Vieillir en prison
À propos du film documentaire de Johanna Bedeau Vieillir à l’ombre (2014)
Pages 65 à 74
Citer cet article
- OSGANIAN, Patricia,
- Osganian, Patricia.
- Osganian, P.
https://doi.org/10.3917/mouv.088.0065
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- Osganian, Patricia.
- OSGANIAN, Patricia,
https://doi.org/10.3917/mouv.088.0065
« On avait un jour expliqué cela à Rébus : vieillir est le traitement souverain des récidivistes. On n’a pas envie de mourir en prison, on a envie d’être parmi ses enfants et ses petits-enfants, de faire ce qu’on a toujours voulu faire... ».
1La France est le pays d’Europe qui bat le record d’incarcérations pour de longues peines. En dix ans, entre 1996 et 2006, le nombre de détenu.e.s effectuant des peines de vingt à trente ans a été multiplié par trois et demi tandis qu’en trente ans, entre 1978 et 2008, les condamnations à perpétuité sont passées de 226 à 523. Les peines qui s’étendent de vingt à trente ans de réclusion, avec sûreté, interdisent toute possibilité de réduction ou de libération conditionnelle. Or, des détenu.e.s sont encore incarcéré.e.s à l’âge de soixante-dix ans pour des peines de dix à quinze ans, avec sûreté, alors même que la loi prévoit que passé soixante-dix ans, il y ait levée de l’interdiction de la libération conditionnelle. Un véritable casse-tête administratif pour les accompagnant.es : médecins, assistant.e.s sociaux.ales, qui tentent de diriger des détenu.e.s parvenu.e.s à un âge avancé, malades ou dépendant.e.s, vers des maisons de retraite ou des unités de soins où l’horizon d’attente n’est autre, une fois de plus, que la solitude et la mort. Le film documentaire de Johanna Bedeau Vieillir à l’ombre (2014) [1], tourné avec des détenus de la centrale de Poissy, constitue un poignant témoignage de cette double réclusion frappant les détenu.es âgés dont, à l’aube de leur fin de vie, plus personne ne semble vouloir.
La condition des longues peines : résister à l’anonymat
2Les lois sur la récidive qui ont abouti sous Nicolas Sarkozy à un durcissement de l’ensemble de l’appareil judiciaire ont renforcé la réticence des juges d’application des peines à prendre le risque de libérations « prématurées » ou « insuffisamment accompagnées ». Ces lois ne peuvent néanmoins masquer la terrible déficience du système carcéral en matière de soutien psychiatrique et psychologique. Si la santé physique est globalement prise en compte, on ne peut en dire autant de celle de l’esprit.
3Lors de l’émission de Public Sénat intitulée Une vie en prison diffusée sur La Chaîne Parlementaire (LCP) à laquelle elle est invitée, la réalisatrice de Vieillir à l’ombre confie que « ce qui l’a le plus choquée, c’est le peu d’accompagnement psychique des détenus de longues peines et l’absence de soutien face à la détresse de l’enfermement. Alors qu’elle va de pair avec la santé, il n’y a pas de prise en charge de la souffrance psychique liée à l’incarcération ».
4Tout se passe comme si la couche, l’alimentation, l’exercice physique quotidien et le contrôle de la santé du corps pouvaient suffire à garantir la survie. Cette extension de l’idéologie du contrôle conduit le plus souvent ces détenus à une perte totale de confiance en soi et à un effacement progressif de leur vision du dehors. Et plus loin, la réalisatrice ajoute : « Quel avenir peut-on proposer à un détenu qui a soixante ans et qui en a encore pour quinze ou vingt ans ? Une place dans une maison de retraite alors qu’il n’y en a déjà pas pour ceux qui sont à l’extérieur ? »
5Peur de la sortie autant que de l’angoisse de finir leurs jours dans l’abandon et la solitude, comme en témoignent certains des détenus de la Centrale de Poissy, le suicide peut parfois être entrevu comme l’unique issue. « Difficile de ne pas y songer, même si peu d’entre nous le reconnaissent », déclare l’un d’eux tandis qu’un autre détenu n’hésite pas : « Aujourd’hui, c’est au jour le jour. Si un matin j’apprends que j’ai un cancer, je me pends. »
6La tentation sera d’autant plus forte lorsque, privés d’activités ou de travail, denrée particulièrement insuffisante au regard du nombre grandissant d’incarcérations, ces hommes seront confrontés à eux-mêmes et à la lancinante question du processus qui les a conduits à cette situation sans issue.
