de la fin novembre à la fin décembre.
20Dans leur rapport du 10 décembre, les deux experts hygiénistes Proust et Brouardel affirment que l’épidémie qui vient de se déclarer à Paris est liée aux conditions atmosphériques. Aucun lien n’est établi avec l’épidémie sévissant en Russie. C’est lors de la séance du 16 décembre du Comité consultatif d’hygiène publique de France [12] puis lors de la séance de l’Académie de médecine [13] le lendemain, qu’Adrien Proust reprend la question des liens entre grippe ou influenza et fièvre dengue.
21Face à cette maladie étrange qui frappe l’Europe entière, les réseaux de l’information sanitaire et scientifique sont pris de vitesse et le temps des délibérations médicales n’a pas la réactivité de l’information journalistique. À l’Académie, Brouardel, également président du CCHPF et coauteur de l’enquête aux Grands Magasins du Louvre, oriente la discussion sur la nature de l’épidémie parisienne. Cherchant à engager la parole de l’institution, il insiste sur le fait que l’épidémie « est des plus bénignes » à Paris et dans la plupart des grandes villes d’Europe. Surtout, il craint que les rumeurs n’affectent les échanges commerciaux et financiers au détriment de la France.
22Malgré des points de vue divergents comme celui du Dr Ollivier qui note une possible aggravation de l’épidémie, l’Assemblée se rallie à l’interprétation de Brouardel. À la conclusion des débats, Proust tente d’élaborer une synthèse consensuelle : il désigne la grippe comme la maladie à l’origine de l’épidémie régnante, sans écarter définitivement une « dengue modifiée par le climat ». En l’état des observations parvenues de France et de l’étranger, il ne peut que temporiser.
23Quelques jours plus tard, l’extension de l’épidémie à l’École militaire de Saint-Cyr lui donne un tour dramatique. Alors qu’elle est signalée dans la seconde semaine de décembre, Le Matin indique, le 20 décembre, que des complications pulmonaires se sont déclarées chez les malades. Le lendemain, Le Matin confirme le décès d’un élève et de deux domestiques. Le 22, le quotidien rapporte un nouveau décès d’élève militaire, cette fois à l’École polytechnique. Avec ces cas graves parmi de jeunes adultes, le quotidien rompt avec le ton factuel des articles précédents et commence à envisager l’aggravation possible de la situation. Il confirme sa prise de distance en date du 20 décembre avec les positions optimistes de certains médecins et rappelle ceux qui avaient tenu des propos incitant à la prudence.
24Une semaine plus tard, la séance hebdomadaire de l’Académie de médecine se conclut par un jugement très différent du précédent. Lors de la séance du 24 décembre, Germain Sée fait lecture d’observations médicales de Saint-Pétersbourg et de Berlin qui soulignent également l’apparition de complications. Aucun des intervenants ne qualifie plus l’épidémie de bénigne, ce que la presse ne manque pas de noter, réhabilitant les « docteurs Tant-Pis » comme le Dr Ollivier (Le Matin, 20 décembre 1889). Les débats continuent de porter sur l’étiologie incertaine de la maladie mais l’attention se focalise sur la fréquence et la nature des complications et leurs évolutions possibles. À la fin du mois de décembre 1889, devant les perturbations dans les hôpitaux parisiens et des services de pompes funèbres, Adrien Proust révise son jugement. Dans son rapport au ministre de l’Intérieur, l’hygiéniste indique que l’aggravation de l’épidémie nécessite de nouvelles mesures pour prendre en charge les victimes. Sur la foi de ce rapport et du spectacle dramatique de l’encombrement des pompes funèbres, le ministre de l’Intérieur décide de mesures exceptionnelles destinées à protéger les plus pauvres contre les rigueurs de l’hiver.
Entre déni et ignorance des alertes de 1889
25Alors que la pandémie de grippe ou d’influenza disparaît progressivement fin janvier 1890 à Paris, elle se prolonge jusqu’en mars 1890 dans les territoires les plus reculés de la métropole. Dès l’hiver 1890, de grandes enquêtes sont lancées pour étudier cette réapparition [14]. L’identité de la maladie, comme l’ampleur de ses ravages, s’en trouvent profondément modifiées. Plusieurs disciplines médicales s’y consacrent ; aucune n’égale les apports de la statistique. Pour la première fois, la grippe est catégorisée comme une maladie contagieuse grâce aux informations collectées montrant son avancée avec la circulation des personnes [15]. Son bilan de mortalité, sur l’ensemble du territoire, est évalué entre 60 et 80 000 décès de décembre à mars 1890.
