L’impact de la Shoah sur la pensée et la littérature juives en France
Pages 33 à 48
Citer cet article
- KAUFMANN, Francine,
- Kaufmann, Francine.
- Kaufmann, F.
https://doi.org/10.3917/parde.059.0033
Citer cet article
- Kaufmann, F.
- Kaufmann, Francine.
- KAUFMANN, Francine,
https://doi.org/10.3917/parde.059.0033
Notes
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[1]
Voir notamment Les grands auteurs juifs de la littérature française au xixe siècle : Nouvelles, une anthologie, dir Maurice Samuels, Hermann littératures, Paris 2015 ; Cuno Charles Lehrmann, L’élément juif dans la littérature française, 2 tomes, Albin Michel, Collection. Présences du judaïsme, Paris 1960-1961 ; Catherine Fhima, « Les écrivains juifs français et le sionisme (1897-1930) », Archives juives, n° 30/2, 2e semestre 1997.
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[2]
Dans son introduction à Quelques Juifs et demi-Juifs (Grasset 1928), Spire utilise l’expression en précisant que « la jeunesse juive a repris conscience d’elle-même ». Cité par Fhima, ibid. p. 171. Sur cette période lire aussi Nadia Malinovich, « Littérature populaire et romans juifs dans la France des années 1920 », Archives Juives 2006/1 (vol. 39), p. 46-62 : < https://www.cairn.info/revue-archives-juives-2006-1-page-46.htm >.
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[3]
Catherine Fhima, « Aux sources d’un renouveau identitaire juif en France. André Spire et Edmond Fleg », in Mil neuf cent, 1995/13, n° 1, p. 172 note 12, < http://www.persee.fr/doc/mcm_1146-1225_1995_num_13_1_1138 >. Voir aussi Fhima, « Au cœur de la “renaissance juive” des années 1920 : littérature et judéité », Archives juives, dossier « Le réveil juif des années 1920 », 2006, < http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2006-1-page-29.htm#retournoteno4 >.
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[4]
Cette anthologie est sans cesse rééditée chez divers éditeurs et souvent complétée – 1939, 1951, 1956, et sous le titre Anthologie de la pensée juive, 1966, 2006.
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[5]
Ulysse, MdF éd. Verdier p. 20.
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[6]
Cette suite donne son titre au recueil posthume et complet de ses poèmes : Le mal des fantômes, Plasma 1980 et Verdier poche, 2006.
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[7]
« Postface », MdF éd. Verdier, p. 207.
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[8]
Exode, « Intermède », p. 180 de l’édition Verdier du MdF.
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[9]
Le texte est repris de MdF, éd. Verdier, p. 263-364. Les mots et segments de phrase mis entre chevrons sont biffés sur la copie.
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[10]
Neher, Moïse et la vocation juive, Seuil, col. Maîtres spirituels, 1956, p. 27-28. Dans MdF, éd. Verdier, le poème figure p. 151-153. Il est reproduit sur le site de la Société d’Études de Benjamin Fondane où l’on trouvera d’ailleurs une information complète sur l’auteur : < http://www.benjaminfondane.com/un_article_bulletin-Po%C3%A8mes-485-1-1-0-1.html >.
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[11]
Signalons que dans son roman écrit en 1943 et publié chez Calmann-Lévy en 1945, Éducation européenne, Romain Gary consacre aussi de très belles pages aux Juifs polonais. Mais comme pour la trilogie de Sperber, la question juive reste marginale dans le récit, par rapport au combat de la Résistance et de la lutte européenne pour la liberté.
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[12]
André Chouraqui, L’amour fort comme la mort : une autobiographie, Robert Laffont 1990, p. 157 ; réédition éditions du Rocher, 1998. Sur le parcours de Chouraqui, lire son autobiographie (ibid.) et mon étude : Francine Kaufmann, « Traduire la Bible et le Coran à Jérusalem, André Chouraqui », in Meta 43 (1), 1998, p. 142-156 ; accessible en ligne : < http://www.erudit.org/revue/meta/1998/v43/n1/003294ar.pdf >.
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[13]
Les Devoirs des cœurs de Bahya ibn Paqûda, trad. A. Chouraqui, Desclée de Brouwer, 1950, 1972 ; Bibliophane, 2002.
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[14]
Claude Vigée, La maison des Vivants, Images retrouvées, La nuée bleue, Strasbourg, 1996, p. 99. Ce texte fondateur est repris, légèrement modifié, de La lune d’hiver, Flammarion, 1970 ; nouvelle édition Honoré Champion, 2002, p. 113-114, et des Orties noires, Oberlin, Strasbourg, 1984, p. 150.
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[15]
Elie Wiesel, La nuit, Le Seuil, 1958, p. 58-59.
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[16]
Victor Malka interroge André Neher : Le dur bonheur d’être juif, Le Centurion, 1978, p. 32.
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[17]
Lire notamment Le dur bonheur, op. cit., p. 32-34.
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[18]
Sauf le professeur de mathématiques, M. Delannoy, qui se rangea aux côtés des deux parias pour les escorter jusqu’à la rue !
