Article de revue

La catastrophe de Superga. Une tragédie politique italienne

Pages 81 à 100

Citer cet article


  • Archambault, F.
(2017). La catastrophe de Superga. Une tragédie politique italienne. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 25(1), 81-100. https://doi.org/10.3917/parl2.025.0081.

  • Archambault, Fabien.
« La catastrophe de Superga. Une tragédie politique italienne ». Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/1 N° 25, 2017. p.81-100. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-parlements-2017-1-page-81?lang=fr.

  • ARCHAMBAULT, Fabien,
2017. La catastrophe de Superga. Une tragédie politique italienne. Parlement[s], Revue d'histoire politique, 2017/1 N° 25, p.81-100. DOI : 10.3917/parl2.025.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-parlements-2017-1-page-81?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/parl2.025.0081


Notes

  • [1]
    « Avventure del Torino da Palermo a Busto », Tuttosport, 9 janvier 1949.
  • [2]
    Ossola Franco, Tavella Renato, Breve storia del Torino calcio, Rome, Newton, 1995, p. 26.
  • [3]
    « Il Segreto del Torino », La Gazzetta dello Sport, 13 juin 1944.
  • [4]
    « Granata in Svizzera si affermano brillantemente », La Stampa, 18 septembre 1945.
  • [5]
    Lepre Aurelio, Storia della prima Repubblica, Bologne, Il Mulino, 1993, p. 146.
  • [6]
    Dietschy Paul, « The Superga Disaster and the Death of the ‘great Torino’ », Soccer and Society, 2004, n° 2, p. 298-310.
  • [7]
    La Chambre des députés élue en 1948 est la plus jeune de la période républicaine : les moins de 30 ans représentent 6 % des députés (proportion jamais atteinte ensuite – 3 % en 1953 puis entre 0,6 et 2,7 % jusqu’en 1992 – ce qui marque un profond renouvellement de la classe politique) et les plus de 60 ans seulement 9,2 % (part la plus basse là aussi – on ne la retrouve qu’en 1976, les valeurs oscillant entre 12 et 17 % pour les autres législatures). Les huit députés qui réagissent à l’accident de Superga se situent dans les tranches d’âge les plus représentées à la Chambre (21,6 % pour les 45-49 ans et 17,5 % pour les 50-54 ans). Pour ces données, voir Anastasi Antonino, Parlamento e partiti in Italia. Una ricerca sulla classe politica italiana dalla I alla XIV legislatura, Milan, Giuffrè, 2004, p. 91.
  • [8]
    Sous cet aspect également ils sont représentatifs de la Chambre dont 36 % des membres exercent une profession libérale (26,2 % sont des avocats) ; les groupes des journalistes et des ouvriers arrivent en troisième et quatrième positions (respectivement 8,7 et 6,5 %) derrière celui des enseignants (23,6 %). Pour les données, ibid., p. 96.
  • [9]
    Atti Parlamentari. Camera dei Deputati. Discussioni, séance du 4 mai 1949, intervention de Mario Montagnana, p. 8347.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Ibid., intervention de Domenico Chiramello, p. 8348.
  • [12]
    Ibid., intervention de Guido Mazzali.
  • [13]
    Sur ce point, voir Archambault Fabien, « Le sport, un catalyseur des identités nationales », Questions internationales, mai-juin 2010, n° 44, p. 74-82.
  • [14]
    « Terminato il Convegno del Centro Libertas », Il Popolo, 22 avril 1953.
  • [15]
    Atti Parlamentari. Camera dei Deputati. Discussioni, séance du 4 mai 1949, intervention d’Arrigo Paganelli, p. 8347. Les mots de Paganelli peuvent aussi bien s’appliquer aux coureurs cyclistes. L’ambassadeur d’Italie en France, Pietro Quaroni, se souvient ainsi de la sentence assénée par le client d’une boucherie de la rue de Varenne en 1948 : « L’Italie se relève d’une manière extraordinaire, voyez comme elle a gagné le Tour de France », après la victoire de Gino Bartali dans l’épreuve cycliste reine, dans Quaroni Pietro, Il mondo di un ambasciatore, Milan, Ferro, 1965, p. 253.
  • [16]
    Atti Parlamentari. Camera dei Deputati. Discussioni, séance du 4 mai 1949, intervention d’Arrigo Paganelli, op. cit. Les autres interventions sont des députés démocrates-chrétiens de Turin et de Catanzaro, Giovanni Bovetti et Domenico Larussa et du député républicain de Rome, Giulio Andrea Belloni.
  • [17]
    La Nazione italiana (Florence), 7 mai 1949.
  • [18]
    « Accanto alle salme sarà in eterno l’anima di Torino », Gazzetta Sera, 7 mai 1949.
  • [19]
    Caputo Massimo, « A un anno dalla sciagura di Superga », La Gazzetta del Popolo, 4 mai 1950 ; cité par Dietschy Paul, « Superga Disaster… », art. cité
  • [20]
    Archivio di Stato di Torino, gabinetto della prefettura, b. 404, « Telegramma dal questore al prefetto », 6 mai 1949. Cité dans ibid.
  • [21]
    S’exprimèrent brièvement, avant Giulio Andreotti, le maire communiste de Turin, Domenico Coggiola, Ottorino Barassi, le président de la Fédération italienne de football, un représentant de la presse piémontaise, du club du Torino et des journalistes sportifs. Voir « Cinquecento milla persone hanno l’ultimo saluto ai Campioni del “Torino” », La Stampa, 7 mai 1949.
  • [22]
    Bartolo Gariglio, « Mondo cattolico e fascismo in una grande città industriale : il caso di Torino », dans Pecorari Paolo (dir.), Chiesa, Azione cattolica e fascismo nell’Italia settentrionale durante il pontificato di Pio XI (1922-1939), Milan, Vita et Pensiero, 1979, p. 193-220.
  • [23]
    Gedda Luigi, Lo sport, Milan, Vita e Pensiero, 1931, p. 68-69.
  • [24]
