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Article de revue

Une Église inclusive sur le plan du genre ?

Femmes, gouvernance et nouveaux développements

Pages 322 à 331

Citer cet article


  • Dillen, A.,
  • Traduit du néerlandais par Weisshaupt, J.
(2022). Une Église inclusive sur le plan du genre ? Femmes, gouvernance et nouveaux développements. Lumen Vitae, LXXVII(3), 322-331. https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2022-3-page-322?lang=fr.

  • Dillen, Annemie.,
  • et al.
« Une Église inclusive sur le plan du genre ? : Femmes, gouvernance et nouveaux développements ». Lumen Vitae, 2022/3 Volume LXXVII, 2022. p.322-331. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2022-3-page-322?lang=fr.

  • DILLEN, Annemie,
  • Traduit du néerlandais par WEISSHAUPT, Jacques,
2022. Une Église inclusive sur le plan du genre ? Femmes, gouvernance et nouveaux développements. Lumen Vitae, 2022/3 Volume LXXVII, p.322-331. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2022-3-page-322?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Anneleen Decoene, « Diversiteit als kracht. Over de fundamentele uitdaging van feministische theologieën », dans Areopaag, 8, 3, 2008, p. 3-12.
  • [2]
    Bart Latré, Strijd en inkeer. De kerk- en maatschappijkritische beweging in Vlaanderen, 1958-1990, Leuven University Press, Leuven, 2008.
  • [3]
    Katlijn Malfliet et alii, « Vrouw & Kerk aan mgr. De Kesel », dans Kerknet, 2015, en ligne : www.kerknet.be/kerk-leven/nieuws/vrouw-kerk-aan-mgr-de-kesel.
  • [4]
    Anne Vandenhoeck, Annemie Dillen et alii, « De stille ommekeer voor vrouwen in de kerk », dans De Standaard, 3 april 2021.
  • [5]
    Annemie Dillen, Diversity and leadership within the Catholic Church, in Increasing Diversity. Loss of Control or Adaptive Identity Construction, Peeters, Leuven, 2017.
  • [6]
    Marijke Vermeulen, Anneleen Decoene et Annemie Dillen, « Vrouwelijk leiderschap in de Vlaamse katholieke kerk. Vrouwen aan het woord », dans Marc Steen (dir.), Gidsen die begeesteren. Over pastoraal leiderschap, Halewijn, Antwerpen, 2017.
  • [7]
    Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Harvard University Press, Cambridge, 1970.
  • [8]
    Marijke Vermeulen, Anneleen Decoene et Annemie Dillen, « Vrouwelijk leiderschap in de Vlaamse katholieke kerk. Vrouwen aan het woord ».
  • [9]
    Ce concept est utilisé pour parler des discriminations et des spécificités de multiples discriminations, qui ne font pas que s’ajouter entre elles, mais qui prennent des formes particulières.
  • [10]
    Annemie Dillen et Judith Gruber, « Gender, Race, Religion: De/constructing Regimes of In/visibility », dans Journal of the European Society of Women in Theological Research, 28, 2020, p. 25-36.
  • [11]
    Armin Kummer, « Reforming Pastoral Care: Male Pathologies, Spirituality, and Gender-Specific Pastoral Care », dans Reforming Practical Theology: The Politics of Body and Space, Tübingen University Press, Tübingen, 2019.

Le vécu de femmes dans l’Église

1 En choisissant l’expression « inclusive sur le plan du genre » « Église inclusive » dans le titre principal de cet article et en citant explicitement les « femmes » dans le sous-titre, je soupçonne que beaucoup me désapprouveront. Pour de nombreux lecteurs de la première moitié du 21e siècle, le mot « genre » renvoie aux hommes et aux femmes, mais aussi aux « transgenres ». Linguistiquement, il désigne, en effet, non seulement les hommes (m) et les femmes (f), mais aussi les personnes dont l’identité de genre est plus fluide (x) et qui ne peuvent se retrouver dans la dichotomie classique homme — femme. Le Magistère romain officiel de l’Église catholique est mal à l’aise avec ce concept de « genre » et le lie systématiquement à un choix idéologique. L’« idéologie du genre » est dès lors condamnée. Le discours de l’Église sur le genre s’appuie invariablement sur une interprétation plutôt essentialiste de la masculinité et de la féminité. L’argument principal consiste en l’obligation pour les femmes et les hommes d’assumer leur sexe biologique reçu de Dieu.