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[19]
André Neher, Le dur bonheur, op. cit., p. 84. Sur Mahanayim lire aussi ibid. p. 50-52 et André Neher, Jérusalem, vécu juif et message, Monaco, éditions du Rocher, coll. Hatsour, 1984, p. 84. Notons que la famille Neher adopte le thème de la lutte de Jacob avec l’ange parallèlement à Claude Vigée dont les premiers textes sur ce thème datent de 1939, bien qu’ils n’aient pas été publiés avant 1942. Son premier recueil : La lutte avec l’ange, paraît en 1950 (Paris, Les Lettres). Nouvelle édition complète, Paris, L’Harmattan, 2005, coll. « Poètes des cinq continents ».
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[20]
Sur cette période, lire l’article de Renée Neher-Bernheim dans la revue des enseignants juifs : « De “l’éternelle question de Job” au “pari sur l’espérance” : un témoignage sur André Neher et la Choa », in Hamoré n° 128, mars 1990, p. 2-9 ; repris dans Hamoré n° 178, printemps 2006, p. 28-30, et partiellement sur le site du judaïsme d’Alsace : < http://judaisme.sdv.fr/traditio/pessah/lanteuil/rneherb.htm >.
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[21]
Vigée recueille et cite explicitement l’enseignement de Neher sur Hayom, « ce jour-ci », notamment dans EE, op. cit., p. 121-122. Sur le thème de l’inchronisme (insertion dans un temps intemporel, quand le temps “vécu” est mis en relation avec le temps “absolu”, révélé dans la Bible) et sur l’actualisation du message biblique, voir André Neher, L’Existence juive, Le Seuil, 1962, p. 18 (réédition 1990), Jérusalem vécu juif, op. cit., p. 65-67 et mon étude : Francine Kaufmann, « André Neher : une pensée et une vie entre la Shoah et Israël » ; Myriam Ruszniewski-Dahan et Georges Bensoussan (dir.), Revue d’Histoire de la Shoah n° 176, septembre-décembre 2002, « La Shoah dans la littérature française », p. 117-138.
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[22]
André Neher, Jérusalem, vécu juif, op. cit., p. 64. Les italiques sont dans le texte.
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[23]
Amos, contribution à l’étude du prophétisme, Vrin, 1950.
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[24]
André Neher, Notes sur Qohélet, l’Ecclésiaste, éd. de Minuit, 1951 ; L’essence du prophétisme, PUF, 1955 ; Moïse et la vocation juive, éd. du Seuil, 1956 ; Jérémie, Plon, 1960 ; Histoire biblique du peuple d’Israël (avec Renée Neher), éd. Maisonneuve, 1962.
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[25]
Albin-Michel, 1948 ; Genèse de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1956.
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[26]
L’enseignement du mépris, Fasquelle, 1962. Sur J. Isaac, on peut lire : Lazare Landau, « Jules Isaac, vues nouvelles sur la naissance de Jésus et Israël », in L’Arche n° 81, octobre 1963, p. 24-27 ; repris sur le site : < http://www.judaicultures.info/Jules-Isaac-1877-1963.html >.
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[27]
Éd. de Minuit, p. 322.
Prolégomènes
1Avant de s’interroger sur le prodigieux développement de la pensée et de la littérature juives en France dans le sillage de la Shoah, il faut se demander s’il existait déjà une pensée et une littérature proprement et authentiquement juives dans la France d’avant la guerre.
2Il faut se souvenir que la création juive en langue française est relativement récente. Repoussés et tolérés dans les marges de la vie publique, les juifs de France n’ont pénétré dans la société civile qu’après leur Émancipation en 1791 et leur soumission au code civil en 1807-1808. Longtemps (comme d’ailleurs une partie de la société française provinciale), ils s’étaient exprimés non en français mais dans leur langue vernaculaire intime, une judéo-langue (yiddish, judéo-alsacien, chouadit ou judéo-provençal, et plus rarement, au sud-ouest de la France, ladino). À l’écrit, ils maîtrisaient en plus l’hébreu et l’araméen, langues « savantes » d’étude et de lecture rituelle. Mais plus l’on avance dans le xixe siècle, plus l’on constate une appropriation, par choix ou par respect des lois, de la langue française comme langue de culture et de communication, au point que durant la seconde moitié du xixe siècle, une partie importante des Juifs de France abandonne puis oublie les langues juives et commence à créer exclusivement en français.
3Je ne retracerai pas ici l’histoire de la pensée et de la littérature des Juifs en France. Elle s’inscrit généralement dans les courants principaux de la création française. Mais on assiste à des premières tentatives pour repenser en français les sources juives. Sous l’influence du courant juif allemand de la Wissenschaft des Judentums (science du judaïsme qui apparaît à Berlin dès 1819), on voit se créer des revues juives, comme les Archives israélites fondées en 1840 par Samuel Cahen, (et en réaction l’orthodoxe : L’Univers israélite fondé par Simon Bloch en 1844) et surtout, en 1880 la prestigieuse Revue des études juives (ou REJ), organe de la Société des Études juives créée la même année. Il s’agit essentiellement de décrire, de disséquer, de traduire et de réexaminer au regard des sciences modernes, les grands textes et les créations de la civilisation juive. Parallèlement apparaît une littérature (essais, romans, poèmes) plus ou moins liée aux origines juives de leurs auteurs [1].
