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Pouvoir politique et catastrophe sanitaire : la « publication » des épidémies de peste dans la France moderne

Pages 31 à 54

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  • Belmas, É.
(2017). Pouvoir politique et catastrophe sanitaire : la « publication » des épidémies de peste dans la France moderne. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 25(1), 31-54. https://doi.org/10.3917/parl2.025.0031.

  • Belmas, Élisabeth.
« Pouvoir politique et catastrophe sanitaire : la “publication” des épidémies de peste dans la France moderne ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/1 N° 25, 2017. p.31-54. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2017-1-page-31?lang=fr.

  • BELMAS, Élisabeth,
2017. Pouvoir politique et catastrophe sanitaire : la « publication » des épidémies de peste dans la France moderne. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/1 N° 25, p.31-54. DOI : 10.3917/parl2.025.0031. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2017-1-page-31?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.025.0031


Notes

  • [1]
    Voir entre autres Goubert Jean-Pierre, Cent mille provinciaux au xviie siècle, Paris, Flammarion, 1968 ; Bennassar Bartolomé, Recherches sur les grandes épidémies dans le nord de l’Espagne à la fin du xvie siècle, Paris, SEVPEN, 1969 ; Croix Alain, Nantes et le pays nantais au xvisiècle, étude démographique, Paris, SEVPEN, 1974 ; Lebrun François, Les Hommes et la mort en Anjou aux xviiet xviiie siècles, Paris, Flammarion, 1975 ; Dupâquier Jacques, La Population rurale du Bassin parisien à l’époque de Louis XIV, Paris, éditions de l’EHESS, 1979 ; Lachiver Marcel, La Population de Meulan du xviiau xixsiècle (vers 1600-1870), étude de démographique historique, Paris, SEVPEN, 1969 ; voir aussi les travaux fondateurs de Henry Louis, dont l’article célèbre « Une richesse démographique en friche : les registres paroissiaux », Population, n° 2, avril-mai 1953.
  • [2]
    Biraben Jean-Noël, Les Hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 2 vol., Paris-La Haye, Mouton, 1975-1976. Cet ouvrage « pionnier » suscita de nombreuses synthèses nationales et européennes sur les épidémies. Citons Hildesheimer Françoise, La Terreur et la Pitié. L’Ancien Régime à l’épreuve de la peste, Paris, Publisud, 1990 ; Hildesheimer Françoise, Fléaux et société : de la Grande Peste au choléra, xive-xixes., Paris, Hachette supérieur, 1993 ; Johnson Steven, The ghost map: the story of London’s most terrifying epidemic and how it changed science, cities and the modern world, New York, Riverhead Books, 2006 ; Macneill William Harding, Le temps de la peste. Essai sur les épidémies dans l’histoire, Paris, tr. fr. 1978 ; Ruffié Jacques, Les Épidémies dans l’histoire de l’homme. Essai d’anthropologie médicale, éd. Paris, Flammarion, 1993.
  • [3]
    Coste Joël, Représentations et comportements en temps d’épidémie dans la littérature imprimée de peste (1490-1725). Contribution à l’histoire culturelle de la peste en France à l’époque moderne, Paris, Honoré Champion, 2007.
  • [4]
    Pour reprendre l’expression d’Yves-Marie Bercé, « Préface » in Coste J., op. cit., p. 9.
  • [5]
    Idem, p. 9.
  • [6]
    Voir Audouin-Rouzeau Frédérique, Les Chemins de la peste. Le rat, la puce et l’homme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 62 sq., p. 273 sq.
  • [7]
    Le bacille Yersinia pestis a été découvert en 1894 par Alexandre Yersin (1863-1943), un bactériologiste pasteurien d’origine franco-suisse, lors d’une épidémie de peste à Hong Kong.
  • [8]
    Les commentateurs profanes et médicaux du Moyen Âge et de l’époque moderne, pourtant très attentifs aux changements de leur environnement, ne mentionnent pas les épizooties de peste chez les rongeurs commensaux, lesquelles ont précédé la plupart des épidémies humaines de la troisième pandémie. Ces « pestes sans rats » visibles ont ainsi conduit certains auteurs à privilégier la transmission rat-puce-homme pour la deuxième pandémie. Cependant, Frédérique Audouin-Rouzeau souligne que le rat noir se cache pour mourir, échappant ainsi à l’observation humaine. Il est possible que les deux modèles de transmission indirecte, rat-puce-homme et homme-puce-homme, aient coexisté avec prédominance de l’un ou l’autre suivant la zone géographique, la saison ou la période considérées.
  • [9]
    Dans le corps humain, la bactérie, après s’être multipliée au point d’inoculation, gagne le système lymphatique et, 3 à 6 jours plus tard, infecte les ganglions à proximité de la piqûre. Zietz B. J. & Dunkelberg H., « The history of the plague and the research on the causative agent Yersinia pestis », International Journal of Hygiene and Environmental Health, 207, 2 (2004), p. 165-178.
  • [10]
    Idem.
  • [11]
    Voir Coste J., op. cit., p. 22-25.
  • [12]
    Zietz B. J. & Dunkelberg H., art. cité, p. 165-178.
  • [13]
    Phénomènes météorologiques, pullulement des reptiles, épidémies, fuite des oiseaux de leur nid et des animaux de leur terrier, tremblements de terre, conjonctions astrales.
  • [14]
    Voir Céard Jean, La Nature et les prodiges, l’insolite au xvisiècle, Genève, Droz, 2e édition, 1996 ; également Delumeau Jean, Lequin Yves, Les Malheurs des temps. Histoire des fléaux et des calamités en France, Paris, Larousse, 1987.
  • [15]
    Coste J., op. cit., p. 194-198.
  • [16]
    Pour le médecin montpelliérain François Valleriole (1504-1580), qui exerça à Arles, enseigna à Valence puis à Turin, il ne fallait pas douter du diagnostic si plusieurs personnes étaient atteintes du même mal après avoir côtoyé des sujets infectés, Traicté de la peste composé par maistre François Valleriole, Lyon, A. Gryphius, 1566, p. 40-41.
  • [17]
    Paré Ambroise, Traicté de la peste, de la petite vérolle et rougeolle, avec une bresve description de la lèpre, Paris, G. Buon, 1580 ; édition consultée : Paris, A. Wechel, 1568, p. 61-66 ; p. 113 ; p. 117.
  • [18]
    Jusqu’au xviisiècle, l’examen des urines, garda des partisans ; par la suite, en l’absence de bubons ou de charbons, les praticiens se fondèrent uniquement sur les signes généraux pour établir un diagnostic. Coste J., op. cit., p. 205-206.
  • [19]
    Ibid., p. 603-604.
  • [20]
    Signes pulmonaires et neuropsychiques, indices de défaillance cardiaque, hémorragies, urines noires, diarrhées fréquentes.
  • [21]
    Pouls irrégulier, syncopes fréquentes, froideurs des extrémités, sueurs froides au visage.
  • [22]
    Coste J., op. cit., p. 208-213.
  • [23]
    Jacquart Danielle, La Médecine médiévale dans le cadre parisien, xive-xve siècle, Paris, Fayard, 1998, p. 230 sq.
  • [24]
    Frascatoro Girolamo, De sympathia et antipathia rerum liber unum, de contagione et contagiosis morbis, et eorum curatione libri tres, Lyon, G. Gazin, 1550, p. 220-221. Les paragraphes sur la contagion sont commentés par Coste J., op. cit., p. 168.
  • [25]
    Sur l’ensemble des théories étiologiques de la peste, ibid., p. 166-193.
  • [26]
    Ibid., p. 167.
  • [27]
    Sur les péripéties de cette mission, voir Coste J., op. cit., p. 179-184.
  • [28]
    Bertrand J.- B., Relation historique de la peste de Marseille en 1720. Nouvelle édition, corrigée de plusieurs fautes, Marseille, J. Mossy, 1779, p. 98.
  • [29]
    Cippola M.- C., Contre un ennemi invisible. Épidémies et structures sanitaires en Italie, de la Renaissance aux Lumières, Paris, Balland, 1992, p. 12-15.
  • [30]
    Lucenet Monique, Les Grandes pestes en France, Paris, Aubier Montaigne, 1985 p. 154-156 ; le Parlement de Paris rendit obligatoire et permanente cette organisation lors de l’épidémie de peste de 1665.
  • [31]
    Lucenet Monique, Lyon malade de la peste, Palaiseau, Sofedir, 1981, p. 95.