    Sur tous ces points, voir le chapitre 1 « Le calcio d’oratorio », dans Archambault Fabien, Le Contrôle du ballon. Les catholiques, les communistes et le football en Italie, Rome, École française de Rome, 2012, p. 19-97.
  • [25]
    « Lettera al clero », Bollettino diocesano di Torino, janvier 1947. Cité par Durand Jean-Dominique, L’Église catholique dans la crise de l’Italie (1943-1948), Rome, École française de Rome, 1991, p. 348.
  • [26]
    Voir Archambault Fabien, « Le football à Trieste de 1945 à 1954. Une affaire d’États », Vingtième siècle. Revue d’histoire, juillet-septembre 2011, n° 111, p. 49-58.
  • [27]
    « Disegno di legge presentato dal Presidente del Consiglio dei Ministri : Provvedimenti a favore delle famiglie delle vittime dell’incidente aviatorio di Torino del 4 maggio 1949 », dans Atti Parlamentari. Camera dei Deputati. Documenti. Disegni di legge e relazioni, n° 626, 17 juin 1949.
  • [28]
    « Andreotti benedice Montella », Il Corriere dello Sport, 9 août 1999.
  • [29]
    La proposition chilienne fut soutenue par l’ensemble des fédérations nationales d’Amérique du Sud. Le club du Torino y était en effet populaire, depuis qu’à la fin de la Première Guerre mondiale il avait effectué une tournée en Argentine et au Brésil, battant notamment l’Albiceleste à Buenos Aires (2-0).
  • [30]
  • [31]
    En 1945, le quotidien sportif fut proposé à la section lombarde du Parti socialiste pour la somme raisonnable de dix millions de lires. Cette dernière déclina l’offre en avançant deux arguments : d’une part, elle avait autre chose à faire que de s’occuper de sport, « hédonisme snob compromis avec le fascisme », de l’autre, elle ne comptait pas dépenser une seule lire pour « acquérir une propriété privée qui tôt ou tard disparaîtrait avec le nouvel ordre social ». Sur l’antisportisme du socialisme italien, Archambault Fabien, « “Stupide et aristocratique” ? La lente acclimatation des socialistes italiens au sport au xxe siècle », Recherche socialiste, janvier-juin 2015, n° 70-71, p. 117-128.
  • [32]
    Giuntini Sergio, Storia dello sport a Milano, Milan, Edi-Ermes, 1991, p. 95-96.
  • [33]
    Notario Aldo, « Editoriale », Stadium, janvier 1953, n° 1, p. 3.
  • [34]
    Dattilo Generoso, « Mazzola, campione della fede », Stadium, juin 1948, n° 1, p. 4-5. Dattilo utilisait là une expression employée à propos de Gino Bartali dans les années 1930. Stefano Pivato a montré comment, sous l’impulsion de Luigi Gedda, la presse catholique a exalté des « champions chrétiens » pour faire pièce aux « idoles » fascistes puis communistes. Voir Pivato Stefano, « Miti e modelli educativi : Gino Bartali », dans Riccardi Andrea (dir.), Pio XII, Rome-Bari, Laterza, 1984, p. 335-345.
  • [35]
    Voir par exemple sur l’annuaire Internet recensant toutes les paroisses d’Italie : [ http://www.parrocchie.it/torino/basilicasuperga/Torino.htm].
  • [36]
    Dans une production inégale, on peut retenir Soltanto il cielo li dominò de Gino Latilla et Leggenda tricolore de Nino D’Aureli. Dans les semaines et les mois qui suivirent Superga, le club du Torino reçut plusieurs centaines de paroles de chansons composées par des amateurs originaires de toute l’Italie. Voir Settimelli Leoncarlo, L’allenatore errante. Storia dell’uomo che fece vincere cinque scudetti al Grande Torino, Arezzo, Zona, 2006, p. 18.
  • [37]
    Le site Internet suivant en propose un certain nombre : [ http://www.ilgrandetorino.net/poesia.htm].
  • [38]
    Parmi une production abondante, Culicchia Guiseppe, Ecce Toro, Rome-Bari, Laterza, 2006 et Cassardo Marco, Belli e dannati. Il popolo granata e l’arte della pazienza, Arezzo, Limina, 2003.
  • [39]
    Sur la politisation du supportérisme par certains tifosi, qui assimilaient le Torino à une gauche qui devait s’opposer à une droite représentée à Turin par la Juventus, en vertu d’un imaginaire qui finissait par participer à la construction de la réalité, voir Archambault Fabien, « La violence des ultrà au tournant des années 1970 : une violence politique ? », Storicamente. Laboratorio di Storia, 10 (2014), n° 24. Mis en ligne le 20 novembre 2014, consulté le 15 mai 2015. URL : [ http://10.12977/stor572]. Cette interprétation politique du tifo eut une grande efficacité dans le contexte turinois. En 1969 par exemple, le chœur des Fedelissimi, le premier groupe de supporters du Torino fondé en 1950 chante pour la première fois une scie antijuventina dans une veine anti-patronale qui connut un grand succès dans les stades de la péninsule : « C’est lundi, quelle déception/On retourne à l’usine/au service du patron/Ô Juve noire/lave les pieds/de toute la famille Agnelli ». Cité par Dal Lago Alessandro et Moscatial  Roberto, Regalateci un sogno. Miti e realtà del tifo calcistico in Italia, Milan, Bompiani, 1992, p. 118.
  • [40]
    Sur ce point, Archambault Fabien, « “On a tiré sur Togliatti !” La difficile interprétation de l’attentat du 14 juillet 1948 », La Révolution française [En ligne], L’attentat, objet d’histoire, mis en ligne le 22 mars 2012, Consulté le 23 mars 2012. URL : [ http://lrf.revues.org/466].
  • [41]
    Ces rumeurs sont évoquées quarante ans plus tard dans un article de Gianni Brera, « La tragedia di Superga : nel dolore il calcio cambiò », La Repubblica, 4 mai 1989.
  • [42]
    Brera Gianni, Storia critica del calcio italiano, Milan, Baldini&Castoldi, 1998 (1re édition 1975), p. 217.
  • [43]
    Texte original et traduction italienne tirés de Bruno Quaranta, Stile e stiletto. La Juventus di Arpino, Arezzo, Limina, 1997, p. 42.