4Dans la première moitié du xxe siècle, surtout suite au choc provoqué par l’Affaire Dreyfus (1894-1906), les Israélites français sont contraints de s’interroger à nouveau sur leur identité et sur leur allégeance à la France (ou à l’idée émergente du sionisme que rallient beaucoup d’intellectuels juifs, bouleversés par la remise en cause de leur appartenance citoyenne). L’entre-deux-guerres, dont la production commence à être bien étudiée, révèle un bouillonnement dans la société juive. Certains auteurs s’imposent comme Jean-Richard Bloch, Bernard Lazare, Henri Franck, André Spire (poète qui étudie dès 1903 et recommande le vers libre), Albert Cohen (Paroles juives – poèmes, 1921, Solal, Gallimard 1930, et Ezéchiel pièce de 1927 représentée à la Comédie-Française en 1933). Les années 1920 sont d’ailleurs qualifiées de « renouveau » ou de « réveil » juif ou même de « Renaissance juive » selon le terme d’André Spire en 1928 [2]. On assiste à une floraison de revues juives dont certaines dépassent le cadre local : Menorah (1922-1933, dirigée par Ovadia Camhy, puis par Gustave Kahn), La Revue juive d’Albert Cohen (6 numéros seulement en 1925, NRF), La Revue littéraire juive de Pierre Paraf (1927-1931). On note un Prix Renaudot attribué en 1926 à Armand Lunel pour Niccolo Peccavi ou l’Affaire Dreyfus à Carpentras, qui s’inscrit dans le monde des Juifs de Provence.
5Il faut faire une place à part à Edmond Fleg (1874-1963), qui sera le maître de la première génération de penseurs et écrivains de la Shoah. Dès 1913, il publie dans Les Cahiers de la quinzaine de Péguy le premier des sept tomes d’Écoute Israël, (le dernier paraît en 1948), cycle poétique de facture classique qu’il aspire à être, comme il l’écrit dans une lettre de 1911 à Ernest Bloch, une « Légende des Siècles juive [3] ». Fleg publie dès 1923, aux éditions Crès, une Anthologie juive en deux volumes qui s’impose rapidement comme un cadeau obligé de Bar Mitsva, mais surtout comme une introduction thématique à la littérature juive depuis la Bible jusqu’à nos jours (738 pages) [4]. Dramaturge réputé, il s’impose comme romancier avec L’Enfant prophète (Gallimard, 1926), dirige une collection « Judaïsme » aux éditions Rieder (1925-1930), et définit son identité juive retrouvée : Pourquoi je suis Juif (Gallimard, 1926). Rien d’étonnant si nous le retrouverons durant la Shoah. Il est l’un des premiers à avoir consacré l’essentiel de son œuvre à l’identité juive.
Quelques précurseurs
6Dès lors, on peut se demander si l’impact de la Shoah modifiera en profondeur ce mouvement déjà vivace d’intérêt pour la pensée juive et d’interrogation sur l’identité juive française. Peut-on parler de mutation ou d’une simple intensification des tendances déjà affirmées dans l’entre-deux-guerres ?
7Il est intéressant d’étudier deux cas particuliers qui précèdent la Shoah elle-même, si on la définit comme politique d’extermination de masse du peuple juif.
8Le premier est celui de Benjamin Fondane (1898-1944). Né à Iasi, en Roumanie, c’est déjà un écrivain célèbre quand il arrive en France en 1924. Après quelques années de silence qui semblent lui être nécessaires pour s’approprier activement la langue française, il commence à publier des textes poétiques, philosophiques, des critiques littéraires et artistiques dans des revues et deux livres fondamentaux sur Rimbaud – 1933 – et Baudelaire – texte complet posthume, 1947. Philosophe existentialiste, disciple de Chestov, c’est surtout dans sa poésie aux accents universels que s’exprime une thématique juive, parfois de façon voilée, parfois expressément. S’interrogeant sur le sens de la vie, il traduit les angoisses et les émerveillements de l’homme face à un monde fabuleux mais cruel, dans lequel le juif, prototype du migrant, de l’exilé, mais également du voyageur avide de découvertes, est aussi le poète qui poétise au cœur de l’épopée homérique du grand voyage de la vie : « Juif, naturellement, tu étais juif, Ulysse [5] » s’exclame-t-il. Les premiers recueils français de Fondane sont publiés tardivement, bien que des bribes en aient paru dans des revues et que certains poèmes passent d’un recueil à l’autre : Ulysse (1933), Titanic (1937, qu’il retravaille à partir de 1941), et deux recueils écrits durant la guerre et publiés à titre posthume, Le mal des fantômes [6] et Au temps du poème. Mobilisé en 1940, Fondane participe aux combats, assiste à la débâcle, est fait prisonnier, s’évade, est repris. C’est une opération de