Article de revue

Une photographe sicilienne contre la mafia

Entretien avec Letizia Battaglia

Pages 104 à 117

Citer cet article


  • Réalisé et traduit par Spano, M.-R.
(2002). Une photographe sicilienne contre la mafia Entretien avec Letizia Battaglia. Nouvelles Questions Féministes, . 21(3), 104-117. https://doi.org/10.3917/nqf.213.0104.

  • Réalisé et traduit par Spano, Maria Rosaria.
« Une photographe sicilienne contre la mafia : Entretien avec Letizia Battaglia ». Nouvelles Questions Féministes, 2002/3 Vol. 21, 2002. p.104-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2002-3-page-104?lang=fr.

  • Réalisé et traduit par SPANO, Maria Rosaria,
2002. Une photographe sicilienne contre la mafia Entretien avec Letizia Battaglia. Nouvelles Questions Féministes, 2002/3 Vol. 21, p.104-117. DOI : 10.3917/nqf.213.0104. URL : https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2002-3-page-104?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/nqf.213.0104


Notes

  • [1]
    Pour une réflexion autour de ces expériences, voir Alajmo, 1993 ; Comitato dei lenzuoli, 1996 ; De Luca et al., 1996 ; Pugliesi, 1998 ; Siebert, 1994 (ou version en anglais 1996). Pour avoir une idée plus générale de la production littéraire et des recherches en cours sur le sujet des femmes et de la mafia, le lecteur ou la lectrice pourra consulter le dossier internet réuni par Anna Pugliesi et Umberto Santino (s.d.) : http://www.centroimpastato.it/publ/online/appunti_ricerca_donne.php3.
  • [2]
    Comme les Femmes du jeûne le proclament dans leur « Manifeste pour des citoyennes rebelles ».
  • [3]
    Pensons, à titre d’exemple, à l’improbable projet d’un pont reliant la Sicile à la péninsule italienne. Le système de contrôle mafieux des votes de Sicile a assuré au premier parti du gouvernement, Forza Italia, plus de 90 % des sièges électoraux ! La mafia aussi se porte très bien – et comme toujours, dans les périodes de stabilité, elle ne tue pas dans les rues. Ainsi, elle n’a plus besoin de massacrer des juges ou des opposant·e·s : le gouvernement s’en occupe avec une série d’initiatives de loi qui ôtent toute autonomie à la magistrature. De même, les nouveaux gouvernements – national et régional - ont rapidement effacé tous les acquis légaux que le mouvement antimafia des années 90 avait su emporter.
  • [4]
    S. Maffai est une figure de proue de la gauche sicilienne, militante, intellectuelle engagée dans la lutte des femmes (citation tirée de Stille, 1999 : 35). [Ndlr.]
  • [5]
    Le centre historique de Palerme. Considéré comme un quartier à « haut risque », il est habité par les franges les plus démunies de la ville et par les nombreux·ses migrant·e·s. Le quartier, qui tombe en ruine, a été abandonné à son sort par les pouvoirs publics pour faciliter les projets mafieux de spéculation immobilière. Letizia Battaglia s’y est établie pour contrer l’écroulement du centre, l’évacuation de ses habitant·e·s et la destruction de ses monuments. [Ndlr.]
  • [6]
    Photographe italien de renommée internationale, il est connu, outre pour son engagement antimafieux aux côtés de Letizia, pour ses reportages sur les nomades du monde entier. [Ndlr.]
  • [7]
    Leoluca Orlando, maire de Palerme de 1993 à 2000. Ses deux gouvernements de la ville réunissaient des forces démocrates-chrétiennes, communistes et écologistes autour de la lutte antimafieuse. Au centre du programme de la coalition, il y avait la restauration du contrôle étatique sur le territoire urbain et la promotion d’une conscience civique. Le débat politique, un vaste budget culturel, la réalisation d’un certain nombre d’œuvres publiques de récupération urbaine ont fait parler d’un « Printemps de Palerme ». En outre, le Conseil municipal Orlando a été un interlocuteur attentif du mouvement des femmes contre la mafia. [Ndlr.]
  • [8]
    Voir Montemagno, 1992. [Ndlr.]

1Letizia Battaglia est photographe, Sicilienne et engagée dans la lutte contre la mafia. Dans l’entretien qui suit, elle raconte sa vie et le parcours semé d’embûches qui l’a menée à se libérer de son destin de femme dans un Sud patriarcal et mafieux, pour devenir une artiste affirmée, militante de l’hétérogène mouvement de femmes contre la mafia qui, avec ses revendications inédites et en dépit des stéréotypes, agit sur la scène politique de Sicile depuis au moins trois décennies.

