Terreurs d’enfance. Notes désaccordées sur Paul Morand
- Par François Berquin
Pages 92 à 102
Citer cet article
- BERQUIN, François,
- Berquin, François.
- Berquin, F.
https://doi.org/10.3917/litt.198.0092
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- Berquin, F.
- Berquin, François.
- BERQUIN, François,
https://doi.org/10.3917/litt.198.0092
Notes
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[1]
« Le Prisonnier de Cintra », dans Le Prisonnier de Cintra, t. I, p. 812 (pour les nouvelles, les références se font à leur publication en deux tomes, dans la « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 1991 et 1992).
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[2]
Ibid., p. 813.
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[3]
Ibid.
-
[4]
« Le Prisonnier de Cintra », « Notes et variantes », op. cit., p. 1115. On notera que dans la version définitive de son texte, Morand insiste surtout sur l’implication, toute théâtrale, d’Edouardo dans cela même qu’il donne à entendre.
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[5]
Ibid., p. 813-814.
-
[6]
Ibid., p. 814.
-
[7]
Pascal Quignard, Sur le défaut de terre, éditions Clivages, 1979, p. 56.
-
[8]
Ibid., p. 819.
-
[9]
Rimbaud, « Après le déluge », dans Illuminations.
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[10]
« Le Prisonnier de Cintra », op. cit., p. 823.
-
[11]
« La Nuit catalane », dans Ouvert la nuit, t. I, p. 110.
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[12]
« Nœuds coulants d’Asie », dans Rococo, t. II, p. 87.
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[13]
L’Europe galante, p. 386-389.
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[14]
« Mort d’un autre juif », Poèmes, Poésie, Gallimard, p. 50. On aura remarqué la présence du gramophone, après celle de l’appareil radiophonique… L’univers sonore chez Morand, réveille toujours un étonnant sadisme infantile.
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[15]
« Charleston », dans Magie noire, t. I, p. 543.
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[16]
« La Nuit hongroise », dans Ouvert la nuit, t. I, p. 150-157.
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[17]
« La Folle amoureuse », t. II, p. 465-470.
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[18]
« Parfaite de Saligny », dans La Folle amoureuse, p. 530.
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[19]
Ibid., p. 529.
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[20]
Ibid., p. 545.
-
[21]
Ibid.
-
[22]
Ibid., p. 578.
-
[23]
Le Flagellant de Séville, dans Paul Morand, Romans, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2005, p. 953.
-
[24]
Ibid., p. 1083.
-
[25]
Il est en effet impossible de savoir, à ce moment du récit, où se situe exactement Lord Helfos sur l’échiquier politique. Ambiguïté que curieusement, Morand traduit en termes sexuels : ce dandy ne serait-il pas un maricon ?
-
[26]
« Le Tsar noir », dans Magie noire, t. I, p. 504.
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[27]
Paul Morand, 1900, dans Œuvres, Flammarion, 1981 [1942], p. 368.
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[28]
« Avant-propos » de Magie noire, t. I, p. 481.
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[29]
« Un amateur de supplices », dans Les Écarts amoureux, t. II, p. 927.
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[30]
Ibid., p. 931.
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[31]
« Le Tsar noir », dans Magie noire, op. cit., p. 507.
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[32]
« Le Théâtre et la misère », Excursions immobiles, in Paul Morand, Œuvres, Flammarion, éd. cit., p. 636-637.
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[33]
« Feu monsieur le duc », dans Fin de siècle, t. II, p. 769.
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[34]
« La Croisade des enfants », dans L’Europe galante, t. I, p. 428.
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[35]
Néologisme forgé par Edmond de Goncourt au lendemain de l’attentat raté d’Auguste Vaillant à la Chambre des députés (Goncourt, Journal, entrée du 10 décembre 1893, coll. « Bouquins », t. III, p. 892).
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[36]
Ce texte de Sartre figure dans Situations III (Gallimard, 1949).
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[37]
Sur ce point, voir notamment, de Kimberly Philpot van Noort, Paul Morand, The Politics and Practice of Writing in Post-War France, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 2001.