1Le 4 mai 1949, vers 17 heures, un trimoteur FIAT G-212 de la compagnie Aeritalia s’écrase en contrebas de la basilique royale de Superga, sur les hauteurs de Turin. Ce jour-là, les conditions météorologiques sont épouvantables dans la capitale piémontaise : de fortes averses, des rafales de vent, un ciel bas et lourd et, comme souvent dans la région, un brouillard très épais. L’altimètre de l’aéronef, défaillant, est à l’origine de la catastrophe. Alors que le pilote croit se trouver à 2 000 mètres d’altitude au moment d’effectuer un dernier virage d’approche pour s’aligner sur la piste d’atterrissage de Pino Torinese, il voit surgir devant lui le chevet de la basilique : à 180 km/heure et avec moins de quarante mètres de visibilité, il ne peut esquisser la moindre manœuvre d’évitement. Le choc est terrible et les 31 passagers meurent sur le coup. Outre les quatre membres de l’équipage, ce sont 18 joueurs de l’équipe du Torino, six dirigeants et collaborateurs du club ainsi que trois journalistes qui revenaient d’un match amical à Lisbonne contre le Benfica. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. À Turin, certains habitants ont bien entendu un bruit sourd à l’est de la ville et, progressivement, le bouche-à-oreille fait son œuvre : des groupes se forment sous les portiques et dans les cafés, on chuchote, on cherche à savoir, on refuse d’y croire, on va ailleurs chercher plus d’informations. Vers 18 heures commencent à paraître les premières éditions spéciales des journaux et il faut bien se résoudre à l’évidence : la ville peu à peu s’éteint au fur et à mesure que se répandent les crieurs annonçant la funeste nouvelle. Ailleurs en Italie, c’est par la radio, vers 20 heures, que la population est mise au courant de l’accident, sur lequel, le lendemain matin, titrent tous les quotidiens de la presse, sans exception aucune, plongeant le pays entier dans la consternation.

2La popularité du Grande Torino était en effet immense dans toute la péninsule. Le club avait remporté les quatre derniers scudetti (le titre de champion d’Italie) mis en jeu – en 1943 et de 1946 à 1948 – et s’apprêtait à gagner le cinquième. En janvier 1949, par exemple, des groupes de tifosi étaient accourus dans les gares où devait s’arrêter le train conduisant l’équipe depuis Salerne jusqu’à Palerme pour saluer les joueurs, échanger quelques mots avec eux ou obtenir des autographes. Dans la capitale sicilienne, la Celere, la brigade mobile de la police, dut intervenir pour disperser l’enthousiasme des « fanatiques » entourant l’hôtel où l’équipe était descendue  [1]. Dans le Nord du pays, le passage du Conte rosso (le « Comte rouge »), le bus de l’équipe, déchaînait immanquablement des scènes d’enthousiasme. C’est que le Grande Torino avait gagné ses titres en écrasant la concurrence : en 1946-1947, il était devenu champion d’Italie avec dix points d’avance sur le rival local, la Juventus ; l’année suivante, l’écart était même monté à seize points sur le deuxième, l’Inter de Milan. Lors de la saison 1948-1949, les scores indiquaient que cette domination devenait toujours plus outrageuse, comme l’indiquent les journalistes Franco Ossola et Renato Tavella : « Il suffit de se rappeler, parmi les nombreuses victoires de cette saison-là, les résultats suivants : Roma-Torino 1-7, Torino-Salernitana 7-1, Torino-Inter 5-0, Torino-Triestina 6-0, Torino-Fiorentina 6-0 et même Torino-Alessandria 10-0  [2] ! » Ces succès s’expliquaient en grande partie par l’adoption en 1941 d’un nouveau dispositif tactique mis au point dans le club londonien d’Arsenal par Herbert Chapman dans les années 1930, le WM, connu en Italie sous le nom de « sistema ». Une fois les joueurs familiarisés avec le « système », sous la houlette de l’entraîneur hongrois Egri Erbstein, un équilibre fut trouvé entre la virtuosité individuelle et la cohésion collective et les triomphes s’enchaînèrent  [3]. Dans l’après-guerre, l’adoption d’un tel style de jeu, innovant et rationnel, se faisait l’écho de la modernisation de l’économie engagée à Turin avec la généralisation de la taylorisation dans les usines de la FIAT. Dans cette perspective, les exploits du Grande Torino symbolisaient les espoirs des Turinois et des Italiens de se relever des destructions de la Seconde Guerre mondiale et de reconstruire et moderniser leur ville et leur pays. Le club devenait ainsi le meilleur ambassadeur d’une Italie marginalisée sur la scène diplomatique internationale après la chute du fascisme. Par exemple, en septembre 1945, la victoire du Torino à Lausanne (3-1) fut considérée par la presse comme « une journée très satisfaisante pour le sport et le moral italiens  [4] ». Selon l’historien Aurelio Lepre, l’extrême popularité du Torino trouvait son origine dans le fait que « le seul champ où la fierté nationale italienne pouvait s’exprimer librement était celui du sport  [5] ». La renommée de la formation turinoise était donc due à ses succès sportifs et à sa capacité à incarner une nouvelle Italie, moderne et compétitive, qui contribuaient à faire oublier que cette dernière avait été dans le camp des vaincus.

3Si les conséquences strictement sportives de cette tragédie aérienne sur les destinées du club ont déjà fait l’objet d’études précises  [6], la dimension politique de l’événement mérite quant à elle d’être interrogée. Les réactions de la classe politique furent en effet à l’unisson de celles de la société. À la Chambre des députés, vers 19 h 30, le ministre de la Défense, le républicain Randolfo Pacciardi, interrompit le vote d’une loi sur la ratification des décrets législatifs présentés par le gouvernement pendant la période de l’Assemblée constituante. Lorsqu’il annonça la catastrophe aérienne et révéla l’identité des victimes, toute l’assistance – président de séance, députés, membres du gouvernement – se leva comme un seul homme. Pour la première – et la seule – fois dans les annales parlementaires, une séance fut suspendue en raison d’un événement extérieur. Dans la même veine, ce fut le gouvernement qui, dans les jours suivants, canalisa l’expression de la douleur, décrétant trois jours de deuil national et organisant des funérailles nationales. Enfin, dans les décennies ultérieures, la gestion de la mémoire de la catastrophe fut accaparée par le monde catholique ; l’autre pôle structurant de la vie politique italienne, le mouvement communiste, se faisant très discret. Il s’agit en somme d’étudier à quelles conditions les hommes politiques transalpins furent en mesure de prendre en charge le deuil au nom de la collectivité.