26Pourtant, très rapidement, le dossier de l’épidémie de grippe de 1889-1890 semble refermé. Face à d’autres urgences sociales et sanitaires, le retour de ce fléau reste une énigme, vite oubliée. Aucun des rapports publiés ne remet en cause la manière dont l’épidémie a été gérée lors de son apparition en décembre 1889. Et quand, à la fin de l’hiver 1892, une épidémie de grippe semble réapparaître, tout indique que les enseignements de la gestion confuse de l’alerte en décembre 1889 n’ont pas été tirés.
27En février 1892, l’intervention du docteur Ollivier à l’Académie de médecine, deux mois avant la publication du rapport officiel rédigé par Proust sur l’épidémie de 1889-1890, montre bien qu’il n’y a pas de réflexion critique sur l’action menée par les autorités durant l’épidémie. Le docteur avait été l’un des premiers, à la mi-décembre 1889, à appeler l’Académie à une position prudente sur l’évolution de l’épidémie. Deux ans plus tard, il flétrit l’attitude des autorités attachées à rassurer à tout prix la population, à sacrifier la vérité pour éviter les désordres éventuels que sa connaissance pourrait provoquer. Il dénonce une pratique, certes ancienne, qui situe l’irrationalité du côté des populations et sert de prétexte ou de justification au travestissement de la vérité, même incertaine.
28Cette position est reprise quelques mois plus tard, avec le retour d’une menace de choléra en 1892. Cette fois, les récriminations viennent de la presse, sous la plume de l’écrivain journaliste Marcel Schwob :
Certains journaux publient depuis quelques jours des notes d’allure officieuse blâmant […] les indiscrétions « coupables » de la presse indépendante au sujet de l’épidémie cholériforme.
Je me permets d’être de l’avis de Débats [un titre de presse], qui approuvent, au contraire, cette attitude de la presse vraiment libre. […]
MM. Brouardel, Proust et autres savants patentés, ne sont pas contents. Ils voulaient appliquer leur système d’optimisme officiel, qui a causé tant d’imprudences et, par suite, tant de morts au début de l’influenza. La presse y a mis bon ordre. Elle a bien fait. […]
Il faudrait qu’on le comprît une bonne fois : à notre époque et à notre degré de civilisation, ce qu’on doit avant tout au public, c’est la vérité, la vérité vraie.
Si les administrations se refusent à remplir leur devoir, c’est à la presse qu’il incombe de suppléer à cette défaillance. C’est là sa grande mission, et c’est en la remplissant sans passion comme sans faiblesse qu’elle peut mériter l’estime et la reconnaissance de tous [16].
30Plus de dix ans plus tard, les leçons de l’épidémie de 1889-1890, et le sort réservé à certains des oiseaux de malheur de décembre 1889, sont encore rappelés quand survient une forte épidémie de grippe saisonnière à Paris en 1905. Une controverse de plusieurs semaines s’étale dans la presse médicale, et déborde dans la presse généraliste qui rappelle le précédent des débuts de l’épidémie de 1889-1890 :
Quand la maladie éclata en décembre 1889, il y avait cinquante ans qu’une épidémie de grippe n’avait sévi à Paris. On était en plein dans la période de mépris. Même, à l’Académie de médecine, l’annonce des premiers cas fut accueillie avec l’indifférence la plus optimiste. Le docteur Ollivier, qui connaissait ses auteurs, ayant rappelé les ravages de l’épidémie de 1838 et parlé de mesures prophylactiques, fut traité de prophète de malheur. Qu’avait-on à s’effrayer de la grippe et à jeter l’épouvante dans le public [17] ?
