À propos du 8e Congrès de la SITP « Vivre ensemble », Beyrouth, 4-9 mai 2012
Pages 331 à 334
Citer cet article
- JOIN-LAMBERT, Arnaud,
- Join-Lambert, Arnaud.
- Join-Lambert, A.
https://doi.org/10.3917/lv.673.0331
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- Join-Lambert, A.
- Join-Lambert, Arnaud.
- JOIN-LAMBERT, Arnaud,
https://doi.org/10.3917/lv.673.0331
1Pour son vingtième anniversaire, la Société Internationale de Théologie Pratique (SITP) a tenu son 8e Congrès à Beyrouth du 4 au 9 mai. Si le thème du « Vivre ensemble » pouvait sembler large et flou à première vue, il s’est imposé avec une grande pertinence dans le contexte libanais, thème décliné en différents domaines de l’agir chrétien. Plus de 70 théologiens (professeurs, chercheurs ou doctorants) issus de différentes traditions chrétiennes ont ainsi abordé un défi majeur de nos sociétés actuelles qui est aussi un défi posé à la théologie.
2Une première journée abordait le contexte du Liban, marqué par la coexistence de plusieurs religions et confessions chrétiennes, et au rapport à l’autre croyant différent. Quatre intellectuels libanais hautement qualifiés ont détaillé la complexité et le dynamisme d’une situation locale qui fait signe bien au-delà des frontières. Deux anciens ministres, tous les deux universitaires, ont présenté et relu la situation politique, sociale, économique, religieuse et culturelle. Demianos Kattar a notamment mis en exergue l’absence de stabilité du peuple libanais, absence générant une capacité d’adaptation et un esprit d’initiative, et peut-être clé de réussite pour une émigration dans le monde entier, point ajouté par Tarek Metri. Celui-ci est une grande figure de multiples dialogues et instances nationales et internationales. Il s’est attardé sur des difficultés transversales communes aux chrétiens et musulmans. Il pointa trois attitudes possibles : soit une résignation (intériorisation de la marginalité ou recherche individuelle de la réussite), soit une militance communautariste, soit une troisième voie à tracer, qui serait une citoyenneté, une « convivance » et une renaissance culturelle. Le grand intellectuel musulman chiite Saoud El-Mawla (islamologue à l’Université libanaise) s’est inscrit dans leur continuité, insistant sur le dialogue comme unique moyen de construire un avenir viable ensemble pour tous. Il remarque depuis le 11 septembre 2001 une poussée des dialogues suscités par des musulmans (qui ne sont plus seulement des invités), mais sans réflexion théologique musulmane sur la notion de dialogue entre les religions. Le théologien maronite Paul Rouhana, nouveau secrétaire du Conseil des Églises au Moyen-Orient, a développé l’articulation entre la communion et le témoignage. Il souligna, entre autres, combien les fidèles laïcs préparent et anticipent la réalité d’une Église future recomposée, plus que les évêques et les prêtres, par les réalités vécues (couples mixtes, familles, monde du travail).
3Gilles Routhier (Université Laval à Québec) a déplacé l’attention vers l’Algérie en constatant l’évolution de la pratique et de la spiritualité des moines de Tibbhérine. « Cette communauté accueillie dans la maison de l’Islam », comme aimait à le dire le prieur Christian de Chergé. Gilles Routhier a pu mettre en valeur l’apport de leur expérience spécifique. Ces moines ont en effet développé une sorte d’habitus de la corrélation, sans élaboration systématique, grâce à un constant va-et-vient entre ce qu’ils vivaient et une compréhension approfondie de ce qu’ils étaient appelés à vivre. Enfin deux textes bibliques ont été interrogés dans une perspective de théologie pratique : Jean-Guy Nadeau (Université Montréal) s’est demandé si on pouvait louer Abraham pour son obéissance lors de l’appel à sacrifier Isaac, comment l’Islam et le judaïsme lisent « l’événement », et ce que cette attitude dit à notre temps. Isabelle Grellier (Université Strasbourg) a interrogé l’exclusivisme chrétien en matière de salut à partir du discours de Pierre en Ac 4,12, selon des options exclusiviste, « inclusiviste » ou pluraliste, et ultimement le rapport à la vérité. Ajoutons sur le Liban, l’analyse par Warde Marksour (Université de la Sagesse à Beyrouth) du processus ayant abouti à proclamer la fête de l’Annonciation comme une fête nationale commune (et non pas comme une fête religieuse). L’Annonciation étant évoquée dans le Coran, elle peut fédérer les Libanais autour de Marie, pour une célébration commune, contribuant au « vivre ensemble » interreligieux. Comment la figure de Marie est-elle présentée dans les discours officiels lors de la journée du 25 mars, et comment les locuteurs se situent-ils ? Cette initiative est source de nombreuses potentialités.