2 Pour le Magistère, le féminisme n’est pas mauvais, au contraire. Ainsi, le pape Jean-Paul II (1978-2005) s’est-il qualifié de « pape féministe ». Mais ce qu’il entend par là n’est pas un féminisme dans lequel le concept de « genre » et de « construction de l’identité de genre » est primordial. Il fait référence à ce qu’on appelle un « nouveau féminisme » : une attention à l’identité de l’homme et de la femme et une appréciation positive du rôle des femmes. Reconnaissons que, dans l’espace public et dans certains contextes culturels, les déclarations sur le rôle des femmes, la valorisation de la maternité et la condamnation de formes de discrimination et de violence à l’égard des femmes ont même une résonnance prophétique. J’ai cependant quelque réticence à affirmer que le discours de l’Église est « féministe ». L’une des principales pierres d’achoppement est la place des femmes en interne dans l’Église catholique. Les femmes ne peuvent pas devenir prêtres et le pape Jean-Paul II, en 1994, a déclaré ce débat « clôturé ».

3 C’est vrai qu’il y aurait aussi beaucoup à dire sur la place des hommes dans l’Église, qui, bien qu’ils puissent devenir prêtres, n’y sont pas toujours très visibles. Mais la présente contribution traite principalement de la place des femmes à l’intérieur de l’Église, elles qui y sont très largement présentes. À travers l’expression « inclusive sur le plan du genre », je renvoie également à ce nouveau défi : inclure les expériences de genre fluides et les identités de genre non binaires dans la réflexion sur l’Église. Alors qu’il y a quelques décennies à peine, la question était de savoir si l’on pouvait, par exemple dans les traductions de la Bible, parler non seulement de « il », mais aussi de « elle » pour parler de Dieu comme des gens en général, aujourd’hui, l’appel à parler sans être contraint par la binarité « elle » ou « il » devient de plus en plus fort.

4 Le choix de parler en « je » est sans doute également un peu surprenant. Inspirée par les approches théologiques féministes, je pars du principe que la théologie n’est jamais neutre, mais toujours colorée par le point de vue à partir duquel elle est écrite et le contexte de l’auteur·e, d’une part, et par les intérêts en jeu, d’autre part. L’une des questions fondamentales est la suivante : à qui profite ce qui est écrit ? Cette position non neutre exige de rendre explicites son propre point de vue et son propre contexte afin que le lecteur sache qui est en train de parler.

5 J’avais seize ans, en 1994, lorsque la discussion sur le sacerdoce féminin a été rejetée par Rome comme une « causa finita ». À cette époque, et peu de temps après également, pendant mes études de sciences religieuses à la KU Leuven, j’ai remarqué que le sujet faisait encore l’objet de nombreuses discussions. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, j’ai vu des femmes ministres dans des communautés religieuses alternatives (catholiques) en Flandre et constaté un nombre toujours croissant de nominations d’assistantes paroissiales. Dans mon enfance, j’ai pu constater de près combien les femmes étaient très actives dans l’Église, bien que sous la responsabilité finale d’un prêtre/pasteur. En 2005, j’ai été la douzième femme néerlandophone à recevoir un doctorat en théologie de la KU Leuven. En 2006 à Malte, lors de la Journée internationale de la femme le 8 mars, j’ai donné cours en tant que professeure Erasmus à un grand groupe d’étudiants en théologie de sexe masculin, des prêtres en formation ; on m’a dit que c’était la première fois qu’une femme enseignait dans cette faculté. À cette époque en Belgique, il n’y avait pas encore beaucoup de femmes professeures de théologie.

