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Les épreuves, ou comment décrire la vie sociale à échelle humaine

Pages 19 à 41

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  • Martuccelli, D.
(2019). Les épreuves, ou comment décrire la vie sociale à échelle humaine. Le Sociographe, Hors série 12(5), 19-41. https://doi.org/10.3917/graph.hs012.0019.

  • Martuccelli, Danilo.
« Les épreuves, ou comment décrire la vie sociale à échelle humaine ». Le Sociographe, 2019/5 N° Hors série 12, 2019. p.19-41. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-sociographe-2019-5-page-19?lang=fr.

  • MARTUCCELLI, Danilo,
2019. Les épreuves, ou comment décrire la vie sociale à échelle humaine. Le Sociographe, 2019/5 N° Hors série 12, p.19-41. DOI : 10.3917/graph.hs012.0019. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-sociographe-2019-5-page-19?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/graph.hs012.0019


Notes

  • [1]
    Cela n’a pas été spécifique à cette mobilisation sociale. Depuis 1968 (puis avec le mouvement étudiant de 1986 ou les grèves de 1995, voire les émeutes de 2005) les mobilisations collectives déclenchent dans la presse une avalanche de commentaires de la part d’intellectuels, journalistes, sociologues ou politologues – chacun « illustrant » les événements à partir de la justesse de sa propre vision.

1La notion d’épreuve est utilisée depuis longtemps et de manières fort diverses. Elle est parfois mobilisée comme un mot ordinaire pour désigner les événements difficiles d’une vie. Elle est également utilisée comme une structure narrative pour décrire certains rituels d’initiation ou certaines étapes de parcours héroïques. Enfin, plus récemment, dans les sciences sociales, elle est devenue un outil d’analyse sociologique (Martuccelli, 2015).

2Dans cet article, nous n’essaierons ni de rétablir les différentes généalogies de la notion ni de proposer un éventail de ses usages, mais plutôt de comprendre l’intérêt actuel pour la notion d’épreuve – dont témoigne d’ailleurs ce numéro spécial de la revue LeSociographe – à partir d’un des grands traits des sociétés contemporaines, à savoir la singularisation de la vie sociale. Comme nous le verrons, la notion d’épreuve propose une articulation particulière du singulier et du commun ; elle est une modalité spécifique d’énonciation, d’apparition et d’intelligibilité de la vie sociale ; elle est une des grandes sémantiques par lesquelles s’instruisent certaines relations avec le monde social.

3Pour étayer notre raisonnement nous procéderons en trois grandes étapes. Tout d’abord nous reviendrons rapidement sur une période où, tout en étant présente, la notion d’épreuve n’a eu, au mieux, qu’un rôle narratif complémentaire à l’analyse des classes sociales. Puis, dans un second moment, nous essaierons de montrer comment et pourquoi progressivement la notion a pris de l’importance au fur et à mesure des transformations de l’articulation du commun et du singulier. Enfin dans un troisième et dernier moment, nous nous attarderons plus longuement sur sa mise en récit et sur les modalités spécifiques d’articulation du social dont la notion d’épreuve est porteuse.

Conflits de classe et identités sociales

4Dans la société industrielle, la question sociale et les épreuves ont été largement saisies en termes d’antagonisme de classe et d’identités collectives. Pour les classes populaires comme pour les bourgeois ou les aristocrates la dimension de classe a été décisive puisque leurs histoires et leurs représentations ont longtemps été décrites sous la forte emprise de catégories identitaires collectives. Leur diversité intra-groupale et interpersonnelle a longtemps été subordonnée à des types collectifs et s’est même effacée derrière eux. Ce processus, visible dès le XIXe siècle, s’est affirmé avec force pendant les premiers trois quarts du XXe siècle.

