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Compte rendu

Les défis de la transmission dans une société complexe

Nouvelles problématiques catéchétiques

Pages 217 à 223

Citer cet article


  • Lacroix, R.
(2010). Les défis de la transmission dans une société complexe Nouvelles problématiques catéchétiques. Lumen Vitae, LXV(2), 217-223. https://doi.org/10.3917/lv.652.0217.

  • Lacroix, Roland.
« Les défis de la transmission dans une société complexe : Nouvelles problématiques catéchétiques ». Lumen Vitae, 2010/2 Volume LXV, 2010. p.217-223. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2010-2-page-217?lang=fr.

  • LACROIX, Roland,
2010. Les défis de la transmission dans une société complexe Nouvelles problématiques catéchétiques. Lumen Vitae, 2010/2 Volume LXV, p.217-223. DOI : 10.3917/lv.652.0217. URL : https://shs.cairn.info/revue-lumen-vitae-2010-2-page-217?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lv.652.0217


Notes

  • [1]
    Denis Villepelet, Les défis de la transmission dans une société complexe. Nouvelles problématiques catéchétiques. Préface de Jacques Audinet, coll. Théologie à l’Université, Paris, Desclée de Brouwer, 2009, 457 p.
  • [2]
    D. Villepelet, L’avenir de la catéchèse, coll. Interventions théologiques, Paris/Bruxelles, Éd. de l’Atelier/Lumen Vitae, 2003.

1La parution du livre de Denis Villepelet [1] dernièrement publié chez Desclée De Brouwer représente pour l’ISPC un véritable événement. Il est l’aboutissement des colloques de l’ISPC organisés depuis 2003, il est la suite du livre L’avenir de la catéchèse[2] et reprend une grande part de sa thèse de théologie soutenue à l’Institut catholique de Paris. Dans le contexte français, il accompagne aussi la parution du Texte national d’orientation pour la catéchèse en donnant des outils intellectuels pour en comprendre les enjeux.

2L’auteur, Denis Villepelet, philosophe et théologien, a été directeur de l’Institut supérieur de pastorale catéchétique (ISPC) au Theologicum de Paris. Cet ouvrage fait suite à la thèse sur travaux qu’il a soutenue en 2007. Il reflète un itinéraire de recherche-action très lié au travail de l’ISPC. Denis Villepelet est aujourd’hui directeur de l’ISTA au Theologicum de Paris.

3Dans son introduction, l’auteur prend acte de l’« explosion des formes et des pratiques catéchétiques » (p. 19) en France aujourd’hui. C’est à partir de cette diversité qu’il fait un certain nombre d’hypothèses concernant la catéchèse contemporaine. Il invite son lecteur au dépaysement par rapport aux habitudes catéchétiques acquises et à penser catéchétiquement à partir de la foi chrétienne elle-même et de sa pertinence dans le complexité actuelle. Rendre compte de son imposant ouvrage c’est prendre le risque de réduire le caractère projectif de sa pensée.

4Denis Villepelet part d’un diagnostic sur la société contemporaine dans laquelle croire ne va plus de soi et pour laquelle la tradition chrétienne n’est plus le référentiel de sens. La multiréférentialité à laquelle l’individu est soumis n’empêche pas qu’il soit conduit à une autoréférentialité fatigante. Dans cette société où prime la culture de l’authenticité et où la liberté devient une obligation, l’individu n’est pas foncièrement hostile à l’acte de croire, mais il n’a plus en lui la capacité d’assumer cet acte, pourtant vital pour lui. L’auteur fait ainsi le constat que « l’acte de croire est un acte humainement fécond mais difficile, exigeant et parfois périlleux » (p. 60) et il en souligne ainsi le paradoxe anthropologique : « Le soi est véritablement lui-même lorsqu’il découvre qu’il est voué aux autres ». L’être croyant n’agit pas par intéressement mais en réponse à une parole qui lui est adressée, entrant ainsi dans une éthique du désintéressement, du « pour l’autre », dans un acte de croire d’emblée relationnel.