  • [32]
    Revel Jacques, « Autour d’une épidémie ancienne : la peste de 1666-1670 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 17, 1970, p. 953-983.
  • [33]
    Les origines du Bureau de Santé de Marseille remonteraient au dernier quart du xvsiècle. Sur son histoire et son fonctionnement, voir Hildesheimer Françoise, Le Bureau de Santé de Marseille sous l’Ancien Régime, Marseille, Fédération historique de la Provence, 1980 ; au milieu du xviiisiècle, le Bureau de Santé comprenait 16 intendants de Santé.
  • [34]
    Hildesheimer Françoise, op. cit., p. 22. Ces patentes de santé pouvaient être de trois sortes : « nettes » quand le port de départ ou de relâche était jugé sain, « soupçonnées » lorsqu’on craignait une maladie pestilentielle ou « brutes » en cas de contamination avérée dans le lieu d’embarquement ou d’escale. Confirmé à plusieurs reprises, le monopole sanitaire de la cité phocéenne fut complété par le monopole commercial de 1668.
  • [35]
    Les origines du lazaret marseillais sont incertaines selon Hildesheimer Françoise, ibid., p. 19-25.
  • [36]
    L’île est située dans l’archipel du Frioul
  • [37]
    Carrière Christian, Courdurie Marc, Rebuffat Ferréol, Marseille ville morte. La peste de 1720, s. l., éd. Autres Temps, 2008, p. 156-159. Au xviiisiècle toutefois, les pouvoirs des intendants de Santé qui englobaient, un siècle auparavant, la protection sanitaire de la cité marseillaise et ses relations terrestres, reculèrent devant les prérogatives de l’intendant royal, ce qui ne manqua pas de susciter quelque confusion en 1722, lorsque l’épidémie se déplaça vers le Languedoc, ibid., p. 24.
  • [38]
    Lucenet M., Les Grandes pestes…, op. cit., p. 166. Dans l’étiologie de la peste, la médecine savante attribuait en effet un rôle essentiel à la corruption de l’air par des exhalaisons issues des cloaques, des boues, des charognes, des cimetières, et elle préconisait sans relâche le nettoyage et la purification des espaces privés ou publics. Les quarante jours d’isolement correspondaient à la durée de la retraite du Christ dans le désert. Ils dépassaient par ailleurs le temps d’incubation de la peste.
  • [39]
    Coste J., op. cit., p. 442.
  • [40]
    Ibid., p. 438. Lorsque la théorie « contagioniste » de Frascator se diffusa, les corps de ville installèrent des lazarets hors les murs, afin d’isoler les personnes et les marchandises suspectes pendant quarante jours, souvent ramenés à deux semaines au fil des ans.
  • [41]
    Lucenet M., op. cit., p. 169-171. À la suite de l’épidémie dramatique de 1580, Paris ouvrit deux maisons pour les pestiférés : la première dans le faubourg Saint-Marcel puis la Maison Saint-Louis, fondée en 1606 par Henri IV sur la butte de Montfaucon, à distance de la capitale. La Maison Saint-Louis devint l’hôpital Saint-Louis. Durant la peste de Lyon en 1628, suspects et convalescents furent confinés dans un ensemble de cabanes en bois – surnommé « Fleur-de-Lys » –, bâties en trois endroits proches – le Corps de Logis de Gadagne, la blanchisserie de Saint-Laurent et le jardin de la Ferratière hors les murs dans le quartier Saint-Georges-. Tous dépendaient de l’hôpital Saint-Laurent chargé de soigner les pestiférés, Eadem, Lyon malade de la peste, op. cit., p. 112-113.
  • [42]
    Ibid., p. 172.
  • [43]
    Coste J., op. cit., p. 625-626. Le mail est un jeu de tir et d’adresse, introduit en France au xvie siècle. Les joueurs poussent une boule à l’aide d’un maillet, en lui faisant franchir de nombreux obstacles, Lhote J.-M., Dictionnaire des jeux de société, Paris, Flammarion, 1996, p. 331.
  • [44]
    Barbette Paul, Œuvres chirurgiques et anatomiques appropriées à la circulation du sang et autres découvertes des modernes avec un Traité de la peste enrichi d’observations, Lyon, J.-B. Guillimin, 1687, p. 543-544 ; en dépit de ses efforts, P. Barbette ne parvint pas à la sauver et elle décèda trois jours plus tard.
  • [45]
    Valleriole F., op. cit., p. 87-89.
  • [46]
    F. Valleriole trouvait aussi malséant de harceler ou de repousser les « personnes de marque » venant des zones contaminées, car elles avaient « moyen de se contregarder » tandis qu’ « aux vagabons, desavoués et gens de servile et basse condition, originaires de lieux suspects, l’on ne doibt donner entrée », ibid., p. 86-87.
  • [47]
    Nancel Nicolas de, Discours très ample de la peste, divisé en trois livres, adressant à M.M. de Tours, Paris, D. Du Val, 1581, p. 362.
  • [48]
    Sur les saints intercesseurs de la peste voir Delumeau J., Rassurer et protéger : le sentiment de sécurité dans l’Occident d’autrefois, Paris, Fayard, 1989, p. 179 sq. ; Male Émile, L’Art religieux de la fin du Moyen Âge en France, Paris, A. Colin, 1995, p. 185, p. 191 ; Biraben J.-N., Les Hommes et la peste…, op. cit., vol. 2, p. 77.
  • [49]
    Coste J., op. cit., p. 542.
  • [50]
    Lebrun F., Être chrétien en France sous l’Ancien Régime : 1516-1790, Paris, Le Seuil, 1996, p. 17-18, 88 ; p. 154.
  • [51]
    Coste J., op. cit., p. 453.
  • [52]
    Voir Lottin Alain, Chavatte, ouvrier lillois. Un contemporain de Louis XIV, Paris, Flammarion, 1979.
  • [53]
    Sur ce point, voir Coste J., op. cit., p. 621-622.
  • [54]
    Carrière C., Courdurie M., Rebuffat F., op. cit., p. 101 sq.
  • [55]
    Bertrand J.-B., Relation historique de la peste de Marseille en 1720. Nouvelle édition corrigée de plusieurs fautes, Marseille, J. Mossy, 1779, p. 172-175.
  • [56]
    Rubys Claude de, Discours sur la contagion de la peste qui a esté ceste presente année en la ville de Lyon, contenant les causes d’icelle, l’ordre, moyen et police tenue pour en purger, nettoyer et délivrer la ville, Lyon, J. d’Ogerolles, 1577, p. 11-14.
  • [57]
    Coste J., op. cit., p. 578.
  • [58]
    Rubys Claude de, , op. cit., p. 11-14.
  • [59]
    Ranchin François, Traicté politique et médical de la peste. Opuscules ou Traictés divers et curieux en médecine, Lyon, P. Ravaud, 1640, p. 374-377.
  • [60]
    Idem, Histoire de la Peste qui affligea Montpellier es années 1629 et 1630 et Traicté politique et médical de la peste. Opuscules ou Traictés divers et curieux en médecine, Lyon, P. Ravaud, 1640, p. 374-377, in Coste J., op. cit., p. 571-573.
  • [61]
    Ibid., p. 575.
  • [62]
    Biraben J.-N., op. cit., t. 1, p. 231.
  • [63]
    L’épave du Grand Saint-Antoine a été retrouvée en 1978 au nord de l’île.
  • [64]
    Carrière C., Courdurie M., Rebuffat F., op. cit., p. 159-161.
  • [65]
    Biraben J.-N., op. cit., p. 232.
  • [66]
    Carrière C., Courdurie M., Rebuffat F., op. cit., p. 99.
  • [67]
    Les « corbeaux » étaient les fossoyeurs et les porteurs des cadavres pestiférés, volontaires et/ou recrutés de force, éventuellement parmi les prisonniers et les galériens. À Marseille en 1720, un « corbeau » ne survivait en moyenne que deux jours. Les 26 invalides dépêchés le 20 août pour suppléer les « corbeaux » étaient tous morts ou malades le 23. Il mourait alors 700 personnes par jour : Biraben J.-N., op. cit., t. 1, p. 235-236.
  • [68]
    Ibid., p. 237-238.
  • [69]
    Carrière C., Courdurie M., Rebuffat F., op. cit., p. 240 sq.
  • [70]
    Bertrand J.-B., Relation historique…, op. cit., p. 331-332.
  • [71]
    Pour préparer le bouillon des malades et distribuer 200 grammes de viande aux 3 500 personnes assistées quotidiennement d’août à septembre 1720, il fallait abattre 800 moutons et 600 agneaux chaque semaine ; 800 grammes de pain étaient alloués chaque jour aux personnes assistées. Lucenet M., Les Grandes pestes en France, op. cit., p. 251.
  • [72]
    Ibid.
  • [73]
    Carrière C., Courdurie M., Rebuffat F., op. cit., p. 101-111.
  • [74]
    Lucenet M., op. cit., p. 252-253.