Hommages parlementaires

4À Rome, dans l’hémicycle du palais Montecitorio, siège de la Chambre des députés, à peine le président de séance eut-il fini son annonce que huit orateurs se succédèrent immédiatement pour dire leur affliction. Presque tout l’éventail partisan était représenté : trois démocrates-chrétiens, un communiste, un socialiste, un social-démocrate, un républicain et un monarchiste. Trois d’entre eux étaient des élus de Turin, mais le reste du pays tint à faire entendre sa voix puisque les cinq autres orateurs venaient de Milan, Florence, Rome, Catanzaro et Palerme. En termes d’âge et de provenance sociale, ce groupe de députés était représentatif de l’ensemble de leurs collègues. Ainsi, à l’exception de Tommaso Leone-Marchesano, député du Parti national monarchique né en 1893, tous étaient nés entre 1897 et 1902 et donc âgés d’une cinquantaine d’années, comme 39 % de leurs collègues  [7]. Par ailleurs, la moitié des orateurs étaient des avocats, deux des journalistes et on trouve un ancien ouvrier et un géomètre  [8]. Tout ceci montre deux choses : d’abord que le personnel politique n’était pas coupé de la culture de masse liée au calcio alors en voie d’affirmation face au cyclisme, le grand sport populaire dans l’entre-deux-guerres en Italie, et qu’il y participait ; ensuite que cette culture du football dépassait les appartenances partisanes.

5L’intervention du député communiste de Turin, Mario Montagnana, directeur à la Libération de l’Unità, l’organe du Parti communiste italien, révélait en creux la force de la culture footballistique : s’il concéda ne pas s’intéresser à ce sport, il tint à préciser qu’« il n’y avait personne [à Turin] qui ne connût pas le nom ni le visage de ces joueurs » et qu’« il n’y avait pas un Turinois de tout âge qui ne [les] aimât  [9] ». Il enchaîna en égrenant leurs noms, donnant ainsi la mesure de son indifférence, toute relative, au calcio : « Je ne peux pas imaginer que Bacigalupo, Ballarin, Fatini, Rigamonti, Castigliano, Menti, Loich, Gabetto, Bongiorni, Mazzola, Ossola, Grezar, Operto, Lubert […] soient vraiment décédés  [10]. » Chacun de ses collègues développa le thème de joueurs devenus le symbole de la nouvelle Italie qui relevait la tête et que leurs victoires installaient à nouveau dans le camp des vainqueurs. Ainsi Domenico Chiaramello, député turinois du Parti social-démocrate italien et maire-adjoint de la ville de 1945 à 1948, les qualifia de « martyrs » et les définit comme « l’âme du sport italien au-delà de nos frontières […] symbole de paix, de justice et de liberté  [11] ». Selon l’ancien maire-adjoint au sport de Milan, le socialiste Guido Mazzali, « on reconnaissait dans l’absolue correction de cette équipe championne non seulement une ville, mais une civilisation  [12] ». Que des joueurs de football soient considérés comme les représentants d’une nation plus que des compétiteurs individuels ne doit pas étonner, car c’est le cas depuis la fin de la Première Guerre mondiale. En 1920 se produisit en effet l’entrée définitive dans l’ère sportive des rivalités nationales, lorsque les gouvernements français, belge et britannique exigèrent de leur comité olympique respectif qu’ils interdisent aux athlètes des anciennes puissances centrales, l’Allemagne, l’Autriche et la Hongrie, la participation aux Jeux olympiques d’Anvers  [13].

6Enfin, l’orateur le plus prolixe fut Arrigo Paganelli, député démocrate-chrétien de Florence, considéré par ses collègues comme le meilleur spécialiste des questions sportives. Il présidait en effet le Gruppo interparlamentare dello sport qui réunissait députés et sénateurs œuvrant pour la promotion des activités physiques. Il avait été élu à la tête de cette commission bicamérale du fait de sa légitimité acquise au sein de la Libertas, l’association sportive de la Démocratie chrétienne (désormais DC), dont il était délégué national depuis 1947. La Libertas était apparue à Rome dès 1944 avec la création des clubs de football qui constituèrent souvent autant d’embryons autour desquels se structuraient les cercles politiques de la DC, ce qui incita la direction du parti à reconnaître son importance. Son délégué national était nommé directement par le conseil national du parti et le poste échut à Paganelli, proche d’Amintore Fanfani, le chef de file de l’aile gauche de la DC, favorable au renforcement des structures du parti dans le but d’en faire un mouvement de masse indépendant du Saint-Siège. Dans cette optique, Arrigo Paganelli devait déclarer lors de la campagne électorale pour les élections législatives de juin 1953 que le footballeur de la Libertas était « un militant du bouclier à la croix [« scudo crociato », l’emblème de la DC] pendant les douze mois de l’année : il porte sur la poitrine un drapeau, […] devient un relais en apportant sur les terrains de sport son bouclier à la croix en guise d’affiche  [14] ». Aussi n’est-il pas surprenant que Paganelli considère les joueurs disparus du Torino comme des ambassadeurs : « Souvenons-nous-en, nous qui sommes sortis de la guerre faite et perdue, combien nous devons aux victoires de nos athlètes à l’extérieur, qui ont tant servi à faire connaître le nouveau visage de l’Italie et notre merveilleux redressement  [15]. » Puisque les sportifs devenaient ainsi les représentants d’une nation et contribuaient à la fabrication et à l’évolution de l’image de leur pays, il était donc logique de conclure par un appel à l’unité nationale : « Ce soir la radio portera la douloureuse nouvelle dans toute l’Italie ; des jeunes aux vieux, tous auront l’âme attristée. Ce deuil dépasse les familles, ce deuil dépasse le club du Torino […]. Ce deuil, honorables collègues, peut et doit être considéré comme un deuil national  [16]. »

