Rôle des Éclaireurs israélites de France dans l’émergence de la pensée juive de France
Pages 49 à 56
Citer cet article
- BENGUIGUI, Lucien Gilles,
- Benguigui, Lucien Gilles.
- Benguigui, L.-G.
https://doi.org/10.3917/parde.059.0049
Citer cet article
- Benguigui, L.-G.
- Benguigui, Lucien Gilles.
- BENGUIGUI, Lucien Gilles,
https://doi.org/10.3917/parde.059.0049
Notes
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[1]
Parfois cette école de pensée est appelée « école de pensée juive de Paris » alors que certains de ces intellectuels ne sont pas parisiens. On pourrait aussi parler de l’« école de pensée juive française ».
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Les scouts veulent recréer leur propre société et pour faire renaître le scout dans cette nouvelle société un nouveau nom lui est donné, un totem, très souvent un animal, avec un qualificatif moral.
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[3]
Les routiers sont le groupe des scouts les plus âgés qui entrent déjà dans l’âge adulte. Ils sont organisés en clans.
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[4]
On trouvera des détails sur la vie de Jacob Gordin dans le livre Écrits qui contient un certain nombre de ses articles.
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[5]
Ainsi, il n’est pas invité au premier colloque des intellectuels juifs en 1957.
1Il peut paraître étonnant que les Éclaireurs israélites de France (EIF) aient pu jouer un rôle dans ce phénomène intellectuel auquel on a donné le nom de pensée juive de France [1]. En effet s’agit du développement d’une pensée juive qui puise ses sources dans les grands textes de la tradition juive ainsi que de leurs commentateurs, mais qui n’ignore rien des courants spirituels du monde non juif. Les intellectuels qui y ont contribué ont été des philosophes, des psychologues, des écrivains, des poètes, des professeurs ainsi que d’autres professions. Ils se sont rencontrés régulièrement au cours des « colloques des intellectuels juifs ». On se rappelle, entre autres (car il est difficile de les citer tous), les noms de Levinas, Neher, Amado Levy-Valensi, Albert Memmi, Manitou (Léon Ashkénazi). Mais ce dernier a eu une place particulière car son nom a toujours été attaché à l’« école d’Orsay ». Et c’est précisément là qu’apparaît le rôle des EIF.
2Je voudrais donc montrer ce qu’était cette école qui a été fondée par les EIF, comment Manitou en a été le représentant le plus connu et aussi, chose étonnante, comment Jacob Gordin s’est découvert lors de sa rencontre avec les EIF.
Une école pas comme les autres
3Tout d’abord il faut faire connaissance avec le monde des EIF. Et puis il faut remonter en arrière assez longtemps pour comprendre la nature si particulière de cette école, revenir à l’époque de la Seconde Guerre mondiale et à l’occupation de la France par les Allemands.
4On imagine les EIF et les scouts en général comme des enfants en culotte courte, se promenant dans les forêts et dormant sous la tente. Il ne faut pas oublier que les mouvements scouts sont des mouvements éducatifs avec un éthos particulier que ses éducateurs ont accepté, en tant qu’adultes. Cet éthos scout consiste essentiellement en trois points : 1) faire de la notion de service et d’engagement un point essentiel dans la vie de chacun ; 2) s’efforcer de s’améliorer dans tous les domaines ; 3) manifester une solidarité sans faille avec le peuple juif.
5Ce dernier point est important car les EIF sont un mouvement pluraliste, qui ne cherche pas une définition du Juif, à l’inverse de beaucoup de mouvements juifs guidés par une certaine idéologie (par exemple sioniste ou religieuse). Ce mouvement a accepté la pluralité des définitions des juifs et s’est toujours efforcé de faire vivre ensemble des juifs de tendances différentes.
6Dès le début de la deuxième guerre mondiale, les responsables EIF ont compris qu’il fallait agir. Ils se sont occupés des enfants juifs en créant des centres pour enfants de manière à soulager les parents, en particulier les immigrés récents. Il est apparu assez vite qu’avec les persécutions leur rôle prenait une grande importance pour cacher les enfants, leur apporter un soutien moral et matériel, leur procurer des papiers, les faire passer en Suisse ou en Espagne. Et finalement les EIF ont pris les armes dans le maquis du Sud-Ouest.