« Des peines à rallonge, c’est bien gentil, trente ans, perpète… mais derrière ? déclare l’un des détenus interviewés. Depuis le début des années 1980, j’ai fait le tour de France des maisons d’arrêt ».
8Suite aux procès, entre Fresnes et Poissy, il prend successivement vingt et trente ans, dont dix-huit de sûreté. Il vient tout juste de franchir le cap de ses soixante ans et s’estime pourtant chanceux de pouvoir encore travailler en prison à la reliure de livres : « Il me reste peut-être neuf ans. J’ai encore des bouquins à faire et j’aime ça mais ça reste toujours de la prison. Je me sens hyper vieux. (…) Passé un âge, les années comptent double, voire triple. Ça m’arrive de rêver mais je ne rêve que de prison, des maisons d’arrêt par où je suis passé. Je n’ai plus beaucoup de souvenirs d’avant. »
« Tout se fige. Le temps est figé. Au bout de sept ans, vous ne sentez plus grand-chose. Au bout de dix ans, encore moins », déclare un autre détenu, atteint d’une hépatite et d’une cirrhose du foie. « Sur le terrain de foot, j’ai couru des jours, des mois, des années ».
10Difficile de ne pas s’interroger sur la valeur expiatoire et l’efficacité pénale de peines aussi longues dont la France semble détenir le quasi record européen, avec un taux de sorties réussies plus qu’aléatoire.
11Face à l’angoisse de la mort, les détenus privés depuis trop longtemps de liberté éprouvent un sentiment accru d’inexistence, de perte d’identité : « Passé un moment, on devient passe-partout même si on se rebelle parce qu’on ne veut pas faire partie des murs », rappelle le premier détenu.
12Rendre compte de l’inéluctable processus de vieillissement derrière les barreaux à travers la lenteur des plans, lutter contre l’effacement de l’identité et la menace de disparition en choisissant de cadrer les visages, tel est le pari de Johanna Bedeau qui, dans le scénario, a délibérément omis les délits et les motifs d’inculpation.
« La condition pour moi était de filmer les détenus à visage découvert afin qu’ils restent des individus », déclare-telle sur Public Sénat.
14Ainsi, les sortir de l’anonymat et de l’invisibilité à laquelle la prison les condamne devient un enjeu majeur alors même qu’ils évoquent leurs saisissants parcours avec extrême pudeur et sobriété.
« La vieillesse en prison est le dernier maillon de la chaîne, ajoute la réalisatrice. Ils sont inexistants. On ne les regarde pas. (…) Le sujet était la vieillesse en prison. Évoquer les délits risquait de masquer les individus. La question des longues peines, celle des récidives, sont suffisantes pour ne pas alourdir en évoquant les délits. »
16Elle confirme ce propos en citant son incroyable parcours du combattant pour obtenir les autorisations de filmer les détenus. L’usage abusif d’un projet de loi relatif à l’anonymat des détenu.es, promulgué par Badinter, lorsqu’il était ministre de la Justice, s’oppose le plus souvent aux demandes d’autorisation de filmer en prison. Ce refus persiste même lorsque les détenu.es ont donné leur accord, ce qui est pourtant conforme à la loi puisqu’elle prévoit, en cas d’assentiment du détenu, la levée de cette clause de confidentialité. Mais l’administration pénitentiaire qui a constamment besoin d’être rassurée demeure très frileuse et multiplie les obstacles.
17Les détenus ont donc commencé à collaborer au documentaire en participant à une réflexion engagée sur les thèmes du scénario. Les ateliers d’écriture se sont déroulés pendant six mois. Il a fallu attendre un an pour obtenir les autorisations de tournage.
18Le débat de Public Sénat Une vie en prison relance la polémique : privation de liberté comme privation d’identité versus stigmatisation et amoindrissement des chances de réinsertion à l’extérieur.
19Le propos du film est tout autre : il s’agit de rendre aux détenus, du seuil même de la condition carcérale, la reconnaissance, l’identité et la dignité qui sont les clés de l’estime de soi. Sans elles, aucune réinsertion visant la réussite ne peut être envisagée.