l’appendicite qui lui vaut sa libération. Quand en 1942-1943 il reprend et complète une suite inédite L’Exode, il lui adjoint une postface qu’il introduit ainsi : « Ce poème a été écrit entre Ulysse et Titanic, vers 1934 par conséquent, à un moment où l’auteur était fort loin de penser qu’il prophétisait [7] ». Le recueil associe l’Exode d’Égypte à l’Exode de 1940 et surtout à l’Exil de Babylone où les vainqueurs exigent du peuple juif qu’il chante sur les rives des fleuves de Babylone, avec en écho l’exode des paysans de 1914 de Bessarabie fuyant les Autrichiens (MdF p. 26-27), ou les chants des esclaves noirs déportés sur les rives du Mississipi. Le poète se déchire devant l’absence et le silence de Dieu, devant la brutalité de l’homme. Mais dans un « Intermède » écrit en 1942-1943 et plus particulièrement consacré à l’Exode de 1940, il vit un moment de tel désarroi qu’il se souvient de la langue oubliée et sanglote et crie « aux soirs émus de Ta Colère » : « Adonaï Elochenu, Adonaï Echod ! »
10Cette fusion de poèmes « actuels » jaillis dans l’élan de poèmes anciens explique sans doute que Fondane ait pu créer en temps réel une poésie de la Shoah avant l’heure. Dans la seconde version d’Ulysse, texte conçu en 1929 et publié en 1933, il explique dans un projet de préface datant de 1941 pourquoi, face au réel traumatisant de la guerre, il a ressenti le besoin de retravailler et de compléter des textes déjà pensés et écrits auparavant :
Cette seconde version d’Ulysse se fait au jour le jour (elle n’est pas terminée) par un homme à peine rentré du camp de prisonniers et de l’hôpital et que la police traque, à tous les carrefours, < pour le jeter dans un camp de concentration >. Peut-être sera-t-elle achevée avant que la liberté ne lui soit ravie, peut-être sera-t-elle interrompue, comme le trop fameux poème de Chénier. Ce sont là des conjonctures, ce me semble, étrangères au poème en général – mais elles ne sont pas étrangères à ce poème-ci en propre.
Par une étrange ironie, l’universel, ici, rejoint le particulier, l’action < la vie > se trouve être exactement la sœur du rêve < poème >. Bien entendu, ce n’était pas le cas, l’accord était loin d’être parfait, au moment où le poème fut conçu vers 1929. Il s’agissait alors de matière poétique pure, inactuelle, d’une prise de réel à travers la couche habituelle d’un vécu lointain. Malheureusement, l’actualité est venue, brutale, à ces images – elle donne une couleur d’immédiat, à ce qui était devenu esprit et forme, une couleur de hic et nunc à ce qui se passait sub specie aeterni. Le lecteur naïf pourra croire que le poète a puisé sa poésie à même le vécu imminent – comme si cela était possible. Mais il est vrai qu’un traumatisme actuel – qui, par essence est destructeur d’affectivité créatrice – peut réveiller des traumatismes déjà anciens, déjà guéris, mais analogues – faire jaillir la poésie dans une autre couche, plus loin. C’est ce qui explique que, incapable de nous mettre à écrire quoi que ce soit, nous nous soyons remis à Ulysse. Et peut-être aussi y avait-il là, l’angoisse de parfaire, dans la précarité et l’instable, < ce qui avait été déjà dit, mais pas assez, pas assez bien [9]. >
12Arrêté à Paris avec sa sœur Line, Fondane sera interné à Drancy en mars 1944 et assassiné à Auschwitz en octobre. Son poème le plus célèbre, daté de 1942, est la « Préface en prose » de L’Exode. Il préfigure sa mort annoncée et confirme le sentiment qu’au cœur de l’événement, du « vécu imminent », du traumatisme qui détruit « l’affectivité créatrice », seul le cri (proféré ici par un mort) peut traduire le réel et non le poème « parfait » :
14Des extraits de la « Préface en prose » de L’Exode, sont insérés dès 1951 dans l’Anthologie juive de Fleg et André Neher en reproduit de larges passages dans son Moïse, en 1956 [10]. C’est devenu l’un des poèmes français les plus représentatifs de la Shoah et il est reproduit (en traduction anglaise et hébraïque) sur un mur du nouveau Musée de Yad Vachem, à Jérusalem :
16Ce poème fait écho notamment à certains des poèmes écrits plus tôt par Fondane sur les pogroms et leurs victimes, de pauvres immigrants en quête d’un havre qu’ils ne trouvent jamais (MdF, p. 31-35, « chanson de l’émigrant », p. 36-38). En insérant la poésie de la Shoah dans sa poésie antérieure portant sur de précédentes persécutions du peuple juif à travers les siècles et sur les souffrances de l’humanité, Fondane la transforme en poésie intemporelle et universelle.