Honneur aux morts

7Trois jours de deuil national furent donc décrétés, pendant lesquels les drapeaux furent mis en berne dans tout le pays  [17]. Le 6 mai furent organisées des funérailles nationales : un demi-million de personnes se pressèrent sur la Piazza del Castello à Turin et tentèrent d’accéder à la chapelle ardente installée dans le Palazzo Madama. Face aux cercueils « à côté desquels se trouvera l’âme de Turin pour l’éternité  [18] », les différences sociales et politiques étaient, selon les témoins, abolies. Ainsi le journaliste Massimo Caputo pouvait-il écrire un an plus tard : « Il y avait ceux qui regardaient seulement, silencieux et tristes, ceux qui pleuraient, ceux qui s’étreignaient, ceux qui levaient un poing fermé. La catastrophe rassembla tout le monde, riches et pauvres, et pour un jour les antagonismes étaient oubliés  [19]. » La poussée de la foule fut telle que la Celere dut charger pour se dégager  [20]. La cérémonie se déroula en deux moments, laïque puis religieux : le premier consista en une série de discours prononcés sur le perron du palais Madame et conclue par le représentant du gouvernement, Giulio Andreotti, qui présenta l’hommage de la nation  [21], avant que le cortège funèbre ne s’ébranle en direction de la cathédrale où le cardinal-archevêque de Turin, Mgr Maurilio Fossati, célébra la messe des morts. Le long du parcours entre l’ancienne demeure royale piémontaise et le Duomo, les chars sur lesquels reposaient les cercueils étaient précédés de militaires, ce qui assurait aux funérailles leur caractère national. De même, trois généraux, Trabucchi, Di Pralormo et Drago encadrèrent Andreotti puis Fossati au moment de leur prise de parole. Que cette cérémonie bicéphale manifestant l’alliance du sabre et du goupillon fût conduite par le jeune sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil (30 ans à l’époque) puis le vieux cardinal (73 ans) ne devait évidemment rien au hasard. Chacun à leur manière, ces deux personnages étaient emblématiques de la considération et de l’attention que les élites catholiques de l’après-guerre portaient au football, élites politiques et ecclésiastiques confondues.

8Élu archevêque de Turin en 1930, Maurilio Fossati n’eut de cesse de consolider le mouvement catholique dans sa juridiction, en privilégiant deux catégories de fidèles, les ouvriers et les jeunes. Pour ce faire, il s’attela à renforcer deux structures principales, l’Action catholique et la Jeunesse italienne d’Action catholique (Gioventù italiana di Azione cattolica – GIAC). C’est ainsi qu’il repéra le jeune président diocésain de la GIAC de Novare, Luigi Gedda, qui obtenait de bons résultats en organisant des matchs de football dans les patronages  [22]. La crise du mois de septembre 1931 avec le régime fasciste, qui déboucha sur l’interdiction des activités sportives pour la GIAC, le conforta dans ses convictions : dès le mois de novembre, il appelait Gedda afin que celui-ci continue sa mission auprès de lui et, le mois suivant, il donnait son imprimatur à un opuscule de ce dernier intitulé Lo sport. Gedda y écrivait notamment qu’« il n’y avait pas d’État qui ne s’occupât directement ou indirectement des compétitions sportives, par des mesures favorables ou restrictives mais qui démontrent toujours avec force combien compte le sport  [23] ». Nommé président central de la GIAC en 1934 par Pie XI, Gedda dut attendre la chute du fascisme pour fonder la nouvelle association sportive de la GIAC, le Centro sportivo italiano (CSI). Ce dernier, en mettant l’accent sur la reconquête des jeunes, devint le fer de lance du projet pontifical de restauration d’un ordre social chrétien. Ce n’était en effet pas pour rien qu’Eugenio Pacelli, pape sous le nom de Pie XII, était surnommé le « pape des sportifs », tant il insista sur la nécessité de renouveler les instruments de la pastorale par le biais, entre autres, du sport. Gedda trouva bien entendu en Fossati un adjuvant précieux, au point qu’à la fin des années 1940 le comité piémontais du CSI se plaçait en deuxième position en nombre de clubs et d’adhérents, derrière la très catholique Lombardie  [24]. Dans la capitale piémontaise, Mgr Maurilio Fossati poursuivait son œuvre de « modernisation de la technique pastorale » par la promotion de l’Action catholique, bras séculier du clergé. Il restait fidèle au credo qu’il avait exprimé en 1947 : il fallait intensifier le travail dans chaque paroisse afin de « former des apôtres convaincus qui sachent pénétrer dans les masses pour les conduire au Christ, avec intelligence, avec zèle, avec constance  [25] ». C’était donc en adepte convaincu des bienfaits d’une politique sportive volontariste que l’archevêque de Turin remplit son rôle de premier officiant de l’absolutio super tumulum.