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[38]
Le finale de « Parfaite de Saligny » pourrait apparaître fort pathétique, mais le texte, non sans cruauté, suggère que Parfaite n’a absolument pas reconnu celui qui rêvait de la sauver…
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[39]
« Delphine », dans Tendres stocks, t. I, p. 47. « Je tâchai de la sauver », répétera galamment (et tout aussi vainement) l’ami de Diane (« L’Enfant de cent ans », dans Rococo, t. II, p. 95).
Oh monsieur Morand
Vous êtes le roi des cormorans et toujours tellement garnement
Jacques Prévert, « La Crosse en l’air »
1D’où venue, l’épouvantable déflagration qui déchira, ce beau soir d’été 195., le ciel de Cintra ? Il y eut, soudain, une série d’explosions formidables. Et puis, dans le fracas des coups de feu et des détonations, d’affreux hurlements, des cris à détruire les tympans. Doña Sidonia qui, d’une terrasse de son palais, s’apprêtait à contempler la splendeur du couchant, est sous le choc. Dieu, songeait la vieille dame, allait, une fois de plus, très lentement, très majestueusement, tourner quelques pages de son merveilleux livre d’images – des images pleines de couleurs et qui ne se déferaient que pour bientôt se recomposer autrement –, et voilà que, saccageant tout, un bloc sonore d’une stupéfiante violence est en train de lui tomber sur la tête. D’où venu, ce déluge de sons ? D’où venus, ces craquements, ces grincements, ces crissements et ces insupportables stridences ?
2Tout simplement de la radio de son fils.
3Une Hallicrafter, que dom Eduardo (quinquagénaire obèse) vient en effet d’allumer, et d’allumer comme on allume la mèche. Car cette radio est une bombe, et c’est un attentat qu’Eduardo est en train de commettre. Attentat contre Dieu si l’on veut, contre la beauté de la Création si l’on préfère, c’est-à-dire la beauté du monde visible, un monde visible auquel vient se substituer très brutalement l’impitoyable et très « noir univers des sons [1] ». Merveilles des progrès technologiques ! Il suffit désormais de tourner d’un dixième de tour le bouton d’ébonite d’un poste radiophonique pour que les somptueuses fantasmagories élaborées depuis la nuit des temps par la Nature se voient sauvagement mises en pièces, et cèdent instantanément la place à la prodigieuse cacophonie que fait entendre l’Histoire en train de se faire.
4« Ici Le Caire, ici Le Cai… » : c’est « la voix de l’Égypte », commente Eduardo, bientôt « brouillée par Israël ». « Cette voix rauque et martelée », poursuit-il (quelque peu excité), arrive de Damas, mais voilà que déjà elle aussi est emportée « hors du micro avec le cri, soudain étouffé, ainsi qu’une main sur la bouche, comme d’un torturé au supplice [2] ». Et Eduardo continue, de plus en plus agité (il en vient à mimer, tout en trépignant, les voix elles-mêmes contrefaites qui s’échappent de son appareil, véritable boîte de Pandore) : « Aden… voici Aden qui répond en russe », « voici Karachi qui nie en polonais, voici le Yémen qui interrompt brusquement […] pour apprendre aux Écossais que vingt hommes des Gordon Highlanders ont été étripés, ce soir, sur les frontières [3] »… Et, dans une première rédaction, Morand, emporté par son élan, ajoutait que « la B.B.C. s’efforçait avec des appels en pleine mer de se concilier l’attention de l’Iraq, lui chantait Annie Laurie en polonais, poursuivie à son tour par la meute hurlante du Liban, de Sana et de Bahrain, tandis qu’à coups de lanières sifflantes, l’Albanie fustigeait l’Allemagne orientale qui aboyait en arabe [4] »…
5Partout, la guerre, et partout, la redoublant, la guerre des langues et surtout la guerre des ondes. La Terreur serait-elle à ce point, serait-elle même essentiellement médiatique ? Les coupures incessantes, les distorsions et les interférences ne sont pas en tout cas ce qui brouille le message, elles sont ici le message lui-même, et ce message est bel et bien terrifiant.
