Article de revue

Orpheus et la critique des religions (1910)

Pages 207 à 217

Citer cet article


  • Sorel, G.
(2014). Orpheus et la critique des religions (1910) Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 32(1), 207-217. https://doi.org/10.3917/mnc.032.0207.

  • Sorel, Georges.
« Orpheus et la critique des religions (1910) ». Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 2014/1 n° 32, 2014. p.207-217. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2014-1-page-207?lang=fr.

  • SOREL, Georges,
2014. Orpheus et la critique des religions (1910) Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 2014/1 n° 32, p.207-217. DOI : 10.3917/mnc.032.0207. URL : https://shs.cairn.info/revue-mil-neuf-cent-2014-1-page-207?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/mnc.032.0207


Notes

  • [1]
    Georges Sorel ignore visiblement que, dès le 5 avril 1909, le jésuite Léonce de Grandmaison a émis dans la revue Études (et de manière très argumentée) ses plus vives critiques : « Orpheus. En marge d’une histoire générale des religions », p. 24-50. Reinach se justifia dans une lettre sur des points de détail ; le jésuite répondit. Ce fut l’occasion d’un échange courtois, conservé désormais à la Bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence) et aux Archives françaises de la Société de Jésus (Vanves), Fonds Grandmaison, H Gra 33/4.
  • [2]
    Reinach accueillit favorablement cette occasion de débat : dès le numéro de mai-juin de la Revue archéologique, 1910, p. 458-459, il a présenté le travail du père Lagrange : « petit livre excellent [qui] mérite d’être signalé aux historiens » et où sont développées « de fines remarques », notamment sur le culte du poisson et « le poisson comme mets d’indulgence ».
  • [3]
    Reinach vomissait le pragmatisme de William James. Il en fait le procès ravageur dans une de ses Lettres à Zoé sur l’histoire des philosophies, tome III, Paris, Hachette, 1926, p. 208-210.
  • [4]
    Lettre du 11 janvier 1911, in Georges Sorel, “Da Proudhon a Lenin” e “L’Europa sotto la tormenta”, Rome, Ed. di storia e di letteratura, 1973, p. 459. Point de vue identique dans un courrier du 15 février 1911 à Benedetto Croce, in « Lettere di Georges Sorel a B. Croce », la Critica, XXVI, 1928, p. 346 : « En France, on a créé à la Sorbonne un enseignement de l’histoire des religions en vue de faire du mal au christianisme. Salomon Reinach voudrait étendre beaucoup cet enseignement ; son Orpheus aura une influence énorme et nous verrons bientôt peut-être la science des religions entrer dans l’enseignement secondaire ».
  • [5]
    Lettre à Mario Missiroli, du 30 août 1914, loc. cit., p. 510. Sorel compare Salomon et Joseph, « l’historien de l’affaire Dreyfus », en disant de celui-ci qu’il est « un visionnaire encore moins capable de voir la réalité que ne l’est son frère ».
  • [6]
    La diffusion d’Orpheus est comparable à celle du Prix Goncourt 1914, décerné en 1916 à Adrien Bertrand pour L’appel du sol !
  • [7]
    Chiffre donné par Salomon Reinach, Les apologies de l’Inquisition, Bruxelles, « Bibliothèque de propagande » 8, 1911, p. 44.
  • [8]
    Un an après la mort du savant, il y eut en 1933, sur un papier ordinaire et avec une reliure simplement entoilée, une nouvelle édition de l’ouvrage. Il a fait l’objet de rééditions sous la forme de reprints : en 1976, aux Éd. d’Aujourdhui, dans la collection « Les introuvables », et en 2002, à L’Harmattan.
  • [9]
    S. Reinach, Les apologies de l’Inquisition, op. cit., p. 44.
  • [*]
    Manuscrit conservé dans le fonds Salomon Reinach près la Bibliothèque Méjanes, Aix-en-Provence, boîte n° 157. Le texte, intitulé laconiquement « Orpheus », a été établi et annoté par Willy Gianinazzi. Il est paru en traduction sous le titre « “Orpheus” e la critica delle religioni », dans il Giornale d’Italia, 20 décembre 1910.
  • [10]
    Salomon Reinach, Orpheus. Histoire générale des religions, Paris, Picard, 1909.
  • [11]
    Ibid. p. 34.
  • [12]
    Ibid., p. 36.
  • [13]
    Marie-Joseph Lagrange, Quelques remarques sur l’Orpheus de M. Salomon Reinach, Paris, J. Gabalda, 1910.
  • [14]
    Pierre Batiffol, Orpheus et l’Évangile. Conférences données à Versailles, Paris, J. Gabalda, 1910.
  • [15]
    S. Reinach, Orpheus, op. cit., p. 331. Le mot « mauvais » est rajouté par Sorel.
  • [16]
    Ibid., p. 341. S. Reinach souligne « peut ».