2Les choix de Letizia sont téméraires et donnent du courage à qui, comme elle, s’implique dans une lutte qui fait peur et qui met en danger ses participant·e·s. Sa vie entière est en jeu dans sa recherche passionnée de justice, une quête brûlante que les menaces de mort n’ont pas réussi à étouffer. Il est difficile de synthétiser ici ses occupations : photographie, charges politiques à la Municipalité de Palerme et à la Région Sicile, engagement aux côtés des femmes, Edizioni della Battaglia, Mezzocielo (revue artistique et politique de femmes), collaboration avec des prisonniers politiques, engagement écologique dans la ville saccagée, théâtre avec les personnes enfermées dans l’ Hôpital psychiatrique géant, implication en faveur des Roms… Ce tourbillon d’activités est chargé d’une vitalité puissante, attachante, mais aussi dramatique ; il secoue les consciences et appelle à la responsabilité civile des femmes.

3Le parcours de Letizia, en soi emblématique, prend une dimension historique une fois replacé dans celui, collectif, de centaines de femmes qui constituent, dans des formes très diverses mais toutes centrées sur la pratique de la solidarité, l’Association des femmes siciliennes pour la lutte contre la mafia. La participation des femmes aux combats contre la mafia n’est pas un fait nouveau. Elle a une longue histoire enracinée dans les luttes de classe, parmi lesquelles – pour ne citer que les plus connues – les révoltes paysannes siciliennes de 1860-70. Pourtant ce mouvement, tel qu’il se présente un siècle plus tard dans les années 1970, ne reflète en rien l’ancienne structure de classe. Sa spécificité est tout à fait nouvelle car ce qui l’a déclenché, ce sont les sentiments d’indignation suscités par une série de délits mafieux. À ses origines, le mouvement s’est en effet construit essentiellement autour des revendications que certaines « veuves de mafia », femmes de magistrats, de hauts fonctionnaires, de politiciens ou de policiers tués par la mafia, commencent à énoncer dans l’espace public. Les expériences de ces femmes, amplifiées par les mass media, offrent des éléments d’identification et servent de catalyseur à de nouvelles pratiques de lutte, en rupture avec les stratégies et revendications des partis et mouvements institutionnels eux aussi compromis, de près ou de loin, avec la mafia. Ainsi, autour des « veuves » se ressemblent rapidement les forces associatives et militantes, ce qui donne forme en 1984 à l’Association des femmes siciliennes pour la lutte contre la mafia, conçue comme espace de coordination des différents groupes présents sur l’île. En même temps, des comités et des associations similaires se forment dans d’autres régions d’Italie méridionale et centrale touchées par la mafia, puis une coordination nationale est mise en place peu après. À partir de l’indignation et de la souffrance subjectives, les revendications des femmes pénètrent la sphère nationale, où leur deuil privé, élaboré publiquement, assume une signification politique et devient « le stimulus pour une revendication éthique et politique » (Siebert, 1994 : 282).

4La genèse même de cette nouvelle façon de poser la question des droits, de la justice et de la citoyenneté et son enracinement dans les émotions personnelles implique également de nouvelles modalités de protestation qui se méfient de toute forme de délégation politique (Siebert, 1994 : 284). Les deux luttes les plus significatives, celle du Comité des draps et celle des Femmes du jeûne[1], interviennent dans la foulée des réactions populaires aux tueries de l’été 1992, quand les juges G. Falcone et P. Borsellino sont tombés, victimes de bombes, avec leurs escortes respectives. Il s’agit d’expériences novatrices, dans lesquelles on reconnaît l’héritage de la réflexion et des modalités d’action féministes. Elles posent une nouvelle pratique politique centrée sur la subjectivité des femmes comme instrument de réappropriation et de dénonciation, ainsi que sur l’éthique de la responsabilité personnelle [2].

5Aujourd’hui, le processus de normalisation de la mafia mis en œuvre par le gouvernement Berlusconi rend toute forme d’opposition bien difficile. En effet, le programme économique et social du centre droite recoupe, sous maintes facettes, les stratégies mafieuses d’accumulation et de contrôle du territoire [3]. Cependant, en dépit de ce malheureux raccommodement entre État et mafia, la lutte des femmes se poursuit, moins visible mais tout aussi radicale qu’hier. En une semaine passée à Palerme en compagnie de Letizia Battaglia, j’ai rencontré beaucoup de femmes en résistance : celles du quartier populaire ZEN qui, contre le vouloir de maris et de mafieux, occupent et autogèrent une crèche ; celles de la librairie Libr’aria qui offre un cycle de rencontres avec les protagonistes d’épisodes de désobéissance civile ; celles du centre autogéré ZEN et leur laboratoire sur le thème « Prostitution, mafia et nouvelle loi sur les migrant·e·s ». J’ai rencontré des femmes connues pour leur engagement antimafia et d’autres qui le sont moins mais qui sont tout autant engagées, comme les sœurs Pilliu pour qui résister à la mafia est simplement une question de dignité et de rigueur chrétienne. Dans ce Palerme meurtri, où le débat politique ne s’assoupit pas, les femmes, par conscience civile ou par nécessité matérielle, sont les premières porteuses d’un message antimafia et d’une pratique de lutte.

Interview de Letizia Battaglia, Palerme mai 2002

6« Letizia ne livre pas la clé de son secret […] Mais c’est sûrement un secret fertile qui l’aide à vivre, elle et ses proches, et qui a quelque chose à voir avec l’infinie liberté féminine et avec la puissance – tantôt solaire, tantôt obscure – des grandes déesses mères de la Méditerranée. » Aimerais-tu que je te présente par ces mots de Simona Maffai[4] ?