4La journée suivante faisait droit au « terrain », dans onze paroisses de Beyrouth et de ses environs, de différents rites catholiques et orthodoxes, avec une participation à la liturgie et une rencontre de la communauté suivies d’une relecture coordonnée. Le sociologue de la religion Thom Sicking (Université Saint-Joseph de Beyrouth et Université Saint-Esprit de Kaslik) a ensuite fait un exposé sur la diversité et la complexité des situations paroissiales au Liban. L’enchevêtrement des sept Églises orientales catholiques est une spécificité qui peut s’avérer problématique ou source d’enrichissement pastoral. À l’exception de certains villages, la structure territoriale n’est pas devenue inutile, mais insuffisante. Les enjeux les plus cruciaux sont la formation des curés (y compris dans une forme de management) et la prise de conscience des chrétiens d’être engagés ensemble dans une mission qui sort du territoire.
5La dimension ecclésiologique du « vivre ensemble » a fait l’objet de plusieurs interventions. Robert Mager (Université Laval à Québec) a fait écho d’une recherche en cours au Québec auprès des laïques ayant été engagées en pastorale mais ne l’étant plus. La notion de reconnaissance semble centrale et prometteuse pour déplacer les questions habituelles des ministères laïcs. Arnaud Join-Lambert (Université catholique de Louvain) s’est situé sur le terrain du « vivre ensemble » entre des personnes qui se choisissent. Les « habitats groupés » de catholiques en Belgique posent de nombreuses questions tant socio- anthropologiques que théologiques. Une telle étude a permis d’ouvrir un chantier spécifique mettant en lien les trois notions d’autonomie, de force et de reconnaissance, notions ayant une riche tradition tant en philosophie qu’en théologie.
6La dernière journée abordait le « vivre ensemble » selon des perspectives éthiques. Gabriel Monnet (Faculté de théologie adventiste de Collonges) a proposé une éthique écospirituelle chrétienne qui soit théocentrique. La nature (avec l’homme en son sein) est considérée d’abord en tant qu’elle renvoie à Dieu, ce qui provoque la louange. Pierrette Daviau (Université Saint-Paul d’Ottawa) a évoqué les tentatives d’élaboration d’une nouvelle cosmologie conséquente, avec le mouvement concret des green sisters en Amérique du Nord, religieuses ayant opté pour un renouveau de leur mission dans la perspective des communautés écoféministes, y compris la redéfinition de leurs vœux. Cette exploration des options les plus radicales fut pour le moins dépaysante pour les théologiens présents, dans une rupture des préalables et modes traditionnels de la pensée chrétienne. Pamela Chrabieh Badine (Sciences des religions, Université Saint-Esprit de Kaslik) a présenté les pratiques de dialogues interreligieux dans le contexte libanais, insistant sur les dialogues au travers des médias sociaux et le dialogue de vie, mais aussi sur les limites spécifiques au dialogue en contexte libanais (dont l’inexistence d’une mémoire commune de la guerre). Le philosophe Salim Daccache (Université Saint-Joseph de Beyrouth) a élargi en finale le questionnement éthique sur la notion de « valeurs communes », avec une approche du texte Nostra Aetate du concile Vatican II, confrontée à quatre auteurs. Il a insisté sur une compréhension du « dialogue » non plus seulement fondée sur la tolérance mais sur un noyau solide de la reconnaissance de l’autre comme croyants égaux devant Dieu. Les religions sont fondamentalement unies par des valeurs morales.
7Comme tout congrès, trente professeurs, chercheurs et doctorants ont présenté des interventions plus brèves dans des ateliers. La publication des Actes est annoncée. Nul doute que tant les chercheurs que les acteurs de terrain y trouveront des impulsions et réflexions stimulantes. La SITP a élu comme présidente la professeur Karlijn Demasure (Université Saint-Paul d’Ottawa) et a renouvelé son conseil (Simon-Pierre Lyananio, Arnaud Join-Lambert, Wardé Maksour, Joël Molinario, Gabriel Monet et Jean-Patrick Nkolo-Fanga). Le 9e Congrès aura lieu en Belgique en 2014, organisé par le Groupe de recherche en théologie pratique de l’Université catholique de Louvain avec des collègues de la KULeuven et de l’Institut Lumen Vitae de Bruxelles, sur le thème « Pouvoir et autorité ».