Symptômes
Pages 170 à 181
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/mediu.003.0170
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Notes
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[1]
Citation in http://navire.net/archives/actualite/retour_sur_le_flashmob.htlm.
Première Flash Mobs.?Le Louvre, Paris, le 28 mars 2003.
Première Flash Mobs.?Le Louvre, Paris, le 28 mars 2003.
Flash Mobs
Un message électronique : deux cents personnes s’écroulent sous la pyramide du Louvre
1Des dizaines d’individus, voire des centaines, qui imitent des cris d’oiseaux, embrassent des inconnus dans une librairie, font des mouvements de gymnastique dans une rue de Berlin, jouent au jeu de l’oie, dessinent sur les dalles du parvis de Notre-Dame, se figent comme des statues avant de s’effondrer ou tournent autour du pot doré de Raynaud à Beaubourg. Des artistes, des potaches, des sectateurs mystérieux ? Seulement des Flash Mobbers, qui dans le monde entier, depuis un jour d’été de 2003, à New York, se sont rassemblés dans un lieu public, sous l’impulsion d’un message électronique ou téléphonique, pour accomplir selon des indications très précises, pour une durée limitée, des actes vides de sens, inoffensifs et extravagants. Le phénomène Flash Mob, ou rassemblement éclair qui mobilise une foule, se répand sur la planète. Pour y participer, il suffit de s’inscrire sur un site, d’attendre un courriel ou un SMS et d’exécuter scrupuleusement les ordres.
2Mais qu’est-ce qui pousse un individu à se soumettre à une injonction anonyme pour se donner en spectacle dans un lieu public avec d’autres humains qu’il ne connaît pas ? En lisant les réactions de ceux qui s’expriment sur des sites comme ParisMobs, le site parisien, les motivations se révèlent multiples : pouvoir dire « j’y étais » parce qu’il ne faut pas manquer cet événement insolite ; casser temporairement l’ordre des choses par une action inutile et absurde ; se réapproprier l’espace social par une convivialité éphémère ; ou encore le plaisir de se laisser instrumentaliser en retrouvent le sentiment d’appartenance à une communauté d’un instant. Devant ce phénomène, certains évoquent des comportements précurseurs : les happenings politico-artistiques des situationnistes ou les performances artistiques des années 1960 ; les streakings de la décennie suivante, qui perturbaient les manifestations officielles en faisant détaler aux yeux de tous un trublion nu comme un ver poursuivi par un service d’ordre débordé ; les rassemblements de militants anti OMC en 1999 à Seattle via SMS ; les manifestations contre la guerre en Irak ou contre le gouvernement espagnol après les attentats ; les protestations contre la téléréalité de ceux qui chantaient sous les fenêtres du studio de «?Loft Story », « les humains ne sont pas des rats » ; les rassemblements de hooligans pour aller faire le coup de poing contre les supporters de l’équipe de football adverse ; jusqu’aux groupies britanniques du prince William qui préviennent leurs semblables lorsque leur idole apparaît dans un lieu public. Les plus érudits des observateurs font remonter le concept de Flash Mob à celui de Smart Mob d’Howard Rheingold, qui explore à travers ces « foules intelligentes » les potentialités qu’offrent Internet et la téléphonie mobile. « La prochaine révolution sociale », que le titre de son ouvrage annonce, s’effectuera en effet par de nouvelles actions collectives riches de dynamiques sociales grâce aux nouvelles technologies de communication.
3Certaines pythonisses envisagent les pires dérives : la réduction des participants à l’état de moutons de Panurge qui abdiquent toute responsabilité ; la récupération commerciale, militante, politique ou terroriste ; et tout autre manipulation possible lorsque l’acteur des Flash Mobs est rendu semblable à un zombie. Isabelle Vodjdani, maître de conférences en art plastique, s’inquiète de ce qu’elle décèle dans les photographies publiées sur ParisMobs : « ces images vous donnent froid dans le dos, car elles vous disent : regardez comme ils sont dociles quand on leur donne l’illusion d’agir et de s’organiser de leur plein gré ; regardez comme on sait bien manipuler des gens qui se croient cramponnés à leur liberté individuelle. [1] » D’aucuns évoquent des « dérapages » plus ou moins graves : mise au point d’actions terroristes; stratégie commerciale de compagnie téléphoniques pour recueillir gratuitement des listes de courriels ; manœuvres de perturbation des manifestations politiques ou syndicales. Les « foules intelligentes » d’Howard Rheingold disparaissent de l’horizon pour laisser la place à des foules idiotes qui interprètent un scénario écrit par un inconnu plus ou moins bien intentionné, telles des marionnettes obéissantes.