6 Lors de ma nomination en tant que maître de conférences à la KU Leuven en 2007, j’ai reçu la charge ecclésiale de présidente du Service interdiocésain de la pastorale familiale. J’ai alors été présidente d’un conseil d’administration constitué d’hommes, des vicaires épiscopaux, et d’une seule femme, cadre supérieur. Maintenant, en 2021, le conseil d’administration est composé d’une majorité de femmes, désormais appelées « déléguées épiscopales », exercent la même fonction ecclésiastique que les vicaires épiscopaux. Tout cela donne une idée de l’évolution du paysage ecclésial flamand : les femmes sont relativement bien représentées, aumônières dans les hôpitaux, assistantes paroissiales dans les paroisses et autres communautés ou organisations religieuses, et pour certaines, avec des responsabilités de gouvernement au sein de l’Église flamande.

7 Néanmoins, en tant que responsable du cours sur les études féminines et la théologie féministe, en néerlandais et en anglais, je suis à chaque fois frappée du peu de connaissances, chez les étudiants et étudiantes, des idées et des mouvements concernant les droits des femmes, le féminisme en général et la théologie féministe en particulier. Ils sont nombreux à considérer que la plus grande bataille a déjà été livrée. Les étudiants internationaux m’apprennent encore et encore combien il reste de travail à faire ailleurs dans le chantier d’une Église qui fait place aux femmes, mais aussi combien l’Église flamande peut apprendre des pays où les questions de genre sont davantage considérées comme prioritaires.

8 Sur ce thème, il est important de donner un aperçu de l’histoire du mouvement des femmes, en dialogue avec la situation de l’Église catholique en Flandre (point 2). J’exposerai ensuite quelques prises de position de femmes à propos du leadership des femmes et de la place de la femme dans l’Église (point 3). Je conclurai sur quelques défis nouveaux pour l’Église flamande.

Le féminisme en Flandre et l’Église catholique

9 Les années 1960 et la période qui a suivi ont été caractérisées par ce que l’on appelle communément la « deuxième vague féministe ». Après une première vague à la fin du 19e siècle, principalement attentive aux droits des femmes, la deuxième vague féministe s’est concentrée sur l’« égalité ». Des thèmes tels que la violence à l’égard des femmes, l’égalité de rémunération pour un travail égal, l’autodétermination, etc. ont été abordés. Au niveau international, les femmes professeures étaient de plus en plus nombreuses et, au bout d’un certain temps, elles ont acquis un statut qui leur permettait d’aborder des thèmes spécifiques, du fait qu’elles étaient des femmes. Alors qu’au départ, elles ont surtout essayé de se conformer à un monde universitaire dominé par les hommes, dans les années 1960, 1970 et 1980, le concept de « Dieu Père » a fait l’objet d’une réflexion critique dans le cadre de l’étude de la Bible et de l’histoire de l’Église. Cela a conduit à accorder une attention explicite au rôle des femmes et à consacrer des publications au leadership féminin dans l’Église.

10 À côté du contexte académique, ont émergé des groupes de femmes pour promouvoir le rôle des femmes dans l’Église et pour mettre les thèmes théologiques féministes à l’ordre du jour [1]. À la fin des années 1970 au sein de la paroisse universitaire de Leuven, a été fondé en Flandre le mouvement Vrouw en Geloof (Femme et foi). En plus de son engagement pour le changement au sein de l’Église, il s’est intéressé à la théologie et la spiritualité féministes. Au cours des années 1980, deux magazines ont vu le jour, avec deux positions différentes. Le magazine Vrouw en Geloof s’est caractérisé par une position réformiste : une volonté de changement dans une loyauté envers l’Église. Le magazine Symforosa, lui, a adopté une attitude révolutionnaire : prise de distance à l’égard de l’Église et de la tradition chrétienne et recherche des formes alternatives et féministes de spiritualité, avec une attention toute particulière accordée au culte des déesses [2]. Les deux magazines n’existent plus aujourd’hui, mais l’attention portée au leadership féminin est néanmoins restée présente dans le contexte flamand. Le Conseil interdiocésain des laïcs (Interdiocesaan Pastoraal Beraad - IPB) et les mouvements catholiques féminins, par exemple, se sont intéressés à la place des femmes dans l’Église.