6Terrifiant pour doña Sidonia peut-être, mais non pour dom Eduardo, que semble au contraire exalter l’omniprésence de la violence aux quatre coins de la planète… Et qui sait, lance-t-il, quelque peu fanfaron, si « par-dessus ce tohu-bohu de défis, de menaces, les étoiles ne se crêpent pas aussi le chignon, les comètes ne se tirent pas la queue, les anges ne se plument pas, les planètes ne se roulent pas ensemble dans l’ordure, les années-lumière ne brouillent pas aussi leurs émissions [5] ? »
7L’élargissement serait spectaculaire, si sa dimension comique ne lui ôtait toute valeur.
8Qui ne perçoit, de manière générale, l’étonnante minoration à laquelle Morand soumet ici la représentation déchaînée des passions politiques ? À l’évidence, l’adipeux Eduardo spécule sur l’universalisation des conflits internationaux pour régler des comptes d’ordre strictement privé : c’est moins la Terre en proie à une Terreur générale, et moins encore le Ciel, qui sont ici visés que la seule et unique figure de celle que dans le texte, on nomme parfois simplement « la vieille [6] ». Un mot qu’on serait tenté d’écrire avec une majuscule à l’initiale, pour faire se lever du fond de notre mémoire l’image de la Chaouche-vielo, la terrifiante Vieille de nos cauchemars, dont parle Pascal Quignard dans son livre sur la terreur : elle est, glose-t-il, « la Vieille qui oppresse », « la Dame opprimante, la Sphinge qui étreint, qui étrangle [7] », elle est « l’Incube revenante », « le démon féminin qui piétine la poitrine des hommes pris de sommeil, et leur étreint le sexe ». Mais n’est-ce pas là, s’agissant de doña Sidonia, noircir à l’excès le trait, quand bien même cette vieille dame aux cheveux blancs serait présentée comme étant particulièrement autoritaire et castratrice (il lui suffit d’élever un peu la voix pour qu’Eduardo éteigne sur-le-champ sa radio) ? Il est incontestable que la mise en scène, extrêmement tapageuse, de la terreur, au sens politique du terme, cache ici une tout autre terreur, de nature beaucoup plus intime… Mais la résistance d’Eduardo, son désir de révolte et, en particulier, ce fantasme nettement sadique qu’il a de se servir des ondes radiophoniques pour fouetter, de manière cinglante et éventuellement sanglante, le corps de doña Sidonia (quel tableau !), sont, chez Morand, d’emblée menacés par le ridicule…
9Pour être vain, complètement dérisoire et même grotesque, le comportement d’Eduardo n’en reste pas moins, à certains égards, tout à fait légitime. Procédant à un nouveau changement d’échelle, et s’élevant cette fois d’un bond jusqu’à des hauteurs proprement mythologiques, Morand note effectivement que le petit palais de doña Sidonia ressemble à une « arche échouée sur l’Ararat [8] », et que depuis ce naufrage (un naufrage sur une montagne !), la vie, dans ce quartier infréquenté des environs de Lisbonne, est d’un ennui… Sans doute est-il plus que temps, pour le dire dans les mots de Rimbaud, de « releve[r] les Déluges [9] » ! Pour retrouver notamment l’élan des intrépides Conquistadors, leur sens de la grande aventure océanique, pour se retremper en somme dans cette époque fabuleuse où le Portugal, aujourd’hui endormi, « faisait l’histoire [10] », sans doute ce déluge, fût-il un déluge d’ondes sèchement radiophoniques, est-il parfaitement bienvenu. Le salut par la catastrophe ? C’est en tout cas sous le signe de Noé, mais d’un Noé de fantaisie, que, feignant de croire à l’efficacité de cette invocation, se place la séquence radiophonique que l’on vient de relire…
10*