4Quelques-uns prédisent une courte vie à ce phénomène qui pourrait s’essouffler faute d’idées originales et amusantes capables de faire sortir de leur bulle les cyclopes paralytiques figés devant leur ordinateur. Mais il resterait à savoir vraiment pourquoi ces enragés des nouvelles technologies ont ressenti le besoin de vaincre leur isolement pour agir ensemble et pouvoir passer du «?virtuel » au « réel » en donnant une certaine visibilité au réseau de communication par des actes aussi incompréhensibles.
5Si la communication était individuelle, le passage à la rencontre réelle pourrait aussi être individuel : un rendez-vous dans un bar permettrait de répondre au besoin d’échapper à la désincarnation mutilante de l’utilisateur normalisé d’Internet. Or, ici, la communication est collective, l’acte de rencontre doit donc aussi être collectif. Toutefois, cette condition ne suffit pas, parce que l’essentiel n’est pas de lever l’anonymat des personnes mais de faire voir le réseau pour le réseau, comme le montrent à la fois l’exécution mécanique de l’action et la dispersion rapide des participants, qui ne s’attardent guère à bavarder. C’est pourquoi la mobilisation se concrétise autour d’un acte dénué de sens. Car s’il en avait un, c’est ce sens qui deviendrait visible, et non le réseau. Seul l’acte insensé permet l’accord en faisant taire les divergences. Ainsi, une partie du réseau sort de l’ombre, devient palpable dans sa diversité, sans que ses membres n’ôtent leur cagoule.
6Éliane Burnet
7directrice du département de philosophie de l’université de Chambéry.
« Extérieur nuit »
8Versailles, octobre 2004. Un samedi soir, sur le coup de 21 heures, une foule dense converge vers la grille d’entrée du château. Au programme : une « nuit blanche », comme à Paris, avec exposition d’œuvres d’art contemporain dans le parc. On parle même d’une pomme posée sur le lit de Marie-Antoinette. La soirée est douce, le petit parc, ouvert gratuitement, et pour profiter de l’aubaine plusieurs dizaines de milliers de visiteurs s’engouffrent sous le porche qui mène aux terrasses. Mais si le grand roi, expert en fêtes de nuit, a largement dimensionné ses jardins, l’ambition de mettre l’art contemporain directement à la portée de tous se heurte, ce soir-là, à des écueils de taille. Qu’on en juge.
9S’orienter. Vers 21 heures, aucune des jolies et épaisses brochures qui identifient œuvres et auteurs et en commentent les intentions n’est plus disponible. Au mieux peut-on mendier à un voisin revêche – et inquiet qu’on ne le lui vole – le droit de jeter un coup d’œil sur le précieux opuscule. Les plus prudents ont jugé bon de les enfouir dans un sac pour les soustraire à la convoitise publique. On peut cependant arracher à un jeune médiateur, juché sur une borne à la grille du château et plus entouré qu’un travailleur humanitaire distribuant des vivres, des plans qui indiquent la localisation des œuvres. Un jeu de piste, pourquoi pas ? Partons à la recherche de l’installation de Buren. Le flot de la foule nous entraîne au bord de la terrasse, face au Grand Canal. Déception. Les allées qui permettent de s’approcher du bassin de Latone sont fermées. « D’habitude c’est ouvert ! » grommellent les habitués. En outre, il n’y a rien à voir. On distingue seulement des sortes d’énormes plaques de contreplaqué abandonnées sur les parterres appelés Tapis vert. Un projecteur placé anormalement haut éblouit la foule. En fait, l’œuvre est là, et, si l’on sait regarder, tout s’explique. Deux messieurs à l’air bien renseigné discutent : la grande plaque a pour fonction, disent-ils, de changer la dimension des parterres. Et la puissante source de lumière projette les ombres des arbustes de façon telle qu’elles alternent en bandes sombres et claires. Des bandes. J’ai compris. C’est du Buren… Je m’apprête à demander à mes voisins s’ils sont architectes, et, à ce titre, compétents et disposés à nous en dire plus, mais, dérangés dans leur contemplation, ils s’éloignent. Mes propres voisins m’interrogent et je partage avec eux le maigre savoir ainsi grappillé. Que Daniel Buren me pardonne si j’ai trahi son intention, et encore plus si, en fait, il n’était pour rien dans le projecteur.