11 Au tournant du siècle, l’activisme s’est ralenti, du moins en Flandre. Il faut reconnaître que l’intérêt pour les thèmes féministes et pour la théologie féministe en particulier n’a jamais été très grand, contrairement à d’autres pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne ou les États-Unis. Au sein du Conseil des femmes (institution civile), l’intérêt pour la religion est faible. La religion et le féminisme sont souvent considérés comme opposés ; dans la société en général, la religion est souvent considérée comme fondamentalement oppressive.

12 Au sein de la KU Leuven, le Centre d’études féminines en théologie a été fondé en 1994 et, au fur et à mesure, des femmes engagées dans la recherche théologique et en sciences des religions s’y sont retrouvées et se sont stimulées mutuellement. Les hommes intéressés par ces sujets participent également aux réunions et aux conférences organisées. Le congrès de l’ESWTR (European Society of Women in Theological Research) s’est également réuni deux fois à la KU Leuven (1993 et 2019). Des femmes de toute l’Europe s’y sont retrouvées et ont partagé leur intérêt pour la théologie.

13 En 2015, sous l’impulsion de Katlijn Malfliet, professeure à la KU Leuven et, depuis peu vice-rectrice pour la politique de la diversité, un nouvel élan a été donné au débat sur le leadership féminin dans l’Église. Lors de la nomination de Mgr De Kesel comme archevêque de Malines-Bruxelles, un mémorandum lui a été remis [3] demandant que la question des femmes dans l’Église soit traité de manière structurelle et permanente, entre autres par le biais d’un évêque-référent.

14 À Pâques 2021, ma collègue Anne Vandenhoeck, moi-même et une trentaine d’autres femmes avons écrit un article d’opinion dans De Standaard[4]. Nous y avons fait valoir que les femmes font déjà beaucoup de choses dans l’Église flamande et qu’elles ont souvent renoncé à monter au créneau. Dans les pays voisins, la France et l’Allemagne, il existe des mouvements actifs tels que le Comité de la Jupe et Maria 2.0. Nous tenions à préciser qu’il n’est pas vrai que rien ne bouge dans l’Église flamande : de la base au sommet, les femmes prennent effectivement beaucoup de responsabilités. Cet article d’opinion a suscité de nombreuses réactions ; beaucoup de femmes et d’hommes ont voulu le signer. Peu de temps après, un groupe de coordination (« Vrouwen-in-zicht » – « Femmes-en-vue ») a été formé pour attirer systématiquement l’attention sur la question de la visibilité et de la mise en valeur des femmes dans l’Église flamande.

Des positions différentes sur le leadership féminin et d’autres thèmes

15 L’évolution historique montre comment les femmes — et les hommes — réfléchissent à cette thématique [5]. Notre recherche qualitative sur base d’entretiens avec des femmes catholiques en Flandre [6] nous a montré une diversité de positions. Globalement, selon la théorie sociologique d’Albert Hirschman [7], trois positions peuvent être distinguées : « exit » (quitter l’Église), « loyalty » (rester fidèle à l’église et défendre ses positions) et « voice » (les personnes engagées dans l’Église qui, en interne, cherchent à provoquer des changements et de faire entendre leur voix) [8]. Dans la troisième position, je distingue au moins deux sous-variantes.