Travailler en prison : se nourrir, préparer sa retraite et sa sortie
20La caméra amorce le début du film sur un enchaînement de situations emblématiques : gros plan d’hommes au crâne rasé faisant des pompes puis gros plan sur des mollets courant à travers un terrain de sport, puis gros plan sur un visage nez écrasé derrière des barreaux pour finir sur un long plan séquence de l’arrivée du personnel pénitentiaire en tenue civile. C’est le matin et la caméra les filme dans le couloir et les bureaux de l’administration. Ils devisent gaiement comme si une journée normale s’annonçait et que rien ne séparait le dehors du dedans. C’est ce terrible paradoxe d’un mimétisme de la vie extérieure, qu’il s’agisse de travail ou de droits sociaux, de santé ou de droit à la retraite, que le film va progressivement déconstruire, ne laissant saillir au bout du compte que l’insurmontable différence.
21À l’image de ce marathon préfiguré par l’ouverture sur le terrain de sport, la caméra retrace le terrible challenge de l’un des détenus, unijambiste, muni de béquilles, pour la constitution de son dossier de retraite.
22Il est filmé en cours de dialogue avec une assistante sociale. Il tente, tant bien que mal, de récapituler ses états de service, dans et hors les murs, afin de pouvoir bénéficier de ses allocations de retraite lors d’une sortie envisagée pour un placement dans un service mieux adapté à son âge et son état de santé. Le défi s’annonce périlleux, voire impossible à relever.
23En effet, il affiche vingt-trois ans de détention et ne conserve pas la moindre fiche de paye de la période entre 1974 et 1983, date de sa première incarcération, où il exerce comme garde du corps.
24Incarcéré de 1983 à 1989, il travaille en 1989 dans le commerce de voitures avec interdiction de s’inscrire, en tant qu’ancien détenu, au registre de commerce. Il ne cotise donc pas. Puis il travaille dans les câbles électriques. Même situation. Renvoyé à la prison de la Santé où il travaille pendant deux ans, ses états de services n’apparaissent pas non plus dans son dossier. Il sera finalement transféré à l’hôpital de la prison de Fresnes pour problèmes de santé avant d’échouer à la centrale de Poissy.
25« Vingt-trois ans de perdus » lâche-t-il. Pourtant, ses problèmes de santé rendaient possible, au bout de vingt-trois ans d’incarcération, un aménagement de peine. Du fait de la récidive, ce détenu s’est heurté à la rigueur des juges. Il est depuis décédé en prison [2]. Ses droits à la retraite n’avaient toujours pas été validés.
26Un autre détenu qui a passé l’âge de la retraite ne parvient pas à comprendre pourquoi les retraités qui travaillent en prison ne perçoivent pas de rémunération. « Pourquoi les règles sont-elles différentes d’à l’extérieur ? », demande-t-il. La réponse de l’assistante sociale selon laquelle il est difficile de cumuler une rémunération avec une pension de retraite à l’intérieur des murs alors qu’il y a tant de demandeurs d’emploi au-dehors ne semble guère le convaincre.
27Le détenu atteint d’une hépatite, de son côté, témoigne : « Actuellement, je touche 240 euros par mois mais certaines prestations sont payantes, notamment la viande à la cantine. Le vendredi, c’est viande, poulet, à condition d’avoir de l’argent. Sinon, on a droit à une nourriture de plus basse qualité. Avec ce que je gagne, je peux « cantiner » de la viande uniquement le week-end ». « Cantiner » est un terme qui signifie acheter dans le langage de la prison. Interrogée sur Public Sénat, Johanna Bedeau se dit surtout frappée par la petitesse et l’insuffisance des portions au vu de la corpulence de la majorité des détenus.
28C’est donc sans la moindre ironie que le sénateur UMP, interviewé au cours de l’émission, peut déclarer que l’autorisation de filmer en prison permettrait de « casser le préjugé trop répandu dans l’opinion publique sur la prison de type quatre étoiles. » Et d’ajouter : « Il faut se battre contre l’opacité de l’administration pénitentiaire ».
29Last but not least, la caméra en prison peut être un facteur de progrès, à condition de ne censurer ni les images ni la parole des détenu.es. En donnant à voir, elle risque surtout d’exhumer l’une des questions de fond : l’amélioration du sort des détenu.es passe-t-elle uniquement par le fait de faire voter des lois, preuve par la caméra ou pas ?