1Durant près de quatre siècles, de 1347 – la peste noire –, à 1720 – la peste de Marseille –, les États d’Europe occidentale subirent régulièrement des poussées, plus ou moins fortes, plus ou moins étendues, d’une maladie infectieuse très contagieuse, la peste. Rapprochées jusqu’en 1536, ces poussées s’espacèrent ensuite, la maladie revenant tous les quinze ans en moyenne jusqu’en 1670. Elle disparut alors pour resurgir dans la cité phocéenne en 1720-1722, apportée par un navire en provenance du Levant. La découverte du poids démographique des épidémies de peste dans les temps modernes appartient aux historiens de la population tel Pierre Goubert, qui, dans les années 1950-1960, releva les sinistres « clochers de mortalité » dans les registres paroissiaux, ouvrant la voie à de nombreuses monographies locales et régionales  [1]. En 1972, Jean-Noël Biraben établit non seulement une chronologie minutieuse des épidémies de peste qui frappèrent les pays européens et méditerranéens à l’époque moderne, mais il s’efforça aussi d’évaluer leur impact démographique, social et psychologique sur les sociétés du temps  [2]. L’étude récente des traités de peste modernes menée par Joël Coste – traités rédigés par des médecins désireux de transmettre leur expérience de la maladie aux confrères ou d’éclairer les municipalités chargées de la police sanitaire –, permet d’appréhender l’attitude des responsables urbains confrontés à la gestion d’un fléau susceptible de décimer leurs administrés en quelques mois  [3]. Leur première réponse consista à promulguer des règlements draconiens, imposant une véritable « terreur sanitaire » – isolement des malades, destruction des biens des pestiférés, poursuite des pillards –, d’autant qu’ils disposaient de moyens financiers et humains limités pour combattre la peste  [4]. Pourtant, ces règlements, d’un abord si détaillé, si rigoureux, négligent, à l’examen, des précautions élémentaires avant l’éclosion du mal alors qu’ils tardent, au contraire, à entériner son extinction. Plusieurs raisons poussaient, en effet, à différer la « publication » de la peste : aux incertitudes de la science médicale s’ajoutaient les atermoiements de municipalités paralysées de crainte à la perspective des désordres économiques et sociaux qui risquaient d’advenir.

La difficile reconnaissance de la peste

2Les lacunes de la science médicale moderne conjuguées aux controverses entre confrères œuvraient pour que la reconnaissance de la peste – essentielle dans la lutte contre une affection contagieuse – intervienne tardivement. Les comportements humains venaient perturber la « dynamique » d’une maladie, encore largement mystérieuse  [5]. C’est pourquoi, les débuts de la peste dans les communautés atteintes paraissent souvent embrouillés.

Les incertitudes de la science médicale

3Les modes de transmission de la peste – divers et longtemps débattus  [6] –, son tableau clinique et son pronostic sont aujourd’hui mieux connus. Rappelons-en les caractéristiques principales. La peste est transmise par les puces des rongeurs sauvages, ce qu’ignoraient les médecins des temps modernes  [7]. À l’occasion de flambées épizootiques, les puces infectées et affamées, à la recherche d’hôtes, peuvent contaminer des rongeurs domestiques – dont les rats commensaux de l’homme –, des carnivores – les chats, plus rarement les chiens –, des herbivores – les chameaux et les chèvres –, des oiseaux, voire directement l’être humain. C’est essentiellement par la puce du rat noir que la maladie se transmet à l’homme, même si le bacille dit de Yersin peut aussi être injecté par la puce humaine, Pulex irritans, quand l’épidémie s’aggrave  [8]. La manipulation des cadavres, des personnes infectées ou des déjections animales, l’inhalation de gouttelettes de liquides ou de mucus respiratoires favorisent également la transmission directe, d’homme à homme. La période d’incubation de la maladie dure d’un à six jours  [9]. S’ensuivent une fièvre élevée (40 °C), des frissons, des douleurs musculaires, des céphalées, une prostration et des symptômes gastro-intestinaux, tels des vomissements et des diarrhées. L’emplacement de la ou des piqûres de puce se nécrose souvent et, devenu noirâtre, constitue le ou les charbon(s).

4La peste peut revêtir trois formes : bubonique, septicémique et pulmonaire. La forme bubonique représente 80 à 90 % des cas ; elle se manifeste par une inflammation aiguë des ganglions contigus à la zone du corps piquée – ce sont les bubons, de la grosseur d’un œuf de poule, rouges et très douloureux. Sans traitement, le malade décède dans 50 à 60 % des cas, en moins d’une semaine, « par défaillance cardio-circulatoire ou généralisation septicémique  [10] ». Celui qui parvient à en guérir n’acquiert qu’une immunité limitée contre la maladie. La forme septicémique de la peste se déclare lorsque le bacille passe dans la circulation sanguine, où il continue à se multiplier. Elle peut survenir d’emblée – dans 10 % des cas –, ou apparaître secondairement à la forme bubonique, donnant la peste bubo-septicémique. En l’absence de traitement, la mort survient par défaillance cardio-vasculaire foudroyante ou accompagnée de purpura, d’hémorragies, de méningite et de coma. La forme pulmonaire, la moins répandue, est aussi la plus redoutable. Elle provient soit d’une invasion du bacille par les voies respiratoires soit d’une localisation secondaire de la peste septicémique. Dans le premier cas, elle se présente très rapidement comme une pneumopathie aiguë avec des troubles respiratoires majeurs. L’évolution en est toujours mortelle, le malade succombant par œdème pulmonaire et défaillance cardiaque  [11]. Le malade atteint de pneumonie pesteuse est très contagieux, car ses expectorations contiennent des bacilles qui, en se propageant par inhalation d’homme à homme, engendrent directement une peste pneumonique, sans passer par le stade bubonique  [12].