7Quand on écrit, on dit les choses sous une belle forme. Quand tu retranscriras l’interview, fais comme tu préfères, pourvu que tu ne m’attribues pas ces mots. Moi j’ai mon appareil photographique dans le ventre, la connaissance dans l’œil, le professionnalisme dans le doigt… je veux parler simplement, non pas comme une universitaire que je ne suis pas, mais comme les gens de ce quartier [5] et de cette terre que j’aime. Je ne fais pas de grandes théories, ce que je suis, c’est ce que je peux déduire de la conscience de mes actes.

8Parle-moi alors de ces actes ou, si tu préfères, des moments les plus marquants de ton parcours artistique, politique et militant.

9C’est difficile à raconter. Je ne peux pas scinder les moments de mon parcours : ça me paraît faux de diviser mon être, mère, femme, militante, photographe ; c’est un tout qu’on ne scinde pas, une recherche de cohérence, d’engagement, de justice. Cependant, il y a des étapes fondamentales : ma maternité, mes trois filles, avant tout. Je les ai eues très jeune : la première à 16 ans et demi seulement. Les avoir eues si tôt m’a fait grandir, bien plus que je n’aurais pu le faire seule. Voilà, pour ce qui est de ma vie personnelle (qui est aussi politique), ça c’est essentiel : les filles, la continuation de la vie à travers elles.

10Autre étape : le mariage à 16 ans. Une fois la guerre finie, après avoir vécu à Trieste, nous sommes rentré·es à Palerme et mon père m’a dit : « Ici tu ne pourras pas sortir toute seule ! » J’avais 11 ans. J’étais complètement libre à Trieste, même s’il y avait la guerre. Mais à Palerme, je suis devenue otage, une enfant prisonnière de la peur que mon père avait du machisme sicilien. Je rêvais de liberté et d’évasion mais vivais une tragédie : enfermée à la maison par un père possessif et jaloux qui me frappait. J’ai grandi avec une grande rage contre le pouvoir de mon père – et de mon frère aussi : même lui devait me contrôler, puisqu’en ces temps l’honneur des hommes était fondé sur ce que faisaient leurs femmes.

11Je rêvais de m’évader ! Et le seul moyen qui m’est venu à l’esprit, c’est d’accepter la cour d’un garçon qui m’aimait à la folie et qui voulait m’épouser. Ma grand-mère m’avait dit : « Fais attention ! Tu pourras choisir jusqu’à 17 ans. Après tu seras trop vieille pour le faire, tu devras prendre l’homme que tes parents auront choisi. » Alors, effrayée par cette idée, je me fiance à 15 ans, un an après il y a les noces. Je passe de l’école au mariage avec un garçon – il avait 23 ans – qui n’a pas mon courage et mon sens de l’aventure : il est effrayé par la société, terrorisé par ce qui peut m’arriver. Il ne m’a de nouveau pas permis de sortir toute seule ! Je continue de rêver des bancs d’école, je veux y retourner, mais cela ne m’est pas permis non plus.

12Il m’a été très difficile de concilier mon envie de liberté avec celle d’être une bonne épouse – parce que je voulais l’être ! Tu connais les rapports de couple : puisqu’il m’aimait, je devais en être reconnaissante. C’était dur mais, avec effort, j’ai réussi. J’ai tenu quelques années, puis j’ai quitté les sentiers battus : j’ai commencé à fréquenter des écoles de langue, des écoles de toutes sortes ; dès que je le pouvais, je m’échappais, de façon désordonnée et cinglée. Après dix-sept ans de mariage – et il aurait fallu que ce soit plus tôt – j’ai pu m’en aller, car je suis tombée malade : dépression. J’ai été hospitalisée en Suisse mais je ne me suis pas remise. Pour arriver à m’emparer de moi-même, j’ai eu recours à l’analyse et j’ai eu beaucoup de chance. J’ai rencontré un homme, un anticonformiste surprenant, merveilleux. Il m’a aidée à m’émanciper. Je n’étais plus aux mains des autres, désormais je ne vivais plus dans la fuite mais dans la décision. À 37 ans, j’ai réussi à quitter mon mari et je m’en suis allée à Milan avec mes filles. Alors a commencé mon véritable rapport avec moi-même, mes responsabilités et mes décisions. J’avais déjà presque 40 ans quand je me suis sentie une personne qui n’était plus à la merci des autres : enfin je m’appartenais.