17Dans un autre ordre d’idée, un épisode d’un roman de Manès Sperber (1905-1984) permet de comprendre la façon dont les populations orthodoxes des shtetels d’Europe de l’Est ont intégré les événements de la Shoah dans le fil de l’histoire juive interprétée et surtout vécue à la lumière des prophéties bibliques. Sperber, élevé dans une famille ‘hassidique mais ayant perdu la foi, devient communiste et rédige en allemand une trilogie romanesque sur vingt années de combat communiste pour la liberté, publiée en français sous le titre : Et le buisson devint cendre (Calmann-Lévy 1949-1955). Les pages consacrées à la rencontre d’un maquisard juif communiste avec les habitants du shtetel polonais de Wolyna et avec leur Tsaddik (leur maître spirituel) sont publiées à part dans un volume préfacé par André Malraux : Qu’une larme dans l’océan (Paris, Calmann-Lévy, 1952) [11]. Edy Rubin, le juif moderniste de Vienne, qui vit dans un présent historique orienté, veut pousser le village à se défendre par les armes, mais le tsaddik répond :
Dieu anéantira Hitler sans notre aide, c’est clair, car c’est pour cela qu’il en a fait le fléau dont il nous châtie.
L’ennemi sanguinaire va à sa perte, son peuple sera abaissé, mais ce qui nous soucie, nous, c’est de savoir en quoi nous avons mérité le châtiment afin de mourir dans la connaissance et l’expiation…
19Pour le Tsaddik, Hitler est un nouvel Haman, un méchant Pharaon, un Amalek qui incarne le combat cosmique entre le bien et le mal (ibid., p. 14). La Shoah qui sévit n’est qu’un épisode supplémentaire de l’histoire millénaire du peuple juif. Cette opposition entre le temps mystique, ‘théologique’ dans lequel vivent les juifs orthodoxes et le temps historique dans lequel les juifs modernes cherchent à trouver leur place explique la réaction des futurs écrivains de la Shoah, bousculés par la violence de l’événement qui constitue pour eux une catastrophe unique en son genre, un cataclysme inexpliqué, mais qui chercheront souvent, dans le destin juif, un sens à ce qui se produit sous leurs yeux.
20J’en arrive au second cas particulier dont je voulais parler : il s’agit d’André Chouraqui (1917-207), dont la famille séfarade enracinée depuis des siècles en Algérie était restée très traditionaliste mais qui l’avait envoyé parfaire son éducation à la ville, au lycée français, républicain et laïque d’Oran, puis à Paris où il entreprend des études de droit. S’il redécouvre la Bible (surtout grâce à des influences chrétiennes), il vit une expérience mystique qu’il appelle une « illumination », lors d’une promenade en montagne en 1937, qui accentue ses interrogations sur l’idéologie nazie et les projets d’Hitler concernant les Juifs.
« J’étais juif et je ne savais pas clairement ce que cela pouvait bien vouloir dire. Que Hitler veuille me persécuter et, éventuellement me tuer pour cette raison, c’était là un fait évident qu’il n’était pas en mon pouvoir de modifier. Ce que du moins je pouvais faire, c’était de savoir le pourquoi de cette affaire qui me menaçait dans mon existence [12]. »
22Bien décidé à comprendre ce que représentait ce Juif qu’il ne connaissait pas vraiment mais qu’Hitler annonçait vouloir tuer en lui et en son peuple, Chouraqui s’inscrit cette année-là à l’École rabbinique à Paris, bien qu’il ait honnêtement annoncé ne jamais vouloir devenir rabbin. Et tout en poursuivant ses études de droit, il suit parallèlement les cours d’hébreu et d’araméen de l’École des Hautes études et de la Sorbonne. Lorsque la guerre éclate, il accompagne l’École rabbinique repliée à Vichy puis à Clermont-Ferrand jusqu’à son démantèlement le 8 juillet 1942. Réfugié à quatre kilomètres du Chambon-sur-Lignon, Chouraqui entre dans le réseau Garel de la Résistance, sous son vrai nom. Il est le représentant de l’OSE clandestine (Œuvre de Secours aux Enfants) pour l’Ardèche et la Haute-Loire. Sur ses 33 camarades du noyau initial, 29 seront tués. Parmi ses voisins, il compte l’orientaliste Georges Vajda – son ancien professeur –, et le talmudiste Jacob Gordin qui animera durant quelques mois l’« École des prophètes » dans une ferme où des intellectuels juifs réfugiés étudient ensemble et préparent déjà les lendemains de la guerre. Dans les moments de répit que lui laissent ses missions, Chouraqui traduit à partir de l’arabe original et de l’hébreu d’Ibn Tibon Les devoirs des cœurs, un texte majeur du philosophe et moraliste juif du xie siècle Bahya ibn Paqûda [13]. La paix revenue, André Chouraqui renonce à sa carrière toute tracée pour s’engager en 1947 dans la reconstruction culturelle des communautés d’après la Shoah, dans le cadre de l’Alliance israélite universelle (AIU), aux côtés de René Cassin, avant de devenir l’historien et l’essayiste que l’on connaît, l’auteur de trois recueils de poèmes, le traducteur des trois livres sacrés des religions abrahamiques, le maire-adjoint de Jérusalem aux côtés de Teddy Kollek.