32Loin d’être une figure isolée dont le message ne dépendrait que de ses qualités intrinsèques, le médecin qualifié péjorativement de prophète de malheur est pour son confrère et journaliste [18] inséparable du contexte de réception de son message. D’abord récusée, la vigilance du clinicien a finalement raison de l’expertise des hygiénistes, surtout préoccupés de préserver la population de l’agitation répandue par la presse.
33L’épidémie de 1889-1890 et ses suites en France permettent de décrire comment se construisent des figures d’oiseaux de malheur, victimes des aprioris administratifs soucieux d’éviter toute émotion et panique collective et de disqualifier quiconque n’entonnerait pas le discours officiel sur la bénignité et la quasi normalité de l’épidémie en temps de froideurs hivernales. Ajouté à l’absence d’expérience de pandémie de grippe depuis 1837, le profond renouvellement des sources d’information avec l’essor d’une nouvelle presse, remet en cause le monopole de l’information des autorités. Malgré des enquêtes précisant le chiffre de sa mortalité a posteriori, le problème public éphémère de la grippe pandémique est évacué. Néanmoins, l’expérience accumulée en 1889 par certains médecins et par la presse perdure pendant deux décennies et réapparait lors des épidémies saisonnières. C’est ce savoir qui modifie en partie, en France, l’interprétation des contemporains au début de l’épidémie de 1918.
La grippe « espagnole » : l’alerte dans la mobilisation générale
34Trois décennies après l’influenza de 1889-1890, une épidémie réapparaît au printemps 1918 sur le front occidental d’une Europe en guerre depuis plus de trois ans. Ce retour permet d’observer comment des annonces précoces au début de l’épidémie sont diffusées dans la perspective de sa possible aggravation. Toutefois, la situation diffère nettement de celle de la fin de l’automne 1889. En 1918, les premiers cas surgissent au milieu du mois d’avril, et la situation d’urgence devient visible sur l’ensemble du territoire à la mi-septembre 1918. La grippe « espagnole », comme on la désigne bientôt sans être dupe de son origine, dure près d’un an. Elle connaît une intensité et une gravité fluctuante, en particulier entre une première phase – vague dira-t-on plus tard – entre avril et août 1918 et une seconde à l’automne 1918. De plus, en 1918, de nombreux médecins ont l’expérience vécue de la grippe pandémique de 1889-1890. Enfin, contrairement à la période de paix, la circulation de l’information à une échelle internationale comme nationale est ralentie et limitée dans les pays belligérants par des censures militaires [19].
La victoire contre les épidémies durant la Grande Guerre
35Dès 1917, le recul marqué des épidémies durant la Grande Guerre renforce l’horizon d’attente d’une disparition progressive du péril infectieux. Le discours sur la victoire sanitaire, dès 1917, est surtout l’œuvre des médecins ayant pris part à l’organisation de la défense sanitaire en 1914-1918. Ils soulignent, en comparaison avec les guerres passées, que le recul de la mortalité causée par les maladies et les épidémies pendant la guerre a été un élément décisif de la victoire militaire. La science, en particulier de laboratoire, a permis de sauver des vies, et de maintenir des effectifs importants au front et à l’arrière. Les statistiques médicales sont une preuve décisive pour attester de ces résultats obtenus grâce à l’organisation de l’expertise bactériologique et hygiéniste dans le cadre de la mobilisation totale [20]. En 1921, le titulaire de la chaire d’épidémiologie à l’École du Val-de-Grâce, Charles Dopter, commence dans son ouvrage de référence sur Les maladies infectieuses pendant la guerre, par rappeler l’ampleur historique du succès de cette lutte contre les infections :
Quand, en août 1914, la guerre se déchaîna, on pouvait s’attendre à voir s’abattre sur nos troupes et sur notre territoire tous les fléaux habituels des guerres, inséparables des périodes d’hostilités. Hantés par les enseignements des campagnes anciennes et même récentes, les épidémiologistes étaient en droit de craindre, surtout en raison de la période estivale […] une rapide explosion des maladies infectieuses, et, par là même une fonte importante de nos effectifs [...]. L’histoire de la grande guerre 1914-1918 a cependant apporté un démenti formel aux propositions précédentes. Il a été remarquable en effet de constater que les pertes par le feu ont de beaucoup dépassé les pertes causées par les maladies infectieuses [21].