7Mais les choses ne se sont pas arrêtées là. Les responsables EIF (ainsi que d’autres résistants juifs) ont compris qu’à partir de cette tourmente de la guerre il fallait faire un effort de réflexion concernant leur identité juive. Ils ont alors pensé à créer une école qui serait un centre de réflexion, de formation, d’accueil pour les jeunes Juifs. Les idées étaient encore vagues, mais il leur semblait qu’il fallait les réaliser. Parmi ceux qui ont pris une part importante dans la formation de telles idées était un jeune polytechnicien, Gilbert Bloch. Celui-ci fut victime d’un accrochage avec les Allemands en août 1944.
8Après la guerre l’idée est reprise par Castor [2] (Robert Gamzon, le fondateur des EIF en 1923) qui fonde l’école Gilbert-Bloch. Le but est de réunir une vingtaine de jeunes, filles et garçons d’origine ashkénaze et d’origine séfarade. Ils consacreront un an à se former au rôle de dirigeants scouts ou communautaires. Cela tout en s’engageant dans un effort de réflexion et d’études juives.
9Castor a fait en 1946 une visite des EIF d’Afrique du Nord et il a été frappé par l’état des communautés juives. Il leur fallait une nouvelle structure car l’acculturation avait fait des ravages. C’est pourquoi il y a eu toujours parmi les élèves à peu près autant d’ashkénazes que de sépharades.
10Il est intéressant de comparer les méthodes d’action de l’Agence juive et celles de Castor. Tout le monde est bien conscient que les communautés d’Afrique du Nord sont en danger. De leur côté les sionistes veulent les faire partir en Israël. Castor, de son côté, est conscient qu’il faut chercher à les restructurer en formant des cadres qui sauront s’intégrer et militer au sein de ces communautés.
11Durant les années 1945 et 1946, Castor va chercher des candidats possibles parmi les dirigeants et anciens routiers [3] et aussi une aide financière qui lui permettra d’ouvrir l’école. Effectivement, en octobre 1946, l’école ouvre ses portes dans une grande villa (ou un petit château) située à Orsay dans la grande banlieue sud de Paris.
12Le programme répond à deux buts : une formation centrée sur une étude des sources juives et une formation plus générale pour développer l’esprit et le corps. Il y a donc des cours de pensée juive, d’histoire juive, de Bible et d’hébreu. Dans le deuxième volet on trouve des cours sur les grands courants idéologiques, sur Israël (histoire, vie politique, problèmes spécifiques à Israël), des cours du maintien du corps, des travaux manuels et de la gymnastique. Et tout cela dans un internat mixte avec une atmosphère scoute. Il faut noter le caractère révolutionnaire pour l’époque d’un internat où filles et garçons sont réunis, quand la moitié est d’origine ashkénaze et l’autre d’origine séfarade.
13Les autres côtés originaux de l’école sont qu’il n’y a pas de diplôme de sortie (avoir passé un an à Orsay, c’est déjà un titre), que les anciens ne perdent pas contact entre eux et fondent au sein des EIF un clan, le clan des Semeurs, et qu’ils prennent à leur sortie de l’école une activité militante aux EIF ou à l’Union des étudiants juifs de France (UEJF).
14Cette école, fondée par les EIF, n’est pas toujours restée au sein des EIF. Son poids financier est trop grand pour les EIF et en 1956, elle s’en sépare. Mais elle continue à exister sous la forme d’une « association pour l’enseignement et la diffusion du judaïsme ». Cependant les liens avec les EIF n’ont pas disparus et la majorité de ses dirigeants, tout au long de son existence, sont des anciens EIF.
15Manitou est élève de la première promotion et le professeur de pensée juive est Jacob Gordin.
Manitou-Léon Ashkénazi
16En janvier 1945, Manitou, encore mobilisé, reçoit une lettre de Castor lui décrivant le projet d’école Gilbert Bloch et l’invitant à devenir un élève. C’est en tant qu’ancien routier EIF que Manitou est contacté, et cela a son importance, car la carrière de Manitou sera longtemps associée aux EIF. La proposition de Castor est acceptée avec enthousiasme et, entre sa libération et le début de l’école, Manitou en profite pour compléter ses études de philosophie.
17Le totem Manitou indique déjà un certain charisme chez Manitou ; et, en effet, il était connu à Oran parmi les EIF comme étant capable de présenter des « drachot » impressionnantes aux Onegs Shabbat organisés par les EIF. Mais cette première année à Orsay va être déterminante dans la vie de Manitou. Il y rencontre Jacob Gordin et va être le plus assidu de ses élèves. (Plus bas, je dirai comment Jacob Gordin est devenu cet enseignant prestigieux.)