Introduction. L’Orpheus devant ses lecteurs, Hervé Duchêne

1Paru le 20 décembre 1910, dans le libéral Giornale d’Italia, l’article de Georges Sorel confronte l’Orpheus, le livre de Salomon Reinach, à deux de ses lecteurs, le père Joseph Lagrange, directeur de la Revue biblique, et l’abbé Pierre Batiffol, ancien recteur de l’Institut catholique de Toulouse. Le philosophe du fait religieux, auteur sur ce thème en 1909 d’une longue monographie dans la Revue de métaphysique et de morale, se réjouit que le totémisme reinachien trouve enfin des contradicteurs dans le milieu clérical [1], mais il s’étonne de la médiocre qualité de l’argumentation déployée [2]. Il aurait mieux valu s’attaquer au système d’Orpheus en livrant bataille sur un autre terrain que celui de la philologie et de l’érudition. En s’inspirant des analyses de William James sur l’expérience religieuse, sur le sentiment de satisfaction que cette dernière procure et sur le lien que révèle l’inconscient entre Dieu et l’homme [3]. Cet appel à lire avec le plus grand sérieux Orpheus – quitte à le contredire – n’eut pas l’effet escompté. Le Corriere d’Italia, le plus vendu des journaux catholiques italiens, attaqua vivement Sorel qui s’inquiéta d’un pareil aveuglement. À Mario Missiroli, il confie : « Je suis surpris que tout le monde ne comprenne pas l’extrême importance que ce livre [de Reinach] est appelé à avoir d’ici quelques années ; les successeurs changeront mille détails, mais l’esprit demeurera [4]. » Ce jugement n’avait rien d’une prophétie.

2Petit format, papier bible, couverture souple en cuir fauve, visage d’Orphée mourant, pour le plat du titre, à la manière d’un Christ en croix, Orpheus se présente, dès sa première édition à la fin du mois de février 1909, sous les apparences d’un missel. Selon son auteur, les mères peuvent mettre sans crainte ce joli objet dans les mains de leurs filles ; Salomon Reinach n’a pour ambition que de résumer les religions et leur histoire. Le contenu de cet ouvrage est en réalité explosif : c’est un catéchisme de la « méthode comparative », un bréviaire de la libre-pensée, une machine de guerre contre le monde catholique. Le père jésuite Laffitau avait provoqué au xviiie siècle la stupeur en affirmant que les Grecs, comparés aux indigènes de l’Amérique, étaient eux aussi des sauvages. De même, Reinach, inspiré par Robertson Smith, à l’école de James Frazer et des anthropologues de Cambridge, veut ébranler les esprits en montrant que le catholicisme n’a rien à envier aux sociétés primitives en matière de superstitions.