37Si la menace infectieuse est identifiée dès la préparation de la guerre comme un péril majeur pour la troupe et la population civile, l’organisation de la surveillance sanitaire résulte en réalité d’une élaboration progressive et dépendante des circonstances des premières années d’un conflit dont la durée n’a pas été anticipée [22]. Dans cette élaboration, la stabilisation de la guerre sur la ligne de front au nord-est du pays à partir de 1915 joue un rôle décisif. Elle s’accompagne de l’autonomisation progressive du Service de santé militaire vis-à-vis du commandement au cours de la guerre, prélude à l’organisation d’une politique sanitaire centralisée sur l’ensemble du territoire. Ce n’est qu’à partir du début de 1918 que l’ensemble des éléments du dispositif sont en place, autour du sous-secrétariat d’état au Service de santé militaire désormais dirigé par Louis Mourier.
38La promptitude de la détection de l’épidémie de grippe, en avril 1918, montre comment cette surveillance inédite se déploie pour faire face à l’épreuve. La surveillance des maladies infectieuses se trouve alors dans son état le plus abouti de la guerre, quand les offensives obligent l’organisation à se mouvoir pour suivre le recul puis l’avancée rapide des troupes à partir de juillet 1918.
39Les premières semaines de l’épidémie de grippe permettent de percevoir concrètement le fonctionnement de ce système de surveillance qui détecte l’épidémie. La première alerte semble avoir été lancée sur le front par un médecin consultant de la 3ème armée. Conjointement, l’épidémie est décrite dans de nombreuses formations sanitaires par les médecins chefs de secteurs médicaux sur l’ensemble du territoire. Son apparition à proximité de Paris, à Fontainebleau, suscite immédiatement l’attention de la direction du Service de santé. La section de médecine du Service de santé à Paris joint en effet par téléphone la direction du Service de santé de la 5e région, le 28 avril, pour que soit effectuée une enquête dans la ville [23].
40Quand, le 10 mai 1918, le sous-secrétariat d’État du Service de santé militaire rédige sa première directive ministérielle aux directeurs de toutes les régions, son initiative repose selon toute vraisemblance sur ces deux signaux d’alerte [24]. À partir des rapports reçus, la directive télégraphiée aux régions produit une première formulation générale des traits cliniques et épidémiologiques de la maladie n° 11, c’est-à-dire, dans la nomenclature de la santé militaire, de la grippe. Elle commande ensuite le relevé statistique des cas de la maladie. La surveillance doit porter sur les cas militaires et civils. Enfin, l’apparition de l’épidémie doit donner lieu à des mesures spécifiques pour lutter contre sa diffusion. Cette directive est reprise le 14 mai dans la zone des armées dans une note de l’Aide-major Toubert, plus haute autorité de la santé militaire auprès du Grand Quartier Général [25]. Elle est adressée à toute la hiérarchie militaire. Désignant à ces subordonnés l’apparition de l’influenza, Toubert demande « de rendre compte en tout cas, sans attendre de nouveaux ordres, de toute modification constatée dans l’évolution clinique de l’affection (gravité, mortalité, complications, etc.) ».
41Rapidement, ce premier signal d’alerte centralisé se retrouve dans les échanges entre les médecins officiant auprès des troupes, du front à l’arrière. À l’information propagée dans la presse au début de l’épidémie en novembre-décembre 1889 s’est substituée, en 1918, une information épidémiologique monopolisée par l’armée et les experts mobilisés.
Interpréter des signes incertains : le Dr Chauffard et l’identification de la grippe à l’influenza de 1889-1890
42En avril et mai 1918, les premiers cas sont signalés par la hiérarchie militaire selon le système d’alerte établi dans l’armée, sans information au public. Pourtant, l’interprétation des premiers cas est originale : ce ne sont pas les médecins au front, mais ceux de l’arrière, les plus âgés, qui jouent ici un rôle crucial. Alors que les laboratoires bactériologiques d’armée peinent à confirmer la présence d’un microbe unique dans les prélèvements biologiques auprès des grippés, l’identification formelle de la maladie emprunte d’autres chemins.