5Dans ce contexte, il y a pour la catéchèse passage obligé de l’entretien d’une foi déjà là à la proposition de la foi comme communication de la force de vie que l’Évangile porte en soi. Car la « foi chrétienne elle-même est, en sa source et son dynamisme pascal, “l’emphase” du paradoxe du croire dans ses harmoniques anthropologiques » (p. 93). Denis Villepelet propose alors comme cœur de la proposition de la foi la figure de Jésus en procès. En effet, le procès intenté à Jésus comme témoin de la vérité de Dieu touche les questions cruciales de l’existence et a une « portée anthropologique considérable ». C’est un procès toujours d’actualité. Si la mort de Jésus est un échec apparent, quand Dieu le ressuscite il valide sa vie comme révélatrice du savoir pratique de l’amour dont il fit preuve et ouvre à chacun un futur. Devenir chrétien, c’est se convertir à ce savoir-là. Mais cela demande de s’éloigner de soi pour marcher à la suite du Christ. C’est ainsi que le croyant « va vers lui-même de façon plus vitale et heureuse qu’il ne l’avait fait auparavant » (p. 101). Voilà le cœur de l’emphase et du paradoxe du croire chrétien, d’autant plus que le bonheur proposé par la foi chrétienne est bien paradoxal puisqu’il passe par la croix. De quoi changer nos représentations de Dieu et de l’homme réussi ! Pour Denis Villepelet, exposer la foi chrétienne c’est communiquer les éléments du procès de Jésus et permettre ainsi au destinataire de prendre part pour ou contre Dieu, de faire retour sur soi en se posant à lui-même la question de l’authenticité et de la vérité de sa propre vie.

6Étant donné que la foi est l’emphase du paradoxe anthropologique du croire et que proposer et exposer la foi chrétienne – c’est-à-dire la « puissance du oui et du non de l’amour de Dieu qui culmine dans la vie, la passion et la résurrection de son Fils Jésus-Christ » – est « l’âme et le cœur » de la catéchèse (p. 101), l’auteur invite à ne plus opposer les pôles kérygmatique et anthropologique de la catéchèse. Il fait même l’hypothèse que la catéchèse est un « arc tendu » reliant ces deux pôles, qui sont désormais à considérer dans une complémentarité systémique, la Parole de Dieu en assurant à la fois le lien et la médiation. Dans cette perspective, il s’agit moins, en catéchèse, de relire l’expérience humaine pour y actualiser l’expérience du salut, mais « de demander comment le mystère de l’Évangile peut être entendu et accueilli au cœur de cette expérience prise en compte pour l’illuminer de l’intérieur » (p. 111). La Parole de Dieu est bien alors la médiation essentielle de l’acte catéchétique, qui « propose à l’homme un chemin possible d’humanisation et de subjectivation ». L’acte catéchétique consiste ainsi à donner la parole à cette Parole – à la fois référence, source de sens et interlocutrice –dans sa force d’interpellation. Tout en n’ignorant pas que la « fonction catéchétique de parler la Parole pour qu’elle prenne langue dans les circuits des échanges humains est la fonction la plus difficile et la plus redoutable de la catéchèse » (p. 124), Denis Villepelet définit la catéchèse comme un acte de communication interpersonnelle dans lequel Dieu lui-même s’adresse aux personnes par la médiation de quelques disciples et converse ainsi avec eux en les invitant à s’unir à sa vie et à accueillir son amour. Sa Parole est alors à considérer davantage comme « événement et acte » (p. 136) que comme l’énoncé d’un message et la catéchèse comme un acte de communication dans lequel « la fides quae entre en dialogue avec les fides qua en recherche comme l’interlocuteur privilégié de l’échange » (p. 136). Un développement philosophique sur la distinction entre théorie, praxis (action) et poïesis (production) conduit l’auteur à privilégier la catéchèse comme une praxis, celle-ci étant « une aventure même lorsqu’elle se contente de répéter du déjà agi », car « l’acteur ou le répétiteur ne répète jamais deux fois la même chose » (p. 165). Ceci au nom même de la foi chrétienne, car le chrétien n’arrête pas d’entrer dans le mystère de la foi sans y tenir jamais une position définitive et établie une fois pour toutes et est un « commençant permanent » (p. 167). Mettre l’accent sur la catéchèse comme praxis ne supprime ni la théologie ni la pédagogie, puisque la praxis catéchétique est « un vrai lieu théologique dont les potentialités exploratoires ne demandent qu’à être saisies et évaluées par le travail théorique » (p. 168).

7Cette « réflexion fondamentale sur la catéchèse comme praxis communicationnelle », qui constitue la première partie de l’ouvrage, pose donc « les enjeux actuels de l’action catéchétique ». Denis Villepelet prend position pour une proposition et une exposition de la foi chrétienne comme force pour vivre, en combinant les pôles anthropologique et kérygmatique de la catéchèse. Dans la seconde partie, il s’agit pour lui de prendre en compte la complexité contemporaine et l’état de crise permanente qu’elle induit, et de mettre en place la notion de paradigme, primordiale pour l’élaboration de sa thèse.