11… Et que se place, dans son entièreté, l’œuvre de Paul Morand, dont cette séquence dissonante et déconcertante constitue effectivement à maints égards le modèle réduit. Il n’est, par le fait, que d’ouvrir un livre de Paul Morand (on l’ouvre comme on ouvre sa radio, on en tourne les pages comme on tourne le bouton de cette même radio) pour que très vite, une bombe vous explose en pleine figure. Dès la première des Nuits, à Barcelone, se font ainsi entendre les échos d’attentats anarchistes [11]. Ailleurs, près du lac Baïkal, un officier allemand s’apprête à « faire sauter le Transsibérien [12] ». Ailleurs encore, à Syracuse, on assistera à une « expédition punitive » menée contre la Jeunesse communiste par un groupuscule fasciste (« Circuit Circum-Etna [13] »). Mais on lira également, lisant Morand, l’évocation horrifiée d’un pogrom à Munich (des enfants ont enfoncé, comble de cruauté, des aiguilles de gramophone sous les ongles d’un juif assassiné au pied du Maximilaneum [14]). On lira le récit d’un crime perpétré non loin d’Antibes par le Ku-Klux-Klan (quatre-vingt-six balles dans la peau d’un saxophoniste noir [15]). Lisant « La Nuit hongroise », on verra comment en Hongrie, la terreur blanche de Miklòs Horthy – fehérterror – fait suite à la terreur rouge – vörösterror – de Béla Kun [16]. Même rivalité entre terror rojo et terror blanco dans l’Espagne de Franco (relire ici « La Folle amoureuse [17] »). Et ainsi de suite… Sans trop se soucier de distinguer actions terroristes et Terreur d’État (celle-ci, du reste, s’appuyant volontiers sur celles-là pour s’imposer de façon toujours plus implacable, suscitant dès lors de nouveaux soulèvements, et de nouvelles représailles…), Morand va là où le monde craque, là où, soudain, de manière imprévisible, il se disloque et bascule dans la violence la pire. Révolutions et contre-révolutions, insurrections et féroces répressions – punitions, interdictions, confiscations, arrestations (sur simple délation), incarcérations, déportations, proscriptions, exécutions, éliminations et persécutions – forment pour ainsi dire le milieu, des plus chaotiques, dans lequel cette œuvre éprouve, inlassablement, l’irrépressible et compulsif besoin de se replonger. C’est le triomphe universel de la haine et de la cruauté. Que d’horreurs sanglantes, vraiment, dans l’œuvre de Morand ! Que de scènes macabres ! Que de corps brisés, martyrisés, démantelés, démembrés, dépecés (un vrai travail d’équarisseur) ! Et que de personnages gémissant ou hurlant de douleur… On n’en finirait pas d’en faire l’inventaire, et la lecture de cette œuvre serait elle-même fort éprouvante si l’on ne s’avisait que Morand cherche toujours à s’extraire de cette triperie à mesure même qu’il s’y enfonce avec apparemment tant de complaisance.
12S’en détachant notamment en donnant souvent (et même de plus en plus souvent) un tour étrangement drolatique aux pages les plus effarantes de l’histoire des hommes.
13Si « Parfaite de Saligny » par exemple s’achève avec l’évocation saisissante des tristement célèbres « noyades de Nantes », c’est après avoir fait défiler sous nos yeux toute une série de tableautins burlesques. Il y a notamment le spectacle offert par le « fulminateur » Démophile Grappin qui, afin d’inspirer à ses auditeurs « l’amour de la liberté », se lance – tout en gesticulant sur le dernier degré d’une échelle de bibliothèque – « dans une harangue où l’acier froid du verbe “immoler”, le rouge sombre du verbe “réduire en cendres” revenaient à chaque phrase [18] ». Écarlate lui-même, « illuminé et enluminé », l’orateur républicain, nous précise-t-on, « ressemblait à un membre de la Confrérie du sang, par Pourbus, qui aurait trop humé le pot [19] ».
14Lui fait pendant le portrait du marquis de Préjoli (joli nom !), qui entend quant à lui convaincre ses paysans de ne pas participer à l’héroïque résistance des Vendéens et qui pour mieux se faire entendre, s’est hissé sur une table « avec l’agilité d’un escargot qui grimpe sur une feuille de chou [20] » (le marquis de Préjoli, allégorie de la Lâcheté, fut d’ailleurs tellement éloquent… qu’ayant bientôt cédé à la pression de son entourage, il devait « se faire hacher vaillamment à Tiffauges quelques jours plus tard »).