43La séance de la Société médicale des hôpitaux de Paris (SMHP), mi-mai 1918, est à ce titre remarquable. Le 17 mai, l’un des cliniciens les plus éminents de la faculté de médecine de Paris, Anatole Chauffard, prend la parole pour discuter de l’épidémie apparue un mois plus tôt sur le territoire, et dont certains cas ont aussi été observés dans les hôpitaux parisiens :
Quel diagnostic porter sur ces cas si nombreux et évidemment de même nature ? Je crois que l’on ne saurait hésiter, et que le diagnostic de grippe épidémique à forme nerveuse fébrile, ou influenza, ne peut être mis en doute. Par son caractère pandémique, par son tableau clinique si spécial, cette série de cas rappelle exactement à ceux qui en ont été les témoins le début de la grande épidémie de grippe de 1889. On n’a pas oublié à quelles discussions donnèrent lieu ces faits alors si nouveaux et si imprévus, dont, dans une communication un peu hâtive à l’Académie de Médecine, Brouardel et Proust affirmèrent la bénignité. Peu après, les formes graves et viscérales apparaissent, modifiant du tout au tout le pronostic des débuts de l’épidémie.
Aujourd’hui, c’est bien la même maladie qui renaît, correspondant à une reprise de virulence épidémique de l’infection grippale. Mais heureusement les conditions climatériques sont toutes autres qu’en 1889 ; la maladie débute en saison chaude et non au seuil de l’hiver, et nous avons le droit d’espérer que nous ne verrons rien d’analogue aux semaines terribles du début de 1890 [26].
45Le précédent de l’épidémie de 1889-1890 est immédiatement convoqué pour interpréter la situation incertaine du printemps. Il ne fonctionne pas seulement comme une référence pour identifier la maladie masquée par ses formes diverses. Il fournit aussi un cadre comparatif pour évaluer sa possible évolution. En effet, c’est l’aggravation de l’épidémie dans les dernières semaines de décembre 1889 qui a marqué l’expérience individuelle des médecins. Pour Chauffard, mais aussi De Massary ou Netter qui prennent part à la discussion et appuient son avis, les jugements trop hâtifs et rassurants de décembre 1889 invitent à adopter une posture vigilante. La note de l’Aide-major Toubert du 14 mai appelait à cette même attitude face aux éventuels cas compliqués d’influenza pouvant se manifester. L’utilisation de ces termes, associés à l’expérience de 1889-1890, n’est alors pas anodine. Contrairement à 1889, les oiseaux de malheur appartiennent à l’élite de la profession médicale et se réfèrent à une expérience commune.
46Quand, deux mois plus tard, le médecin Antoine Florand prend la parole à la SMHP au sujet de nouveaux cas graves de grippe constatés à l’hôpital Lariboisière à Paris, il rappelle que Chauffard avait déjà annoncé la possibilité d’une aggravation similaire à celle de 1889-1890 [27]. Alors que 6 des 12 malades qu’il a reçus depuis la fin de juin décèdent en une semaine, Florand reconnaît que Chauffard « n’a été que trop bon prophète en ce qui concerne les cas que je viens d’observer depuis quinze jours ». Pourtant, l’examen de complications grippales par le clinicien ne constitue qu’une observation locale, qui peine à mobiliser les autres médecins. Certes, plusieurs observations sont réalisées au même moment sur le territoire, mais elles ne sont pas encore connectées entre elles. Même parmi les médecins hospitaliers parisiens, à l’instar de Netter, les cas restent très épars. Les statistiques militaires attestent même au début du mois de juillet d’un recul de l’épidémie du printemps, qui a surtout frappé par son extension et sa bénignité.
47La vigilance induite par le précédent de 1889-1890 fonctionne en réalité différemment dans la communauté médicale. Pour la plupart des médecins, la différence de saison entre l’épisode de l’hiver 1889-1890 et la nouvelle apparition printanière permet d’espérer une évolution favorable. L’étiologie de la grippe est interprétée en France en association avec les variations climatiques pouvant affecter la virulence du microbe ou des microbes de la maladie. Ainsi, un discours médical peu alarmiste domine jusqu’au mois d’août, en raison de situations locales très fluctuantes, et de l’identification de l’épidémie en référence à l’influenza de 1889-1890 par les médecins français les plus âgés. L’évolution différente des deux épidémies, dans le temps et dans l’espace, les difficultés à considérer une apparition souvent brusque au printemps, laissent dans l’ombre les observations éparses signalant une aggravation des cas.