8L’un des mots-clefs de cet ouvrage est le mot « complexité » que l’auteur ne réserve pas à l’analyse de la société actuelle mais dont il qualifie la pratique catéchétique elle-même. Il fait une nouvelle hypothèse : l’analogie entre la crise inhérente à notre société occidentale – avec la notion d’« équilibre critique » qui caractérise la complexité actuelle – et « la notion d’état de crise constitutif de la foi chrétienne » (p. 181). Il avance ainsi que « dans la situation actuelle mondialisée et complexe […] les analyses que les sciences humaines élaborent pour aider à comprendre [les] pratiques sociales comme la catéchèse sont nécessaires mais insuffisantes. Il y manque en effet l’anthropologie et la philosophie » (p. 235). Pour lui, la philosophie est un partenaire indispensable de la théologie pratique et de la catéchétique. Cette proximité des deux disciplines est essentielle puisqu’elle lui permet de transférer la notion de paradigme de l’une à l’autre. Mais elle n’est possible que parce que la philosophie a évolué de la pensée analytique vers la pensée dialogique et de la raison instrumentale et explicative vers la raison communicationnelle et herméneutique. Elle peut alors intervenir comme tiers dans la recherche en théologie catéchétique car elle est « plus procédurale que catégorique » (p. 275) et permet une prise de distance nécessaire pour analyser la réalité.

9Á partir de là apparaît la notion de « paradigme » que l’auteur emprunte à la philosophie des sciences et à l’épistémologie. Au cœur de sa thèse, l’auteur utilise en effet la notion de « paradigme catéchétique », apparue comme hypothèse de travail lors du premier colloque international organisé par l’ISPC en 2003. Cette notion de paradigme est fondamentale : « Un paradigme catéchétique ne détermine pas la pratique mais permet de la réfléchir et de l’orienter. Il ne dépossède pas le catéchète de sa responsabilité de conception, de guidance et d’évaluation » (p. 305). C’est d’une métaphore qu’il s’agit, qui permet de dire le « type de recherche que la catéchétique doit entreprendre aujourd’hui pour comprendre la diversité des formes de pratiques catéchétiques » (Ibid.). Denis Villepelet fait l’hypothèse que cette diversité des pratiques est un « lieu théologique dans lequel [le] Dieu d’amour continue de se révéler » (p. 452).