13Auparavant, j’avais commencé à écrire pour L’Ora de Palerme, un journal communiste, antimafieux, antifasciste, mais ça ne me plaisait pas. À Milan, j’ai aussi écrit mais en parallèle je me suis mise, maladroitement, à mes premières photos. C’est une période de ma vie très fatigante et pauvre : j’avais renoncé à la pension alimentaire que le tribunal m’avait accordée et, tout en travaillant beaucoup, je n’avais vraiment pas un sou. Mais je construisais mon indépendance. Donc c’est une étape importante : à 40 ans je deviens photographe. Plus tard, après avoir vécu trois ans à Milan, j’ai été appelée à nouveau par L’Ora, cette fois-ci pour ne faire que de la photo. Mon rêve se réalisait, je rentrais à Palerme. Mes filles aussi voulaient rentrer. Imprudemment, je suis rentrée. Je photographiais encore sans passion, seulement pour gagner mon pain et parce que c’était beau d’être une photographe. Puis je me suis mise à étudier les photographes du passé et du présent, à regarder attentivement tout ce qui se faisait, à devenir amie avec de grands photographes ; je tendais vers ceux qui faisaient mieux que moi. Ainsi, j’ai commencé à faire vraiment de la photo et non pas des images pour rien.

14Arrivée à Palerme en 1974, tu diriges une équipe de photographes pour « L’Ora ». Vos photos défient les hautes fonctions de l’État, les hiérarchies mafieuses et la loi du silence. Comment se sont passées ces années ?

15Je suis tombée en plein dans les années où une violente guerre de mafia se déchaînait : pas seulement une guerre entre familles mafieuses, mais aussi contre les juges, les policiers, les journalistes et tous les gens qui disaient non à la mafia. Des années très, très dures, remplies de peur. À ce moment, j’ai compris que je pouvais défendre une idée de justice, l’appareil photo au poing. C’est ainsi qu’est né mon engagement militant. Mon image du monde, ce que je sentais comme ça, de manière peut-être un peu romantique et confuse, sans grandes lectures à la base, s’est ouverte à la conscience et à l’expérience de ce pouvoir dont on parlait auparavant tout bas. Mais il n’était plus possible de se taire, tellement la guerre contre la partie honnête de notre monde était sanglante. La mafia avait placé très haut la barre contre l’État et les résistant·es.

16Une classe de juges, de police et de gens de toutes sortes qui n’acceptait plus la mafia se formait lentement. J’en faisais partie, avec mon journal communiste qui, dans sa lutte contre la mafia, avait aussi eu ses victimes. J’ai réalisé qu’en montrant ce qui se passait en Sicile, je pouvais être un chaînon de la lutte qui allait commencer. Et c’est justement ce que j’essayais de faire en envoyant mes photos partout dans le monde. Je ne gagnais pas d’argent, j’en mettais même de ma poche ! Mais j’ai pu exposer ici et là, en Angleterre, en France, en Suisse par exemple, et dire : « Ne nous laissez pas seul·e·s contre la mafia. » Je montrais l’acharnement sur les corps, la mort devenue banale, la douleur des survivantes.

17Mais bien que j’aie vu des cadavres par centaines, je ne me suis jamais habituée à être là, passivement, avec l’appareil, à tenter de faire une bonne photographie. Même maintenant que j’en parle, j’ai une sensation de nausée comme toutes les fois que je pense à mon travail, à ces images, à ces lieux, l’odeur du sang, les enfants qui hurlent, les femmes qui pleurent, les mères désespérées…

18Être une femme photographe n’était pas évident. Comment as-tu pu réaliser tes reportages ?

19Au début, je n’avais pas conscience que mes problèmes étaient liés à mon être femme – blondinette, aux sabots et longues jupes, plus gracieuse que la dame de 67 ans que je suis maintenant. C’était très dur : j’étais toujours chassée, comme une mouche. Quand quelque chose se produisait, les télévisions et les quelques photographes de la ville arrivaient. Tout le monde passait, sauf moi. On ne me prenait pas au sérieux. Après d’innombrables fois où on m’a empêchée de prendre les photos que je me devais de faire et que les autres prenaient, je me suis enfin imposée. Je me suis mise à crier contre la police, les mafieux, les gens qui ne voulaient pas de moi. Soit on me permettait d’y être, soit je faisais un scandale. Comme ça, j’ai commencé à être respectée. J’ai réussi alors à prendre mes photos, non sans tomber à chaque fois sur de nouvelles difficultés.

20En Sicile, on n’avait pas l’habitude de voir une femme avec un appareil photo ; cela paraissait très léger, frivole. Il n’y avait aucune photographe en Italie qui travaillait pour des quotidiens. En général, elles travaillaient sur de longs reportages approfondis, qui prenaient quelques semaines. Jamais sur l’actualité nue et crue : j’étais la première. Tu imagines bien que j’ai eu des difficultés. Mais quand j’ai compris quoi faire, ça s’est passé assez bien – ou presque.

21Quelle forme a donc prise ton engagement antimafia ?

22Franco Zecchin [6], qui était mon compagnon, moi-même et l’équipe avec laquelle nous travaillions, cinq ou six photographes tous plus jeunes que moi, nous nous sommes mis·e·s à faire des expositions. À l’étranger, elles prenaient le sens d’une dénonciation et d’une demande de soutien. Mais, à Palerme ou dans les villages de Sicile, elles avaient un autre sens : nous allions exposer les résultats d’une action criminelle à l’endroit où vivaient les criminel·le·s.