5La prudence s’impose toutefois quand il s’agit d’appliquer les connaissances médicales contemporaines aux épidémies pestilentielles des temps passés – celle de 1720 comprise –, dans la mesure où les réservoirs animaux, le parasitisme, l’immunité, voire le bacille, différaient peut-être de ce qu’ils sont aujourd’hui. Décrire et diagnostiquer les formes cliniques de la peste – souvent variées en fonction de l’âge et de la complexion des malades –, était difficile pour les médecins modernes, héritiers des conceptualisations étiologiques des médecins grecs de l’Antiquité et de leurs successeurs arabes et médiévaux. La sémiologie de la peste distinguait alors trois sortes de signes : des signes environnementaux annonciateurs de l’épidémie d’abord, des signes diagnostiques ensuite, permettant d’identifier la maladie, des signes pronostiques enfin, laissant présager de son issue. Les signes environnementaux  [13] , étaient censés refléter les « causes générales » de la peste liées au biotope – des causes essentiellement hydro-aéro-climatiques et astrales ; ils exprimaient aussi le sentiment – renforcé par le néoplatonisme de l’Antiquité tardive et le christianisme médiéval –, d’une correspondance voulue par Dieu entre l’homme et l’univers  [14]. La liste en diminua progressivement au cours du xviie siècle, comme en atteste la littérature de peste qui abandonna les comportements animaux, avant de mettre en doute les signes astraux. Néanmoins, la catégorie des signes environnementaux annonciateurs d’une épidémie pestilentielle ne disparut du discours médical qu’au moment de l’épidémie de Provence, après qu’on les eut cherchés en vain à Marseille  [15].

6Diagnostiquer cette maladie, létale dans la majorité des cas, constituait un acte lourd de conséquences pour le malade, son entourage, les soignants et la collectivité. La démarche diagnostique des médecins de l’époque moderne reposait à la fois sur l’analyse du contexte épidémique et la recherche chez le patient de signes cliniques, dont ils connaissaient la valeur relative  [16]. Dans la première moitié du xvie siècle, le trinôme fièvre-bubons-charbons s’imposa dans la littérature de peste comme la sémiologie type des formes bubonique et bubo-septicémique de la maladie, jusqu’à ce qu’une description plus fine des syndromes en soit donnée en 1568, dans le Traicté de la peste, de la petite vérolle et rougeolle d’Ambroise Paré : le chirurgien y note une foule de détails significatifs et précieux tels la fièvre et la soif qui l’accompagnait, le prurit recouvrant le corps, la dyspnée, les signes digestifs et vasculaires. Il y décrit le visage des pestiférés – teint plombé, yeux étincelants, paupières noires –, les manifestations neuropsychiques – céphalées intenses, délire et « frénésie », coma  [17]. Dès le milieu du xvisiècle, les traités ne manquèrent pas de souligner la diversité des formes cliniques de la peste qui en retardait le diagnostic, notamment les pestes sans bubons  [18]. En outre, quel que soit l’aspect revêtu par la maladie, poser un diagnostic à partir du seul examen anatomique du patient comportait des risques d’erreur, comme l’illustre la polémique qui opposa les médecins David Jouyse et Jean de Lamperiere lors de la peste de Rouen en 1620-1622 ; le premier, employé en 1620 comme médecin de peste par la ville, fut en effet accusé par le second d’avoir confondu un charbon avec une ecchymose traumatique, une méprise qui aurait entraîné la contamination de la demeure où logeait le pestiféré  [19]. L’établissement du pronostic s’avérait un exercice tout aussi délicat, attendu par le malade ou ses proches afin de prendre leurs dispositions religieuses et successorales. Ainsi, la littérature de peste commença-t-elle à dresser, dans les années 1550, l’inventaire des éléments de pronostic  [20] susceptibles d’aider les hommes de l’art dans leurs prévisions. Comme les conceptions physiopathologiques de l’époque attachaient une grande importance aux réactions de défense de l’organisme et à l’expulsion du « venin » de la peste par les « émonctoires », à savoir les ganglions lymphatiques, médecins et chirurgiens évaluaient les chances de survie du malade à l’apparition précoce desdits ganglions, à leur taille et à leur maturation rapide. Ils surveillaient avec attention les signes éventuels de défaillance cardiaque  [21], car la physiopathologie de la peste leur accordait aussi une place fondamentale. Jusqu’à l’épidémie de Provence, qui fut uniquement bubonique et bubo-septicémique, la littérature médicale ne cessa d’insister sur l’imprévisibilité du cours de la maladie, qu’aggravait encore le comportement des patients, souvent tentés de dissimuler leurs symptômes et, pour certains, réfractaires aux prescriptions thérapeutiques  [22].

Les controverses entre praticiens

7Les incertitudes pesant sur le diagnostic et le pronostic de la peste étaient accrues par les controverses entre médecins, en particulier celles touchant à la contagiosité de la maladie. Si, dès les premiers temps de la peste noire, la contagion d’homme à homme – directe ou par l’entremise des tissus et des vêtements – fut admise par la médecine savante, elle était alors considérée comme un mode de transmission de la maladie et non comme sa cause  [23]. C’est cette conceptualisation médiévale de la contagion/mode de transmission de la peste, indépendante des causes, que partageaient toujours les médecins des temps modernes. Ils se trouvaient en outre confrontés à une contagion complexe, protéiforme et indirecte – sauf dans le cas de la peste pulmonaire –, dépendant des déplacements erratiques des puces portées par les rats ou des « porteurs sains », et qui empruntait des voies différentes : les contacts entre humains, avec les animaux, voire avec certains objets. Comprendre un pareil mécanisme d’infection, sans support matériel visible, imposait de recourir à des hypothèses impossibles à vérifier. Parmi les théories émises alors, il faut réserver une place particulière à la représentation de la contagion élaborée entre 1531 et 1550 par le médecin véronais Girolamo Frascator. Il l’impute à des germes – « seminaria » –, invisibles, vivants et propres à chaque maladie infectieuse, qui, en migrant d’un individu souffrant à un individu sain, la lui communiquent. Nés par génération spontanée dans les humeurs corrompues, ces germes peuvent se reproduire et se transmettre par contact direct, par les objets ou à distance, par le regard (sic). Frascator classe la peste parmi les maladies contagieuses avec la variole, la rougeole, la syphilis, la phtisie, la rage et la lèpre  [24]. Selon la théorie frascatorienne, les causes essentielles de la peste résident dans les germes de la maladie tandis que les causes habituelles – corruption de l’air, déséquilibres humoraux prédisposant le corps à la peste, etc. –, passent au second plan. Plutôt bien reçue par ses contemporains, la théorie de Frascator se diffusa chez les médecins du royaume de France à partir des années 1620. En dépit de ses insuffisances, elle permettait de mieux comprendre et gérer la contagiosité de la peste et ses trois principales voies de transmission : les êtres humains, les choses et, à distance, l’air ou le regard (sic). D’autres théories tentèrent au xviie siècle d’expliquer l’étiologie et la contagiosité de la maladie, dont celle des « corpuscules venimeux » ou « atomes pestifères », issue du système atomiste de Lucrèce conçu au ier siècle avant notre ère, et celle des « insectes venimeux » invisibles, formulée par le jésuite Athanase Kircher, qui fut publiée en 1658 et abondamment discutée en 1720, lors de la peste de Provence  [25].