9Le clergé catholique savait en outre pouvoir trouver une écoute attentive dans le gouvernement italien en la personne de Giulio Andreotti. L’« inoxydable », sept fois président du Conseil jusqu’en 1992, puis sénateur à vie jusqu’à son décès en 2013, était alors au début de sa carrière politique. Président de l’association romaine des diplômés de l’université de l’Action catholique pendant la Seconde Guerre mondiale, il se retrouva par son mariage lié à la famille Pacelli et donc à celui qui était monté sur le trône de Saint-Pierre en 1939. Ce fut sans doute en raison de ses liens privilégiés avec le Vatican qu’Andreotti fut choisi par Alcide De Gasperi pour devenir son sous-secrétaire d’État à la présidence du Conseil, poste qu’il occupa de 1947 à 1953. Il était en charge, entre autres, du sport et il favorisa constamment le développement du CSI. Parallèlement, il suivait de près les championnats professionnels et n’hésitait pas à s’immiscer dans des affaires les concernant. Ce fut le cas en 1947, lorsqu’il s’agit d’éviter à la Triestina la descente en série B et d’affirmer ainsi son appartenance à la nation italienne en la maintenant en série A, le championnat italien de première division  [26]. Logiquement, il était le mieux placé pour représenter le gouvernement et assumer les fonctions de maître de cérémonies lors des funérailles nationales du 6 juin. De même, lorsque le 17 juin, Alcide De Gasperi présenta un projet de loi instituant une commission chargée de distribuer trente millions de lires aux familles des victimes, elle fut inévitablement présidée par Giulio Andreotti  [27]. L’attention portée au calcio de la part de ce jeune politicien promis à un bel avenir fait office de révélateur. Se mettaient alors en place des liens de proximité entre les sphères politique et footballistique, appelés à se renforcer dans les années 1950 : Giulio Andreotti s’inscrit dans un modèle culturel qu’il contribua en partie à fonder par son action. La communication politique est d’autant plus efficace que les élites politiques sont réceptives aux normes de la culture populaire et n’existe en fait qu’à la condition d’un échange. Si tant est qu’elles soient instrumentalisées, les manifestations du tifo – et à Turin et en Italie, en ce début de mai 1949, elles débordent de tristesse – légitiment, par le sentiment d’une solidarité commune, les discours venus d’en haut, qui en sortent ainsi renforcés. Il faut faire crédit à Andreotti de la sincérité, lui qui était sans aucun doute un authentique passionné de football – ne déclara-t-il pas qu’il avait au cours de sa vie professé une double foi, Dieu et la Roma  [28], l’un des clubs de football de la capitale italienne. Ainsi, le monde catholique tint à marquer de son empreinte le déroulement des funérailles nationales des joueurs du Torino. Au cours des décennies suivantes, cet investissement ne faiblit pas, dès lors qu’il s’agissait dorénavant de prendre en charge la mémoire de l’événement.

Le pèlerinage à Superga

10Depuis 1950, la mémoire de la catastrophe aérienne est entretenue chaque année lors d’une cérémonie à Superga. C’est en effet sur le lieu précis de l’accident, au pied de la façade postérieure de la basilique, que fut érigée à la fin de l’année 1949 une stèle commémorative, financée par le club du Torino et la Fédération italienne de football.

Illustration 1. La stèle commémorative de Superga, 2014 (collection particulière)

Description de l'image par IA : Monument avec une croix au sommet, entouré de fleurs et de plaques commémoratives.

Illustration 1. La stèle commémorative de Superga, 2014 (collection particulière)

11Sur une plaque de marbre blanc placée sous une croix sont gravés les noms des 31 victimes et sur la base du monument, trois dédidaces : au centre, celle du club (l’Associazione Calcio Torino) – « En souvenir éternel de ses champions, gloire du sport italien, et de ceux qui périrent ici avec eux, à cause d’une tragique catastrophe aérienne le 4 mai 1949 » –, à gauche, celle de la Fédération italienne de football – « Autour de l’aire du sacrifice, exprimons le souhait que la jeunesse italienne soit digne de ceux qui sont tombés » – et à droite, celle de la Fédération internationale de football – « Le 4 mai est déclaré Journée mondiale du football. Proposition de la Fédération chilienne de football  [29]. » Très vite, le monument fut fréquenté de manière assidue et régulière, que ce soit par des tifosi turinois et italiens, voire étrangers, venus s’y recueillir – en témoignent les innombrables fanions et bouquets de fleurs qui y sont inlassablement déposés encore aujourd’hui –, ou plus simplement par les pèlerins s’étant rendus dans la basilique Notre-Dame-de-la-Grâce et les touristes sortant de la nécropole de la famille de Savoie. Au fil du temps, ces différentes formes de tourisme, sportif, religieux et culturel, en vinrent à se confondre, au point que la visite au monument du 4 mai est de nos jours devenue un passage obligé et banal pour tout quidam passant quelques jours à Turin. Depuis 1949, la basilique de Superga concentre ainsi la mémoire de la catastrophe, éclipsant d’autres lieux possibles tels que les tombes de la majorité des joueurs, situées dans la Ve section du Cimetière monumental municipal, et, apparus plus récemment, le monument « Al Grande Torino », construit en 2005 dans la VIIIe section du cimetière communal  [30], et le Musée du Grande Torino et de la légende grenat, ouvert en 2008 à Grugliasco dans la banlieue de Turin. Cette centralité mémorielle de Superga se fonde également sur la réitération d’un rituel à la fois religieux et civique, au retentissement médiatique national, chaque 4 mai. La cérémonie du souvenir se déroule selon un programme immuable : après une messe de suffrage célébrée dans la basilique par l’archevêque de Turin, les milliers de fidèles se rendent devant la stèle où le maire de la ville prononce quelques mots avant que le capitaine en titre de l’équipe du Torino n’égrène les noms des disparus. Une telle commémoration n’a rien d’étonnant dans un pays où le catholicisme constitue traditionnellement une religion civique. Il est néanmoins notable que le clergé turinois ait toujours tenu à marquer la cérémonie de son empreinte, et ce, depuis l’origine. Il y était, il est vrai, préparé.