3L’enquête ethnographique invite de fait à mettre en parallèle les croyances de l’humanité hors de toute contrainte dans le temps et l’espace. Le phénomène religieux se caractérise par la répétition spontanée de pratiques et de comportements. Sur le modèle de la linguistique comparée, il faut dégager les règles de fonctionnement de cet ensemble de faits formant système. La religion se réduit dans cette perspective à une série de rites. Elle ne se définit ni comme un sentiment, ni comme une foi en des êtres spirituels, mais comme « un ensemble de scrupules qui font obstacle au libre exercice de notre volonté ». Aux commencements, se trouve l’animisme, cette disposition naturelle qui pousse l’homme à peupler le monde d’esprits. Point de religion non plus sans interdits, dont celui du sang. C’est le premier des tabous. D’autres frappent certaines plantes ou animaux, ce qui leur confère une valeur sacrée. Lorsqu’ils reçoivent un culte, ils se transforment en totems. Protégeant, chacun, un clan donné, ils peuvent dans des circonstances exceptionnelles – lorsque notamment le groupe est en crise –, être mis à mort et consommés. Le sacrifice est dans toutes les religions du monde civilisé le prolongement du totémisme des tribus primitives. L’eucharistie, lointaine survivance de la manducation d’un animal-totem (le poisson sacré, à l’origine du maigre des chrétiens, le vendredi), s’inscrit dans cette tradition. Pour Reinach « dont la manie de totem est si célèbre [5] », la communion explique le succès de la chrétienté, car le repas sacrificiel correspond à « l’un des instincts religieux les plus profonds de l’humanité ». Sans nier le rôle du christianisme qui fit naître en Occident le droit et la morale comme science, son utilité sociale – du fait même de la laïcisation de la pensée humaine – est aujourd’hui beaucoup moins forte. Le cléricalisme a montré, dans l’affaire Dreyfus, combien il appartenait à la réaction. Et l’histoire montre que, paradoxalement, il s’est développé à l’ombre de la Révolution française, qui décima les esprits émancipés de l’aristocratie voltairienne.

4Cette torpille – comme la pensée de Socrate, selon Platon – engourdit les milieux cléricaux qui ne surent dans l’instant comment réagir, mais elle rencontra auprès des lecteurs un succès fulgurant, digne d’un roman couronné d’un prix littéraire [6]. Au début mai, trois mois après la mise en librairie d’Orpheus, une sixième édition paraît avec un avertissement et de multiples corrections. Avant la fin de cette même année, il y eut une onzième, puis une quatorzième édition. Vingt mille exemplaires avaient été vendus en 1911 [7]. La carrière du livre, régulièrement revu et augmenté, traduit en six langues (anglais, italien, allemand, espagnol, suédois, russe), fut durable. À la mi-décembre 1923, Reinach écrit à Liane de Pougy :

5

Une tuile ! La 32e édition d’Orpheus penche vers son déclin ; il faut que la suivante tienne compte de la guerre et de ses conséquences religieuses. Question infiniment complexe et délicate ! Car si le catholicisme paraît s’être fortifié, ce n’est certes pas en tant qu’explication de la nature et de l’histoire comme subordonnées à la volonté divine : à cela personne ne croit plus. C’est comme discipline des consciences. Ainsi le dieu-gendarme de Voltaire a un héritier ; il habitait les galetas des philosophes se disant déistes ; le voilà dans les églises, trônant sur les ruines du dogme et de la foi. Mais toute vérité est-elle bonne à publier ? Je crains bien que je ne me décide pas à débiter bien franchement celle-là.

6Salomon s’exécuta en 1926 [8].

7C’est, vingt ans plus tôt, au cours des vacances de Pâques 1906, pendant lesquelles se déroula à Monaco, du 16 au 22 avril, le xiiie Congrès d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques, que Reinach eut l’idée de ce volume écrit « à la mémoire de tous les martyrs » et sous la protection du héros grec, « interprète des dieux ». Comme il le confie à son ami Franz Cumont, il n’a pas encore arrêté le plan de son livre, mais il ne cesse de ruminer « le projet d’un pendant d’Apollo qui, sous le titre d’Orpheus, serait une Introduction à l’histoire des religions ». Salomon veut reprendre la formule de son « histoire générale des arts plastiques ». Ce best-seller (vendu du vivant de son auteur à près de 100 000 exemplaires) est né d’un enseignement à l’école du Louvre devant un auditoire quasi exclusivement féminin. Orpheus reprend, lui aussi, le contenu de leçons professées dans le même établissement – sur la religion des Celtes notamment –, mais devant un public beaucoup moins nombreux. Non content de résumer cours et conférences, Reinach veut surtout mettre à la portée du plus grand nombre les mémoires érudits parus dans une série qui compte alors déjà deux volumes : Cultes, mythes et religions.