8Si la nature et les formes de la contagion pesteuse ne cessèrent d’être révisées et discutées au cours des siècles modernes, l’idée même en fut acceptée et défendue par la majorité des praticiens du temps, qui rejetèrent les conceptions fatalistes de la maladie comme les astres ou la colère de Dieu. Néanmoins, au xviiie siècle, une grande diversité d’opinions persistait au sein de la profession médicale, depuis les partisans déclarés de la contagion et ceux qui l’invoquaient pour imposer des mesures préventives, jusqu’aux « anti-contagionistes convaincus » tels François Chicoyneau et Antoine Deidier, peu nombreux mais qui s’exprimèrent vigoureusement durant la peste de Provence  [26]. Une polémique, lourde de conséquences pour l’organisation de la lutte contre l’épidémie, opposa alors les montpelliérains Chicoyneau et Deidier, leurs correspondants lyonnais et strasbourgeois (Joubert et Johann Boecler), aux contagionistes marseillais (Jean-Baptiste Bertrand, Michel) appuyés par leurs correspondants lyonnais (C. Vallant, Jean-Baptiste Goiffon, Jérôme-Jean Pestalozzi), parisiens (Philippe Hecquet, Jean Astruc), et genevois (Jean-Jacques Manget). Elle éclata à l’occasion de la mission de cinq jours menée par Chicoyneau à Marseille en août 1720, après des émeutes, au moment où une crise opposait les échevins au Collège des médecins de la cité, lesquels demandaient l’établissement de mesures de contrôle depuis plus d’un mois. L’« Avis au public » publié le 17 août proclamait que les médecins de Montpellier avaient diagnostiqué des fièvres contagieuses provoquées par des aliments insalubres  [27]. Il s’agissait en vérité d’une tentative de désinformation destinée à rassurer les populations et à rétablir le calme. Chicoyneau accepta de couvrir de son prestige cette version du mal, tandis qu’il confirmait par ailleurs le diagnostic d’une fièvre pestilentielle contagieuse dans un message adressé à la Cour. Cette thèse de la « fièvre maligne très ordinaire » due aux « mauvaises nourritures du petit peuple de Marseille », cautionnée par Pierre Chirac, le célèbre médecin du Régent, fut vivement contestée par les praticiens marseillais, J.-B. Bertrand et Michel. Reconnaissant dans le phénomène une épidémie « venue du Levant et portée dans le vaisseau qui est arrivé dans le port de Marseille », ces derniers continuèrent à affirmer que la ville n’avait pas souffert de disette et que la maladie frappait les citadins indépendamment de leur condition sociale  [28]. Mais, quel que soit le parti pris des différents protagonistes, tous les arguments avancés à l’époque pour ou contre la contagiosité de la maladie, témoignaient des difficultés de la science médicale à conceptualiser les modes de transmission de la peste.

La prudence des « lanceurs d’alerte »

9Il appartenait aux autorités municipales, principales responsables des mesures prophylactiques collectives, de « publier » l’apparition de la peste, une annonce qu’elles s’efforçaient en général de retarder. Pourtant, depuis la peste noire, de nombreuses villes d’Europe s’étaient dotées de structures pérennes et de règlements spécifiques pour surveiller la maladie et lutter contre son extension, inaugurant ainsi les premières politiques de santé publique.

Les armes des lanceurs d’alerte : structures sanitaires et règlements de peste

10Dès 1440-1442 à Venise, en 1448 à Florence, en 1449 à Gênes, plus tôt encore, en 1438, à Milan, des Magistratures de la Santé virent le jour. Des députations sanitaires furent instituées à Pise, Pistoia et Pontremoli. Ces magistratures, devinrent rapidement permanentes – en Italie du Nord surtout –, à cause de la récurrence des épidémies. Elles finirent par constituer un véritable réseau dont les branches fonctionnaient en synergie, depuis les Magistratures de Santé centrales siégeant dans la capitale des différents États jusqu’aux Magistratures de Santé municipales, organisées sur le même modèle, et aux offices d’urgence temporaires, ouverts en cas de besoin dans les petites localités  [29]. En France, les provinces de Provence et du Languedoc mirent en place les premières institutions sanitaires contre la peste, sans doute parce qu’elles commerçaient activement avec les ports de la Méditerranée et le Levant où le bacille prospérait, probablement aussi en raison de leurs liens avec la péninsule italienne. Entre le xve et le début du xviie siècle, toutes les villes du royaume instaurèrent un corps administratif spécialisé dans la lutte contre la peste. À Paris, en 1531, des Prévôts de santé, revêtus d’une casaque noire barrée d’une croix blanche, parcouraient la ville, assistés d’archers, pour dépister les malades et les envoyer à l’Hôtel-Dieu ; ils obligeaient leurs proches à se déplacer munis d’un bâton blanc et clouaient une croix de bois sur la porte de leur maison. Ils surveillaient la propreté des rues dont ils chassaient les animaux, les mendiants et les lépreux, ils interdisaient les bains publics, les marchés, tous les rassemblements en général  [30]. À Lyon depuis 1581, un Bureau de la Santé – où se côtoyaient magistrats, médecins et bourgeois de la ville –, était désigné par le prévôt des marchands et les échevins. Disposant de pouvoirs indépendants de ceux du consulat, il émettait et imposait des ordonnances ; il détenait, en particulier, le droit d’infliger des peines aux contrevenants  [31]. Lors de l’épidémie de peste de 1665, à l’instigation de Colbert, tous les comités municipaux existant dans le royaume furent placés sous le contrôle de commissions provinciales dépendant des intendants et dotées de moyens militaires pour faire le blocus des cités infectées  [32].

11Parmi les organisations sanitaires des temps modernes, l’une des plus célèbres, des plus admirées aussi, était le Bureau de Santé de Marseille, une institution communale, parallèle à la Chambre de commerce, qui se réunissait deux fois par semaine sous la présidence des consuls  [33]. C’est au milieu du xviie siècle qu’apparurent en son sein les intendants de Santé, élus pour deux ans et renouvelés annuellement par moitié. Choisis parmi les principaux négociants de la ville, ils comptaient toujours dans leurs rangs un ou deux anciens capitaines de vaisseau et deux échevins sortant de charge, ce qui posait la question cruciale – on le vit en 1720 –, de leur collusion avec la municipalité et le négoce. Cette assemblée s’appuyait sur un personnel rétribué, qui comprenait un capitaine des Infirmeries, un chirurgien et un aumônier, un secrétaire et deux commis, des valets, des portiers et des gardes. Les compétences du Bureau de Santé de Marseille, d’abord terrestres, devinrent maritimes lorsqu’en 1622 les ports de Marseille et de Toulon reçurent le monopole de délivrer les « patentes de santé et passeports » aux navires en provenance du Levant et de Barbarie ainsi que de les garder en quarantaine  [34]. L’autorité des intendants de santé s’exerçait en particulier sur le lazaret – on disait « les infirmeries » –, établi depuis 1558 en dehors la ville, au port de Saint-Lambert, dans le quartier des Catalans  [35]. Cargaisons et passagers y étaient « purgés » dès leur arrivée – pour des durées variables selon la nature de la patente –, dans un domaine de douze hectares, qui englobait des hangars et des habitations enclos d’une muraille ouverte en trois points seulement ; les navires étaient amarrés à six kilomètres de la ville, dans le port de l’île de Pomègues  [36] – pour seize jours au minimum –, puis nettoyés et désinfectés à l’aide de fumigations et de parfums, avant d’être admis à la chaîne du port, au pied du fort Saint-Nicolas  [37].