48Le renvoi au précédent de 1889-1890 circule aussi en dehors des sociétés savantes et de l’armée, dans le régime d’information altérée en temps de guerre. Dans l’un des premiers articles consacrés à la grippe dans la presse quotidienne nationale, Henri Bouquet, docteur en médecine, regrette la prolifération de noms pour désigner l’épidémie. Le 9 juillet dans Le Temps, il explique qu’il s’agit d’une épidémie de grippe « européenne » et qu’il faut renoncer à « l’étiquette d’espagnole, anglaise ou chinoise ». Pour preuve, poursuit-il, elle provoque la désorganisation des principales villes allemandes, et sa présence est avérée en France depuis son signalement à la SMHP. À son tour, le journaliste médical décrit la bénignité de la maladie, malgré quelques foyers urbains. Le message n’est pourtant pas uniquement rassurant car Bouquet rappelle les aggravations dont est susceptible l’épidémie grippale, invitant à garder en mémoire « 1889 [qui] nous a valu ainsi, au début, des prévisions optimistes que les mois suivants se sont chargés de démentir. Ne nous annonce-t-on pas qu’il y a déjà, en Suisse, des morts attribuables à cette maladie [28] ? »
49Mais si le journaliste du Temps concède que les savoirs bactériologiques restent « ignorants », faute de consensus sur l’agent bactérien responsable, il conclut prudemment que, jusqu’à nouvel ordre,
Rien de tout cela n’est neuf et toute alarme apparaît injustifiée tant, du moins, que l’affection gardera chez nous son caractère bénin actuel. Ses allures dussent-elles changer (ce que la saison où elle apparaît permet de considérer comme douteux), on saura soigner la “maladie espagnole” comme on sut jadis soigner l’influenza [29].
Rassurer et maintenir la mobilisation générale
51Jusqu’au début du mois d’août 1918, l’épidémie est observée et étudiée avant tout dans l’armée, sans soulever une inquiétude soutenue dans le contexte alarmant des offensives allemandes. Dans la presse, elle est d’abord associée à l’Espagne, où les journalistes décrivent de très nombreux cas à la fin mai et au début de juin dans les principales villes, en particulier à Madrid. Cette première phase, à la fois connue des autorités sanitaires et en sourdine, se modifie avec l’apparition de cas plus graves en Suisse à partir de la mi-juillet. Deux enquêtes sont menées à la frontière et en Suisse pour vérifier l’évolution de la situation dans la Confédération helvétique, plaque tournante des échanges de prisonniers entre l’Axe et l’Entente. La première, menée par un membre du Conseil supérieur d’Hygiène publique de France, Jules Renault, donne lieu début août à deux communications à l’Académie de médecine et au Conseil supérieur d’hygiène publique de France (CSHPF) [30]. Pour la première fois, l’épidémie est reconnue officiellement en France, et immédiatement décrite en des termes rassurants. Comme l’indique leur titre, ces communications visent à lutter contre tout emballement de « l’imagination publique » qui, via la presse, a associé la maladie au choléra, à la peste ou au typhus. Si Renault reconnaît l’existence de l’épidémie depuis le début de l’année, il assure qu’il ne s’agit que de la grippe, et qu’elle sévit partout en Europe, comme cela a été le cas en 1889-1890. Face à la grande contagiosité de la maladie, aucune mesure de prévention individuelle et de prophylaxie collective ne semble applicable avec efficacité. L’expert de l’armée reste circonspect face au nombre de cas compliqués parmi les jeunes soldats suisses ou les prisonniers de guerre. Il invite la hiérarchie militaire à prendre des mesures rigoureuses de restriction de circulation à la frontière pour éviter que le retour des prisonniers de guerre ne propage l’épidémie sur le territoire via Lyon [31].