15Au contraire de ces corps grotesques, Loup de Tincé est un corps incroyablement fluide, évoluant avec beaucoup de souplesse, d’aisance et de grâce, dans un univers mis sens dessus dessous. Depuis qu’il est s’est mis au service des Blancs, ce héros bondissant, et rebondissant (on songe parfois, de façon très anachronique, à quelque personnage de cartoon), échappe comme par enchantement aux Bleus, dont il endosse d’ailleurs finalement la couleur afin de mieux passer inaperçu. À ce jeu (le jeu du loup ?), il finit pourtant par se faire prendre : « Loup, tu es pris [21]… ». Mais, même alors, emprisonné avec d’autres infortunés dans l’Entrepôt de Nantes et attendant son tour d’être conduit à la mort, le sentiment d’irréalité demeure le plus fort : l’Entrepôt lui apparaissait « comme une de ces boîtes pleines de marionnettes, que le montreur cache dans l’ombre, sous le rideau de son théâtre, et d’où il tire au moment voulu les personnages du drame [22] ».
16Les couleurs du Flagellant de Séville sont tout de suite infiniment plus sombres, Morand rivalisant ici avec Goya dans l’horrifique peinture des désastres de la guerre. Il ne peut s’empêcher toutefois d’installer régulièrement, en pleine tragédie, de petits intermèdes comiques, des saynètes loufoques et pour cela, convoque sur scène des personnages plaisamment excentriques (le vieux marquis de Madrigal, par exemple, collectionneur de pantins, de poupées et de jouets d’enfant [23]). Un nom propre peut éventuellement suffire à alléger une situation dramatique. C’est ainsi que le général Poupard, à la tête de l’armée napoléonienne qui occupe l’Espagne, s’irrite que les « résistants » ne jouent pas le jeu de la guerre comme il se doit. « Ces gens-là », de surcroît, sont « interrorisables [24] » ! Mais il a beau conclure : « Bah ! encore quelques pendus, et ça s’arrangera », ce général, comme on l’a dit, s’appelle Poupard. Et Poupard, Poupard… Cette note gaie sonne ici comme une fausse note. Passons, car il y a bien plus troublant. Comment lire par exemple l’évocation extrêmement détaillée de l’exécution du « résistant » Santiago Alberto Moldès ? L’Anglais qui fait ce récit, confondant semble-t-il, les tréteaux d’un échafaud et ceux d’un théâtre, se dit d’abord très heureux d’avoir pu assister à un spectacle aussi entrancing et il n’hésite pas à faire des rapprochements tout à fait déplacés (le fauteuil du condamné est ainsi comparé au rocking-chair, « au coin du feu », d’un grand-father…). Mais si Lord Helfos en vient bientôt à mimer, de manière puérile, les gestes du bourreau tournant la manivelle du collier étrangleur (en Espagne, on préféra toujours en effet, jusqu’à la mort de Franco, le garrot à la guillotine), il semble surtout s’identifier de plus en plus au condamné, se mettant à pâlir, à trembler, et finissant, les yeux lui « sort[ant] de la tête », par perdre complètement la voix. Plus précisément, son récit s’interrompt alors qu’il en est justement à tenter de dire, complètement bouleversé, l’étranglement de la parole (une ultime prière) dans la gorge du supplicié :
J’ai encore dans les oreilles ce Maria Jesus qui se casse de plus en plus, à mesure que que le collier, devenu vraiment une chose vivante, serre, serre ; Ma… a..ri… ne passe plus par l’étroit pertuis de la gorge…
18On jugera peut-être que ces lignes elles-mêmes passent assez difficilement, en dépit ou plutôt à cause de la très grande maîtrise verbale dont continue quant à lui de faire montre Paul Morand, qui ne perd jamais en effet, à la différence de son équivoque personnage [25], sa position d’extériorité à l’égard de ce qu’il évoque, tout se passant comme s’il n’était jamais affecté par les atrocités qu’il met en scène ou plus exactement, comme s’il n’était jamais aussi souverainement sûr de lui que lorsqu’il se trouve confronté à l’innommable.