30Car si chaque détenu.e dispose d’une cellule individuelle en centrale où les peines de vingt ou trente ans les condamnent à l’isolement forcé, augmentant leur sentiment de réclusion jusqu’à affecter tout sentiment de socialité, voire leur santé mentale, la plus complète surpopulation règne dans les maisons d’arrêt où les délais d’incarcération ne cessent de s’allonger, confrontant les détenu.es à la promiscuité et la violence, l’insalubrité et l’insécurité physique.
31Là encore, les lois semblent bien insuffisantes au regard de la condition carcérale, quand elles ne contribuent pas à la dégrader davantage. Les notions de prévention, d’autonomie et d’accompagnement à la réinsertion et à la santé constituent un atout, à condition d’y associer un personnel en nombre suffisant et formé. Par ailleurs, ne faudrait-il pas envisager un raccourcissement de la durée des peines et des solutions hors les murs, plus propices à la réinsertion ? « Ils devraient faire comme aux Pays-Bas, déclare un sixième témoin de Poissy. Après douze ou treize ans de prison, les laisser sortir. Il y a un détenu, ça fait quarante-trois ans qu’il est là. Ca n’a plus de sens. Un jour ou l’autre, il faut bien qu’il sorte. »
32Les peines à rallonge rendent la réadaptation à la vie hors les murs difficile à supporter. « J’avais hâte de rentrer à Poissy », déclare l’un des détenus après une permission de sortie.
33Le documentaire met admirablement en lumière les conséquences ultimes du conditionnement par la prison. Et la force de frappe de l’hégémonie du contrôle et de la surveillance. La plupart sont tellement formatés par la régularité et la répétitivité des normes et du marquage du temps à l’intérieur de leur cellule comme dans l’enceinte de la prison qu’ils sont désorientés et perdent tout repère dès qu’ils sont à l’extérieur. Ce que l’on appelle le syndrome du prisonnier est une réalité qui a bel et bien précédé son mythe. Beaucoup préfèrent leurs souvenirs à la vie réelle avec laquelle ils se sentent en complet décalage. « Dans le monde de l’extérieur, je ne comprenais pas les codes. Je savais les lois mais je ne comprenais pas le parler du dehors. Je me disais qu’on pouvait dialoguer. Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé », conclut amèrement un détenu à propos d’un intermède qui s’est achevé derrière les barreaux.
Santé et prison : prendre soin de soi
34Nombreux sont les détenu.es qui s’entraînent physiquement comme s’ils devaient assurer dans l’heure une compétition. Et pratiquement quel que soit leur âge. De nombreuses séquences du film s’ouvrent et se ferment sur ces exercices répétés, la caméra multipliant les angles comme pour mieux en interroger le sens.
35En effet, dans quel but ces efforts corporels sont-ils soutenus et sans cesse réitérés ?
36Sont-ils à l’image de la répétition des rituels de la vie carcérale ? Sont-ils destinés à la faire mieux accepter et à la rendre plus supportable ? Pourtant, l’activité physique, supposée entretenir la condition et soutenir le mental, peut difficilement masquer le travail raréfié et chichement octroyé en raison du trop grand nombre d’incarcérations, le désœuvrement, le combat quotidien contre la solitude et l’anxiété, les risques sanitaires et psychiques liés à l’enfermement. Les détenu.es développent, outre des maladies lourdes (diabète, hépatites, cancers) toutes sortes de symptômes : phobies, angoisses, anxiété, insomnies.
37Avec l’entraînement physique et sportif, la télévision est là pour les occuper et faire passer le temps. Mais elle s’avère impuissante à occulter le vide et à donner un sens à des vies qui en sont désormais privées. Alors, l’accès aux soins et la gestion de sa fin de vie agit comme un ultime droit au sens, au moins à celui de son propre corps et de sa finitude.