8Très vite, Salomon a écrit l’introduction d’Orpheus qui définit les termes et résume une ambition. Avec la complicité de son ami Lucien Anspach, un dreyfusard combattant, il a fait paraître, dès 1907, à Bruxelles, dans la « Bibliothèque de propagande » ce texte de méthode. Cette brochure à vingt centimes, de quarante-et-une pages, est la première mouture du chapitre sur lequel s’ouvre Orpheus : « L’origine des religions ». Dix autres fascicules de la Bibliothèque de propagande suivront ; ils appartiennent à une même série : « Les religions à vol d’oiseau ». Imprimés d’abord sans notes, puis réunis en un volume à l’automne 1908, ils composent la version originale d’Orpheus. Sa diffusion n’a pas été aussi facile qu’on pourrait l’imaginer. Reinach n’a pas réussi à convaincre la librairie Hachette et son patron Guillaume Bréton. Le camarade de la rue d’Ulm et complice habituel des aventures éditoriales de Salomon lui avait répondu : « Cela pourra se vendre, c’est peut-être une bonne affaire, mais nous y renonçons, ce livre nous ferait du tort [9]. » Reinach dut se tourner vers Alcide Picard et payer l’impression de son livre.

Orpheus et la critique des religions [*]

9Aucun des ouvrages publiés en France durant ces dernières années n’est destiné à avoir sur la pensée de la nouvelle génération une influence aussi considérable que l’Orpheus de Salomon Reinach [10]. L’auteur avait déjà écrit trois très gros volumes consacrés aux sujets les plus variés d’archéologie mythologique ; il a voulu concentrer dans un manuel de 600 pages tout ce que le grand public a besoin de savoir, à son avis, sur l’histoire des religions. Son but n’est pas de vulgariser des connaissances acquises par les spécialistes ; un tel but ne serait guère digne d’un homme qui occupe une si haute situation dans le monde savant ; il a entrepris de travailler, dans la mesure de ses forces, à empêcher toute renaissance ultérieure du catholicisme.

10D’après Salomon Reinach les renaissances religieuses constatées par les historiens n’auraient jamais été qu’apparentes ; « elles tiennent au mélange d’esprits émancipés, mais peu nombreux encore, avec une foule restée ignorante et superstitieuse [11] ». La Révolution française, en supprimant une aristocratie voltairienne, se trouve avoir été finalement très favorable à l’Église : l’établissement du suffrage universel en 1848 a permis au cléricalisme de dominer la France pendant un demi-siècle ; la grande question est aujourd’hui d’enseigner aux hommes la véritable nature des religions, afin de les mettre en garde contre les séductions catholiques.

11La force du catholicisme en France tient beaucoup à ce que ses personnages représentatifs sont aussi des gloires nationales : saint Bernard, saint Louis, Jeanne d’Arc, saint Vincent de Paul, Pascal, Bossuet n’ont pas jeté moins d’éclat sur la France que sur l’Église ; on peut dire que le catholicisme a chez nous une présomption de grandeur intellectuelle et morale. Salomon Reinach se propose de supprimer cette présomption en montrant que le catholicisme est un prolongement de superstitions de sauvages. Il ne conteste pas que les religions n’aient été fort utiles autrefois ; mais aujourd’hui elles auraient perdu leur utilité sociale ; la société laïque leur a pris tout ce qu’elles avaient de propre à assurer l’ordre. Les inconvénients des religions seraient, par contre, énormes ; c’est pour faire comprendre leur nocivité actuelle, que Salomon Reinach entre dans tant de détails (qui ont paru oiseux aux lecteurs mal avertis de son dessein) sur l’affaire Dreyfus et sur les conflits qui se sont produits en France depuis une dizaine d’années.