19La gêne ou le malaise du lecteur s’accroît quand, décrivant à présent l’installation d’une dictature communiste à Haïti (« En avant pour la Terreur [26] ! »), Paul Morand en profite pour accumuler les stéréotypes racistes les plus caricaturaux et les plus consternants qui soient. On aurait pu, sans cela, trouver éventuellement matière à sourire dans cette satire fantaisiste qui emprunte à la farce l’essentiel de ses effets (la farce qui est selon Marx la répétition d’une tragédie : la révolution du dénommé Occide répète en effet, sur un mode vaudou, celle de Lénine, qui répétait déjà, nous dit-on, la Révolution française) mais à la fin, trop, c’est trop ! Et l’on est bien obligé de se dire qu’aussi savant soit-il, aussi renseigné soit-il en l’occurrence sur l’histoire d’Haïti (la documentation de Paul Morand est réellement impressionnante), cet écrivain a cependant la maturité politique d’un enfant de douze ans.
20Douze ans, c’est-à-dire précisément l’âge qu’avait Paul Morand lorsqu’il s’était pris de passion pour ce qu’on lui disait alors de la révolte des Boxers : « Je les imaginais », avouera-t-il dans 1900, « combattant avec des gants de boxe [27] ». Plus jeune encore, à sept ans – l’âge, précise-t-il, des « premiers souvenirs » –, il fut initié par un jardinier, un certain Charles, à l’extrême complexité des expéditions coloniales. Initiation qui allait droit à l’essentiel, Charles le jardinier se contentant effectivement de montrer à l’enfant – « petit Paul » – le Supplément illustré du Petit Journal où l’on voyait par exemple « un soldat, coiffé d’un casque en pain de sucre, tu [ant] des Malgaches [28] ».
21On ne fait pas plus sommaire.
22Mais sans doute faudrait-il, pour situer exactement le fond abyssal, le fond irreprésentable où s’ancre chez Morand la représentation de la Terreur, remonter plus avant encore, avant l’âge de raison, et avant l’âge des images, avant l’âge de ces naïves images qui sont autant d’écrans, – et replonger par conséquent dans la nuit si bruyante de la prime enfance, celle dont on a tout oublié, absolument tout, et qui, de façon toujours intempestive, ne cesse de se rappeler à chacun d’entre nous. Enfance archaïque, sauvage, inéducable, indomptable… Enfance inhumaine pour tout dire, rebelle à toute forme d’humanisme, insoucieuse du Bien comme du Mal, du juste comme de l’injuste, et qui réclame pourtant, à cor et à cri, qu’on fasse droit à sa plainte.
23Or, faire la part de cette enfance, comme on fait on fait la part du feu, c’est peut-être faire la part de l’art. Que l’on songe à Néron, « enfant prodige [29] » en matière de supplices, et qui s’emploie à perfectionner ces derniers en construisant des théâtres où se livrer aux pires débordements : « Auguste », dit-il, « s’est maintenu par la terreur ; moi, par le charme [30] ». Songer à cet autre dictateur, qui, vingt siècles plus tard, n’a rien de plus pressé que de construire « un théâtre en plein air, avec projecteurs », pour y donner « des ballets travaillistes avec des musiques de Prokoviev [31] ». C’est là une règle chez Morand : le théâtre ne s’épanouit jamais autant que dans les périodes de grande terreur. « Comme le goéland », le théâtre choisit toujours, écrit-il, « la pointe des tempêtes et les falaises battues de l’ouragan pour y déposer ses œufs ». Pour preuve, s’agissant de la France, cette vertigineuse énumération, cet étonnant empilement de scènes tout à la fois historiques et littéraires :
Les règnes de Charles VI et de Charles VII, la fin de la guerre de Cent Ans et l’occupation étrangère virent prospérer les confréries, les Enfants Sans Souci et les Clercs de la Basoche, d’où sortit notre théâtre national. […] Pendant les guerres de religion, […] on représente L’Assassinat du Duc de Guise ou Guisiade et La Saint-Barthélemy sur les planches […] ; l’Estoile nous décrit les mascarades burlesques, les processions baroques de moines déguisés. Au xviie, à l’heure des plus grands revers de Louis XIV, les comédiens triomphent aux armées. Plus tard, avec Charles IX de Chénier, le drame historico-préromantique choisit la Révolution pour apparaître. Dans son enthousiasme, en pleine Terreur, le public monte sur la scène, se mêle aux acteurs et ne se calme qu’avec le Consulat. Même renouveau du théâtre dans les faubourgs au moment de la Commune [32].
