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Compte rendu

Nathacha Appanah, La nuit au cœur

Paris, Gallimard 2025, 288 p., 21 €

Pages 202 à 2023

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2026). Nathacha Appanah, La nuit au cœur Paris, Gallimard 2025, 288 p., 21 € Mondes & Migrations, 202-2023. https://shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-202?lang=fr.

  • Harzoune, Mustapha.
« Nathacha Appanah, La nuit au cœur : Paris, Gallimard 2025, 288 p., 21 € ». Mondes & Migrations, 2026/1, 2026. p.202-2023. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-202?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2026. Nathacha Appanah, La nuit au cœur Paris, Gallimard 2025, 288 p., 21 € Mondes & Migrations, 2026/1, p.202-2023. URL : https://shs.cairn.info/revue-mondes-migrations-2026-1-page-202?lang=fr.

1 Livre bouleversant que cette Nuit au cœur, gratifié du prix Renaudot des lycéens et du Femina 2025 et qui figurait dans la dernière liste du Goncourt. Nathacha Appanah ramène à la vie trois destins de femmes soumises à la cruauté d’un homme – mari ou compagnon. « De ces nuits et de ces vies, de ces femmes qui courent, de ces cœurs qui luttent, de ces instants qui sont si accablants qu’ils ne rentrent pas dans la mesure du temps, il a fallu faire quelque chose. Les écrire, les regarder en face, les peser chacun leur tour et aussi ensemble, les comparer, les mettre côte à côte, bien au chaud, à l’abri dans ce livre. »

2 Une seule a survécu, Nathacha Appanah elle-même. Les deux autres, Emma et Chahinez Daoud, sont mortes. Écrasée sous les roues d’une voiture ou blessée d’une balle à la jambe avant d’être brûlée vive. Toutes les trois ont subi, chaque jour pendant des années, violences psychologiques et coups, la « jalousie maladive » d’un homme, la peur, l’emprise, la vulnérabilité, la perte de l’estime de soi, les viols, la culpabilité et la honte, omniprésente – « Quel drôle de monde aux valeurs inversées où ce sont les victimes qui ont honte ! » (lire Élisabeth Cadoche, La fabrique de la honte. Enquête sur une émotion qui enferme les femmes, Les Arènes, 2025).

3 À l’annonce de l’assassinat de Chahinez Daoud, Nathacha Appanah est comme rappelée, par une force mystérieuse, vers cette nuit qui fut la sienne des années auparavant. La nuit qui a englouti trois femmes, pénétrant jusqu’au plus profond d’elles-mêmes. Prisonnières, emportées dans « un trou », un « abîme » long et tragique, au bout duquel il y a la mort, « une mort lente, pareille à un effacement graduel ». Nathacha Appanah en est sortie vivante, mais pas indemne, ce qui « m’apparaît comme une faiblesse de caractère ». Chahinez Daoud et Emma sont mortes, comme 107 femmes victimes de féminicide en 2024, une hausse de 11 % en un an, un décès tous les trois jours selon le ministère de l’Intérieur.

4 Alors Nathacha Appanah raconte. Ses six années passées avec « HC », rencontré alors qu’elle n’avait que 17 ans, lui 50. Elle raconte la vie de Chahinez Daoud, cette Algérienne qui, à 16 ans en Algérie, semblait « invincible, éternelle », libre. Elle raconte Emma, la cousine de son père de la Réunion.

5 Ces descriptions sont terribles, insupportables, révoltantes. L’auteure enquête. Le récit pourrait s’apparenter à un long reportage journalistique, il n’en est rien. C’est « une intention de littérature » que propose Nathacha Appanah. Elle écrit à hauteur de ces femmes, en restitue les êtres, les personnalités, leur substance, à hauteur des corps et du quotidien aussi, révèle, avec la sensibilité de celle qui sait de quoi elle parle, les plus infimes et fugaces émotions, le poids de chaque silence, la mesure de chaque tension. Elle écrit « depuis le noir », elle écrit « dans le noir » jusqu’à décrire ce « liquide noir » qui envahit l’esprit.

6 C’est au cœur de trois nuits de violences contre des femmes qu’elle plonge le lecteur, comme rarement sans doute il a été donné d’en approcher l’horreur et la mécanique, ce « schéma de conquête et de domestication » qui va de la séduction à l’emprise pour devenir « ce terrorisme intime qu’est la violence conjugale ». Cela serait « imperceptible » aux autres : « Le foyer violent est un monde à part et ceux qui n’y sont pas disent des phrases telles que : Pourquoi elle n’est pas partie ? Pourquoi elle n’en a parlé à personne ? Pourquoi elle n’a pas été à la police ? Pourquoi elle s’est remise avec lui ? » C’est une des forces de ce livre que de contribuer à remiser ces questions aux oubliettes.

7 Nathacha Appanah montre aussi comment la presse donne dans le sensationnel, « infantilise » ces femmes victimes, les culpabilise, jusqu’à les « salir et déshonorer » parfois… comme après le meurtre d’Emma. Ou verse dans les propos « insidieux » dans le cas de Chahinez Daoud, « où les identités culturelle et religieuse sont mises en avant. Française vs Algérienne. Femme libre vs femme musulmane ». « Ce sont des voix aimantes, certes, mais également des voix condescendantes, des voix fausses, des voix politiques, des voix psychologisantes, des voix policières, des voix judiciaires. Il n’y a pas que le cœur de la femme qui s’arrête quand son compagnon la tue – son existence entière est désormais rétrospectivement teintée par ce crime. Elle n’existe plus que dans sa mort violente. »

8 Ici, côté judiciaire, tout a dysfonctionné – jusqu’à devoir faire enregistrer une plainte pas un policier lui-même condamné pour violence conjugale ! Nathacha Appanah liste quatre manquements, fautes, défaillances dans la procédure qui sonnent comme autant d’arrêts de mort pour Chahinez, renforçant chez son mari-tueur un « sentiment d’impunité » ! Elle montre aussi pourquoi et comment Emma meurt trois fois : d’abord sous les roues de la voiture de son mari ; ensuite par son effacement, lors du procès où le mari meurtrier devient la victime ; enfin le jour de ses funérailles, lorsqu’il obtient la permission de sortir de détention et d’assister, menotté, à la levée du corps d’Emma.

9 « Ai-je été une victime idéale ? » demande Nathacha Appanah, quand il faudrait interpeller les « requins » prédateurs : « La peur que les femmes ont des hommes. Peur de son père, peur de son mari, de son frère, de son oncle, de son cousin, de l’homme croisé dans la rue. Être réduite à rien, au silence, malgré toute son éducation et ses études et ses paroles et son ambition d’émancipation. Devenir une proie. »


Mots-clés éditeurs : prix littéraire, roman, femmes, violence

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Date de mise en ligne : 30/01/2026