52Au milieu de l’été, l’épidémie est considérée comme un problème sinon en voie de règlement, du moins ne prêtant pas à l’inquiétude. L’affirmation de la nature grippale de la maladie sert à rassurer la population, plus encline à l’affolement en cas de maladie infectieuse comme le choléra et le typhus, dont la presse indique la réapparition sur le front oriental au même moment. Dans ce contexte, la gestion des premiers cas de grippe par la Suisse, qui a adopté des mesures énergiques pour contrôler la circulation des personnes, limiter les regroupements, est jugée trop sévère et de nature à inquiéter inutilement les populations.
53À la faveur de la guerre, ce discours des autorités est prolongé pendant plus d’un mois, en dépit de signes alarmants contraires en maints endroits du territoire. Le 18 septembre, une note rassurante du CSHPF est publiée dans la presse nationale, pour dissiper les rumeurs :
La haute assemblée a constaté que si de nombreux petits foyers de grippe-influenza sont disséminés sur différents points du territoire, comme il en est d’ailleurs signalé en Algérie, dans nos colonies aussi bien que dans la plupart des pays étrangers ; que si, d’autre part des foyers de dysenterie de nos pays ont été réveillés par les fortes chaleurs que nous avons subies, il n’y a pas eu un seul cas de maladies exotiques, typhus, peste, ou choléra [32].
55Toutefois, des voix de plus en plus nombreuses dans la presse comme à la Chambre considèrent l’épidémie comme une menace sérieuse, mais les messages les plus alarmistes restent stigmatisés. Le morcellement des responsabilités concernant l’hygiène publique entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil [33] renforce encore les difficultés à obtenir l’information, même si le sous-secrétaire d’État Louis Mourier indique que l’épidémie menace de se transformer en « péril national [34] ». L’épidémie a beau être devenue une réalité dramatique dès la mi-septembre en maints endroits, les oiseaux de malheurs sont dénoncés par les autorités et dans la presse. Certains estiment que les auteurs de messages alarmistes font œuvre de défaitisme [35], pathologisant ces voix discordantes risquant de saper l’effort national.
Reconnaissance d’une pandémie universelle puis oubli
56À partir de la fin octobre et en novembre 1918 avec le pic de l’épidémie, nombreux sont les observateurs qui soulignent que l’alerte du printemps s’est révélée exacte, malgré les espoirs d’une disparition durant l’été. L’événement se constitue au cours de son déroulement par l’intégration des signalements apparus au printemps dans une unique épidémie poursuivie jusqu’à l’automne. Les annonces précoces d’une possible aggravation participent à la construction d’un même événement, malgré les manifestations fluctuantes durant six mois. Certains soulignent que la vigilance induite par la première alerte n’a pas été maintenue, à l’instar d’Arnold Netter à l’Académie de médecine, mais justifient que l’on ait ignoré ces premiers signalements :
La maladie actuelle, au moment de son apparition, ne révélait pas un caractère de gravité réelle. [...] La constatation de ces symptômes chez un grand nombre de sujets, [...], ne laissait aucun doute à ceux qui avaient gardé le souvenir de l’épidémie de 1889-1890. [...] Comme nous étions à l’approche de l’été, on se plut à espérer que la maladie ne se compliquerait pas des déterminations sur l’appareil respiratoire qui ont fait la gravité de l’épidémie de 1889-1890. Cet espoir a malheureusement été déçu [36].
58Loin d’être stigmatisés, les oiseaux de malheur du printemps 1918 sont réhabilités à l’automne. Leurs anticipations se sont avérées justes mais sont restées sans effet face à un événement jugé exceptionnel et universel, d’après les informations reçues du monde entier. Alors que l’état sanitaire de Paris empire, Vautel souligne que l’indifférence tient conjointement à la nature insidieuse de l’épidémie, silencieuse en comparaison du fracas des bombardements allemands sur la capitale en début d’année, et de l’absence d’alerte et de mesures d’urgence de la part des autorités :
La grippe est en train de faire plus de victimes que les gothas et les berthas ; mais comme on n’entend ni sirènes, ni tirs de barrage, ni explosions, ni charivari d’aucune sorte, cette chipie effraie beaucoup moins que les bombardements : nous sommes facilement braves devant le danger qui se glisse chez nous, en pantoufles, sans aucun bruit [37].
