El Mouhoub Mouhoud, Le Prénom. Esquisse pour une auto-histoire de l’immigration algérienne
Paris, Seuil, 2025, 296 p., 21,90 €
Pages 203 à 204
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- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
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- Harzoune, M.
- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
Notes
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Lire aussi Saber Mansouri, Tu deviendras un Français accompli. Oracle, Paris, Tallandier, 2011.
1 El Mouhoub Mouhoud est économiste, spécialiste de la mondialisation et des migrations. Il préside aujourd’hui l’université Paris Sciences et Lettres (PSL), lui qui a vu le jour dans un village de Kabylie. Qui plus est à l’heure de la guerre d’Algérie. Miraculé de la « misère » et de la « clochardisation » coloniale – il cite Albert Camus et Germaine Tillion –, son village n’a pas été épargné des exactions de l’armée française. Pour être singulière, l’auteur refuse de faire de sa trajectoire une exception. Car cet exercice d’« auto-histoire » entend aussi dire un peu de l’histoire de l’immigration algérienne – et même des migrations en général. Partant, l’auteur rétablit quelques vérités qui peuvent éclairer une histoire franco-algérienne bien moins sombre que celle que nous versent les prophètes des mémoires souffreteuses et les nostalgiques de l’Algérie de papa, agitateurs des peurs sécuritaires, obsidionales et identitaires. Enfin, en évoquant sa construction identitaire, l’auteur ouvre cette « boîte à outils » dont parlait Daryus Shayegan permettant de gérer la complexité non pas des identités, mais des « ressources culturelles » (François Jullien). Saluons aussi le ton du propos : tout en nuance, imperméable aux enfermements idéologiques et aux logiques binaires, il est un espace où les disciplines se rencontrent, jusqu’à faire de la chanson et de la poésie des fenêtres ouvertes sur le savoir.
2 Ici, l’auteur emprunte au sociologue Abdelmalek Sayad – découvert grâce à son ami Stéphane Beaud – sa théorie de l’émigration-immigration, autrement dit, l’immigré est aussi un émigré, porteur d’une histoire pour le dire vite. Tel est le sujet de la première partie de l’ouvrage qui offre une longue description, ethnographique, du village d’origine et de l’histoire familiale. El Mouhoub est né en 1960. Ce prénom, il le doit à sa grand-mère, « el Mouhoub », « celui qui reçoit ». À cause de sa redondance avec le nom, il a pensé le changer, avant de le revendiquer fièrement.
3 Pour le père de l’auteur, impressionnant de volonté, l’émigration signifie « devenir quelqu’un ». Tel le laboureur et ses enfants de la fable, il fait des études et de la connaissance, un trésor, le seul et véritable legs. En cela, il serait fidèle à « une valeur fondamentale répandue dans tout l’imaginaire kabyle », écrit Mouhoud. L’exil, ce sera Alger d’abord. Puis Paris. Le fiston exaucera le vœu paternel de réussite. Ce parcours ne fut pas linéaire, ce fut une « construction dans la contradiction permanente », entre chausse-trapes et compétences personnelles, entre « rappel à l’ordre identitaire [1] » et affirmation de soi, entre préjugés, chances, rencontres et ressources familiales. Pour l’universitaire, rien d’exceptionnel ici aussi. Ce parcours est celui de la majorité des jeunes issus des immigrations, dont les réussites sont tout bonnement invisibilisées, phagocytées par l’obsession médiatique pour les délinquants ou les réussites footballistiques. L’école reste donc un levier d’émancipation. Au passage, il restitue la complexité de la pensée bourdieusienne, corrigeant « le caractère automatique de la notion de reproduction de classe ».
4 L’émigration kabyle est une vieille affaire. Chez les Mouhoud, elle commence avec le grand-père dans les années 1950. L’histoire collective retient ces mandats envoyés et attendus au pays – le nombre d’émigrés dans une famille indiquant le potentiel des revenus. Aujourd’hui, pour les femmes, plus nombreuses à partir, l’émigration devient un outil d’émancipation. Elle s’est aussi « mondialisée ». Il suffit, note l’auteur, d’embarquer sur Air Algérie pour découvrir une créolisation à la sauce algérienne mêlant français, tamazight, arabe populaire, et désormais anglais.
5 Pour la génération de l’auteur, la question de la naturalisation ne se posait pas, l’objectif étant de repartir « au pays » pour contribuer à son développement. Pire, « partir vivre en France, c’était forcément trahir ». Cette génération, socialisée par les organisations culturelles et sociales des municipalités communistes, était « militante » et citoyenne (c’est celle de la Marche de 1983). Quant aux parents, ils exigeaient « que nous fassions “tout comme tout le monde” ». À l’heure de la survalorisation des différences, qui peut conduire parfois à jeter le bébé républicain avec l’eau sale des discriminations, cette volonté d’acculturation exhale un parfum… exotique. D’autant plus qu’elle se double de l’affirmation de l’universalité des valeurs, la morale de la famille et du village n’étant pas si éloignée des valeurs françaises.
6 Adolescent, il découvre qu’en France les filles sont « entreprenantes »… rien à voir, pour le coup, avec la rigueur kabyle. En 1982, il rencontre Christine. Comme « il n’était pas question pour moi de trahir le choix de l’amour », il l’épousera ! Transgressant, après l’exigence de réussite scolaire et d’intégration, le troisième commandement paternel : « Ne pas oublier les racines et ne pas épouser une femme non kabyle. » C’est entre fidélité et liberté que se joue la « construction identitaire complexe ». Pourtant, le rejeton ne forlignera pas : « Je suis resté lié à ce territoire d’origine par les sentiments et la solidarité. » Et, il faut le souligner, pour les sourcilleux de l’identité, cela « ne contredit en rien un amour puissant de la France, […] de sa vision encore sensible de l’universalisme, de l’égalité et des droits de l’homme. »
7 Avec la naissance des enfants, arrive la question de la transmission et, surtout, cette conscience de devoir leur épargner ces injonctions « que je ne pouvais m’empêcher de leur transmettre à mon tour sans me rendre compte de la douleur ou de la charge qu’ils allaient eux aussi subir ».
8 El Mouhoub Mouhoud refuse le concept de « transfuge de classe ». Il ne « fuit » pas mais se « déplace », « ne soustrait pas, mais ajoute ». « Les couches successives qui constituent l’histoire de chaque individu ne s’évincent pas l’une l’autre mais se complètent, s’entremêlent. » En ces temps de confusion identitaire, ce livre constitue un heureux viatique pour les plus jeunes. Pour les accompagner dans ce que l’auteur nomme « la production de soi ».
Mots-clés éditeurs : France, histoire, immigration, Algérie
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Date de mise en ligne : 30/01/2026