16 Revenons sur chacune des positions. De nombreuses personnes ont quitté l’Église depuis les années 1960, déçues par ses positions sur de nombreuses questions, notamment sur la place des femmes dans l’Église. Parmi celles-ci — cela ressort clairement dans les entretiens — relevons la situation des femmes travaillant au sein de l’Église, par exemple comme aumônières dans la pastorale spécialisée, qui n’ont pas supporté leur situation au sein de l’Église, notamment en ce qui concerne la collaboration avec les prêtres. Tout en restant croyantes, elles ont choisi de ne plus avoir d’activité professionnelle dans l’Église. De même, des femmes bénévoles se sont également souvent heurtées aux hommes et ont cessé leur engagement.

17 Il y a ensuite les personnes qui défendent la position de l’Église sur le leadership féminin et trouvent légitime que les femmes ne puissent pas être prêtres. Elles font référence, par exemple, à l’importance du dialogue avec l’Église orthodoxe ou au fait que les hommes et les femmes sont différents, égaux, mais pas vraiment égaux, et ont donc des rôles différents dans l’Église. Dans la ligne des documents du Vatican, leur logique est plutôt essentialiste : elles mettent en avant la différence de la femme. Ou encore, elles font référence au fait que Jésus était un homme.

18 Enfin, il existe dans l’Église flamande de nombreuses personnes très impliquées, mais qui ne sont pas d’accord avec la place accordée aux femmes dans l’Église. Elles critiquent certaines approches théologiques et options pastorales et tentent de changer les choses en interne, à travers les missions qui leur sont accessibles : travailler comme assistant ou assistante paroissial·e, aumônier ou aumônière, présider des célébrations, administrer le baptême dans certains contextes… tout en proposant une approche théologique alternative. Ce groupe est qualifié dans la littérature de « révisionniste » : il ne veut pas tout changer de manière révolutionnaire et reste fidèle à l’Église, mais il tente de l’intérieur d’apporter des changements.

19 Au sein de ce groupe de femmes, la réponse à la question de savoir si les femmes doivent pouvoir devenir diacres et prêtres est diverse. Certaines affirment très clairement qu’au nom de l’égalité et de l’égalité des droits, les femmes devraient également avoir accès au ministère ordonné dans l’Église. D’autres, en revanche, même si elles souhaitent clairement que la situation des femmes dans l’Église évolue, ne considèrent pas le ministère ordonné comme une nécessité absolue. Car l’ordination des femmes comme diacres ou prêtres ne va pas réformer la structure hiérarchique — problématique — de l’Église : elle va donner aux femmes accès au ministère ordonné, mais sans grand changement fondamental. Ces femmes plaident pour une plus grande reconnaissance des femmes et des hommes laïcs. Elles luttent contre toutes les formes de sexisme quotidien dans l’Église et pour que des femmes soient nommées, sur la base de leur formation et de leur compétence, à tous les postes possibles, sans que soit donnée priorité à un ministre ordonné qui serait moins bien préparé ou moins compétent. Certaines affirment qu’il y a des questions bien plus urgentes que le sacerdoce féminin et souhaitent se concentrer sur les questions sociales et sur la spiritualité plutôt que sur l’organisation interne de l’Église.

20 Malgré les divergences de vues sur l’urgence d’admettre ou non les femmes à des ministères ordonnés, il y a de nombreuses questions sur lesquelles s’accordent beaucoup de personnes de l’Église flamande qui veulent de la diversité et du changement. Qu’il s’agisse d’inclure les femmes dans les organes de gouvernance (conseil épiscopal, administration de l’Église, conseil décanal…), de rendre plus visible la présence des femmes dans l’Église (par exemple, choisir délibérément que des femmes aient un rôle actif dans le chœur pendant les messes télé et radio…), de valoriser explicitement le leadership des femmes et de s’opposer au sexisme quotidien (par exemple, relever le caractère blessant de l’humour sexiste dans les contextes ecclésiaux, ou dénoncer les situations où les opinions défendues par des femmes formées occupant des postes de responsabilités ne sont pas prises au sérieux, etc.)