10Contents de ce premier succès, nous descendons vers l’Orangerie. Elle est vide de ses orangers et déploie des volumes superbes. Si on ne trouve rien d’autre, on aura déjà vu ça ! Le xviie siècle, après tout, est une valeur sûre. Pourtant il y a, semble-t-il, une œuvre tout au milieu de l’immense espace. Par terre, un carré de graviers bleus, en verre peut-être – les termes technique me manquent. Plantés dessus, quelques très petits orangers métalliques avec leurs oranges. C’est joli. Attirés, les petits enfants s’engagent à coup sûr sur le gravier, que traversent aussi les promeneurs distraits et les chiens en laisse. Une jeune gardienne en uniforme tente en vain de les repousser et finit, exaspérée, par appeler à l’aide dans son portable. Dans les minutes qui suivent, une camionnette blanche arrive, conduite par des gardiens en uniforme et s’engage dans la porte majestueuse de l’Orangerie. On en débarque quelques plots de signalisation et un métrage de ruban orange et blanc, du type de celui qui protège les chantiers urbains. L’idée me traverse qu’il pourrait s’agir d’un happening destiné à faire prendre conscience au public du fait que c’est la rampe qui fait le spectacle et le musée qui fait l’œuvre d’art. Tout au fond de l’Orangerie un artiste est aux prises avec son public. Un tapis de boules de polystyrène blanc est en effet disposé au pied d’un moulage de la grande statue équestre de Louis XIV par le Bernin, que d’habitude on voit derrière la pièce d’eau des Suisses. Les boules, marquées d’une fleur de lis, sont emportées sans vergogne par les visiteurs. Au fond, ce n’est pas surprenant : qui dit visite, dit souvenir… Mais l’auteur de l’installation, qui n’avait pas pour intention de susciter une réflexion sur la fragilité des œuvres d’art et sur les ambiguïtés de l’appropriation, et qui tente de monter la garde auprès de son œuvre, est réellement hors de lui.
11Qu’on ne s’y trompe pas. Il n’y a d’ironie dans ce récit ni à l’encontre des artistes ni envers les visiteurs. Chacun jouait son rôle, de son mieux, avec, de la part des visiteurs, une grande bonne volonté, et de la part des artistes, une certaine prise de risque. Alors pourquoi ces quiproquos burlesques?? Le parti pris des « nuits blanches » qui consiste à mettre le grand public en contact avec des réalisations plastiques contemporaines installées dans l’espace public est généreux. Il n’est pas sans périls. Il ne faudrait pas, en particulier, qu’il mette en danger les artistes mêmes qu’il souhaite servir. Un espace comme celui du parc du château de Versailles n’est pas neutre. Il a été splendidement conçu en son temps par de grands artistes. Il faut des œuvres fortes pour s’y imposer. Daniel Buren le sait, qui choisit de manipuler l’espace extrêmement construit du Tapis vert. Seconde remarque : ces œuvres installées de façon précaire dans des espaces qui ne sont pas faits pour elles réhabilitent, paradoxalement, les éléments les plus traditionnels du musée. Ce dernier, dans sa forme classique, était né de besoins bien précis. Le gardien et le socle protègent et signalent l’œuvre. L’escalier et le corridor canalisent les visiteurs et ménagent des points de vue. Le cartel et le guide imprimé identifient et expliquent … Autant de fonctions que des espaces temporairement mobilisés au service des arts plastiques n’assurent pas, ou mal. La même remarque vaut pour les fêtes de la musique généreusement organisées dans nos villes. Au fil des années, les services municipaux réinventent pour le confort des artistes et le respect des œuvres des estrades, des écrans réverbérant le son, des « sonos », des programmes, bref… ce qui faisait la salle de concert. Les arts de la rue, certes, existent, mais ils utilisent l’espace qui leur est donné ; ils ne sont pas « posés dedans ».