60Dès l’Armistice de novembre 1918, alors que l’épidémie est encore en évolution sur le territoire et ce, jusqu’à la fin de l’hiver 1918-1919, la grippe « espagnole » est considérée comme un événement exceptionnel sans que soit durablement remise en cause la manière dont elle a été combattue. L’épidémie de grippe constitue une entorse au tableau épidémiologique présenté pour toutes les autres maladies infectieuses en recul durant la guerre. Au terme de sa section retraçant l’évolution de l’épidémie, l’épidémiologiste Dopter conclut que « la guerre se termina ainsi par l’épisode épidémique le plus douloureux qu’on ait connu pendant toute la durée des hostilités [38] ».
61La forte proportion de jeunes adultes frappés par la maladie et ses complications est généralement associée aux conséquences de la guerre. Celle-ci les a rendus plus vulnérables à ce mal insidieux, tuant directement ou plus généralement par des maladies opportunistes associées, comme la pneumonie ou la broncho-pneumonie. Aucun bilan statistique général ne vient clôturer l’événement et en définir les caractéristiques principales, comme en 1889-1890 en France ou après la fin de la guerre à l’étranger. La grippe, cette maladie « capricieuse [39] », est reléguée après d’autres problèmes plus urgents de l’après-guerre et de la reconstruction du pays. Considérée comme un accident contre lequel les autorités sanitaires et politiques sont dépourvues de moyens d’action, la pandémie retrouve le caractère d’une énigme, comme après 1890.
62* * *
63Réapparue par deux fois en l’espace de trente ans, la grippe pandémique ne suscite pas une crainte comparable à celle des fléaux pestilentiels du passé. Malgré des bilans de mortalité jugés a posteriori par les contemporains plus effroyables que les pires épidémies cholériques du xixe siècle ou que la guerre mondiale, ces événements restent interprétés comme des phénomènes accidentels. Ils ne remettent en cause ni la disparition progressive des grandes épidémies à la fin du xixe siècle, ni, après 1919, le discours d’une science victorieuse des maladies infectieuses durant la Grande Guerre. Ce n’est qu’ultérieurement, au cours du dernier tiers du xxe siècle, que les connaissances acquises sur le virus de la grippe en font le modèle des catastrophes pandémiques à venir [40].
64L’étrangeté de cette relative ignorance de la grippe par les contemporains ne rend que plus pertinente l’explication de ses ressorts. En étudiant la production, la réception et la circulation des messages d’alerte des oiseaux de malheur au cours de ces événements, depuis l’incertitude des premiers signes jusqu’à la réalisation des épidémies, on parvient à mieux distinguer comment cette ignorance a pu intervenir et persister. Elle résulte de la conjonction de plusieurs facteurs. Avant 1889, l’absence d’expérience des pandémies grippales et la focalisation sur des maladies évitables et exotiques, font des premiers signalements dans la presse et des rares discours cliniques inquiets, des signaux faibles pour les autorités, soucieuses de ne pas effrayer les populations. En 1918, l’absence de savoirs bactériologiques consensuels pour identifier et contrôler cette maladie, de dispositifs utilisés avec succès contre d’autres infections durant la guerre, et l’impératif de maintenir la mobilisation générale au moment des offensives, diluent les signalements précoces du printemps et même inquiétants de l’été. Seule la crise épidémique de l’automne réhabilite la clairvoyance des discours antérieurs, rappelés pour forger l’image d’une pandémie universelle commencée dès le printemps 1918.
65À cette production d’ignorance il faut ajouter que les deux épisodes de grippe pandémique de 1889-1890 et 1918-1919 se mêlent pour les contemporains avec les événements qui surviennent au moment de leur apparition, ou que leur survenue rappelle. Dans son processus incertain et complexe, l’étrange ignorance des alertes s’apparente à celle présente, mais dans un autre contexte, lors de la tempête de 1999 [41] ou de la canicule de 2003 [42], marquées elles aussi par la discordance des signaux et des interprétations annonçant, a posteriori, les crises sanitaires.
Mots-clés éditeurs : alerte, Grande Guerre, grippe, pandémie, santé publique
Date de mise en ligne : 21/03/2017
https://doi.org/10.3917/parl2.025.0055