5Les sociétés modernes ont été le théâtre du déploiement de puissants facteurs de production structurelle d’identités collectives : dans l’image d’Epinal propre au dix-neuvième siècle, les prolétaires, des acteurs dépourvus d’attributs positifs, n’étaient cernés qu’en tant que membres anonymes d’une classe sociale, tandis que les bourgeois étaient cernés à partir de leurs goûts de classe et de leurs manières. La fédération politique d’expériences et d’intérêts historiquement organisée autour de la notion de classe sociale s’est traduite par le primat des identités collectives sur les spécificités individuelles. Les acteurs, s’agissant notamment des acteurs populaires, se devaient d’avoir une conscience de classe, se comprendre et se décrire à partir d’expériences communes de vie et d’exploitation au travail. La profonde hétérogénéité effective des milieux populaires (ruraux ou urbains, orientations politiques diverses, expériences de travail, identités régionales…) était largement gommée par une rhétorique politique qui a eu de réelles qualités performatives. En France, dans la consolidation de la représentation d’une communauté populaire, un rôle majeur reviendra aux banlieues rouges entre les deux guerres : c’est là que véritablement s’articulent une conscience de classe, une gestion municipale et une communauté de vie. Une réalité renforcée par les effets des premiers médias de masse (notamment la radio), mais aussi par la photographie ou la chanson. Ce sera l’invention, dans la France moderne, de l’identité populaire. Par des voies très différentes, la France populaire sera mise en fiction, des banlieues de Céline à la campagne de Pagnol.

6Mais l’identité des classes populaires et des bourgeois s’est aussi affirmée par une série de processus de ségrégation urbaine et de différenciation culturelle. Quoiqu’il en soit de la force effective du voisinage à l’heure de produire une conscience de classe, la segmentation de l’espace a partout alimenté un sentiment de différenciation sociale entre « eux » et « nous ». Une frontière renforcée avec une grande intensité par la barrière scolaire dans un pays comme la France. L’existence de deux réseaux éducatifs parallèles jusqu’aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, mais aussi l’évidence de la barrière sociale qui sanctionnait le baccalauréat, ont durablement tracé une ligne de séparation entre groupes sociaux. Pratiques, gestes, habitudes se sont différenciées autour de l’école, voire de la culture au sens large. Si le facteur précédent, de nature politique, a eu un effet d’agrégation volontariste des classes populaires, l’école et l’urbain ont davantage eu une fonction de fédération identitaire plus ou moins involontaire tout autant pour les ouvriers que pour les bourgeois. Certes, à côté de ces processus de forte affirmation d’une identité populaire ou bourgeoise, d’autres processus, déjà dans la première moitié du XXe siècle, ont eu un rôle différent, menant à un brouillage – tout relatif – des frontières de la conscience populaire : l’expérience des guerres mondiales, l’édification d’un Etat social national, la standardisation de la consommation de masse.

7Il n’empêche. Dans la France de cette période, la condition sociale a largement primé sur les expériences personnelles à l’heure de définir l’identité des acteurs. Les expériences individuelles et les caractères des personnages étaient cernés à la lumière des situations sociales. Les épreuves de la vie ont été ainsi largement saisies en tant que conflits de classes. Tous les individus ont eu ainsi tendance à être cernés à partir de leur position sociale. Que l’individu soit saisi comme déterminé par un destin de classe ou comme un stratège ayant le pouvoir d’influencer (en partie) sa trajectoire, ses conduites ont toujours été formées et déformées par les structures sociales. Chez Balzac ou Zola, les milieux (populaires ou bourgeois) priment sur les individualités. Chaque individu a une place, et sa place fait de lui un exemplaire à la fois unique et typique des différentes couches sociales. Dans les personnages du roman moderne, le récit d’une histoire personnelle est inséparable d’une trajectoire et position sociales. Tout en reconnaissant donc les individualités – le propre d’un personnage romanesque –, il est question de raconter les péripéties des individus à partir d’un ensemble de situations et de trajectoires de classe communes.

8Bien entendu (faut-il vraiment le dire ?) les vies humaines, tout en étant sous l’emprise des situations sociales, ne se sont jamais réduites à leur influence ; l’intériorité des individus – les rêveries, les joies, les tristesses, les dialogues avec soi-même – ont évidemment été irréductibles à la vie collective et le roman n’a cessé d’explorer ces continents. Mais, s’agissant des classes populaires ou de types sociaux comme les aristocrates, les bourgeois ou les petits-bourgeois, la représentation sociale dominante a largement reposé sur une vision dans laquelle les appartenances collectives et les situations de classe ont largement primé à l’heure de rendre compte des épreuves-des vies personnelles. Rien d’étonnant à ce que, pendant toute cette période, les langages des classes sociales et des personnages sociaux aient été les grands opérateurs d’articulation entre les identités et les processus collectifs.