38Mais pour les personnels soignants se dresse un obstacle majeur. Une autre des aberrations du système des incarcérations de vingt à trente ans, avec sûreté, ce sont les peines dépassant leur propre cadre légal. Certaines peines de dix ou quinze ans avec sûreté sont prononcées par les juges à l’encontre de détenu.es âgé.es de soixante-dix ans ou plus, alors même que la loi prévoit que passé soixante-dix ans, il y ait une levée de l’interdiction de la libération conditionnelle. Un dossier administratif complexe doit alors être constitué afin de permettre au détenu qui vient tout juste d’être incarcéré d’être libéré en conditionnelle. Autre complication et pas des moindres, ce dossier doit comporter un projet de sortie de prison : accompagnement familial, maison de retraite ou hospice, ces objectifs s’avérant le plus souvent inatteignables. Alors même que les maisons de retraite refusent massivement les ex-détenu.es, les liens familiaux, face à l’absence au long cours puis à l’exclusion, se sont le plus souvent délités, rejetant les ressortissants vers l’intérieur des murs. Il faut être quasiment mourant pour accéder à une unité de soin. Certain.es se résignent, d’autres pas.
« J’aimerais crever sous les étoiles, pas sous le béton, et une main dans ma main, pas tout seul. Je veux pas crever comme j’ai vécu, tout seul. Ça, ça me fait peur » commente un détenu qui ajoute : « Ca fait quatorze ans que je vois un psychologue. Mais même si j’ai compris ce que j’avais fait, il ne me reste plus rien. La vie, elle a passé. Après tout, on est condamné et j’accepte de payer pour ce que j’ai fait. Mais après ? »
40Les pathologies physiques ont beau être souvent lourdes, administration comme personnels soignants ou expert.es s’accordent à reconnaître que la prise en charge médicale, le plus souvent assumée par des équipes ambulatoires, est très correctement assurée dans les prisons françaises.
41Les détenus présents dans le film, même s’ils laissent sourdre une secrète angoisse, celle de tout homme confronté à la maladie, ne se plaignent jamais de leur sort. Ils sont attentifs à chaque parole prononcée par le soignant, s’informent anxieusement, aidant à accompagner le processus de leur propre guérison. On pourrait penser que le fatalisme ou l’apathie auraient eu raison, après de si longues années, de leur position de sujets, les transformant en « légumes ». Il n’en est rien mais c’est l’angoisse qui affleure, angoisse dont on peut à juste titre se demander si elle est considérée par la justice comme rançon du délit et redoublement de la peine. En poussant le système punitif à son paroxysme, les longues peines rendent omniprésente la question de l’accompagnement et des soins pour les détenus âgés. Agissant comme un aiguillon de la lucidité, le soin les ramène à eux-mêmes et à la conscience de leur environnement.
42Dès lors, ce qui fait défaut de façon cruelle, c’est l’accompagnement psychique, mettant en évidence la pénurie de psychiatres et le nombre très insuffisant de psychologues. La non-prise en compte des effets sur le psychisme de l’incarcération des longues peines, de la souffrance qu’elle provoque, est, du point de vue des droits humains, une monstruosité des prisons françaises. Cette non-reconnaissance témoigne, à elle seule, de leur degré d’arriération.
43L’une des séquences du film montre un accompagnement à la toilette d’un détenu âgé et dépendant, plusieurs autres séquences montrent le suivi attentif, par les détenus, de l’évolution des diagnostics et de la prise de médicaments. Malgré des pathologies dont certaines risquent d’évoluer en engageant le pronostic vital des détenus, ceux-ci sont devenus, le temps d’un échange, de simples patients.
44Patient plutôt qu’« éternel détenu », ce temps privilégié du soin du corps, loin de l’entraînement solitaire sur les terrains de sport, semble, derrière la caméra, agir comme une anamorphose.
45Hors de toute idée de résilience, les soins apportés au corps vieillissant apparaissent alors comme la dernière des libertés des condamné.e.s à vie : tenir encore debout pour pouvoir s’acheminer peu à peu vers la fin dans la dignité. Car que reste-t-il d’autre à une personne que l’on a définitivement privée de sa liberté si ce n’est sa dignité ?
46Ainsi ces propos de Johanna Bedeau sur Public Sénat : « On a travaillé sur ce que c’est que vieillir. On a travaillé sur leur biographie et la transformation du corps. De quand ils étaient jeunes… Cette transformation du corps qui est vraie à l’extérieur des murs, que raconte-t-elle quand on est enfermé ? »
47Plus qu’un plaidoyer contre les absurdités de la condition qu’il dénonce, le documentaire de Johanna Bedeau s’attache à montrer comment on vieillit en prison. Sobre et émouvant, il est avant tout une grande leçon de vie.