23Le cas d’André Chouraqui est d’autant plus frappant qu’il a anticipé de quelques années le mouvement qui va caractériser bon nombre de juifs de France, surtout à partir des Lois de Vichy sur le premier Statut des juifs d’octobre 1940, et sur le second, de juin 1941. C’est à ce moment seulement que les Français juifs intégrés depuis plusieurs générations, combattants dans l’armée française, se sentant protégés par leurs hautes fonctions et par leur patriotisme sans faille, vont devenir des Juifs français, encore privilégiés par rapport aux Juifs étrangers, puis des Juifs tout court.
1940-1941 : la ligne de partage des eaux
24Pour beaucoup d’intellectuels juifs de France, le Statut des Juifs constitue une ligne de partage des eaux. Il y a un avant et un après. Souvent la vie tout entière est réorientée, les anciennes carrières abandonnées, une nouvelle voie est choisie qui induit notamment un engagement actif en faveur de la pérennité juive.
25Voici ce qu’écrit Claude Vigée, élève médecin soudain interdit d’université, devenu résistant, poète et professeur de littérature par suite de la guerre :
« Ma jeune vie a basculé le 19 octobre 1940 […] Jamais je n’ai oublié, jamais je n’oublierai cet instant-là, qui achevait, à dix-neuf ans, de diviser ma vie en deux temps irréconciliables : celui de la confiance naïve et du primesaut ; celui du doute et de l’abandon. Des affinités pourraient subsister, des rapports d’amitié se renouer un jour, la paix revenue, après la défaite des nazis et de leurs complices en France. Mais la confiance innocente et inconditionnelle de ma jeunesse était perdue sans recours… [14] »
27Cette cassure est aussi irrémédiable pour le Juif d’alsace issu d’une famille francophile depuis de nombreuses générations, que pour Élie Wiesel, le jeune ‘hassid, hongrois de Sighet, arrivé brutalement à Buchenwald avec son père :
« Jamais je n’oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée […] Jamais je n’oublierai ces flammes qui consumèrent pour toujours ma foi. Jamais je n’oublierai ce silence nocturne qui m’a privé pour l’éternité du désir de vivre. Jamais je n’oublierai ces instants qui assassinèrent mon Dieu et mon âme, et mes rêves qui prirent le visage du désert. Jamais je n’oublierai cela, même si j’étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais [15]. »
29Pour André Neher, germaniste et professeur d’allemand « statufié », comme il disait avec humour (c’est-à-dire radié de la fonction publique par le Statut des Juifs !), sa ligne de partage des eaux personnelle prend effet le 20 décembre 1940, date d’application du Statut des Juifs. « Ce soufflet que me donna une certaine France, écrit-il, reconstituait soudain pour moi et mes coreligionnaires atteints par le même Statut le Moyen Âge à ses heures les plus sombres [16]. » Neher raconte souvent ce que, calquant Daudet, il appelle sa « dernière classe [17] ». Chassé avec un collègue plus âgé du collège de Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, parce que Juif, il se souvient d’avoir traversé la grande cour et quitté l’école sans qu’aucun élève ni aucun collègue n’élève la moindre protestation [18].
30Les membres de la famille élargie des Neher se cachent alors à Lanteuil, petit village de Corrèze où, entre 1941 et 1944, la famille échappe plusieurs fois à la mort et qu’elle rebaptise du nom biblique de Mahanayim (littéralement : le double camp, Genèse 32, 3). C’est le nom que Jacob donne au lieu où il s’arrête, juste avant sa lutte avec l’ange et qu’André appelle : « … notre double demeure. L’existence traquée nous y a fait soudain rencontrer Dieu… La lutte de Jacob avec l’Ange [19]. » Là, la famille Neher-Samuel s’engage dans une résistance spirituelle active, enseigne le judaïsme aux réfugiés, rédige des essais restés en partie inédits [20]. Pour André Neher, ces quatre années provoquent une « altération » de tout son être et le conduisent à une véritable mutation : il renouvelle sa confrontation avec le texte de la Bible, qui devient à ses yeux un texte éminemment actuel, qui lui parle : Hayom, aujourd’hui [21] !
« Jusque-là, j’avais vécu dans le cadre d’une Vision. Dans la Shoah, je fus livré au Hasard. Et pourtant, au cœur de la tempête, et même au cœur de la défaite physique […] j’ai reconstruit mon être religieux […] Lorsque je me demande aujourd’hui d’où m’est venue cette force de re-construction à partir du néant, je ne vois qu’une réponse. Cette force m’est venue de la lutte face à face avec la Bible. Je dis bien lutte et non lecture, car j’ai arraché à la Bible un sens qu’elle ne livre que lorsque soi-même on est de train de combattre pour ne pas la perdre [22]. »
32En 1942, à Lanteuil, Neher brûle le manuscrit de sa thèse de doctorat d’études germaniques, entamée en 1936 et pourtant presque achevée sur « L’Allemagne dans l’œuvre de Heine ». Il rédige et soutient en 1947 une thèse d’État sur le prophète Amos (base de son premier livre) [23], bientôt suivi d’ouvrages pionniers sur la Bible (ceux d’un universitaire initié à l’exégèse juive, qui affronte et dépasse la Critique biblique alors prédominante [24]). Aux yeux de Neher, la Shoah a provoqué en lui une mutation d’identité :
« À partir de ma thèse sur le prophète Amos, je ne publierai ni livre, ni article, ni rien qui ne soit entièrement enraciné dans les études et la pensée juives. J’ai eu la chance que ma carrière universitaire ait pu se plier à la mutation de ma nouvelle naissance. »
34Outre Chouraqui, Vigée et Neher, de nombreux dirigeants juifs d’après-guerre ont aussi traversé une mutation qui a transformé leurs priorités. Parmi eux Robert Gamzon (1905-1961), petit-fils d’Alfred Lévy, Grand rabbin de Paris, fondateur en 1922-1923 des EIF (Éclaireurs Israélites de France), renonce après-guerre à sa carrière d’ingénieur, pour se consacrer à l’éducation et à la reconstruction de la vie juive. Fondateur de l’École d’Orsay en 1946, il veut donner aux persécutés une image positive et riche de leur identité. Il s’installe dans un kibbouts en Israël en 1949 avec un groupe d’EIF et meurt noyé en 1961 au cours d’une baignade dans le lac de Tibériade.