12À l’heure présente beaucoup de républicains demandent que l’histoire des religions soit introduite dans les programmes des collèges ; il est probable que cette mesure finira par se réaliser ; Salomon Reinach, qui est fort bien informé, dit que « le xxe siècle ne manquera pas d’encourager des études qui se proposent non seulement d’élever et d’instruire, mais aussi de libérer l’esprit humain [12] ». Il n’est pas douteux que cet enseignement sera fait dans un esprit très voisin de celui de l’Orpheus, c’est-à-dire en vue de montrer la bassesse des choses que les générations chrétiennes avaient révérées comme divines. Salomon Reinach a, en quelque sorte, fixé le « canon » de l’histoire des religions qui deviendra officielle demain.

13Les écrivains catholiques semblent avoir été fort désorientés par le livre de Salomon Reinach ; il est probable que beaucoup d’entre eux n’en ont pas compris l’extrême importance ; ils croient prudent d’attendre ; cette tactique n’est pas habile parce que dans quelques années les interprétations données par Salomon Reinach (ou d’autres auteurs antichrétiens) seront devenues si populaires qu’il deviendra extrêmement difficile de remonter le courant. C’est d’ailleurs en raison de circonstances tout à fait analogues que le « modernisme » est devenu dominant dans le monde catholique français ; on n’a songé aux dangers que présentaient les théories de Loisy que le jour où le clergé en était imbu.

14* * *

15J’ai sous les yeux deux livres qui sont très propres à caractériser l’état actuel des esprits : le P. Lagrange, directeur de la Revue biblique, a publié une brochure de 78 pages : Quelques remarques sur l’Orpheus [13] ; Batiffol, ancien recteur de l’Institut catholique de Toulouse, a réuni des conférences prononcées devant l’évêque de Versailles, sous le titre : Orpheus et l’Évangile[14].

16Les personnes qui connaîtraient seulement Orpheus par ce qu’en dit Batiffol, s’en feraient une idée très inexacte ; ils en penseront ce qu’en a pensé l’évêque de Versailles : c’est un « pamphlet rempli d’affirmations arbitraires, écrit avec le seul appui d’une érudition incomplète et superficielle ». On peut contester beaucoup des jugements que prononce Salomon Reinach, mais jusqu’ici personne ne s’était avisé de contester l’étendue de son érudition ; le P. Lagrange dit, à l’avant-dernière page de sa brochure, que l’érudition de son adversaire est « extraordinairement étendue ». L’évêque de Versailles a été probablement frappé, comme beaucoup de personnes, de voir Batiffol relever, avec beaucoup de hauteur, un contresens que Salomon Reinach aurait commis dans la traduction du premier verset de saint Luc ; il aura conclu de là que l’auteur de l’Orpheus est un médiocre helléniste. Je crains fort, au contraire, que ce fut Batiffol qui ait fait un contresens ; il adopte la traduction habituellement donnée de ce texte ; mais le sens est équivoque et le commentaire qu’il ajoute paraît bien s’éloigner du grec.

17Batiffol n’a pas été fort heureux non plus quand il a prétendu apprendre à Salomon Reinach ce que les derniers travaux de la critique allemande avaient découvert dans le Talmud sur Jésus ; il ignore, sans doute, qu’une excellente critique de ces textes talmudiques a été faite par Joseph Derenbourg en France il y a plus de quarante ans.

18Salomon Reinach n’a pas lieu d’être trop mécontent de l’objection que lui adresse Batiffol au sujet des miracles ; il avait écrit dans Orpheus : « Les miracles que la tradition évangélique attribue à Jésus, sont des exorcismes (expulsions de démons) ou des allégories (la multiplication des pains, la transformation de l’eau en vin aux noces de Cana). Le miracle le plus complet, la résurrection de Lazare qui sentait déjà mauvais, est lui-même allégorique ; d’ailleurs, il ne se lit que dans saint Jean [15] ». Batiffol ne cite pas la deuxième phrase pour ne pas avoir à parler de la résurrection de Lazare ; il n’ose même pas affirmer la réalité de la multiplication des pains et de la transformation de l’eau en vin ; il se borne à demander ce qu’on fera de la résurrection de la fille de Jaïre : Salomon Reinach estime évidemment qu’il y a eu seulement réveil d’une cataleptique et il range ce fait dans la catégorie des exorcismes.