21 Alors qu’aux Pays-Bas et en Allemagne, par exemple, on débat sur l’utilisation du langage inclusif dans les traductions bibliques, en Flandres, de telles discussions sont rares, du moins sur la place publique.

Nouveaux défis

22 Au sein de l’Église catholique flamande, il y a certes une sensibilisation à la cause des femmes, mais il reste encore beaucoup de travail à faire. Nous pouvons distinguer quatre grands domaines d’attention relatifs à la mise en valeur des femmes : 1. La représentation ; 2. L’intersectionnalité ; 3. Les collaborations ; 4. Le sexisme au quotidien. Il y a également beaucoup de progrès à faire pour mettre en valeur les hommes et les personnes transgenres.

23 Commençons par la représentation. En ce qui concerne la présence et la visibilité des femmes dans toutes sortes de domaines, beaucoup de choses ont évolué positivement dans l’Église flamande au cours des dernières décennies. Cependant, il faut une vigilance soutenue pour que les femmes puissent avoir leur mot à dire à tous les niveaux de l’Église et que ce soit bien visible non seulement à l’intérieur de l’Église catholique, mais aussi ad extra. Certaines femmes sont créatives : pourquoi ne pas attribuer un prix pour les initiatives favorables aux femmes dans l’Église, instaurer une journée annuelle au cours de laquelle les femmes dans l’Église bénéficient d’une plus grande visibilité ? Ceci permettra ad extra de constater que les femmes jouent un rôle important dans l’Église et qu’elles peuvent être très actives, même si elles n’ont pas accus aux ministères ordonnés.

24 Car travailler pour une Église plus inclusive demande que les groupes qui étaient classiquement exclus ou en marge reçoivent une attention particulière. Il ne suffit pas de dire à certains groupes « vous êtes les bienvenus », alors qu’il y a une longue tradition de marginalisation de ces groupes. Peut-être que, dans soixante ans, des actions spécifiques ne seront plus nécessaires : nous pourrons dire bien volontiers que l’Église flamande est une Église inclusive. Dans la situation actuelle, il est souhaitable d’accorder une attention particulière aux femmes et notamment à celles qui appartiennent à d’autres groupes « minoritaires » ou à des groupes qui ont moins de pouvoir/de visibilité.

25 Cela nous conduit à la question de l’intersectionnalité [9] : les différentes appartenances sociales d’une personne (sexe, genre, race, classe sociale…) la conduisent à expérimenter diverses formes de discriminations. Cela teinte les rapports de pouvoir vécus par cette personne. Concrètement, cela signifie qu’on peut avoir affaire à une femme active dans l’Église, qui est laïque (et pas religieuse), avec une formation théologique, lesbienne et mère célibataire. Ou encore, à une femme, relativement âgée, religieuse qui travaille dans une paroisse. Une autre femme peut être originaire du Rwanda, parler couramment le néerlandais, avoir fait des études universitaires en théologie, être mariée, mère de jeunes enfants et aumônière dans un hôpital. Il s’agit des profils de trois femmes qui en raison de leur position sur d’autres axes (comme l’éducation, l’origine…) sont très différentes. Si nous nous efforçons de créer une Église inclusive où les femmes sont visibles et valorisées, il est important d’être conscient d’autres domaines — que le genre — où l’exclusion joue un rôle [10]. Au-delà de ces exemples, il est clair qu’il y a de nombreux domaines où l’Église peut progresser en matière d’inclusivité.

26 Venons-en au troisième point, les collaborations. Lorsqu’il est question d’intersectionnalité, l’appartenance ou non à une certaine religion joue souvent un rôle. Jusqu’à présent, nous avons surtout parlé de femmes catholiques. Dans le contexte flamand, certaines femmes (notamment les membres du groupe Facebook « vrome vriendinnen » – « amies pieuses ») ressentent le besoin de discuter de la situation des femmes avec des femmes d’autres religions ou idéologies. Les femmes musulmanes, juives ou protestantes se posent également des questions sur la relation entre les femmes et la foi. La coopération et l’échange peuvent aider les femmes à persévérer, malgré les expériences répétées d’exclusion.