23Ceci, je l’ai payé avec la fatigue, la peur, les marques, des marques profondes en moi-même. Je n’étais pas une photoreporter qui allait photographier la guerre dans un autre pays. J’allais raconter la gueule d’un mafieux, les résultats désastreux de la corruption politique dans cette ville et j’y habitais. J’y dormais, j’étais mère, compagne, amante et je voulais y demeurer heureuse. Je ne voulais pas m’enfuir. Et ça c’était très lourd. Mais cette lourdeur réveilla en moi un sentiment de plus en plus fort d’indignation. Il y avait la peur, mais c’était un luxe, je ne pouvais pas y penser.

24Alors j’ai réalisé profondément, j’ai vraiment pris conscience de mon unique possibilité de vivre : vivre pleinement, en continuant à aimer, à chercher des films intéressants, à faire du théâtre, du bénévolat à l’Hôpital psychiatrique, tout en gardant intacte la même volonté de lutter contre l’injustice qui nous arrivait sous la forme de la mafia et d’un pouvoir politique, juridique et policier corrompu. Les ennemis étaient nombreux. Parmi les personnes qui se sont engagées dans ces histoires, nombreuses sont celles qui ont été tuées. J’ai eu de la chance !

25En outre, tu as participé à la vie politique sicilienne, en tant que députée au gouvernement communal, dans le Conseil municipal Orlando[7], et au Parlement régional.

26C’est grâce aux États Unis d’Amérique ! Pourquoi ? Je n’avais jamais retiré aucune satisfaction de mon être photographe. Personne ne me disait : « Bravo ! Aujourd’hui tu as pris une bonne photo ! » Mais certaines de mes photos sont arrivées à New York, sans que je le sache, pour participer à un prix dont je connaissais à peine l’existence – le Prix Eugene Smith. Un jour je reçois un télégramme : « Vous êtes parmi les finalistes du prix Smith. » Larmes, émotion ! Moi, finaliste ? Comment est-ce possible ? Une femme, depuis Palerme, sans argent, sans personne pour l’aider, rien, sans rien ! Très contente, je me suis redécouverte vraiment capable. Je n’avais jamais pensé pouvoir gagner un prix. Pourtant, je l’ai eu !

27C’était en 1986. J’avais photographié, dénoncé, ému. J’ai pensé que je devais faire plus. Ce prix a marqué le passage vers la politique active. En Italie, les Verts naissaient, un parti nouveau, propre, avec des idéaux très importants liés à la nature et à la vie. Je me suis inscrite. Plus tard, on m’a demandé de me porter candidate. Mais il était évident que je n’aurais pas pu être élue. Et je ne l’ai pas été. Cependant, pour une question de mafia trop longue à expliquer, la conseillère communale première élue a dû démissionner et c’est moi qui lui ai succédé. Depuis, pendant plus de douze ans, j’ai fait de la politique active : j’ai été administratrice, conseillère communale, députée au Parlement sicilien. Après quoi j’ai dit basta !

28Être femme dans ce Sud si marqué par la dévastation mafieuse et son honneur masculin ne t’a pas empêchée – comme beaucoup d’autres femmes – de poursuivre ta lutte et d’y rester.

29Personnellement, je ne me sens ni du Sud ni du Nord. Mais, bien sûr, je sens la beauté de vivre enveloppée d’un air plus chaud, de gens souvent simples et affables. La terre. Voilà, la terre est notre passé ; notre passé qui m’a toujours plus liée à la terre. Je ressens fort, comme une mère, un rapport passionnel et privilégié – un rapport de haine aussi, pas seulement d’amour – avec les gens qui habitent ma terre. Une relation privilégiée dans le sens de la force, et non pas dans le sens du respect…

30Le Sud ? Je n’en savais rien du Sud. Je ne savais pas, alors que je la vivais, que ma contrainte était liée à la mentalité du Sud. Je pensais, par contre, avoir commis l’erreur de me marier. Toutefois, j’y suis restée et j’y suis revenue à 40 ans, avec mes filles déjà adultes ! Depuis j’y ai vécu respectée, en faisant ce qu’il me chantait, libre comme si j’étais à New York ou en Finlande. Bien sûr j’en ai essuyé. J’ai vécu parmi des règles rétrogrades, inacceptables et discriminantes. Mais j’ai eu la chance de pouvoir dépasser toutes ces histoires et je suis arrivée à faire ce que je voulais. Et puis, le Sud n’est pas toujours synonyme de restriction mentale. Il y a aussi de la beauté et je veux continuer à y vivre. Qu’est-ce qui me retient ici et qui me plaît ? Peut-être le rêve et l’envie de travailler avec les autres femmes d’ici. Parce qu’aujourd’hui, en dépit des stéréotypes, il y a des ouvertures importantes. Heureusement, les filles sont plus libres – des femmes splendides, intelligentes émergent. Car, quand les femmes du Sud peuvent étudier et gérer un minimum de liberté, elles emportent les qualités chaleureuses du Sud : une fantaisie qui prend son haut vol, une envie de rêve qui demeure forte ici, l’imaginaire d’un monde autre.

