Philippe Hanus, Carte de séjour. Un groupe rock dans la « douce France » des années 1980
Marseille, Le mot et le reste, 2025, 312 p., 24 €
- Par Véronique Servat
Pages 207 à 208
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- SERVAT, Véronique,
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- Servat, V.
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1 Du groupe Carte de Séjour, l’histoire a retenu un nom, celui de son chanteur, Rachid Taha, et un titre, « Douce France ». En 1986, le groupe réinvente à la guitare électrique, à l’oud et à la derbouka ce classique du patrimoine de la chanson française immortalisé par Charles Trenet. La nouvelle version s’inscrit dans ce moment d’effervescence culturelle et militante du début des années 1980, autour de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de l’automne 1983 et des manifestations musicales qui l’entourèrent. Le titre devint rapidement l’hymne des années « beur ».
2 L’anthropologue et historien Philippe Hanus, sans se désintéresser de ce que la mémoire a figé, entreprend de déplier son objet d’étude afin d’en saisir les enjeux tant musicaux qu’esthétiques et, plus largement, culturels, politiques et sociaux. Son histoire débute loin de Paris, dans différents quartiers de l’agglomération lyonnaise, dépasse rapidement les frontières hexagonales pour ensuite embrasser le monde. Pour l’écrire, l’auteur s’est abreuvé aux voix des acteurs, venues de l’intérieur : celles des fondateurs du groupe – celles des frères Amini, Mohamed et Mokthar – et de la cohorte de musiciens qui ont participé à cette aventure musicale. Elle a ceci de particulier qu’elle s’est joué des catégories de genres pour en inventer un qui lui est propre, entre rock, reggae et chaâbi, et poser dessus la langue des rhorhos, ce mélange d’arabe, d’algérien, de français et de verlan. La musique de Carte de séjour accompagne et se nourrit tout à la fois des mobilisations et des luttes des descendantes et des descendants d’immigrés, dont la Marche est l’aboutissement le plus médiatique. À l’image de la carrière du groupe, cet engagement s’amorce au pied des tours, à Rillieux-la-Pape – ville dont les frères Amini sont originaires – ou à La Courneuve, dans les MJC et les antennes de quartier, amplifiant des voix et des propos jusqu’alors peu audibles.
3 Le travail de Philippe Hanus retrace, selon une chronologie et une géographie fines, la montée en puissance des revendications des jeunes de ces « banlieues chéries » bouillonnantes d’initiatives et de ferveurs militantes. Elles se nourrissent d’un sentiment d’injustice, de la colère de voir les crimes racistes se multiplier dans une incroyable impunité et les propos xénophobes s’énoncer avec une liberté grandissante. Les aspirations de ces militantes et de ces militants orientent le projecteur vers la face sombre de la « Douce France » des années Mitterrand, dans laquelle le Front national enregistre ses premiers succès électoraux. L’auteur n’omet pas de disséquer la façon dont les paroles des concernés sont promptement reformulées dans l’espace public par des organisations pilotées depuis les antichambres du pouvoir socialiste.
4 Affranchi des assignations musicales, on observe comment le groupe Carte de séjour, emmené par son charismatique chanteur, s’est difficilement défait de son image de formation emblématique des années beur, mais aussi comment l’indocilité de Rachid Taha fut, en la matière, un atout pour ne pas se laisser enfermer dans un rôle de porte-parole au discours formaté par le haut, confisqué par le pouvoir en place qui avançait son propre agenda. « On a des choses à dire et en même temps on fait la fête », disait Rachid Taha à l’aube de la carrière de Carte de séjour à laquelle il mit fin quelque peu brutalement en entamant un parcours solo.
5 Cette décennie d’existence, militante et festive, fut féconde de riches héritages. En restituant cette histoire par la voix de celles et ceux qui en furent les protagonistes de l’intérieur, Philippe Hanus nous donne accès à une riche histoire des années 1980, vue depuis la cause immigrée et mue par l’agentivité de ses filles et de ses fils nés et/ou ayant grandi en France. Une France pas si douce, mais dont le bouillonnement culturel a permis de faire feu de tout bois pour porter de nouvelles revendications en faveur de l’égalité et de l’antiracisme.
Mots-clés éditeurs : groupe, musique, rock, Carte de séjour, Rachid Taha
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Date de mise en ligne : 30/01/2026