19Il est fort regrettable que Salomon Reinach n’ait pas soumis à une critique personnelle la question du quatrième Évangile ; il a accepté la théorie de l’ex-abbé Loisy ; Batiffol, qui cite, plus d’une fois, Loisy comme une grande autorité, présente du quatrième Évangile une apologie si timide qu’elle sera regardée, par beaucoup de lecteurs, comme un abandon.

20Je crois que si Salomon Reinach a lu avec attention le livre de Batiffol, il a dû avoir l’impression que la science catholique est impuissante. Les injures d’assez mauvais goût que lui adresse son adversaire, sont propres à l’égayer beaucoup ; il a dû bien rire en se voyant comparé au Pécuchet de Flaubert ; évidemment Batiffol n’a pas écrit cette bêtise sérieusement ; il a voulu faire croire à ses lecteurs ecclésiastiques qu’il avait écrasé le mécréant, tout en donnant à celui-ci l’impression que sa réfutation n’était pas sérieuse.

21* * *

22Le livre de Salomon Reinach prête facilement à la critique, parce que l’auteur appartient à cette catégorie d’érudits qui abusent de l’érudition ; ils ne peuvent se résoudre à abandonner le moindre bout de texte qui a un rapport lointain, indirect ou même seulement verbal avec leur sujet. Le P. Lagrange a pu ainsi reprendre Salomon Reinach sur sa théorie du poisson sacré.

23Salomon Reinach commence par rapprocher l’usage qu’ont les Juifs de manger du poisson le vendredi soir et le maigre chrétien du vendredi ; mais il y a loin de l’obligation juive de manger du poisson au premier repas sabbatique à la permission chrétienne d’en manger au principal repas du vendredi. Des peintures que l’on regarde comme se rapportant à l’Eucharistie, montrent des poissons sur la table, c’est donc, pense notre auteur, que manger du poisson a, tout d’abord, fait partie du rite eucharistique, avant de devenir la règle de l’alimentation propre aux jours de maigre. Il faut trouver une origine commune à ce rite chrétien et à l’usage juif ; Salomon Reinach croit qu’ils proviennent d’un culte syrien : dans un étang sacré les prêtres de la déesse Atergatis entretenaient des poissons que personne n’avait le droit de manger ; un auteur raconte qu’on les offrait à la déesse et que les prêtres les mangeaient. Salomon Reinach suppose que le poisson avait été un totem syrien et que le sacrifice totémique du poisson a donné naissance à l’Eucharistie.

24Tout cela est terriblement artificiel et le P. Lagrange a beau jeu pour montrer que cette construction n’est pas solide ; cependant il ne parvient pas à expliquer plusieurs points très importants. De nombreux textes nous apprennent que les chrétiens se comparaient aux poissons et qu’ils comparaient Jésus à un grand poisson ; pendant longtemps on a cru expliquer le premier fait par le baptême pratiqué par immersion et le second par l’emploi du mot ichtys, qui était l’acrostiche mystérieux de l’expression Jesus Christos Theou uios sôter. Le P. Lagrange paraît abandonner cette dernière explication, que Salomon Reinach rejette, avec raison selon moi ; il ne fournit pas non plus une explication satisfaisante de la représentation dans les scènes regardées comme eucharistiques. Il résulte donc des travaux de Salomon Reinach qu’il y a un mystère archéologique à éclaircir ; il est très possible que ce mystère se rattache à quelque proverbe populaire et que celui-ci dépende d’une antique légende oubliée.