18Manitou avait déjà une bonne formation juive ayant étudié avec son père, grand rabbin d’Oran et avec son grand-père maternel. Manitou a rappelé en diverses occasions comment sa rencontre avec Jacob Gordin a été un événement exceptionnel. Il rencontrait un savant juif ashkénaze qui lui apportait une nouvelle manière d’intégrer la tradition juive et le monde philosophique.
19Manitou étudie avec Jacob Gordin une seule année, son année de promotion, car ce dernier est décédé à l’été 1947 à Lisbonne. Il y avait été transféré pour se faire soigner par un spécialiste. Mais il a suffi de cette seule année pour que Manitou commence à développer son propre enseignement : dès la deuxième promotion il est professeur de pensée juive et il le restera jusqu’à son départ de l’école en 1958.
20Manitou devient directeur de l’école en 1951 et le reste jusqu’en 1958, et en parallèle il a d’autres activités. Il milite aux EIF et à l’UEJF : il a été commissaire général des EIF et aussi président de l’UEJF.
21Mais son activité la plus importante reste l’enseignement. Il donne des cours aux anciens qui vivent à Paris et aussi dans diverses circonstances : dans les camps EIF, dans les séminaires de l’UEJF aussi bien à Paris qu’en province. C’est face aux jeunes juifs qu’il met au point son enseignement, et il est très probable que c’était ce public qu’il aimait. Il aimait ce contact direct, façon scoute. Ses interlocuteurs pouvaient l’interrompre en le tutoyant comme un scout qui tutoie son chef. On imagine mal un auditeur d’un cours de Levinas lui posant une question en le tutoyant. Ce côté original de Manitou a fait qu’il était très apprécié et aimé de ses auditeurs.
22Manitou a été ce maître qui a enseigné un judaïsme parlant aux jeunes : en effet Manitou montrait que les sources juives sont encore des sources de pensée et de réflexion originales même dans le monde moderne.
23Manitou, c’est cela : il n’a pas cherché sa place dans le monde universitaire, il n’a pas publié de livres de son vivant, il n’a pas cherché une position parmi les élites religieuses. Il faut chercher son aspect original du côté des EIF. Il a voulu être un militant, c’est-à-dire participer à une action. Son but est de faire des élèves en accord avec l’éthos EIF : être engagé pour se mettre au service du peuple juif. Peu d’intellectuels juifs ont su jouer ce rôle que Manitou s’est assigné.
La « découverte » de Jacob Gordin
24Il n’est pas nécessaire de donner des détails sur la vie de Jacob Gordin [4], mais uniquement ce qui concerne mon propos. Ce philosophe d’origine russe a vécu à Berlin avant la Seconde Guerre mondiale et est venu se réfugié en France à la montée du nazisme. Il est alors bibliothécaire à l’Alliance israélite universelle et publie des articles de philosophie juive. Il n’est pas très connu des intellectuels juifs.
25Pendant la guerre, il participe à l’action clandestine des EIF et se retrouve comptable dans la maison d’enfants de Beaulieu. Je ne sais comment ce savant et philosophe juif en est arrivé à être comptable !
26Jacob Gordin va être « découvert » d’une manière un peu inattendue. Voici le témoignage de Georges Herz qui, au printemps 1942, était responsable de la maison d’enfants de Beaulieu. Georges Herz arrive à Beaulieu, on lui présente le comptable :
« Il [Jacob Gordin] commença à assister à un de mes cours et l’écouta avec une profonde attention. Je ne saisissais pas, alors, que c’était là une manifestation d’humour de la part de ce grand savant. Quand le “public” composé des chefs et des aînés du centre était parti, il commença à me parler de mon sujet. En vingt minutes, il refit mon laïus, mais tel que son propre père ne le reconnaissait pas. J’en demeurai bouche bée. Ce “comptable” m’en apprenait plus en un quart d’heure que mes précédents maîtres. Sa tête contenait tous les “Judaïca” édité en dix langues, il faisait jaillir les rapprochements les plus imprévus, les plus originaux. Mon sujet, qu’il traitait de manière impromptue, on aurait dit qu’il l’avait préparé, des semaines durant, dans une bibliothèque comme la France n’en possédait plus depuis la perte de celle de l’Alliance. »
28C’est à partir de cet instant que Jacob Gordin enseigne d’abord aux chefs EIF puis à la libération aux intellectuels juifs à Paris et aux étudiants d’Orsay. Il change complètement de méthode de travail : avant la guerre il écrivait des articles, enseignait à l’école rabbinique, mais pas aux intellectuels ni aux scouts. Pendant et après la guerre il enseigne oralement. Sa rencontre avec les EIF semble avoir fait une réelle impression sur ce savant.