La montée des expériences et des récits personnalisés

9Depuis bientôt une cinquantaine d’années, les sociétés assistent à un approfondissement et à une radicalisation du processus d’individualisation (Beck et Beck-Gernsheim, 2002). Les individus, sans cesser d’être marqués par des événements collectifs, tendent à valoriser davantage leurs expériences et leurs ressentis personnels. Le résultat est quelque peu surprenant : si les acteurs éprouvent avec une grande évidence de sens leur position sociale, ils ont de plus en plus du mal à se lire en revanche uniquement à partir de leurs identités sociales. La raison de cet état, indissociablement politique, sociale et culturel, est à chercher du côté du brouillage des grands processus que nous venons d’évoquer ci-dessus.

10Tout d’abord, la conscience de classe et les processus de fédération politique qui lui ont donné vie n’ont cessé de s’affaiblir. Le constat est devenu massif notamment en ce qui concerne la classe ouvrière, mais aussi plus largement les classes populaires et les classes moyennes. Non seulement les effectifs ouvriers sont passés en France de plus de 40% en 1974 à moins de 20% aujourd’hui, mais surtout les conditions de travail se sont métamorphosées : un nombre important d’ouvriers travaillent désormais dans des secteurs proches des services, dans de petits collectifs de travail, connaissant une multiplication des statuts d’emplois et même, à cause de l’externalisation de certaines activités, différents patrons sur un même lieu de travail. A quoi s’ajoute la grande diversité de parcours et d’emplois effectués par les employés – depuis quelques décennies la principale catégorie socioprofessionnelle en France. Si l’hétérogénéité structurelle actuelle ne doit pas faire oublier l’ancienne réalité de la diversité de la classe ouvrière (métiers, régions, qualifications…), ce qui est nouveau est que cette situation ne parvient plus vraiment à être dépassée par un processus politique de fédération.

11Or, c’était le travail politique (discours, représentations, rhétoriques, partis, syndicats, contre-hégémonie…) qui construisait l’expérience de classe. Rien d’équivalent n’est observable désormais. L’addition des ouvriers et des employés en tant que membres des classes populaires n’est qu’un pis-aller arithmétique. S’il désigne un conglomérat ayant souvent – mais pas toujours – des pratiques communes, il ne décrit nullement un collectif au sens fort du terme. Des études montrent même que la conscience de classe est plus forte chez les cadres (et encore davantage parmi les classes dirigeantes) que dans les classes populaires. Les partis se revendiquant explicitement de la classe ouvrière ne cessent de voir leur poids électoral s’éroder et les partis qui, à gauche, activent la tradition populaire – le Peuple – ont au mieux des percées électorales irrégulières. Dans les partis national-populistes, le Peuple s’entremêle avec la nation, en appelant à des « coutumes communes et ancestrales », autour desquelles peinent à se retrouver un nombre hétérogène d’individus. Du coup, la classe ouvrière, voire le Peuple, cèdent du terrain en tant que grand articulateur politique à un autre référent : les « classes moyennes ». Car non seulement c’est ainsi que la majorité de la population s’auto-désigne, mais, ce qui est tout aussi important, c’est à elles que les politiques s’adressent désormais en priorité : qu’il s’agisse des impôts, de la culture ou de l’Etat social. Les identités sociales deviennent moins consistantes que par le passé.

12En deuxième lieu, les frontières résultant des écarts résidentiels et des barrières éducatives et culturelles, sans disparaître, se sont profondément modifiées. Tout semble pourtant évident au premier regard. Tout le monde sait dans quel quartier il habite (la France citadine et globalisée ou la France périphérique), une impression subjective sanctionnée objectivement par le prix de l’immobilier. Mais immédiatement, dès que le zoom se fait plus précis, les certitudes se brouillent : les classes populaires ne sont pas les mêmes dans les cités que dans les agglomérations péri-urbaines ; les écarts entre banlieues, même dites populaires, sont importants ; le péri-rural engendre une sociabilité différente du péri-urbain… Si le zoom resserre encore sa focale, les distinctions et les micro-ségrégations se révèlent avec force entre une tour et une autre, entre étages d’un même immeuble, voire entre appartements d’un même étage. Bien entendu, ce n’est pas nouveau. Mais, naguère, l’hétérogénéité interne des classes populaires ou des couches moyennes avait pu être contrée par l’unité des expériences de travail, par un travail de fédération politique ou encore par des frontières relativement étanches de consommation. Désormais, les tendances à la fission interpersonnelle priment souvent sur les mécanismes de rassemblement collectif.

