Le catéchisme et les catéchismes
Hommage à Sœur Élisabeth Germain
- Par Joël Molinario
Pages 225 à 229
Citer cet article
- MOLINARIO, Joël,
- Molinario, Joël.
- Molinario, J.
https://doi.org/10.3917/lv.652.0225
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- Molinario, Joël.
- MOLINARIO, Joël,
https://doi.org/10.3917/lv.652.0225
1La rentrée universitaire de l’ISPC, le 22 septembre 2009, s’accompagna d’un hommage à une illustre professeur de l’ISPC, Sœur Élisabeth Germain, auxiliaire du sacerdoce, décédée en 2005. L’occasion en a été donnée par le versement aux archives de l’Institut catholique de Paris d’un Fonds composé de 473 catéchismes conservés sous formes de fiches et de 110 catéchismes français du xvie au xxe siècle. Le plus ancien étant celui du diocèse de Chartres daté de 1565, un an avant la publication du Catéchisme romain dit du Concile de Trente. Les cours de Sœur Élisabeth Germain ont aussi été versés aux archives de l’ICP. La constitution de ce Fonds Élisabeth Germain offre aux chercheurs et aux étudiants un ensemble cohérent de travaux liés aux recherches internationalement reconnues d’Élisabeth Germain.
2À travers cinq interventions, la mémoire et les travaux d’Élisabeth Germain ont été évoqués permettant à chacun de se faire une idée de la richesse et de la portée de ses recherches et de ses publications. Sr Marie-Emmanuelle Crahay, auxiliaire du sacerdoce, apporta un témoignage sur la vie d’Élisabeth Germain et sa vocation religieuse. Monsieur Serge Sollogoub, archiviste de l’ICP, nous présenta le contenu du Fonds Élisabeth Germain, le professeur François Brossier, bibliste, expliqua le travail effectué par le groupe de recherche sur les catéchismes diocésains de l’Ancien Régime, coordonné par Élisabeth Germain, l’historienne Isabelle Saint-Martin de l’École Pratique des Hautes Études et enseignante à l’ISPC, montra tout l’apport des publications pour les historiens, enfin, l’auteur de cette chronique tenta d’expliquer l’intérêt catéchétique de la recherche et des ouvrages d’Élisabeth Germain.
3Élisabeth Germain est née à Saint-Malo en 1923. Elle est agrégée de mathématiques en 1946 et enseigne dans différents lycées français et notamment 4 années au Mans. C’est là qu’elle rencontre les petites Auxiliaires du Clergé et que sa vocation se révèle (jeune Congrégation, fondée en 1926, qui deviendra la Congrégation des Auxiliatrices du Sacerdoce). C’est ainsi que l’agrégée de mathématiques est envoyée par sa Congrégation pour faire des études à l’ISPC, 1956-1958. Son intelligence est aussitôt remarquée par ses professeurs. La Congrégation est convaincue de la nécessité pour le bien de l’Église d’envoyer Sr Élisabeth dans un cycle long d’études de théologie qui la mènera au doctorat par une thèse soutenue en 1966, sous le titre : Parler du salut ? Aux origines d’une mentalité religieuse. La catéchèse du salut dans la France de la Restauration [1].
4Elle mena de front ses études et ses cours à l’ISPC où elle apparut très vite comme la grande spécialiste des catéchismes de l’époque moderne. Elle enseigna à l’ISPC de 1959 à 1988 où elle marqua les étudiants, par son érudition, son humilité et sa rigueur scientifique.
Parler de catéchisme aujourd’hui
5L’œuvre d’Élisabeth Germain peut paraître décalée par rapport aux préoccupations catéchétiques de son époque et de la nôtre. Il est quand même surprenant qu’un tel travail de recherche a été mené dans une période où le mouvement catéchétique essaie de sortir des cadres méthodologiques et théologiques du catéchisme type question-réponse qui s’est imposé dans la modernité occidentale. De même, à l’heure où les évêques français orientent la catéchèse sur le registre d’une pédagogie d’initiation, la question du catéchisme ne paraît pas prioritaire. Alors pourquoi relire Élisabeth Germain ?
6Isabelle Saint-Martin nous livre deux points de vue sur les écrits d’Élisabeth Germain qui permettent de répondre en partie à cette question. Tout d’abord sa démarche est nouvelle, novatrice même. « Son apport essentiel à l’histoire de la catéchèse est de ne pas scinder histoire et théologie, et de faire quelque chose qui était dans les années 1960 assez nouveau, assez révolutionnaire encore, c’est-à-dire de proposer une approche qui relève de l’histoire de la théologie et qui ne coupe pas la réflexion théologique du champ des sciences humaines en général ». Entre histoire et théologie, l’étude des catéchismes est un lieu d’articulation. D’autre part, Isabelle Saint-Martin nous montre que le travail d’Élisabeth Germain est ni plus ni moins qu’une contribution essentielle à l’histoire des mentalités dans la modernité. « Le catéchisme est un ouvrage particulièrement important pour comprendre les mentalités. C’est le principal livre qui rentre dans les familles, le vade-mecum des connaissances d’une époque, du début du xviiie par exemple où le nombre de livres qui entre dans un foyer moyen est extrêmement restreint. C’était aussi pour certains le premier livre de lecture. Tout ce qu’on peut retrouver comme appréciation d’une époque, elle a parfaitement su le mettre à jour ». Le catéchisme est peut-être le livre le plus essentiel pour comprendre la culture catholique ou réformée dans la modernité. Le travail de la spécialiste des catéchismes nous met en garde contre toute caricature et tout anachronisme au nom d’une volonté actuelle de changement.