12Faut-il pour autant abandonner les « nuits blanches » et revenir aux espaces feutrés des institutions ad hoc ? Certainement pas. Qu’on veille cependant à protéger les artistes. De tous les protagonistes, ce sont eux les plus fragiles.
13Catherine Bertho-Lavenir
14professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris III- Sorbonne nouvelle.
2005, année des héros-tiques
15L’art de ployer les mémoires va se déployant plus que de raison en 2005, qui ploie sous un flot d’anniversaires envahissants. Il faudrait reprendre qui omet de les répertorier mais blâmer qui astreint à les célébrer. À France Culture, face aux turbulences commémoratives annoncées, la direction plaide pour une pause (« rien que pour s’atteler à constituer des archives pour dans cent ans… »), un producteur qui avait tant œuvré pour le centenaire de la naissance de Vladimir Jankélévitch (1903) revenant à la charge deux ans plus tard pour… le vingtième anniversaire de sa mort (1985) ! L’engorgement est patent.
16Oublions la fondation de l’alphabet arménien (405), la mort de Salomon ben Isaac dit Rashi (1005), la fondation de Port-Royal et la publication de Don Quichotte (1605), l’invention du manomètre par Pierre Varignon (1705), le décret fixant la numérotation des rues de Paris, la bataille d’Austerlitz, la naissance de Tocqueville et de Blanqui (tout cela en 1805), ne nous arrêtons pas même au cent cinquantième anniversaire du classement des grands crus du Bordelais, de la naissance du sculpteur animalier François Pompon, dont le taureau de bronze est toujours debout à Saulieu, ou de la mort d’Adam Mickiewicz (1855). Passons à « L’année 1905 », tel est le titre de la onzième symphonie de Chostakovitch, en hommage au filage sanglant de 1917, le fameux « Dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg.
17Il y a des millésimes marqués par les chênes à terre : 1976, par exemple, avec Malraux, Gabin, Mao, Heidegger et tant d’autres. Le Nouvel Observateur en fit à l’époque un article effaré, dont le ton préfigurait le mot fameux que devait prononcer le président Reagan, suite au trépas de trop d’un vieillard du Kremlin (c’était Tchernenko après Brejnev et Andropov) : « They keep on dying ! » En 1905, il y eut bien sûr quelques décès notables : Alphonse Allais (qui, voyant venir le coup, avait publié ses Œuvres anthumes), Jules Verne, José Maria de Heredia, Marcel Schwob, Élysée Reclus, Louise Michel et Pierre Savorgnan de Brazza. Ajoutons Debendranath Tagore pour n’être point sourd au « tiers-monde » – ce terme forgé par Alfred Sauvy était consacré par la conférence de Bandoeng voilà exactement un demi-siècle, en 1955, année de la mort de Claudel, Teilhard de Chardin, Honegger, Utrillo, Léger, de Staël ; année de la publication de Tristes tropiques et du premier volume des Rois maudits… N’anticipons pas et revenons à 1905, dont le crêpe ne saurait camoufler l’absolu carnet rose : Jean-Paul Sartre, Raymond Aron, Paul Nizan (et une presque entière promotion de l’École, comme chaque année du reste), Elias Canetti, Emmanuel Levinas, Emmanuel Mounier, Albert Speer, André Jolivet et Michael Tippett, Serge Lifar, Jean Vigo, Christian Dior, Henry Fonda, Greta Garbo, Michael Powell, Howard Hughes, Raymond Guérin. La fibre tiers-mondiste pousse à enregistrer la naissance du Thaïlandais Kulap Saipradit, écrivain, journaliste et professeur mort en 1974 : le chiffre n’est pas rond, mais nous met sur notre trente et un. C’est dix ans plus tard, en 1984, que s’éclipsait un autre natif de 1905, le Russe Mikhaïl Cholokhov, Prix Nobel de littérature à soixante ans, en 1965, voilà donc quarante ans : le compte est bon. Grâce au site de l’Unesco, nous mentionnerons le centenaire de la naissance de Yusif Mammedeliyev (Azerbaïdjan), de Yahya Haqqi (Égypte) et bien sûr et surtout d’Attila Jozsef, dont les vers magyars nous touchent comme « des crosses de fusil tombant sur le palier » (Villiers de L’Isle-Adam,1838-1899, rien à voir avec le sujet, pardon pour cet écart).