27 Ceci nous amène au quatrième point d’attention. Dans l’Église catholique, et probablement aussi dans d’autres religions, il existe non seulement une forme d’exclusion structurelle des femmes, puisqu’elles ne peuvent pas devenir prêtres, mais il y a également de nombreuses formes de sexisme à l’égard des femmes au quotidien. Les hommes, notamment les prêtres et les séminaristes, racontent parfois des blagues sur les femmes — comme cela se fait partout. Pour les femmes qui travaillent avec eux, c’est souvent traumatisant. Ou encore les gens ne font pas entièrement confiance à une femme pasteur : ils voudront tout vérifier auprès du prêtre, son collaborateur masculin. De cela, de nombreuses femmes dans l’Église peuvent donner des exemples qui, sans être bouleversants, sont tout de même assez désagréables.

28 Cela ne veut pas dire pour autant que les hommes se sentent toujours aussi bien accueillis dans l’Église. Au cours des dernières décennies, les sciences humaines ont vu l’essor des « études sur la masculinité », des recherches sur les images de la masculinité et la façon dont elles sont vécues. De nombreux hommes se débattent contre toutes sortes d’attentes placées sur eux, comme celle d’être dur et musclé ou de savoir réprimer ses émotions. Nombre de ces images de la masculinité s’avèrent n’être favorables ni aux hommes ni aux femmes. Dans le cadre de la théologie pastorale et de la réflexion ecclésiologique, il ressort que l’attention à ces questions est très limitée [11]. Ci et là, des hommes organisent des groupes avec lesquels ils se réunissent et agissent ensemble. Mais ils approfondissent également des questions spirituelles ou existentielles. Travailler autour des figures d’hommes dans la Bible peut se révéler passionnant. C’est enrichissant pour les groupes de femmes de réfléchir à la figure d’Esther, mais c’est tout aussi intéressant pour les groupes d’hommes de parler ensemble, par exemple, de la figure de David ; cela qui offre de nouvelles perspectives sur la spiritualité et la masculinité.

29 C’est aussi important que les communautés locales ainsi que les diocèses réfléchissent à la question de savoir si les hommes se sentent suffisamment pris en compte et accueillis dans ces communautés. Car dans les célébrations dominicales, parmi les catéchistes bénévoles, et dans beaucoup de groupes paroissiaux, ce sont surtout les femmes qui sont présentes. L’expression classique qui associe les femmes aux trois « k » — les enfants (kinderen), la cuisine (keuken) et l’Église (kerk) — appelle une réflexion critique. Au cours des dernières décennies, le discours de l’Église s’est concentré sur le rôle public des femmes, dans les contextes professionnels, et aussi dans certaines fonctions dans l’Église. On parle moins de l’autre inconvénient des trois « k » associés aux femmes, à savoir que les hommes peuvent se sentir exclus de ces domaines. On pourrait être attentif à proposer que les pères et les confirmands entreprennent quelque chose ensemble ; ou que les pères voyagent entre eux. Cela peut contribuer à construire un lien avec la communauté locale. Beaucoup de choses sont possibles. Il faut souhaiter que la « masculinité » et l’attention portée aux hommes constituent également un thème important à l’avenir. Cela profitera aux femmes.

30 Et pour conclure, soulignons qu’il est important de ne pas se contenter de parler de masculinité et de féminité, d’hommes et de femmes, mais de prêter également une attention à ceux qui ont du mal à s’identifier à ces catégories binaires. La masculinité et la féminité se situent sur un continuum et une Église qui se veut inclusive doit laisser de la place à de nombreuses variantes au sein de ce continuum. Seule une telle Église inclusive peut rendre plus proche le rêve d’une Église qui révèle quelque chose de l’amour de Dieu.


Date de mise en ligne : 12/09/2022