31Dans tes images d’une Sicile splendide et ravagée, des fastes décadents de l’aristocratie à la précarité des migrant·e·s, tes photos présentent souvent des femmes et des petites filles. Parle-moi d’elles et dis-moi si tu te considères comme une photographe féministe.

32Tu sais, je peux déduire ce que je suis de mes attitudes. Je n’ai jamais aimé m’en remettre aux définitions abstraites. Je n’ai jamais rien théorisé a priori. Je vis comme si je me voyais vivre, au jour le jour, et après je tire mes conclusions. Ainsi, quand je fais la sélection de mes photos pour un livre ou un reportage, sans même m’en apercevoir, je trouve que mes meilleures photos sont celles des femmes et des fillettes. Je choisis les femmes pour représenter mon travail et ma terre. Je photographie mieux les femmes, sûrement avec plus d’attention et de complicité. Si je photographie une Rom, ce n’est pas sa misère que je veux montrer, mais sa fierté : je lui pose un voile sur la tête et je la fais paraître comme la dame la plus sublime. Si une femme avec des rides veut un portrait, je fais en sorte que ses rides soient magnifiques et que, par mes images, elle puisse être fière d’elle-même ou puisse dire : cette image me représente, représente un peu mon secret. En général, je préférerais raconter le secret, mais ce n’est pas toujours possible.

33Mais je ne sais pas si j’ai une photo que je pourrais définir comme féministe. Je sais qu’il y a certaines photos que j’aime, comme celle de Rosaria Schifani, la veuve d’un agent de l’escorte de Falcone, tué dans l’attentat contre le juge. Victime de la mafia, elle était aux funérailles d’État célébrées après le massacre. Tout à coup, quand je l’ai photographiée, je lui ai dit de fermer les yeux : je voulais que rien ne dérange le jeu de lumière et d’ombre sur son visage et la pureté de sa force. Elle avait été courageuse et intelligente. Pendant la cérémonie funéraire, elle avait dit que les mafieux étaient dans l’église, parmi les hauts représentants de l’État aussi. « Je vous pardonne. Mais agenouillez-vous ! » leur a-t-elle dit. Elle a été pour moi un grand exemple d’espoir et de résistance. Elle était là pour dénoncer ce que personne n’osait dire. Elle était là comme une madone – oui, elle était comme une petite madone des femmes – un symbole de notre lutte contre la mafia.

34Cependant, je ne crois pas avoir une photo qui à elle seule raconte, symbolise ou synthétise la complexité de mon rapport à l’art et aux femmes. C’est l’ensemble qui dévoile cette complexité. Je suis du côté des femmes. C’est certain. Avec rage quelquefois, parce qu’elles ont été souvent des auxiliaires de la mafia, mafieuses elles-mêmes parfois, plus souvent complices d’hommes imbéciles. Et malgré tout je pense que le nouveau, le fantastique est porté par les femmes, par leur capacité de s’opposer, de ne pas s’homologuer toujours. Est-ce que je suis féministe ? Bien sûr : je travaille avec les femmes, je dirige un journal de femmes et je veux le faire ; je préfère faire ceci qu’autre chose.

35… et les petites filles, sont-elles parmi tes meilleures photos, comme celle qui t’a valu le prix Smith ?

36Oui, les petites filles ont cette envie, cette fantaisie, cet imaginaire dont je te parlais.

Letizia Battaglia, Le quartier Cala. Palerme, 1980

Description de l'image par IA : Jeune femme aux cheveux courts, vêtue d'un débardeur blanc, tenant un ballon de football contre un mur sombre.

Letizia Battaglia, Le quartier Cala. Palerme, 1980

37Je me suis aperçu, il y a déjà longtemps, qu’à chaque fois qu’une fillette apparaissait, mon objectif s’envolait vers elle, séduit par une créature maigrichonne aux cheveux raides, les yeux cernés, la poitrine encore plate. Des filles de 10, 13 ans, le regard sérieux, grave. Sur mes photos, elles ne doivent pas être transformées en créatures mièvres, mais laisser transparaître leur pensée, les rêves et les désirs de femmes en devenir.

38Je me suis aperçu que j’avais beaucoup de ces photos. J’ai toujours recherché ces fillettes, simplement avant je ne m’en rendais pas compte. Pourquoi ? Peut-être parce que la fillette de 10 ans c’est moi, moi qui rêvais de liberté et d’un monde d’amour ; qui ne rêvais pas d’être une princesse mais une justicière.

39Mes meilleures photographies, ce sont celles des petites filles et aujourd’hui, ce sont celles des petites choses qui racontent mon petit monde : un brin d’herbe au pied des gratte-ciel de New York, un lys qui s’évertue à pousser dans les dunes… Des petits riens en marge, comme moi je me sens par rapport à la destruction de la planète et de ses peuples. Avec mon objectif, je ressens vraiment aujourd’hui le besoin de raconter la marginalité, d’être dans la marginalité, à l’écart de la vanité : rien qu’un brin d’herbe.