12En effet, parallèlement aux efforts entrepris à la Libération pour développer et encadrer la pratique du football de patronage dans le cadre de l’Action catholique et du CSI, la hiérarchie ecclésiastique tenta également de ne pas rester à l’écart d’une culture du tifo en voie de massification. Il s’agissait pour elle d’essayer d’imposer ses normes, réaffirmant ainsi la présence catholique dans la société italienne. Dans cette optique, en 1945, le cardinal-archevêque de Milan, Ildefonso Schuster, n’avait pas laissé passer l’occasion de prendre le contrôle du principal quotidien sportif du pays, La Gazzetta dello Sport[31]. Les actions du journal avaient été rachetées par une société de presse dont la Curie milanaise avait acquis la majorité des actions par l’intermédiaire de prête-noms  [32]. À première vue, l’influence du nouveau propriétaire n’était pas éclatante, même si certains journalistes, dont le rédacteur en chef Bruno Roghi, avaient été des collaborateurs de Stadium, la revue du CSI. Le magistère catholique se révélait davantage dans des détails récurrents apparaissant dans les comptes rendus. Il était par exemple systématiquement fait allusion aux clercs présents dans l’entourage des équipes professionnelles ou des groupes de tifosi et qui les accompagnaient partout. Aussi, dans la même veine, les reportages sur les funérailles des joueurs du Torino, publiés les 7 et 8 mai 1949, firent-ils une large place au service religieux. Plus généralement, l’importance accordée à la rigueur et à la discipline tactiques dans les analyses des matchs et les appréciations portées sur les joueurs – à ce titre, La Gazzetta dello Sport n’avait de cesse de tresser les éloges de ceux du Torino – constituait l’écho d’une véritable théologie du football développée par la presse catholique. Dans une perspective chrétienne en effet, le match de football était censé reproduire la structure d’une société hiérarchisée, fondée sur l’obéissance des inférieurs, les joueurs, aux ordres des supérieurs, notamment le capitaine de l’équipe. Le calcio devenait ainsi la métaphore d’une société à la tête de laquelle se trouvaient l’église et ses ministres et dominant le peuple des fidèles, subordonné : « La soumission à l’autorité est la première leçon qu’on apprend en jouant au football », écrivait par exemple Aldo Notario dans Stadium[33]. Le capitaine du Grande Torino, Valentino Mazzola, membre de l’Action catholique, accéda ainsi de son vivant au rang de « champion de la foi » : alors que la formation venait de remporter son quatrième scudetto d’affilée, Generoso Dattilo affirma « qu’on pouvait aussi honorer le Christ en gagnant le championnat  [34] ». Mgr Maurilio Fossati ne se trouva donc pas pris au dépourvu lorsqu’il dut prononcer l’éloge funèbre des victimes dans la cathédrale de Turin : Mazzola et ses compagnons de jeu étaient déjà rentrés dans le répertoire des exempla destinés à l’édification des fidèles.

13Cet investissement catholique ne faiblit pas avec le temps. Ainsi, en 2001, le recteur de la basilique de Superga, le père Benedetto Marengo, fit-il publier un texte, largement diffusé depuis dans la presse et les nombreux sites Internet consacrés à la catastrophe aérienne, rappelant la place centrale du clergé dans la gestion de la mémoire de l’événement :

14« Au-dessus de tout jugement humain, chaque fidèle de la Vierge garde dans son cœur confiant la certitude que Notre-Dame-de-la-Grâce de Superga, au moment extrême, est venue en aide aux glorieux athlètes et à leurs compagnons de vol auxquels le Seigneur demandait soudainement et tragiquement le sacrifice de leur vie. Ainsi, depuis ce jour, les pèlerins de Superga ne négligent jamais de faire une brève visite et de réciter une prière de suffrage sur le lieu de la catastrophe, où une stèle avec une croix de marbre rappelle le jour fatal. Chaque année, enfin, lors de l’anniversaire de l’accident, une Sainte Messe de suffrage est célébrée dans la basilique puis un rite funèbre près de la stèle du souvenir  [35]. »

15Depuis plus de soixante ans, ce type d’initiative a contribué à fabriquer une mémoire consensuelle du 4 mai 1949 fortement teintée de religiosité chrétienne. Dans presque toutes les productions textuelles qui y sont consacrées, que ce soit des chansons  [36], des poèmes  [37], des essais  [38] ou des articles de presse, affleure le champ lexical du « martyre » et du « sacrifice », des « reliques » gardées précieusement – par exemple, des bouts de la carlingue de l’avion –, des « pèlerinages » effectués à Superga, permettant d’attester de la vigueur de sa « foi grenat », la couleur de l’équipe du Torino. La force de ce modèle d’interprétation est telle que les communistes n’ont quasiment jamais tenté d’y opposer une autre grille de lecture. Au lendemain des funérailles, l’Unità se contenta par exemple de mentionner très brièvement l’office religieux qui s’est tenu dans le Duomo, préférant insister sur le discours du maire, Domenico Coggiola, dans lequel ce dernier adoptait la posture du defensor civitatis, héraut de la douleur de ses administrés. De même, dans la seconde moitié des années 1960 et pendant la décennie 1970, la politisation du tifo, particulièrement acérée à Turin  [39], ne déboucha pas sur une contestation du portrait de Valentino Mazzola en « champion de la foi ». Tout juste peut-on noter, dans un poème de l’écrivain turinois Giovanni Arpino, Me grand Turin, « Mon grand Torino », écrit en dialecte piémontais au mois d’avril 1974, la mention du « visage d’ouvrier » du capitaine du Torino (« Tua facia d’uveriè, me Valentin ! ») [cf. annexe 1]. Dans ce texte s’entremêlent le thème de l’unité de la société italienne autour d’une équipe remplissant une fonction de réconciliation après les déchirures de la guerre et celui du symbole de la reconstruction, dans une tonalité ouvriériste et productiviste.

16En 1976, Diego Novelli, élu maire de Turin l’année précédente – il était le premier communiste à l’être depuis Domenico Coggiola –, lut le poème d’Arpino lors de la cérémonie du 4 mai, face à la stèle commémorative. La tentative passa inaperçue.

