Pense-Bête
- Par Régis Debray
Pages 206 à 226
Citer cet article
- DEBRAY, Régis,
- Debray, Régis.
https://doi.org/10.3917/mediu.031.0206
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- Debray, Régis.
- DEBRAY, Régis,
https://doi.org/10.3917/mediu.031.0206
Il devient imprudent, passé un certain cap, de baguenauder dans une librairie, de feuilleter le supplément « idées » de son quotidien ou même d’allumer France-Culture. L’amour-propre que la force de l’âge rend distrait prend sa revanche sur le tard. Non que le sénescent cherche son patronyme dans le moindre recoin, mais il ne peut s’empêcher de le guetter à propos des sujets qui lui ont fait tirer la langue des décennies durant. Renseignements pris, on fait chou blanc. On l’a passé à l’as. On l’a rayé des cadres. Faire bonne figure, c’est excessif, mais pas de figure du tout, c’est agaçant. Il a beau se croire quitte avec les ans de l’humiliant désir d’être loué, il s’estime au moins en droit d’être dénigré, moqué ou calomnié, bref inscrit dans l’annuaire, reconnu pour avoir été.
Dès que l’homme d’âge met le nez dehors (hors de nos familières mais rassurantes pénates où nous alignons sur nos rayonnages les preuves écrites de notre passage sur terre), il met son épiderme en péril. Dernière en date de mes petites blessures : cette pleine page du Monde, sous un titre d’affiche, « La crédibilité des images s’est perdue ». « La révolution numérique a bouleversé la façon dont nous appréhendons les images, et au-delà, le monde lui-même. » L’auteur de cette bouleversante nouvelle ? F.R., professeur de « culture visuelle » à l’université de New York. Le propos ? Un enfoncement de portes ouvertes. « Tiens, se dit-on à part soi, je crois bien avoir dit la même chose, il y a une vingtaine d’années, avec un peu plus de relief …