40Parlons du rapport entre esthétique et acte militant. Comment rends-tu ton engagement à travers la forme de tes photos ?

41Je crois fermement au professionnalisme et à la connaissance : je fais de la photo en sachant tout ce qui se fait dans le domaine. Je connais la peinture. Je suis allée dans les musées les plus renommés du monde. J’ai une grande culture artistique, mais je ne saurais pas te dire quand je me suis exprimée artistiquement. Je sais que j’ai recherché l’art depuis mon enfance. Je n’ai pas pu fréquenter l’école pour me soustraire à un padre-padrone. Alors, l’art, celui des autres, a été pour moi une possibilité d’évasion et de construction forte et belle. Puis, j’ai agi sans savoir si ce que je faisais était de l’art, en sachant seulement que je devais faire des choses utiles pour les mien·ne·s, ici sur cette terre sicilienne.

42Donc à vrai dire, quand, en tant que militante j’ai entre les mains un appareil photo, je ne pense absolument pas à l’esthétique. Je pense sûrement à la composition, ça oui. Ou plutôt j’essaie. Car souvent je suis entraînée par de tels faits contingents, la police, la pluie, un poing qui t’arrive, un crachat dans la figure… Voilà pourquoi ce n’est pas facile. Mais je sais avec certitude quand une photo est bonne et quand elle ne l’est pas.

43Ce n’est pas l’esthétique qui m’intéresse quand je déclenche, mais la signification et la composition. Oui, on peut parler d’esthétique, en général. Mais quand je prends une photo, c’est que je dois agir. Quand je photographie la douleur, je suis partie prenante de la douleur, partie d’une lutte et du grand bordel qui se passe autour de moi. J’essaie de le raconter, dégoût ou douceur, en le considérant comme fait unique, en cherchant sa noblesse ou sa dignité.

44Si tu veux avancer un discours photographique engagé, savoir faire une bonne photo ne te suffit pas. Tu dois t’imposer une discipline et t’ouvrir à la curiosité. Il faut choisir d’étudier, de s’informer, d’être toujours vigilant·e – comme avec notre vie. Produire de l’art a à voir avec la vigilance, l’attention et la rigueur, à côté de nombreuses autres choses : la lumière qui ne suffit pas, le film qui se termine, l’appareil qui se casse. Je peux être une bonne photographe mais manquer des conditions pour une bonne photo. Mais s’il le faut, je la montrerai quand même, même si c’est une mauvaise photo.

45C’est compliqué. Mais un fait est certain : je sais regarder et choisir les photos des autres. C’est très important pour moi : j’adore la photographie et j’adore aider les photographes à choisir leurs images. J’aime publier les photos d’autrui, comme j’aime publier les livres d’autrui, puisque j’aime interagir avec les gens.

46Venons-en à ton activité d’éditrice : qu’est-ce qui t’a poussé à créer et diriger un périodique comme « Mezzocielo », qui est écrit par des femmes et s’adresse à elles ?

47Toujours ce fait que les femmes ont moins de voix, moins d’espaces pour s’exprimer. Mezzocielo se voulait un espace pour accueillir des photographies, des écrits, des pensées de femmes. Non pas pour discriminer la pensée masculine, mais parce que la pensée féminine doit avancer et s’imposer. Car la pensée des femmes – même si je suis souvent en désaccord avec leurs attitudes – est autre, différente, non responsable. Oui, elle n’est pas responsable des catastrophes qui frappent notre planète. Mezzocielo a donc été pensé comme un nouvel espace de démocratie ouvert aux femmes, aux petites filles, aux photographes, aux poétesses, aux réalisatrices…

48En même temps que la revue de femmes, j’ai lancé ma maison d’édition Edizioni della Battaglia : une maison vraiment petite – je publie dix, douze livres par an. C’était en 1992, quand les juges Falcone et Borsellino ont été tués. Son but était essentiellement de raconter notre désespoir puisque nous étions profondément blessé·e·s et humilié·e·s par ces massacres.

49Je pensais, comme je le pense pour les femmes, que dans la lutte contre la mafia il fallait créer des espaces de liberté. Alors je me suis dit que l’argent que je gagnais en tant que députée – une somme importante – pouvait servir à créer un espace pour héberger la pensée de toute personne qui voulait lutter contre la mafia, voulait le dire et savait l’écrire.

50Aujourd’hui les difficultés sont autant économiques que liées au réseau de distribution. Mais ce qui me tient à cœur est notre développement et notre libération de la pensée mafieuse.

51Comment expliques-tu que tu sois renommée pour ton engagement antimafia, outre l’écologie, l’urbanisme et la psychiatrie, et que par contre ton engagement féministe apparaisse moins ?

52Je crois que c’est le résultat d’une double manigance. La première c’est celle qui occulte mes actes de féministe comme ceux de toutes les femmes. Et pas toujours de mauvaise foi. Parfois, les journalistes ne voient tout simplement pas, sont incapables de donner du sens aux actes des femmes. Parfois, il s’agit d’un acte délibéré qui consiste tout court à nier la parole des femmes.