17En mai 1949, la catastrophe de Superga agit tel un révélateur. L’année précédente, les masses sportives transalpines s’étaient passionnées pour Gino Bartali et les prouesses de l’« athlète de la foi » au Tour de France cycliste, au point, croyaient certains, d’oublier de faire la révolution  [40]. Voilà qu’un autre sport, le calcio, était capable de susciter des réactions d’une ampleur comparable dans la société italienne. Il ne s’agissait certes pour l’instant que de sentiments de douleur et de tristesse et il faudrait attendre une vingtaine d’années pour observer des explosions de joie collectives, en 1968 avec la victoire de l’Italie au Championnat d’Europe des nations et en 1970 lors de la qualification de la Squadra Azzurra en finale de la Coupe du monde aux dépens de la RFA. Autant qu’on puisse en juger par les témoignages rapportés dans la presse, les classes moyennes et populaires urbaines avaient ressenti durement le deuil, à Turin et dans le reste de l’Italie. Si le Grande Torino ne fit plus la Une des titres transalpins généralistes après les funérailles des joueurs, il continua d’alimenter la rubrique des faits divers pendant plusieurs semaines, que ce soit dans la presse sportive ou à scandales. De nombreuses rumeurs concernant les causes de l’accident y furent ainsi relayées, même si on prenait généralement le soin de les présenter comme fantaisistes. Selon les plus insistantes, l’avion ne devait pas se poser à Turin mais à Milan, en raison du mauvais temps sur la capitale piémontaise. Néanmoins, les joueurs et les dirigeants de l’équipe, mettant à profit leur escapade au Portugal pour s’adonner à du trafic de devises, voire de drogue, craignant par conséquent d’être attendus et fouillés par les douaniers à l’aéroport lombard de Malpensa, auraient insisté auprès du pilote pour que ce dernier prenne le risque d’atterrir à Turin  [41]. Que de telles rumeurs aient pu circuler semble indiquer que, de toute évidence, l’élaboration du deuil fut parfois difficile. Quoi qu’il en soit, la situation ouvrait de nouveaux territoires à l’intervention politique, ce que certaines élites catholiques de la péninsule, laïques et ecclésiastiques, perçurent immédiatement. Elles donnèrent le ton, et pour longtemps. Ainsi, en 1975, la disparition du Torino restait pour Gianni Brera, écrivain devenu rédacteur en chef de La Gazzetta dello Sport en 1949, « une malédiction biblique imméritée  [42] ». Une part des espoirs de l’après-guerre s’était envolée dans cette tragédie nationale. Ce fut alors que la classe politique, Giulio Andreotti en tête, et la hiérarchie ecclésiastique jouèrent leurs rôles d’intercesseurs.


Annexe 1. Giovanni Arpino (1927-1987). « Mon grand Torino [43] »

Russ cume ’l sang
fort cume ’l Barbera
veuj ricurdete adess, me grand
Turin,
En cui ani ’d sagrin
unica e sula la tua blessa jera.
Rosso come il sangue
forte come il Barbera
voglio ricordarti adesso, mio grande
Torino.
In quegli anni di affanni
unica e sola la tua bellezza era.
Rouge comme le sang
Fort comme le Barbera
Je veux te célébrer maintenant, mon grand
Torino.
Dans ces années de tourments
Notre seule et unique beauté était la tienne.
Vnisìu dal gnente, da guera e da
fam,
carri bestiame, tessere, galera,
fratej mort en Russia e partigian,
famiìe spantià, sperduva ogni
bandiera.
Venivamo dal niente, da guerra e da
fame
Carri bestiame, tessere, galera,
fratelli morti in Russia e partigiani,
famiglie separate, perduta ogni
bandiera
Nous venions du néant, de la guerre, de
la faim,
Chars à boeufs, rationnement, prison,
Frères morts en Russie, résistants,
Les familles séparées, perdue toute
bannière.
A jeru pover, livid, sbaruvà,
gnanca ’n sold ’n sla pel e per
rusché
at duravi surié, brighè, preghè
fina a l’ultima gusa del to fià
Eravamo poveri, lividi, spaventati,
neanche un soldo sulla pelle e per
lavorare
e dovevi sorridere, brigare, pregare
fino all’ultima goccia del tuo fiato.
Nous étions pauvres, livides, effarés,
Pas un sou sur notre peau et pour travailler
Il fallait sourire, trimer, prier,
User la dernière goutte de notre souffle.
Fumè a vuria dì na cica ’n quat,
per divertisse a duviu rii ’d poc,
per mangè a mangiavu fina i gat,
jeru gnun : i furb cume i fabioc.
Fumare voleva dire una cicca in
quattro,
per divertirsi dovevamo ridere di poco,
per mangiare mangiavamo perfino i
gatti,
non eravamo nessuno : i furbi come
gli sciocchi.
Si nous fumions, c’était un mégot à quatre
Pour nous distraire, il fallait rire de peu de
chose,
Pour manger, nous mangions même les
chats,
Nous n’étions personne : les finauds
comme les bêtes.
Ma ’n fiur l’aviu e t’jeri ti, Turin,
tajà ’n tl’asel jera la tua bravura
giuventù nostra, che tuti i sagrin
purtavi via cunt tua facia dura.
Ma avevamo un fiore ed eri tu, Torino,
tagliata nell’acciaio era la tua bravura,
gioventù nostra che tutti i dispiaceri
portavi via con la tua faccia dura.
Mais nous avions une fleur et c’était toi,
Torino ;
Taillée dans l’acier de ta bravoure,
Tu étais notre jeunesse, tu emportais
Tous nos chagrins avec ton front dur.
Tua facia d’uveriè, me Valentin !,
me Castian, Riga, Loik, e cul pistin
’d Gabett, ca fasia vni tuti fol
cunt vint dribbling e poi jera già
gol
La tua faccia d'operaio, mio Valentino !
mio Castigliano, Riga, Loik, e quella
peste
di Gabetto, che faceva venire tutti matti
con venti dribbling ed era già gol.
Ton visage d’ouvrier, Valentino !
Et Castigliano, Riga, Loik, et cette peste
De Gabetto, qui les rendait tous fous,
Avec vingt dribbles c’était déjà le but.
Filadelfia ! Ma chi sarà ’l vilan
a ciamelu ’n camp ? Jera na cuna,
’d speranse, ’d vita, ’d rinasensa,
jera sugnè, crià, jera la luna,
jera la strà dla nostra chersensa.
Filadelfia ! Ma chi sarà il villano
a chiamarla un campo ? Era una culla
di speranze, di vita, di rinascita,
era sognare, gridare, era la luna,
era la strada della nostra crescita.
Filadelfia ! quel paysan osera
N’y voir qu’un terrain ? c’était un berceau
D’espoir, de vie, de renaissance,
C’était rêver, crier, c’était notre lune
C’était la route de notre croissance.
T’las vinciù ’l mund
a vintani t’ses mort.
Me Turin grand
me Turin fort.
Hai vinto il Mondo,
a vent’anni sei morto.
Mio Torino grande
Mio Torino forte.

Tu as remporté le Monde,
Tu es mort à vingt ans.
Mon Torino si grand,
Mon Torino si fort

Mots-clés éditeurs : catastrophe de Superga, église, football, Italie, politique

Date de mise en ligne : 21/03/2017

https://doi.org/10.3917/parl2.025.0081