10Une fois ces fondements posés, Denis Villepelet peut, dans une troisième partie, présenter les trois paradigmes catéchétiques qui sont au cœur de sa thèse. Voilà comment il les décrit : « Le premier paradigme a pour horizon l’orientation qui va de la fides quae vers la fides qua réceptrice. Le deuxième paradigme a pour horizon l’orientation qui propose d’aller de la fides qua débutante vers une fides qua adulte et engagée qui s’est appropriée la fides quae creditur. Le troisième paradigme invite à aller d’une fides qua naissante et interrogatrice vers une fides qua plus assurée mais en devenir permanent grâce à l’appui et par la médiation de la fides quae creditur » (p. 316). L’auteur distingue mais n’oppose pas ces trois paradigmes. Au contraire, ils « sont systémiquement liés les uns aux autres et […] cette logique systémique est requise pour comprendre catéchétiquement la diversité incompressible des pratiques actuelles » (p. 318). Il analyse les variations paradigmatiques dans les différents champs – anthropologique, catéchétique, ecclésial, pédagogique et socioculturel – qui constituent chaque paradigme. Puis il s’arrête à la conception de la fides quae dans chacun d’eux et au modèle pédagogique qui s’en dégage. À la fides quae conçue comme doctrine correspond la pédagogie d’enseignement du premier paradigme. La conception de la révélation est celle de la constitution Dei Filius du concile Vatican I : « Comme on identifie Révélation et doctrine de la foi, la fides quae apparaît comme un corps de vérités à transmettre le plus fidèlement possible » (p. 399). La catéchèse est alors comprise comme l’exposition organique de la fides quae, la foi étant « le terrain commun de l’exposant et de l’écoutant » (p. 400). Ce paradigme concerne des groupes de type traditionnaire. Á la fides quae comme message correspond la pédagogie d’apprentissage du deuxième paradigme. La conception de la révélation est celle de la constitution Dei Verbum du concile Vatican II : « Dieu ne se fait pas connaître par et dans un corps de vérités abstraites, il se révèle lui-même pour introduire les hommes dans sa propre vie » (p. 406). La catéchèse est alors comprise comme mouvement de maturation de la foi. Ce paradigme concerne des chrétiens ayant besoin « d’entretenir et de développer leur foi pour devenir des acteurs adultes et engagés dans l’ethos chrétien » (p. 414). À la fides quae comme médiation correspond l’idée de bain de vie chrétienne dans le troisième paradigme, paradigme de la proposition de la foi comme vraie ressource pour vivre dans la complexité actuelle. La révélation est aujourd’hui comprise dans sa « dimension scandaleuse » – l’identité de Dieu étant révélée par la vie, la mort et la résurrection de Jésus. Ceci rejoint l’emphase du paradoxe anthropologique du croire dont parlait l’auteur dans sa première partie : « La foi n’est ni une idée, ni un idéal, elle est un acte qui consiste à se décider pour Dieu » (p. 417). La fides quae est, dans ce paradigme, médiation permanente : dans le sujet croyant se noue une interaction entre l’« altérité inéliminable de la fides quae et la fides qua qui se cherche en permanence » (p. 424). La catéchèse du troisième paradigme doit redonner toute sa place au pôle kérygmatique par rapport au pôle anthropologique qui s’appuie, lui, sur une initiation déjà faite (deuxième paradigme). L’auteur parle ainsi d’une « tension inéliminable entre les deux pôles qui complexifie la tâche catéchétique », renvoyant davantage à « l’état critique de nos sociétés qu’à l’état évolutif et progressif auquel nous avait habitué la modernité » (p. 424). La fides quae, source, milieu nourricier et tremplin, c’est « la foi confessée, célébrée, annoncée, théologisée et vécue par et dans la communauté des croyants » (p. 426). Car la foi doit s’éprouver dans un « espace de crédibilité déployé par la praxis ecclésiale ». Denis Villepelet fait l’hypothèse que l’initiation est la méthode la mieux appropriée à la praxis catéchétique de ce troisième paradigme. Pas l’initiation traditionnelle décrite par l’ethnologie, mais l’initiation sous le mode de l’apprentissage artisanal. Le rythme liturgique de l’année et de l’ensemble de ses fêtes représente le caractère répétitif caractéristique de l’apprentissage artisanal. Chaque fois est célébré la même chose et autre chose car le mystère ne s’épuise jamais. La liturgie fait ainsi œuvre de « pédagogie active » dans la catéchèse du troisième paradigme, avec en son centre la fête de Pâques. Cette initiation ne s’arrête pas aux « apéritifs », puisqu’elle propose « de plonger symboliquement mais directement dans la Pâque du Christ parce que seul le Christ ressuscité conduit vers l’amour du Père » (p. 443). Enfin, cette catéchèse d’initiation est conçue de façon concentrique et progressive, « le temps de l’explication vient féconder ce qui est éprouvé en vue d’une résonance nouvelle » (p. 445). Catéchèse permanente, mystagogique et narratrice, elle n’en oublie pas l’apologétique ou la théologie fondamentale. L’auteur conclut d’ailleurs la troisième partie de son ouvrage par cette interpellation : « À quand des enseignements théologiques et bibliques bien conçus, pédagogiquement pertinents et promoteurs de sens pour les jeunes croyants d’aujourd’hui ? » (p. 448).

11En conclusion, Denis Villepelet affirme qu’il est possible d’appréhender la praxis catéchétique « comme espace frontière dans lequel s’opère un métissage entre la fides qua et la fides quae, l’Église et le monde, la théorie et la pratique » (p. 450). D’où l’impression de rester, à la lecture, dans un « entre-deux » qu’il revendique comme fécondant, car ouvrant au débat. Ce serait donc trahir sa pensée que de l’enfermer dans une tentative de catégorisation ou dans un désir de normativité. Le troisième paradigme est toujours en construction et, comme l’écrit Jacques Audinet dans la préface de cet ouvrage, « l’invention s’avère plus que jamais nécessaire ».

Ouverture

12Le livre de Denis Villepelet n’a pas l’intention de clore la réflexion sur la catéchèse mais au contraire d’ouvrir une réflexion nouvelle en proposant ces hypothèses de travail pour le renouvellement de celle-ci. La meilleure réception de ce livre serait qu’il ouvre le débat catéchétique contemporain, que ses hypothèses soient soumises à l’évaluation et l’échange.


Date de mise en ligne : 08/12/2019

https://doi.org/10.3917/lv.652.0217