12Parallèlement, du premier tiers du xve siècle au xviie siècle, les villes italiennes d’abord, de plusieurs autres pays européens ensuite, promulguèrent des statuti sanitari ou règlements de peste, compilations de plus en plus détaillées de prescriptions prophylactiques et hygiéniques destinées à protéger de la contagion et à combattre l’épidémie. En France, tous ces règlements de peste locaux, enregistrés par les cours de Parlement, prônaient un large éventail de mesures de prévention et de contention. La première consistait à établir un blocus sanitaire autour des cités atteintes du mal ou soupçonnées de le recéler, donc à exiger des voyageurs et des marchands un passeport de santé – dénommé « bulletin », « bullette » ou « billette » –, détaillant l’état sanitaire des lieux dont ils arrivaient ou qu’ils avaient traversés. Sans ce certificat sanitaire, hôteliers, cabaretiers et aubergistes ne pouvaient ni les nourrir ni les héberger. Pour contrôler les allées et venues des forains et de leurs administrés, les municipalités postaient des gardes – des milices bourgeoises composées de volontaires le plus souvent –, aux portes de l’enceinte urbaine ; elles multipliaient les patrouilles pour expulser les mendiants. Partout, les règlements de peste imposaient des règles d’hygiène draconiennes – tuer les animaux domestiques, brûler soir et matin des plantes odoriférantes, laurier, thym, romarin, genièvre, sarments de vigne, dans les rues arrosées de vin et d’eau, murer, désinfecter voire incendier les logements atteints  [38]. Fontaines et puits devaient être curés plus régulièrement, ainsi que les fossés bordant les hôpitaux et les remparts ; étuves et bains publics étaient fermés. Les précautions prophylactiques s’étendaient aux objets, à l’exemple des monnaies, plongées dans du vinaigre, ou du courrier, percé et passé au-dessus d’une fumigation destinée à l’assainir. Les règlements de peste obligeaient enfin à dénoncer les malades – parents et amis compris –, sous peine de sanction, parfois même contre la promesse d’une récompense.

13Organiser l’isolement des suspects et des malades impliquait de déployer une large panoplie de secours à la fois sanitaires, religieux et alimentaires. Les municipalités devaient ainsi recruter, pour la durée de l’épidémie et selon le nombre de leurs habitants, un ou plusieurs médecins, chirurgiens et apothicaires ainsi que s’assurer le concours de religieux pour assister les mourants et leur donner les derniers sacrements  [39]. Une fois le mal constaté par les médecins, les pestiférés pouvaient tantôt être séquestrés à leur domicile tantôt envoyés dans des hôpitaux de peste ou des « sanitats », une solution que les médecins français privilégièrent à partir des années 1560  [40]. Dès la fin du xve siècle, les grandes villes françaises s’équipèrent d’hôpitaux/maladreries permanents, spécialisés dans le traitement de la peste, à l’instar de l’hôpital Saint-Laurent de Lyon  [41]. Maintes cités construisirent également des cabanes d’isolement réservées aux suspects et aux convalescents, dont le nom variait selon les provinces : « loges de quarantaine » dans l’est et l’ouest du royaume, « chabotes » dans le sud, « hobettes » dans le nord et « cadoles » en Bourgogne  [42]. Quand l’épidémie s’aggravait, il fallait aménager en toute hâte des hôpitaux de peste temporaires, qui consistaient le plus souvent en tentes ou huttes installées à proximité des bâtiments pérennes. À Marseille, en 1720, après avoir reconverti plusieurs institutions civiles et religieuses en hôpitaux de peste et implanté des tentes le long des remparts de la ville, les échevins, débordés par l’afflux de malades, firent édifier un « hôpital de tentes » sur l’emplacement du jeu du mail, vaste et proche du couvent des augustins réformés, pendant que les enfants en nourrice et les orphelins en bas âge étaient dirigés vers l’hôpital Saint-Jacques de Galice et le couvent des Pères de Lorette  [43]. Les règlements de peste prévoyaient enfin la réquisition des marchandises stockées chez les commerçants car il fallait nourrir les habitants désormais consignés dans l’espace urbain. Ainsi les municipalités modernes, aguerries par trois siècles d’expérience, disposaient-elles d’armes institutionnelles et législatives pour débusquer la peste, protéger leurs administrés et organiser la riposte. Encore eut-il fallu les utiliser…

L’application laxiste des règlements

14Dans les faits, de nombreux obstacles empêchèrent ou restreignirent l’application des règlements de peste en temps d’épidémie. C’est ainsi que les modalités de « publication » de la maladie n’y furent jamais codifiées, alors que sa déclaration précoce aurait certainement facilité et accru l’efficacité de la lutte.

15L’un des premiers obstacles à la « publication » de l’épidémie venait des malades eux-mêmes qui n’identifiaient pas les symptômes dont ils souffraient ou essayaient de les dissimuler aux autorités sanitaires, aux soignants et même à leurs proches, par peur d’être relégués dans les lieux d’isolement ou d’être séquestrés à leur domicile. Au milieu du xviie siècle, le médecin strasbourgeois Paul Barbette découvrit ainsi que son épouse, enceinte et prête à accoucher, lui avait caché l’éclosion d’un charbon à la cuisse droite et s’était traitée avec des purgatifs, six jours durant  [44]. Jusqu’à la peste de 1720, les médecins eux-mêmes doutaient de l’opportunité d’une « publication » de l’épidémie dès l’apparition des premiers cas. Pour Valleriole, médecin partisan du secret au xvie siècle, mieux valait les taire au « populaire » – dont les édiles craignaient les réactions –, alors qu’il fallait en informer les « personnes de respect et conseil » afin qu’elles puissent terminer leurs affaires  [45] ; cela leur laissait également le temps de fuir – mais il ne le dit pas –, avant l’instauration du blocus sanitaire qui accompagnait la déclaration officielle de la peste  [46]. Si les responsables des institutions sanitaires firent souvent preuve de laxisme envers les notables, ils traitèrent le petit peuple – sa frange flottante notamment –, avec une sévérité grandissante au cours de l’époque moderne, une politique qui soulevait les réserves voire les critiques virulentes d’éminents médecins. Nicolas de Nancel, médecin de l’abbesse de Fontevrault en 1587 comme, un siècle et demi plus tard, Philippe Hecquet, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris et directeur de l’hôpital de la Charité à partir de 1710, voyaient dans l’extrême rigueur des autorités envers les indigents un motif supplémentaire pour ces derniers de dissimuler les atteintes de la maladie  [47].

16De même, dans une période où l’on interdisait fêtes, foires et marchés, où l’on renvoyait dans leurs foyers les écoliers et les étudiants, les assemblées religieuses – messes et processions –, continuaient et, souvent même, redoublaient. Elles bénéficiaient de l’indulgence des autorités municipales, conscientes des risques de contagion mais qui partageaient la croyance des populations dans l’utilité d’une repentance collective et le recours aux saints intercesseurs de la peste, la Vierge Marie, saint Sébastien, saint Roch surtout  [48]. Jusqu’en 1630, la littérature médicale de peste, tout en conseillant de fuir la « presse » ou les « grandes assemblées », n’envisageait pas d’interdire les messes et les prédications  [49]. Les évêques et les supérieurs des ordres religieux particulièrement impliqués dans la lutte contre la maladie – capucins, jésuites, récollets, augustins déchaussés –, et qui en connaissaient la contagiosité, répugnaient à priver les fidèles d’une assistance spirituelle collective  [50]. C’est dans la seconde moitié du xviie siècle que les ecclésiastiques se prononcèrent plus ouvertement contre la tenue d’assemblées religieuses en temps d’épidémie, à l’instar de Maurice de Toulon, un capucin de Provence, en 1662  [51], et de Léon de Sainte Monique, un augustin déchaussé, dont l’artisan lillois Pierre-Ignace Chavatte célèbre dans ses chroniques, le dévouement lors de la peste de 1667 à Lille  [52]. Néanmoins en 1720, l’évêque de Marseille, Monseigneur Belsunce, d’abord très réticent, se laissa persuader d’intensifier les prières et les processions dans la ville accablée par la maladie. Lui-même en parcourait chaque jour les rues, même au plus fort de l’épidémie, entouré d’aumôniers et de sacristains. Il y organisa des célébrations imposantes telles la consécration de la cité « au sacré cœur de Jésus » le premier novembre 1720  [53]. Influencé par l’exemple de saint Charles Borromée durant la peste milanaise de 1576-1577  [54], Monseigneur Belsunce « rassura le peuple par sa présence, […] soulagea les pauvres par ses aumônes, […] encouragea ceux qui se dévouent au service des malades » et finit par payer de sa vie son dévouement aux fidèles marseillais  [55].

