Iannis Roder, Alain Seksig, Milan Sen, Préserver la laïcité. Les 20 ans de la loi de 2004
Paris, éd. de L’Observatoire, 2024, 208 p., 20 €
Pages 229 à 230
Citer cet article
- HARZOUNE, Mustapha,
- Harzoune, Mustapha.
- Harzoune, M.
https://doi.org/10.4000/14bcb
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- Harzoune, M.
- Harzoune, Mustapha.
- HARZOUNE, Mustapha,
https://doi.org/10.4000/14bcb
1 Partout, l’école est l’enjeu premier de la construction d’une société et d’un espace commun, que cette école soit laïque ou non. C’est pour cela que, depuis près de cinq décennies, l’école est objet de pressions et de contestations, en France et ailleurs dans le monde. Les auteurs citent deux écrits explicites qui font de l’Occident une cible pour tous les apprentis djihadistes : une brochure éditée en 2000 par la Conférence islamique de Doha et un texte de 2015 publié, en français, par l’organe de propagande de Daesh. De quoi lever l’argument de la parano et de l’islamophobie.
2 Puisqu’en France, l’école s’inscrit dans le cadre d’un « modèle de laïcité » « particulier » et que son enseignement est au fondement du système éducatif, ce livre s’applique à définir cette « laïcité » et ce qu’il conviendrait de « préserver ». Au centre des attentions, les 20 ans de la loi de 2004 sur le port de signes religieux à l’école. Si les auteurs prennent soin de ne pas enrégimenter le moindre voile dans les rangs de la militance islamiste, il reste un marqueur identitaire et politique fort (à défaut d’avoir une véritable consistance religieuse selon M. Arkoun ici cité) et le signe d’un « apartheid social » pour Gisèle Halimi, qui claqua la porte de SOS Racisme et ses ambiguïtés.
3 Mais il n’y a pas que le voile ; les auteurs citent aussi les refus d’assister à certains cours, de serrer la main d’une jeune fille ou d’une femme, les contestations d’enseignements, l’irruption des abayas, sans oublier les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, « formes extrêmes de ce fanatisme fondamentaliste ». Quant à l’accusation de blasphème, elle masque une volonté de tordre le cou au droit d’expression, à l’humour, à la légèreté, si caractéristique de l’histoire – populaire notamment – du pays. Désormais, pour déstabiliser l’école, les influenceurs disposent d’une nouvelle arme : les réseaux sociaux. TikTok serait-il déjà plus efficace que le catéchisme républicain ?
4 Enfin, pas moins dangereuse, « notre » laïcité doit se coltiner une autre offensive : l’américanisation de la société – par les séries notamment –, une américanisation devenue « anthropologique » au point qu’une partie de la jeunesse appréhende désormais la religion non plus comme une opinion (« discutable ») mais comme une identité (à « respecter »), de sorte que la gentille tolérance pousse sur le terreau contaminé du « tout est permis » et au nom de la liberté des croyances et même des corps (hier l’avortement aujourd’hui… le voile !). « La tolérance seule serait ce qui reste de la laïcité quand on a éteint les Lumières », dit Régis Debray.
5 Voilà donc de quoi revenir sur la loi de 2004, en expliquer la genèse et la pertinence, en montrer les effets positifs, le tout dans une « vision extensive de la laïcité » : primat de la raison sur la croyance et un État qui ne peut « philosophiquement » s’abstraire des affaires religieuses et spirituelles. La laïcité est un principe, elle est ici défendue en tant que valeur, dans l’esprit des travaux de la Commission Stasi (2003) : « La laïcité n’est pas qu’une règle du jeu institutionnel, c’est une valeur fondatrice du pacte républicain, la possibilité de concilier un vivre-ensemble et le pluralisme, la diversité. »
6 Pédagogue, le livre revisite la longue genèse de cette loi, depuis 1989 et l’affaire des voiles à Creil jusqu’à la mise en place de la Commission Stasi, en passant par une recension précise et stimulante des débats entre partisans et adversaires d’une loi sur le port du voile. Après les tergiversations de Jospin, les limites de la circulaire Bayrou, les avis du Conseil d’État, les travaux de la commission Stasi furent décisifs dans l’avènement de la loi de 2004. Mais, si on ose la formule, ce n’était pas gagné, « l’écrasante majorité des membres [était] initialement opposée à l’idée d’une telle loi ». Les « tournants » advinrent au fil des 140 auditions, sous l’effet aussi des travaux de plusieurs centaines de lycéens et d’abord de lycéennes – « signe d’un véritable lien entre laïcité et droits des femmes ». Le rapport est remis le 11 décembre 2003. Une seule abstention, celle de Jean Baubérot. Il porte 26 recommandations ; seule l’interdiction du port des signes religieux à l’école sera retenue.
7 La loi de 2004 va très vite montrer son efficacité : sécurisant tout à la fois les équipes enseignantes, les jeunes filles et les familles elles-mêmes. Résultat, dès la rentrée de septembre 2004, le climat scolaire s’est apaisé comme le montra le rapport d’Hanifa Cherifi, inspectrice générale de l’Éducation nationale en charge de 1984 à 2004 de ces « affaires de voile ». Pour cela, il fallut aussi mener un « travail de pédagogie », privilégier « la persuasion » sur « l’autoritarisme » dans une approche de « fermeté bien comprise ». Enfin, selon le sociologue Éric Maurin, « l’interdiction du voile a favorisé la réussite scolaire des jeunes femmes de culture musulmane et a permis une plus large émancipation ».
8 Faut-il dès lors s’étonner que la loi n’ait pas tout réglé ? Que, faits et rapports à l’appui, les auteurs s’alarment : « l’islamisme progresse à l’école » ? La classe politique et quelques cercles médiatiques sourds aux autres recommandations des sages de la Commission Stasi et à l’esprit de la Loi de 1905 ne sont pas, ici, exemptés de leurs responsabilités. « Les sages proposent au législateur de reconnaître, dans les faits, le pluralisme religieux de la France », ce qui bien sûr ne fut pas le cas, alors que « c’est ce qui fait toute l’originalité et la force du rapport Stasi ». « Loin de promouvoir un athéisme militant ou un anticléricalisme combiste, la laïcité est vue comme le “levain de l’intégration de tous dans la société”. » La montagne a accouché d’une souris ! Pour René Rémond, Ghislaine Hudson, Henri Pena-Ruiz ou Jean-Pierre Chevènement, ce ne sont pas deux articles de loi qui régleront la question de l’intégration, les problèmes n’ont pas été reliés, alors que « la déshérence sociale [est] le terreau du fanatisme ». En 2025, « dans certains quartiers populaires, le communautarisme fleurit sur les tombes des services publics et des organisations syndicales et politiques ». Autant de raisons de « préserver » la loi du 15 mars 2004 et de « sauvegarder » une laïcité vivante.
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Date de mise en ligne : 15/07/2025
https://doi.org/10.4000/14bcb