7François Brossier rend compte d’un travail de recherche universitaire mené par Élisabeth Germain auquel il participa. Le professeur honoraire de l’Institut catholique montre l’importance pour la recherche universitaire de prendre conscience que les catéchismes sont un objet d’étude scientifique à condition d’être placé au croisement de plusieurs disciplines. « C’est alors qu’est né un groupe de recherche pluridisciplinaire autour d’Élisabeth Germain. Outre Élisabeth, l’historienne, ce groupe était composé du directeur de l’ISPC, Jean Joncheray pour l’approche sociologique, d’un pédagogue, Serge Duguet et d’un bibliste, votre serviteur (François Brossier). Ces quatre enseignants ont animé un séminaire de doctorat qui a vu passer des doctorands prometteurs… ». Ce travail sur les catéchismes de l’Ancien Régime fut fécond pour la Faculté et les doctorands, mais aboutit aussi à un catalogue unique et précieux que la Bibliothèque nationale de France a souhaité patronner : « Catéchismes diocésains de la France d’Ancien Régime conservés dans les bibliothèques françaises » [2]. De ces études pluridisciplinaires et des publications de l’enseignante à l’ISPC, il ressort que l’on ne peut parler de catéchisme au singulier. Entre l’invention réformée du modèle catéchisme au xvie, la conception du catéchisme du Concile de Trente et l’évolution des catéchismes au long des siècles, l’uniformité n’est qu’apparente et la pluralité est de mise à tel point que l’on peut dire que la notion de catéchisme au xixe siècle n’a finalement que peu à voir avec celle du xvie siècle. Les travaux d’Élisabeth Germain montrent cela, pas à pas, au fil des crises, des évolutions théologiques et ecclésiologiques, au gré des questions philosophiques et politiques nouvelles. Les catéchismes reflètent les débats théologiques et les polémiques de leurs époques. Ils sont l’interface pour le peuple chrétien des débats parfois techniques, sophistiqués et houleux qui jalonnent l’histoire de l’Église.
8Sur le Jansénisme, notre auteur montre, textes en main, comment les catéchismes des xviie et xviiie siècles vont avoir à cœur de se situer dans les polémiques théologiques liées à Port-Royal, avec la tendance très nette à caricaturer les options théologiques. Toute idée de présenter l’Église comme une expérience intérieure, invisible, sera tout de suite taxée d’Augustinisme et de Jansénisme d’où la tendance de certains catéchismes de ne plus présenter l’Église que comme une société hiérarchique dont on doit par soumission redire les vérités de la foi. Les polémiques théologiques créent des déséquilibres théologiques, explique encore Élisabeth Germain. Les catéchismes sont bien les témoins de la vie de l’Église et de ses options fondamentales d’un temps.
9Enfin, si Élisabeth Germain nous convint de l’intérêt de comprendre les catéchismes pour comprendre la foi dans la modernité, le rapport à la culture s’avère en réalité double. Sr Élisabeth s’attache à montrer une influence réciproque entre la diffusion des catéchismes et la culture occidentale. Du point de vue de la méthode de l’historien, Élisabeth Germain insiste sur le contexte d’élaboration des catéchismes. C’est vrai pour la querelle janséniste notamment et l’évolution de l’ecclésiologie aussi. Notre auteur montra aussi dans sa thèse que le renouveau des catéchismes français et des missions intérieures au début du xixe est lié à la restauration du pouvoir royal.
10D’une part, les catéchismes ne sont pas compréhensibles en dehors de leur contexte natif, mais d’autre part, les catéchismes sont la marque et le fer de lance d’une culture que l’Église diffuse. Dans son histoire de l’éducation É. Germain explique que la question : « as-tu fait ton catéchisme ? » signifiait dans le langage courant deux choses : sais-tu lire ? et as-tu été éduqué à l’école ? Le catéchisme fut très longtemps le seul moment d’éducation pour le peuple. Par les paroisses et les petites écoles qui apparaissent au xvie siècle. Le catéchisme développe une Sagesse de vie par les chapitres sur la journée du chrétien. Que doit-il faire en se levant ? Quelles attitudes doit-il avoir dans la vie quotidienne ? Certains catéchismes en profitent pour justifier la société hiérarchique et la soumission du peuple aux autorités supérieures comme le catéchisme de Gaume. Le catéchisme véhicule l’image du bon chrétien. Donc, les catéchismes sont à la fois issus d’une société et d’une culture et tentent d’y rendre pertinente la foi chrétienne (catholique ou protestante) mais ils sont aussi un instrument pour façonner les âmes et la culture occidentale. L’exemple le plus clair de ce point de vue, est la naissance de l’école républicaine française en 1880-1886 qui a complètement calqué ses méthodes et ses manières sur les écoles paroissiales et l’enseignement du catéchisme par Question-Réponse.
Conclusion
11Cette journée d’hommage à Élisabeth Germain, fut à la fois pour nous l’occasion d’un remerciement à une professeur qui a tant honorer l’ISPC par son travail, mais c’est aussi l’occasion de souligner le bénéfice qu’il y a aujourd’hui encore à relire les livres d’Élisabeth Germain et à retravailler le corpus immense qui composa la matière de ces recherches.
Quelques éléments de bibliographie en plus des ouvrages mis en notes
- Élisabeth Germain, 2000 ans d’éducation de la foi, coll. Lire l’histoire de l’Église, Paris, Cerf, 1983.
- Élisabeth Germain, Jésus-Christ dans les catéchismes, coll. Jésus et Jésus-Christ, Paris, Desclée, 1986.
- Élisabeth Germain, Langages de la foi à travers l’histoire, ISPC langages de la foi, Paris, Fayard/Mame, 1972.
- Élisabeth Germain, Pierre Colin, Jean Joncheray, Origine du catéchisme en France, relais étude, n° 6, Paris, Desclée, 1989.