25* * *

26Il y a quelques années Salomon Reinach croyait avoir trouvé un argument propre à rendre extrêmement douteuse la crucifixion de Jésus : il posait comme principe absolu de critique, qu’il faut écarter tout fait qui est donné par les Évangélistes ou de très anciens auteurs comme s’étant produit à titre d’accomplissement d’une prophétie ; or saint Justin avait dit que la crucifixion était la réalisation d’une prophétie contenue dans le psaume XXII ; la crucifixion manquerait donc de vraisemblance. Il est fort remarquable que Salomon Reinach ait beaucoup atténué ce qu’il écrivait en 1904 et en 1906 ; il se borne à dire maintenant que « le verset du psaume [XXII] peut être l’origine de la tradition qui fait crucifier Jésus [16] ». Un érudit ne peut pas aisément se rétracter d’une manière expresse ; mais cette atténuation vaut presque une rétractation et je suis surpris que le P. Lagrange et Batiffol n’en aient pas relevé l’importance.

27L’histoire de la Passion soulève de très graves difficultés au point de vue de l’histoire des institutions ; nos deux auteurs catholiques n’ont guère l’air de s’en douter et leur argumentation se trouve ainsi fort affaiblie ; ils se bornent à montrer que leur adversaire a abusé de l’érudition ; mais ils ne proposent aucune explication.

28Salomon Reinach ne me paraît pas avoir été heureux quand il trouve invraisemblable qu’un gouverneur aussi brutal que Pilate s’amuse à se laver les mains. Nous savons, en effet, par la Didascalie, que les juges (au moins en Syrie) juraient qu’ils étaient innocents de la mort de l’homme qu’ils envoyaient au supplice. Pilate déclare qu’il est innocent de la mort de Jésus et pour prêter serment il a pu se laver les mains ; il n’y a donc dans le récit de saint Matthieu rien que très naturel.

29Batiffol, suivant ici l’opinion de Loisy, estime très facile de comprendre que les soldats romains aient déguisé Jésus en roi et l’aient ensuite frappé. Tous les historiens ont estimé, au contraire, que cette scène présente les caractères les plus extraordinaires : Pilate qui a fait ses preuves d’officier énergique, aurait commis une prodigieuse imprudence s’il avait permis à ses hommes de se livrer à une mascarade propre à ébranler le respect de la justice et par suite la discipline. Depuis 1898 plusieurs savants ont supposé que la Passion a eu lieu pendant une fête qui comportait l’exécution d’un condamné traité temporairement en roi. Il n’est pas aisé de concilier les renseignements sommaires que l’on possède sur ces fêtes sanguinaires et Salomon Reinach peut être, une fois de plus, accusé de maladresses ; mais les savants catholiques devraient comprendre que le récit évangélique a besoin d’être rapproché d’un rite païen comportant un sacrifice de roi.

30Le P. Lagrange convient que les commentateurs ne parviennent pas à expliquer le choix que Pilate abandonne au peuple, qui aurait eu le droit de faire grâce à un prisonnier ; le peuple choisit Barabbas. Là encore il faut, de toute nécessité, apporter des hypothèses propres à rendre le récit évangélique vraisemblable. Salomon Reinach croit que l’on nommait Barabbas le personnage traité en roi et ensuite sacrifié, en sorte que Jésus aurait été mis à mort non pas de préférence à Barabbas, mais en qualité de Barabbas. Le P. Lagrange montre que cette conclusion présente de grandes difficultés ; il semble cependant qu’il ne serait pas très éloigné de l’utiliser, mais il n’ose pas donner une explication personnelle ; Batiffol triomphe grossièrement et ne paraît rien comprendre à la question.

31* * *

32Il me paraît très singulier que le P. Lagrange n’ait pas nommé William James dans sa polémique ; le philosophe américain n’admet pas la thèse fondamentale de Salomon Reinach ; les grandes religions ne seraient point les prolongements des superstitions des tabous, des totems, de la magie ; elles auraient l’expérience religieuse pour principe unificateur ; c’est en s’inspirant des nouvelles doctrines qu’il faut aborder l’histoire des religions si on veut y voir clair. Les idées de William James ont une bien autre portée que les opinions des personnages médiocres que cite trop souvent le P. Lagrange.


Date de mise en ligne : 24/03/2015

https://doi.org/10.3917/mnc.032.0207