« Ne pas scandaliser la ville et le commerce  [56] »

17Les municipalités tergiversaient enfin pour des raisons économiques. L’activité commerciale des cités se trouvait bouleversée par l’annonce d’une épidémie de peste, au moment où il fallait débourser de fortes sommes pour dresser des hôpitaux, payer des soignants et nourrir une population en état de siège. C’est pourquoi les responsables locaux choisirent le plus souvent de minimiser les premières manifestations de la maladie tout en s’efforçant de rassurer leurs administrés et leurs voisins par une « désinformation lénifiante  [57]. » La crainte des conséquences économiques et sociales – chômage et menaces de ruine, difficultés de ravitaillement, émeutes –, entraînées par la « publication » de la peste apparaît bien comme un facteur essentiel du retard pris dans la reconnaissance officielle des épidémies.

Les collusions politiques et économiques

18Du xvie au xviie siècle, un climat de confusion a presque toujours entouré les débuts de la peste. Un scénario quasi identique se reproduisit lors de l’éclosion de la maladie à Lyon en 1577, à Montpellier en 1629 et à Marseille en 1720. En 1577 à Lyon, bien que la municipalité ait instauré un contrôle des individus et des marchandises en provenance d’Italie, où la peste ravageait Milan, les premiers cas se déclarèrent en janvier, probablement parmi les soldats de la citadelle. Le gouverneur et les échevins, décidés à « ne pas scandaliser la ville et le commerce », adoptèrent des mesures relevant de la prévention – construction de cabanes d’isolement, embauche de médecins et de chirurgiens, collecte de fonds –, quand il aurait fallu fermer les maisons suspectes et interdire toute inhumation dans les églises  [58]. Ces dispositions se révélèrent insuffisantes pour endiguer l’épidémie, qui gagna l’ensemble de la cité à la fin du mois de février. Le 6 juillet 1629 à Montpellier, au moment où la ville préparait l’entrée du roi Louis XIII – de retour du siège d’Alès –, un professeur de la faculté de médecine découvrit un cas de peste dans le couvent des capucins, où l’un des frères souffrait de « quatre charbons et un bubon à l’aisne avec plaincte d’un autre sous l’aisselle gauche  [59] », un diagnostic que le chirurgien appointé par la ville s’obstina à contester jusqu’au décès du malade. Le secret en fut gardé, mais des rumeurs de peste se répandirent dans la cité, à la suite de la fermeture du couvent et de l’église des capucins. En dépit des demandes pressantes de François Ranchin, médecin, professeur de chirurgie, chancelier de l’université de Montpellier et premier consul en 1629, le grand conseil de la ville préféra ne « pas alarmer pour si peu de choses », arguant des « necessités de la ville et comme nous estions dénués d’argent et de moyens, qu’il n’y avoit aucune composition faicte et que […] le malheur arrivant, nous n’aurions de quoy servir la ville et qu’estans surpris et tous les habitans s’enfuyans, nous resterions à la discretion de la necessité  [60]. » S’y ajoutèrent des calomnies à l’encontre du premier consul, soupçonné d’utiliser la peste « pour gouverner la ville », des rivalités professionnelles et religieuses, le tout contribuant à retarder la conscience du danger qui menaçait la collectivité. C’est finalement le 10 août 1629 – un mois après le premier diagnostic de peste –, que le conseil de la ville arrêta les mesures pour financer la lutte contre l’épidémie et le ravitaillement de la cité  [61].

19On connaît relativement bien le déroulement de la peste qui frappa Marseille, la Provence, le Comtat et le Languedoc de 1720 à 1722, grâce à l’abondance des sources que cette catastrophe sanitaire a laissées. Un navire marseillais – le Grand Saint-Antoine –, apporta le bacille, en revenant, le 25 mai 1720, d’un voyage au Proche-Orient. Probablement contaminé à deux reprises dans les Échelles du Levant touchées par la peste – d’abord par des ballots de coton chargés le 5 février à Sour puis par un passager turc embarqué à Tripoli le 3 avril et qui mourut deux jours plus tard –, le Grand Saint-Antoine se vit interdire l’accostage à Livourne, sa dernière escale : un passager, sept matelots et le chirurgien du bord étaient en effet décédés pendant le voyage de retour. Les autorités sanitaires du port lui délivrèrent en outre une « patente brute », signifiant que le navire arrivait d’une zone de peste avérée  [62]. Conscient des contrôles qui l’attendaient à Marseille, le capitaine Chataud fit une escale frauduleuse, la nuit, près de Toulon, afin d’avertir les armateurs du bateau ; la cargaison – d’une valeur de 100 000 écus environ –, était en grande partie destinée à la foire de Beaucaire qui ouvrait quelques semaines plus tard. Dans un premier temps, le 27 mai, le Bureau de Santé de la ville décida d’envoyer le bateau à Pomègues et de faire examiner dans les infirmeries, par le chirurgien du Bureau, le cadavre du matelot décédé à bord. Le 29 mai, il décréta que les marchandises seraient les unes portées aux infirmeries, les autres à l’île de la Jarre  [63] pour y accomplir leur purge, en compagnie des portefaix qui les y auraient transportées. C’est alors que les armateurs – des notables marseillais parmi lesquels figurait Estelle, premier échevin de la ville et propriétaire d’une partie de la cargaison du Grand Saint-Antoine –, firent pression sur les intendants du Bureau de Santé pour obtenir un débarquement plus rapide des passagers et du fret. Le 3 juin, ledit Bureau revint sur sa décision du 29 mai en rapatriant la totalité de la cargaison aux infirmeries ; il fixait parallèlement la durée du confinement à quarante jours pour le chargement, trente pour le navire et vingt pour les passagers  [64]. Ceux-ci furent même libérés plus tôt, le 14 juin, alors que la veille, le garde de santé du vaisseau était mort… Un décès que le chirurgien des infirmeries attribua à la vieillesse et au choléra morbus ! Au même moment, des matelots entreprirent d’écouler subrepticement des mousselines et des indiennes dont Law venait d’interdire la fabrication dans le royaume, afin de protéger le monopole de la Compagnie des Indes orientales  [65]. À partir du 20 juin, les décès commencèrent en ville, dans les rues qui avaient reçu des ballots de tissus en provenance du Grand Saint-Antoine. Le 9 juillet, deux médecins « déclarèrent » la peste à la municipalité, qui dut avertir l’intendant royal et prévenir les ports en relation avec Marseille ainsi que les principales villes européennes. Entre le 21 et le 23 juillet, après de violents orages, le nombre des malades et des décès s’envola. Tout en continuant à nier la présence de la peste, les échevins firent enfermer les pestiférés aux infirmeries, déclenchant la panique dans la population. Les collectivités tels l’Arsenal, le fort Saint-Jean, la citadelle Saint-Nicolas et l’abbaye Saint-Victor, se cloîtrèrent ; les notables coururent se réfugier dans leurs propriétés à la campagne et le petit peuple s’enfuit aussi loin que possible. Le 31 juillet, alors que les échevins décrétaient l’expulsion de trois mille mendiants forains et l’internement des gueux locaux, un arrêt du Parlement d’Aix prescrivit l’isolement de Marseille. C’était déjà trop tard, plus de dix mille personnes avaient quitté la cité phocéenne et essaimaient la maladie en Provence. L’incendie des maisons pestiférées – ordonné par la municipalité le 2 août –, entraîna une telle pénurie de bois que les boulangers se retrouvèrent dans l’impossibilité de cuire le pain, ce qui provoqua le soulèvement des quartiers populaires… et la recrudescence de l’épidémie ! Le cordon sanitaire décidé le 4 août se révéla inefficace jusqu’au 20 août car on manquait d’hommes de troupes, avant que le régiment d’Artois ne vienne ceinturer le terroir marseillais et que les autorités militaires n’organisent le blocus de la Provence  [66]. Jusqu’à la mi-octobre 1720, la ville fut livrée à la peste : les « corbeaux » ne suffisaient plus à enlever et enterrer les cadavres qui s’accumulaient à l’hôpital et dans les rues, les médecins manquaient et vingt-cinq des trente chirurgiens de la cité disparurent  [67]. C’est à partir de la mi-septembre, avec la nomination du chef de l’escadron des galères comme « commandant en chef », que l’ordre commença à revenir dans l’agglomération dévastée, tandis que la peste reculait lentement  [68].

