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Compte rendu

Aïda Amara, Avec ma tête d’Arabe

Paris, Hors d’atteinte, 2025, 240 p., 21 €

Pages 206 à 207

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2026). Aïda Amara, Avec ma tête d’Arabe Paris, Hors d’atteinte, 2025, 240 p., 21 € Mondes & Migrations, 206-207. https://shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-206?lang=fr.

  • Harzoune, Mustapha.
« Aïda Amara, Avec ma tête d’Arabe : Paris, Hors d’atteinte, 2025, 240 p., 21 € ». Mondes & Migrations, 2026/1, 2026. p.206-207. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-206?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2026. Aïda Amara, Avec ma tête d’Arabe Paris, Hors d’atteinte, 2025, 240 p., 21 € Mondes & Migrations, 2026/1, p.206-207. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-206?lang=fr.

1 Aïda Amara appartient à cette génération de Françaises pour qui la question ne se pose plus : si par ses parents elle est originaire d’Algérie, la France est son pays. La chose est claire, définitive. Et tant pis pour les identitaires des deux bords de la Méditerranée, bas de plafond et à la vue basse, pour qui elle serait trop « arabe » pour les uns et pas assez pour les autres. « Arabe » ! ? Vous avez dit « Arabe » ? Tiens ! tiens ! comme c’est bizarre. Comme c’est étrange : ses cheveux sans doute ? Son regard noir peut-être ? Ou alors serait-ce ce prénom qui, une fois prononcé, donne à entendre « Aïcha » ! Verdi et Bob Azzam sont dans un bateau, Verdi tombe à l’eau, que reste-t-il ? « Fais-moi du couscous chéri. » Quant aux autres, elle ne peut pas être « arabe », elle est trop « diluée », ne parle même pas la langue, pire, elle est bonne élève, fréquente la bibliothèque du quartier : « T’es pas une vraie Arabe, t’es une intello ! » Une traître ! Relire ici Le Gone du Chaâba d’Azouz Begag publié en 1986 ! Trop c’est trop, pour une jeune femme née et ayant grandi en France, de père montagnard de Kabylie et de mère citadine d’Annaba. Il faut se montrer solide pour échapper à la grande lessiveuse identitaire qui transforme le beau manteau d’Arlequin des appartenances en un uniforme aseptique, abandonner la grande fête des couleurs pour les délires monochromes de la pureté. Aïda Amara revendique d’être « multiple » et « pleine de contradictions ». Kabyle, arabe, française, algérienne, elle ajoute même un quartier à son identité : Ménilmontant ! « Mais oui Madame… »

2 Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil noir des identités. Rien de nouveau… jusqu’à ce 13 novembre 2015. Il est 22h00, Aïda et deux amis attendent à la terrasse du Petit Cambodge, restaurant niché dans l’Est parisien, quand retentissent les tirs des kalachnikovs. 120 cartouches, deux minutes et trente secondes et le monde bascule. Aristide et Alice seront blessés. Le corps d’Aïda sera épargné. Le corps mais pas l’âme. « Vous savez, certaines blessures sont plus difficiles à soigner que des plaies », dira une thérapeute à Aïda.

3 Ce 13 novembre 2015, une autre bascule s’opère. Aïda est un « témoin » privilégié, elle a vu le visage d’un terroriste. Aux enquêteurs, elle le décrit avec « une tête d’Arabe ». Ce n’était qu’« une description physique, rien d’autre », écrit-elle. Pas pour le policier : « Vous savez vous n’êtes pas responsable. » En fait, « il pense que je suis responsable des actes d’un autre Arabe », se dit la jeune femme : « Je ne sais plus qui je suis. Mon identité est en morceaux et le premier fragment que l’on me tend, c’est mon ‟arabité”. » Elle sera donc dans les yeux de certains, à la fois « bourreau et victime ». Le pompon sera atteint par le projet de « déchéance de nationalité » imaginé par François Hollande. Aïda Amara y voit « le retour des Français de papiers », et une assignation identitaire : « vous êtes des Arabes ! » « ‟Arabe” ça ne veut rien dire pour nous. […] Ce terme ne désigne ni un pays, ni une région, encore moins d’ethnies ou des tribus. Nous sommes algériens, marocains, tunisiens, kabyles, chleuhs ou chaouis. Le mot est dur, rugueux, déshumanisant. Il n’est jamais associé à un fait positif. C’est pour ça que je l’utilise comme une arme. Retournez le stigmate et s’en servir comme d’une gifle. »

4 Avec courage, Aïda raconte sa descente aux enfers. Elle le fait avec distance, humour même (voir les titres de chapitres à l’instar de « (E)MDR » ou « Résilience, toz »). Pourtant, les faits sont là : anxiolytiques, hypervigilance, peur, effroi, culpabilité… Les symptômes du fameux syndrome post-traumatique. « J’avais sous-estimé l’affaire », écrit la jeune femme, élevée à la dure loi de la verticalité. Un double héritage familial ! Celui, invisible, de Taous, sa grand-mère paternelle, qui valait « au moins un homme et demi ! » selon l’expression kabyle et celui de son père, Slimane, attentif, tendre, mais exigeant, et qui ne cessera de répéter à sa fille, ce que sa propre mère lui disait : il faut « être un lion à l’extérieur ».

5 Mais il faut remonter plus loin. À 6 ans, Aïda perd sa mère. Au cimetière, face « aux regards pleins de larmes » qui l’insupportent, elle décide de ne plus pleurer, jamais ! Il a fallu toute la sensibilité et l’intelligence d’une thérapeute pour, après l’attentat, remonter le fil des traumatismes, jusqu’au premier, déterminant. « On va aller fouiller dans vos souvenirs. » La « forteresse » finira par céder. Aïda apprendra à reconsidérer l’échelle de ses valeurs entre force et faiblesse, à accepter sa sensibilité, à retrouver sa part de créativité… Pour « mieux avancer », Aïda se tourne alors et aussi vers le passé. Celui de son père en particulier. Pour comprendre de quoi elle est issue, elle met ses traumatismes en miroir de ceux hérités de la guerre d’Algérie et de l’histoire de l’immigration algérienne. « Pour pouvoir enfin regarder devant », il faut « commencer à réparer l’injustice », écrit-elle.

6 Le regard, acéré mais non sans humour, que porte Aïda Amara sur la société, les discriminations et le racisme, les préjugés et les condescendances est sans appel, qu’il s’agisse de l’école, des rédactions, des intellos de gauche, des reportages en banlieue, jusqu’aux danses du ventre médiatiques qui voudraient qu’« un Arabe qui tape sur les Arabes est assuré d’être à l’antenne ». On a l’impression parfois que la mécanique de la reproduction fonctionne au bulldozer, écrasant toute nuance. L’ouverture est ailleurs, non dans des prises de position politiques ou sociologiques mais dans une reconstruction individuelle, cet « amour de soi » qui s’enracine dans la certitude de descendre « d’une longue lignée de résistants ». « Leur plus grande réussite ? Personne n’a pu leur enlever leur capacité à aimer. C’est le plus beau cadeau qu’ils m’aient transmis. »

7 Aïda Amara a écrit un livre dense, riche, particulièrement courageux, affirmé mais ouvert, un livre construit en éclats, en fragments, ou le propos, douloureux et sérieux, est allégé par une écriture fluide, dynamique, souvent distancée et drôle, perlée de références cinématographiques ou musicales, celles de sa génération. Une Française pur sucre des temps modernes.


Mots-clés éditeurs : France, biographie, immigration, Maghreb

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Date de mise en ligne : 30/01/2026