29Je n’ai jamais entendu d’explication de ce changement, mais j’émets l’hypothèse qu’il a peut-être senti le besoin d’un retour aux sources juives chez ces jeunes juifs qui avaient risqué leur vie dans la lutte clandestine. Quoi qu’il en soit, c’est bien à partir de sa rencontre avec les EIF que Jacob Gordin est devenu ce maître qui a marqué les intellectuels juifs d’après-guerre.
L’école d’Orsay
30Qu’appelle-t-on l’« école d’Orsay » ? Il est possible que parler de l’influence de l’école d’Orsay consisterait à élargir le sens du mot « école » depuis son sens original d’établissement d’enseignement à un sens plus large de « courant de pensée ». Mais dans le cas présent il me semble que l’on parle d’autre chose, et je veux faire allusion aux anciens. Comme mentionné plus haut, les anciens élèves ne se quittent pas après leur parcours à l’école. Bien sûr, chaque année une petite minorité disparaît, mais la majorité forme une mini-société où les anciens organisent leur militantisme et leur étude de la tradition juive. Pendant les six premières années ce groupe est formellement un clan EIF, mais, même après la séparation de l’école d’avec les EIF, cette mini-société continue d’exister jusqu’à la fermeture de l’école en 1970.
31Je crois que durant cette génération d’après-guerre où l’école a fonctionné, il n’y a pas un seul étudiant juif de France qui n’ait entendu parler de cette école. Car les anciens sont partout au sein de la jeunesse juive. D’abord dans l’encadrement EIF : au sortir de l’école, ceux qui sont attirés par les EIF prennent en charge une unité scoute (de garçons ou de filles, puisqu’à cette époque filles et garçons sont séparés). Puis, avec le temps et l’âge, ils prennent des positions de chef de groupe local ou de commissaire. Ensuite à l’UEJF (à Paris comme en province) où ils sont présents à tous les niveaux depuis dans les comités locaux, jusqu’à l’organisation des voyages pour Israël, ainsi que dans la rédaction du journal de de l’UEJF, Kadimah. Dans ces deux organisations, en plus de leur fonction, ils diffusent l’enseignement de Manitou. Ils sont nombreux à participer comme enseignants aux séminaires organisés par l’UEJF (certains se sont même tenus dans les locaux de l’école) ou à organiser des cours de plus bas niveau pour les scouts.
32Ils sont connus pour être les tenants d’une position unique : ils peuvent être religieux ou pas (car tous ceux qui sortent d’Orsay ne sont pas obligatoirement religieux), mais ils gardent un grand respect pour la tradition juive. Ils transmettent ce message tout simple : les Juifs ont un trésor qu’ils doivent connaître. Et de plus, le respect des opinions fait partie de leur attitude vis-à-vis d’autrui.
33Les anciens ont eu aussi des activités plus intellectuelles. Ils ont édité une revue Targoum où ils ont essayé de mettre par écrit les enseignements de Manitou et, évidemment, Manitou lui-même y a participé. Quand l’Alliance israélite a publié la revue Les Nouveaux Cahiers, les anciens étaient bien représentés dans le comité de rédaction comme parmi les auteurs d’articles. C’était une revue où des articles de pensée juive, d’histoire, de critique littéraire et d’opinion avaient librement leur place.
L’école de pensée juive de France
34Il est toujours difficile de parler d’un mouvement informel comme celui de la pensée juive de France. Il s’agit d’un nombre mal défini d’intellectuels qui ont fait savoir, par divers moyens, leur approche d’une pensée juive présente au monde. Ils n’ont pas toujours agi d’une manière solitaire mais ont eu de nombreuses interactions. Leur mérite est d’avoir proposé une œuvre très riche et qui apporte beaucoup de matière à réflexion.
35Mais l’école d’Orsay a eu un côté particulièrement original que j’ai essayé de décrire plus haut. Peut-être qu’on peut le résumer en mettant en avant deux points.
36D’abord Manitou est un enseignant oral qui n’a pas voulu de cadre formel pour sa vie professionnelle. Son public préféré (et il en a été longtemps ainsi) a été un public de jeunes. C’est pourquoi la valeur de son enseignement a mis du temps à être reconnue [5].
37Par ailleurs, Manitou a eu un grand nombre d’élèves qui pendant assez longtemps sont restés en contact et ont diffusé l’enseignement de Manitou. Et, avec le temps, certains sont aussi devenus des personnalités comme Henri Atlan et Stéphane Mosès parmi bien d’autres.