53L’autre manœuvre, c’est moi-même qui l’ai faite : je veux démontrer qu’un peuple entier va contre la mafia, même si les femmes en lutte sont certainement plus nombreuses que les hommes. Je triche en voulant démontrer que ce peuple, hommes et femmes, enfants, jeunes, âgé·e·s, veulent lutter contre la mafia. C’est une ruse qui sert à nous donner du courage et je le raconte dans mes interviews, à la télévision. Mais la vérité est que les femmes sont meilleures.

54Pour terminer, je sais que tu voudrais nous transmettre la mémoire de la lutte de Rita Atria.

55C’était en 1992, nous ne savions pas que Rita Atria existait. Nous ne l’avons su que quand elle est morte. Vivant dans une famille mafieuse, elle n’a pas 17 ans quand son père est assassiné. Tout de suite après, c’est le tour de son frère. Rita et sa belle-sœur Piera – la femme du frère assassiné – prennent conscience de l’horreur d’appartenir à la mafia et préparent leur rébellion : elles se rendent chez le juge Borsellino et brisent la loi du silence ; elles parlent pendant des journées entières, dans le plus grand secret. Elles remettent au juge les secrets de leur famille dont elles ont connaissance : noms et prénoms des mafieux, des complices, des corrompus, des politiciens compromis.

56Le juge Borsellino statue ; un procès est ouvert. Les deux filles – mais Rita, surtout – ne peuvent plus vivre en famille et le village ne les veut plus : elles sont menacées, battues. La mère renie la fille. Pour les protéger, Borsellino les transfère à Rome et cache Rita dans un lieu secret. Au procès, son témoignage est crucial, mais sa mère la renie une fois de plus en public.

57Quand Borsellino est tué le 19 juillet, Rita l’apprend par le journal du soir. Elle confie ses pensées à un journal intime (j’ai publié un livret sur elle [8]). Son désespoir est profond : plus personne ne la sauvera. Deux ou trois jours passent, Rita réfléchit : elle a peur de la mafia, elle souffre d’avoir perdu Borsellino qu’elle considérait comme son nouveau père. Alors elle ouvre la fenêtre et se lance du sixième étage. Sais-tu combien la douleur pèse ? Et Rita meurt sur le trottoir de Rome. Nous avons su à ce moment-là qu’une héroïne était morte.

58Sa tragédie est terrible pour nous les femmes car nous n’avons rien pu faire. Les autorités n’ont jamais pensé à nous mettre en contact avec elle. S’ils nous avaient permis d’être proches d’elle, peut-être ne serait-elle pas morte.

59Tout de suite après son décès, j’ai tiré un tract et je l’ai placardé dans toutes les rues de Palerme. Il ne disait que « Merci Rita », car elle était morte pour nous. Puis nous avons fait d’autres choses : nous sommes allées aux funérailles, les femmes ont porté le cercueil sur l’épaule. Ensuite elles ont mis une photo sur sa pierre tombale, que sa mère est venue détruire quand nous sommes parties. Peut-être qu’elle pensait que l’antimafia lui avait enlevé sa fille. Tout le monde s’en est pris à cette mère. Ce n’est pas évident de comprendre son attitude. Une fois, elle m’a téléphoné et nous avons parlé longtemps. C’était difficile, elle parlait comme un langage crypté, secret. Elle avait peur : peur que sa fille se ruine, qu’elle-même se ruine, peur de ne plus pouvoir vivre autrement : la mafia terrorise les familles des mafieux aussi.

60Je pourrais raconter d’autres destins, d’autres parcours : il y a plein d’histoires de femmes dans et contre la mafia. Combien d’histoires, combien de luttes !

Références

  • Alajmo, Roberto (1993). Un lenzuolo contro la mafia. Palerme : Gelka.
  • Comitato dei lenzuoli di Roma e dell’Istituto Europeo di Design (1996). Ad occhi aperti. Nove consigli scomodi contro la mafia nel quotidiano. Torino : Edizioni Gruppo Abele.
  • De Luca, Maurizio, Sandra Bonsanti et al. (1996). Nonostante donna. Storie civili al femminile. Torino : Edizioni Gruppo Abele.
  • Montemagno, Gabriello (1992). Il sogno spezzato di Rita Atria. Palerme : Ed. della Battaglia.
  • Pugliesi, Anna (1998). Donne, mafia, antimafia. Palerme : Centro Impastato.
  • Pugliesi, Anna et Umberto Santino (s.d.). « Appunti sulla ricerca Donne e Mafia ». http://www.centroimpastato.it/publ/online/appunti_ricerca_donne.php3
  • Siebert, Renate (1994). Le donne, la mafia. Milan : Il Saggiatore (version anglaise : 1996). Secrets of Life and Death. Women and Mafia. London : Verso).
  • Stille, Alexander et al. (1999). Letizia Battaglia, Passion, Justice, Freedom, Photographs of Sicily. New York : Aperture Foundation Inc.

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Date de mise en ligne : 03/08/2015

https://doi.org/10.3917/nqf.213.0104