20La phase d’installation de la peste à Marseille en 1720 rappelle les prémices des épidémies de Lyon en 1577 et de Montpellier en 1629. On retrouve à chaque fois la dissimulation des premières atteintes, l’incompétence ou la mauvaise foi des chirurgiens chargés par les édiles d’examiner les malades, le déni du diagnostic de peste et le rejet par la population des précautions initiales de confinement. Toutefois, les échevins marseillais menèrent une politique de désinformation d’une ampleur et d’une durée exceptionnelles puisqu’ils ne reconnurent jamais officiellement l’existence de la peste. Consulté une seule fois, en août 1720, par la municipalité, le Collège des médecins marseillais eut beau prévenir que la maladie se propageait dans tous les quartiers de la cité, il ne fut entendu ni de la population, qui en insulta les membres, ni des échevins qui, non contents de publier un « Avis » imputant la maladie aux « mauvais aliments et à la misère », renoncèrent à la claustration des pestiférés. De la même façon, la question de la responsabilité de l’extension de l’épidémie à la Provence fut rapidement étouffée, car trop de notables étaient compromis, des échevins marseillais aux responsables nationaux qui intervinrent dans la gestion de l’épidémie  [69]. C’est en ces termes que le médecin marseillais J.-B. Bertrand dénonça le rôle néfaste de Pierre Chirac, médecin du Régent, qui usa de son influence auprès de son gendre, François Chicoyneau, pour que celui-ci nie la contagiosité de la « maladie de Marseille » : « Que des médecins, qui sont sur les lieux, témoins de ses ravages, de la rapidité de ses progrès, de sa résistance à tous les remèdes, de la violence et de la bizarrerie de ses symptômes, s’opiniâtrent à soutenir un paradoxe aussi extraordinaire, c’est vouloir démentir l’expérience, c’est compromettre son honneur et celui de sa profession  [70]. »

La ruine des cités pestiférées

21Il est vrai que la « publication » de la peste déclenchait en général une crise économique et sociale. Les municipalités devaient constituer des réserves alimentaires pour nourrir les malades et les populations mises en quarantaine, alors que les impôts ne rentraient plus. À Marseille, en 1720, pour ravitailler 6000 familles, les échevins furent contraints d’acheter des grains en Provence puis dans le Languedoc. Ils durent aussi réquisitionner les métiers de bouche, meuniers, boulangers, bouchers, dont la plupart avaient fui en dépit des peines qui les menaçaient : en septembre 1720, trois meuniers, dix boulangers et trois bouchers seulement demeuraient encore dans la cité phocéenne  [71]. La ville s’endetta auprès de la Caisse des monnaies de Provence, auprès des financiers Samuel Bernard et les frères Pâris, auprès de particuliers également. Pas plus l’emprunt à 5 % lancé en août 1720 que les dons gracieux ne suffirent à combler le déficit des créances urbaines. On estime à 500 000 livres tournois la perte sèche due aux impôts qui ne furent pas recouverts, un montant équivalant aux dépenses entraînées par l’épidémie. La catastrophe humaine – 50 000 morts dans la ville et son terroir –, se doubla d’une faillite des finances communales puisque la peste coûta à Marseille « un cinquième de ses revenus pendant dix ans », au point que le souverain lui accorda quinze ans de délai pour payer ses impôts  [72].

22L’arrêt du Conseil d’État du Roi du 14 septembre 1720 « au sujet de la maladie contagieuse de Marseille », qui organisait la lutte à l’échelle nationale, au moment où la maladie gagnait la Provence, entraîna des conséquences économiques néfastes pour la ville meurtrie. Il suscita une crainte générale qui incita les ports français et étrangers à se protéger des marchandises venant de/ou ayant transité par Marseille. Dans le royaume, les cités maritimes du Ponant refoulèrent systématiquement les bateaux phocéens tandis que les ports européens – italiens, espagnols mais aussi anglais et hollandais –, se fermaient au commerce français. Ces dispositions s’étendirent aux commerçants provençaux, languedociens et méditerranéens, lorsqu’en 1721 la Provence et le Languedoc furent touchés par la peste. Le blocus ne se desserra qu’au printemps 1722, des mois après que la peste ait disparu de Marseille et de Provence  [73]. La paralysie du port phocéen entraîna la misère des pêcheurs, des marins, des portefaix, elle occasionna la fermeture de la majorité des fabriques. L’activité du chantier naval périclita : quinze bateaux en étaient sortis en 1719, quatre y furent construits en 1720, deux en 1722. Les relations commerciales furent totalement interrompues entre août 1720 et avril 1721, et Sète enleva à Marseille le monopole du trafic avec le Levant. Alors que le commerce repartait, avec le soutien de la municipalité, un bref retour de la peste au printemps 1722 compromit cette reprise fragile. La cité et son port furent à nouveau bloqués, tandis que la désinfection générale de 1722 – 13 000 balles de laine, des ballots de soie d’une valeur de 5 millions de livres furent exposés en plein air –, ruinait une centaine de commerçants. C’est à partir de janvier 1723 que le trafic maritime se redressa véritablement. Petit à petit, les liaisons furent rétablies avec les Antilles, l’Europe du Nord, le Levant, puis avec l’Espagne et l’Italie. La quarantaine par terre et par mer imposée aux marchandises fut levée en juin, juste avant qu’en juillet, la foire de Beaucaire ne ressuscite  [74].

23Ainsi les autorités municipales, principales responsables de la prévention et de la lutte contre les épidémies pesteuses, étaient-elles confrontées à un dilemme politique et sanitaire lorsqu’une suspicion de peste pesait sur leurs administrés. Disposant des structures et des règlements qui leur permettaient d’agir, elles préféraient le plus souvent attendre… au risque de voir la contamination s’étendre. Les raisons ne manquaient pas pour justifier leur attitude. Le diagnostic de la maladie restait incertain ; de fréquentes controverses opposaient les hommes de l’art. Les conséquences économiques, sociales et humaines de la « publication » de la peste s’avéraient toujours considérables. Réalisée trop tôt, cette « publication » pénalisait les villes et leur commerce ; réalisée trop tard, et par défaut, elle condamnait à mort les populations claquemurées dans une cité assiégée et menaçait de contagion les contrées alentour. Confrontés à ce double écueil, les édiles municipaux des temps modernes ont presque toujours tergiversé – parfois pour des motifs strictement égoïstes – avant de reconnaître, avec retard et à contrecœur, la présence d’une épidémie devenue manifeste et incontrôlable.


Mots-clés éditeurs : épidémies, France, information, municipalités, villes

Date de mise en ligne : 21/03/2017

https://doi.org/10.3917/parl2.025.0031