25Et aujourd’hui, en 1944, ajoute joyeusement Paul Morand, témoignage certain « d’une salutaire disposition à revivre », même « les enfants […] ont leurs troupes » ! On se gardera ici de penser que ce théâtre d’enfants constitue simplement un antidote à la douleur de vivre sous la botte de l’occupant, il en opère bien plutôt la métamorphose guignolesque. Car, chez Morand, c’est toujours Guignol, n’en doutons pas un seul instant, qui triomphe à l’affiche. Et pif, et paf, et bing, et bang – et ce coup de bâton fendu, est-il assez bien placé, là, entre tes deux épaules ? Voilà ce qui fait rire, ce qui fait hurler de rire, les enfants, quand bien même Guignol rosserait-il ici – et avec quelle énergie ! – son Guignolet de fils. Nul masochisme bien sûr chez les petits spectateurs : ils sont toujours du côté des grands massacreurs. Voyez comme ils se déchaînent, piaillant, clabaudant, grognant ou même rugissant devant le castelet que le duc Hercule d’Orgon a fait installer dans le grand salon de son hôtel gothique. Lors de la dernière représentation de Guignol mort et vivant, « de grandes ondes ululées passaient sur ces petites têtes blondes et brunes, des vagues de joie criée, sanglotée, trépignée déferlaient sur le public éperdu, debout à chaque coup de matraque [33] ». Et monsieur le duc Hercule d’Orgon (on l’appelle familièrement « Cucule ») observait – écoutait – tout cela « en retroussant ses longues moustaches grises avec satisfaction ».
26Autrefois spectateur assidu du Guignol (celui qui se trouvait au bas de la Tour Eiffel), et maintenant marionnettiste, jouant avec les plus effrayants personnages de l’Histoire comme s’il s’agissait encore et toujours de fantoches, de pantins ou de pitres, tel serait en somme l’itinéraire de Paul Morand. Sa vocation d’écrivain ? Un désir d’enfantillage, quel que soit le profond mépris dans lequel il tient ces insupportables « braillards » que sont, selon lui, les enfants. Autrement dit, écrire consisterait à donner voix à l’enfant terrible, l’enfant féroce, l’enfant tyrannique qui, fût-ce de manière inarticulée, n’en finit pas de réclamer son dû. Le moyen de résister à cela ? Morand n’y résiste jamais.
27En faut-il un dernier exemple ? Notre auteur songe cette fois à écrire sur les conséquences de la révolution russe en Occident (sujet des plus sérieux !) mais voilà que très vite, il se met à inventer une fable – « La Croisade des enfants » – dans laquelle on peut lire, assez interloqué, que les troupes rouges, après avoir envahi la France, ont pris le parti de s’appuyer sur quelques gamins pour y imposer la dictature du prolétariat. « Un bébé chinois [34] » est ainsi nommé régent de la Banque de France et Jacky Coogan en personne, le Kid de Chaplin, se retrouve administrateur d’une partie des territoires français… On notera que, de cet insolite essai de politique-fiction, Morand envisagea de tirer un film. Le projet ne fut pas réalisé mais cela même est conséquent : la chose politique chez Morand ne relève-t-elle pas, fondamentalement, de l’irréalisme ?
28Sans doute, mais qui ne voit maintenant, en prenant un peu de recul, que l’irréalisme – ce sens de la fantaisie, cette façon, parfois détestable, qu’il a de blaguer des « choses imblagables [35] » – ressemble beaucoup, dans le cas de cet auteur, à un déni de réalité ? Car enfin, spectateur, et aujourd’hui « montreur »…, soit ! Nul n’ignore cependant que Paul Morand a tout de même joué un rôle, et non des moindres, sur la scène politique de son époque et l’on aurait tendance à penser que son engagement du mauvais côté de l’Histoire constitue le point aveugle de son œuvre littéraire si précisément, cet engagement n’occupait, de façon tout à fait évidente, le centre de la plupart de ses textes d’après-guerre. À la faveur de transpositions transparentes, Morand ne cesse en effet d’y revenir. Le Flagellant de Séville propose par exemple une réponse romanesque à la question de Sartre : « Qu’est-ce qu’un collaborateur [36]? ». De même, Fouquet ou le soleil offusqué évoque, de manière décalée, ce que furent pour Morand les heures sombres de « l’épuration [37] ». Faut-il pour autant parler d’introspection ? On a plutôt l’impression que le retour sur ces ténébreuses affaires donna d’abord à Morand l’occasion, ou mieux : la chance, de s’inventer de nouveaux déguisements… Comme s’il ne se penchait sur lui-même que pour mieux se projeter dans l’un ou l’autre de ses personnages, bouffon bouffonnant alors parmi d’autres bouffons…
29Il est au demeurant remarquable que dans les œuvres en question, les personnages s’engagent en politique pour des raisons qui ne sont pas du tout politiques, mais qui sont exclusivement amoureuses.