35Ami de Péguy et Dreyfusard, Jules Isaac (1877-1963) est l’auteur célèbre des manuels scolaires Malet-Isaac, qu’il rédige seul après la mort de Malet au front, en 1915. Alsacien-Lorrain de vieille souche, inspecteur général de l’Instruction publique, il est révoqué par Vichy en 1940, radié de toutes ses fonctions et destitué de sa légion d’honneur. Réfugié à Aix en 1941 puis au Chambon sur Lignon en 1942, il réoriente ses recherches en étudiant les sources de l’antisémitisme chrétien et rédige un monumental Jésus et Israël, publié en 1948 [25]. Après la guerre, Jules Isaac s’engage dans une lutte active contre l’enseignement chrétien du mépris [26], contribuant ainsi aux futures réformes de Vatican II (1965). En 1947, il est l’un des cofondateurs avec Edmond Fleg des amitiés judéo-chrétiennes, aux côtés de Neher et de Chouraqui.
36Henri Baruk (1897-1999) est psychiatre, Croix de guerre 1914-1918, directeur de l’établissement de Charenton de 1932 jusqu’à sa retraite en 1968, auteur de nombreux ouvrages, il est contraint de porter l’étoile jaune durant la Seconde Guerre mondiale. Ceci le conduit à s’interroger sur les valeurs transmises par la tradition juive et à réinterpréter la législation et la pratique psychiatrique à la lumière de l’éthique biblique. Parmi les ouvrages spécifiques qu’il publiera aux éditions Zikarone : Tsedek, droit hébraïque et science de la paix, 1970, et Civilisation hébraïque et science de l’homme, 1981.
37Quant à Emmanuel Levinas (1905-1995), il passe cinq ans en Allemagne dans un camp de travail d’officiers juifs prisonniers, prend en 1946 (et jusqu’en 1979) la direction de l’ENIO, l’école normale de l’Alliance (AIU), à Paris-Auteuil. Sa pensée philosophique reste longtemps confidentielle, sauf pour ses élèves et pour les auditeurs et lecteurs des Colloques des intellectuels juifs. Pour lui comme pour tous ses pairs, le maître-mot est l’éducation et la transmission.
38Ces quelques exemples suffisent à mettre en évidence un phénomène existentiel : la Shoah transforme à jamais la vie personnelle et la vie collective des Juifs de France et les pousse à assumer leur identité et à la remplir de sens.
Le ‘Hourbane
39Les événements vécus durant la guerre de 39-45 n’ont longtemps pas porté de nom. Mais dans les langues juives, ils ont été assimilés au ‘Hourbane, la Destruction du Second Temple de Jérusalem en l’an 70 par Titus (et par référence à la destruction du premier Temple cinq siècles auparavant). Ce faisant, ils prenaient place dans la longue chaîne des événements traumatisants qui constituèrent des plaques tournantes dans l’histoire juive, redessinant la carte et redéfinissant les termes de la vie juive. A l’époque du ‘hourbane historique, les juifs s’étaient dit que jamais D.ieu ne laisserait détruire Son Temple où résidait Sa Présence, la Chekhina, et où s’incarnaient les Valeurs de la Thora… Mais avant même que l’impensable se produise, certains préparaient déjà la reconstruction. C’est ainsi que pendant que les habitants de Jérusalem résistaient et se battaient, Rabbi Yo’hanan ben Zakkaï, caché dans un cercueil, sortit de la capitale assiégée et demanda à Vespasien (à qui il prédit qu’il deviendrait empereur) la création d’une école : Yavné (TB Guittin a et b). C’est là qu’il prépara puis mit en pratique un nouveau judaïsme, privé du Temple mais soutenu par des rituels de substitution et riche de substance. La transmission était assurée.