181905 vit naître la SFIO, la revue Mabillon (fondée à l’abbaye Saint-Martin de Ligugé), Le Petit Larousse illustré, le salon automobile de Genève, le Rotary Club (à Chicago), le royaume de Norvège (séparation pacifique d’avec la Suède), le premier congrès mondial d’espéranto (à Boulogne-sur-Mer), le premier festival des Filets bleus (à Concarneau, pour aider les pêcheurs victimes de la crise de la sardine) et, pour sûr, Bécassine – très vite et par hasard dans La Semaine de Suzette. Signalons aussi une adoption : la loi sur la séparation de l’Église et de l’État.
19Celle-ci fut commémorée dès 2004, tant les journalistes, ces tigres altérés de scoops, ont réussi à introduire leur culte de la primeur et de l’exclusivité jusqu’en ces confins rétrospectifs. Un bon conseil pour être à la page : pensez 2006 et abîmez-vous dès aujourd’hui dans le centenaire de la naissance de Senghor ou de Mireille (morte en 1996, vingt ans après son mari Emmanuel Berl : quelle cascade d’anniversaires !). Mieux encore, investissez dans la fameuse charte d’Amiens de 1906, qui devait dessiner un paysage aujourd’hui nature morte : le syndicalisme français…
20Antoine Perraud
21producteur à France Culture et journaliste à Télérama.
Le médiateur et le médiologue
22Bonne nouvelle cinéphilique : Serge Daney itinéraire d’un ciné-fils enregistré en 1992 pour « Océaniques », vient de sortir en DVD. Portant casquette, pull et grosses lunettes Daney fume cigarettes sur cigarettes : la caméra le filme en gros plan fixe pendant qu’il répond à Régis Debray dont on entend les questions en voix off. Longues réponses de Daney, construites, précises, montrant une pensée en acte. Des trois parties (trois fois une heure), la dernière « Le regard du zappeur » sur la critique de la télévision est la moins intéressante car la plus datée. Toujours aussi passionnantes en revanche sont les deux premières qui retracent le parcours de Daney comme cinéphile puis critique aux Cahiers et plus tard à Libé. Comment le cinéma l’a fait, lui qui n’a pas fait de cinéma ?, voilà au fond leur fil conducteur. Flash back sur son amour du cinéma américain, sa détestation du cinéma de la Qualité française, l’expérience fondatrice de l’article de Rivette sur Kapo. De là sa vocation de critique vécue et revendiquée comme celle d’un passeur, d’un médiateur, humble relanceur de balles. Zoom sur ses goûts et sa conception du cinéma qui lui font préférer la durée – l’invention du temps – aux images, les films de purs imagistes lui tombant des yeux. Pourquoi ne pas avoir franchi le pas de la réalisation ? Son explication ample et minutieuse constitue la quintessence de ces entretiens. On réentendra qu’il n’en a jamais eu la tentation, que réaliser des films est une chose et que savoir les regarder en est une autre, que le temps de l’écriture, rapide, nerveux, lui convenait mieux que celui d’un tournage, inévitablement lent.
23Au final, Daney s’assume malgré lui avocat du cinéma contre le visuel qui en serait la forme dégradée. Comment ne pas le suivre aujourd’hui plus que jamais sur cette voie ? Mais à trop trancher entre ce qui fait partie du cinéma et ce qui n’en fait pas partie, le risque est de congédier des films radicalement neufs au nom d’une orthodoxie intangible.
24Arnaud Guigue
25agrégé de philosophie, il enseigne l’esthétique à l’université de Paris 3.