30Vrai de Loup de Tincé, qui ne rejoint l’armée de Charette que pour rejoindre en réalité celle qu’il idolâtre en secret depuis sa tendre enfance et à laquelle il finira en effet par s’unir, mais dans la mort : les deux jeunes gens seront liés l’un et l’autre par les tortionnaires de Carrier, avant d’être brutalement précipités dans les eaux susurrantes de la Loire [38].
31Vrai également de don Luis Almodovar y Saïs, qui ne décide de collaborer activement avec l’occupant que dans le souci de préserver son épouse Marisol de la trouble séduction que semble exercer sur elle le « résistant » Blas Romero y Guisan. Ironie tragique de la situation : Marisol périra brûlée vive avec d’autres guérilleros, assassinés sur ordre de… don Luis.
32À l’évidence, surtout si l’on se rappelle que Maria Soledad aura toujours considéré son mari comme un grand enfant, cet épouvantable scénario nous emmène tout droit vers « l’Autre scène », celle, archaïque, des rêves et des fantasmes. Et l’on ne s’étonnera pas dès lors de le voir revenir sous différentes formes dans toute l’œuvre de Morand, et cela depuis le commencement de cette œuvre (c’est-à-dire bien avant que n’éclate la deuxième guerre mondiale). Le fantasme de sauvetage d’une figure féminine apparaît déjà dans Tendres stocks (« Je briguais l’honneur de la sauver [39] », déclare par exemple l’ami de Delphine). Mais dans « La Nuit catalane », c’est bien de l’enfer du politique que le héros, quelque peu libertin, entend libérer la veuve d’un militant anarchiste. Faut-il préciser que Remedios (c’est son prénom) ne viendra pas le rejoindre à l’hôtel ? Elle aura préféré, cette nuit-là, participer à un nouvel attentat. Autre variation sur le même motif dans « La Nuit hongroise », où c’est cette fois une petite danseuse juive, Zaël, que le héros prend sous sa protection. Las ! Zaël sera, sans qu’il entende rien, enlevée dans la nuit, et jetée dans le Danube par des partisans de la Terreur blanche. Il faudrait encore relire dans cette perspective des nouvelles comme « Charleston », « Fleur-du-ciel » ou « Le dernier jour de l’Inquisition ». Fatales conjonctions, à chaque fois, de deux séries (la série « galante » et la série « politique ») dont on finit par se demander si elles sont réellement concurrentes, la violence des scènes de Terreur semblant en effet révéler, dans leur discordance même, une vérité sur les relations impossibles qui chez Morand unissent les deux sexes.
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34Depuis qu’on a vu remise à flot l’arche de Noé – et c’est le salut du monde qui est cette fois en jeu –, la tempête en tout cas n’a pas faibli. L’orage, au contraire, redouble de violence, l’orage tourne au cyclone. Cris assourdissants des couples d’animaux dans le ventre de l’arche (miaulements, coassements, meuglements, sifflements, hennissements, barrissements, glapissements et feulements : Morand les imite tous à la perfection) tandis qu’au dehors, seul le cri répugnant – le « cri d’égorgé » d’un noir corbeau réussit à dominer le tohu-bohu des éléments.
35Le corbeau, et non la blanche colombe dont on peut toujours attendre qu’elle revienne, tenant dans le bec quelque chose comme un petit morceau de silence.