40À bien des égards, cette stratégie fut celle adoptée par la Résistance juive de France. Il est frappant de constater qu’aux côtés des combattants armés de l’AJ, des FTP-MOI (à majorité juive), de la 6e (l’unité clandestine des EIF), etc., des cours de judaïsme s’instaurèrent spontanément. J’ai parlé plus haut des cours prodigués à Lanteuil par les Neher, de l’École des prophètes fondée à Chaumargeais, en Haute-Loire, par Georges Levitte, Pierre Weill-Raynal, Elie Rotnemer et Itzakh Michaelli. Levitte, Georges Vajda et Gordin y enseignèrent. Claude Vigée, membre de l’Armée juive (AJ), suivit à Toulouse les cours du rabbin Cassorla, de Paul Roitmann et ceux du groupe d’étude clandestin de l’AJ, les Bné-David (« fils de David »). Il faut rajouter Moissac, village du Tarn-et-Garonne, qui accueille un important contingent d’EIF. La Maison du 18 quai du Port devient un centre de vie, de travail et de formation au judaïsme. Jacob Gordin y enseigne dès 1940, ainsi que le rabbin Samy Klein et Georges Levitte. Son frère, Simon Levitte, y crée un Centre de documentation juive, avant de créer à Grenoble une bibliothèque juive clandestine. Chef Fleg (Edmond Fleg, président d’honneur des EIF) envoie des conférences et des cours. Léo Cohn et Isaac Pougatch assurent l’ambiance juive. Moissac accueille de nombreux séminaires, dont celui du 28 avril au 14 mai 1941 : un camp d’éducation juive qui s’adressait aux jeunes professeurs et fonctionnaires chassés de leur poste par « le statut des juifs ». Après l’occupation de la région, en 1943, les maisons d’enfants, dont Moissac et Lautrec, sont dissoutes et les EI se replient dans le maquis du Vabre où ils forment une des trois compagnies de ce maquis : la « compagnie Marc Haguenau ». L’OSE et les EI amplifient leurs actions communes pour sauver et placer les enfants menacés. Le maître-mot est vivre (plutôt sur survivre). Il fut un temps où l’on pouvait échapper à la persécution en se convertissant, en reniant sa foi. Mais aujourd’hui, c’est à la vie du juif qu’on s’en prend, non à sa foi. L’heure n’est plus au Kiddouch Hachem (la Sanctification du Nom divin) mais au Kiddouch Ha’haïm (la Sanctification du Nom divin). Cette revendication de la Vie éclate partout, au point que Claude Strauss prend le pseudonyme de Claude Vigée (Vie j’ai !). Mais c’est aussi le judaïsme qu’il faut garder vivant à tout prix, ainsi que les documents et témoignages qui conserveront la trace des événements qui se déroulent. Le 28 avril 1943 à Grenoble, les organisations juives jettent les bases de la création du Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC), sous l’impulsion d’Isaac Schneersohn (l’ancêtre du Mémorial de la Shoah).
41À dire vrai, tous les cadres combattants et sauveteurs, enseignants et formateurs, vont constituer, dès la fin de la guerre les cadres de la communauté juive de France en reconstruction. L’expérience des EIF pousse son chef, Robert Gamson, à créer une école de cadres : l’École Orsay, où se retrouvent de nombreux jeunes appelés à devenir les dirigeants, les penseurs et les écrivains de demain.
42C’est aussi dans ce sillage que naissent les Colloques des Intellectuels juifs, cofondés en 1957 par Edmond Fleg et Léon Algazi. Ils donnent à la pensée juive une place dans la cité et, très souvent, on y retrouve les noms des Juifs français qui ont mené une résistance armée ou spirituelle durant la guerre.
43Ce n’est qu’à la fin des années 1950, au début des années 1960 qu’apparaît vraiment une moisson littéraire qu’on appellera avec le temps : littérature de la Shoah, qui sera peu à peu intégrée dans le champ de la littérature française, notamment grâce à la notoriété de quelques prix Goncourt : 1955, Les Eaux mêlées de Roger Ikor (Albin Michel), qui prône plutôt l’assimilation et où la Shoah n’occupe qu’une place restreinte ; 1956 : Les Racines du ciel (Gallimard) de Romain Gary, où la traque et l’extermination des éléphants d’Afrique symbolise pour qui sait lire l’extermination des Juifs durant la Shoah ; 1959 : Le Dernier des Justes (Seuil) d’André Schwarz-Bart, une saga identitaire dont le héros est le peuple juif d’Europe, incarné depuis les croisades du Moyen Âge par une dynastie de Justes, de lamedvav : les Lévy. Le dernier d’entre eux, Ernie, est déporté de Drancy pour périr dans une chambre à gaz d’Auschwitz, sans connaître la vie au camp ; 1962 : Les Bagages de sable d’Anna Langfus (Gallimard) qui témoigne de l’impossible reconstruction d’une rescapée dans une France sourde et aveugle devant la souffrance des survivants.
44Pourtant, en 1962, dans la conclusion de son livre Anatomie du judaïsme français, l’écrivain Rabi pouvait proclamer : « Nous avons survécu à la catastrophe grâce à une sorte de miracle […] prêts à assumer l’avenir, assumant librement notre condition juive et notre condition française. Rien n’est clos. L’aventure recommence. Dîtes-le à tous : le judaïsme français vit [27]. »