13À l’école, le résultat est le même que pour l’espace urbain : la permanence des grands clivages, toujours visibles au niveau des grands nombres, vacille dès que le zoom se centre sur les trajectoires individuelles et dévoile la grande hétérogénéité de situations : dans bien des foyers des classes populaires la cohabitation des personnes avec des niveaux très différents d’étude est désormais de rigueur. Même constat du côté de la consommation : s’il est facile de distinguer un café « populaire » d’un bar de « bobos », cette séparation cache un grand nombre de pratiques culturelles bien plus « hybrides ».

14Résultat majeur : les individus tendent de moins en moins à cerner leurs trajectoires en termes d’appartenance collective ou identitaire unique ou dominante. Ou plutôt, d’autres récits s’y ajoutent, visant à accentuer la différenciation interpersonnelle. C’est, toutes proportions gardées, une vraie nouveauté : au-delà des grandes identités sociales, les individus cernent leurs vies comme le résultat de péripéties individualisées. Chacun s’efforce ainsi de montrer qu’il n’est pas « vraiment » comme les autres. Chacun y va du récit « sociologique » de sa spécificité individuelle – une ascension sociale, une névrose de classe, un mariage interclassiste, des études, la réussite économique bien sûr, la fidélité aux valeurs familiales ou populaires… En France la figure du transfuge de classe a reçu à cet égard une attention particulière de la part des sociologues, mais le processus est infiniment plus large. Plus personne n’a vraiment le sentiment d’entrer dans les « cases ». Beaucoup revendiquent des parcours « a-typiques ».

15Si les processus structurels que nous venons rapidement d’évoquer sont très différents entre eux, ils vont tous dans une même direction, alimentant les hétérogénéités à l’intérieur d’une même catégorie sociale. Dans ce contexte, la grammaire des classes sociales et des conflits de classe qui pendant longtemps ont pu fédérer un grand nombre de trajectoires et de situations derrière des grandes identités sociales s’affaiblissent souvent, se fissurent parfois. Ce qui entraine justement le recours renouvelé, autant par les individus que par les analyses, au vieux récit de la mise à l’épreuve.

16Cette tendance est fortement visible au niveau des industries culturelles. La fiction contemporaine – du roman aux séries de télévision, en passant par le cinéma –, sans abandonner entièrement la figure du personnage social, décrit désormais les vies personnelles de manière infiniment plus singularisée. Les événements externes et situationnels qui scandent une trajectoire ne permettent plus de cerner vraiment un individu. Les fictions pénètrent et explorent en profondeur les états subjectifs des personnages tout en se désintéressant progressivement, sans radicalement les abandonner, des mécanismes sociaux, culturels ou économiques qui pourraient en rendre compte. Ce qui est longtemps resté souterrain dans la galerie des personnages de la comédie humaine s’est imposé au grand jour : chacun a une histoire, la sienne, à raconter. Il y va même d’un des paradoxes des fictions contemporaines, voire des récits de vie actuels. Ils mobilisent toujours des identités collectives, tout en donnant forme à une représentation plus individualisée et quotidienne (Barrère et Martuccelli, 2009). La vie personnelle est décrite – par les auteurs de fiction comme dans les auto-narrations individuelles – sous la contrainte d’une série d’épreuves qui en appellent à la grandeur et aux souffrances de chacun. A la lumière de cette singularisation des récits, sans surprise, les drames de la vie ordinaire – et non plus de la vie politique – deviennent la matière première des fictions et des narrations. Il est question de rendre compte de situations communes à partir d’avatars et de réponses singulières. A la différence notoire d’une époque révolue où les personnages représentaient des types (l’avare, le jaloux, l’hypocrite…) ou des figures bien établies du bien et du mal, bien des personnages dans la fiction contemporaine sont caractérisés par une forte complexité psychologique et parfois même par un caractère énigmatique.

17Un constat semblable est repérable du côté des récits de vie. Si bien des individus se décrivent encore comme des personnages, à partir donc de leurs grandes identités sociales, chaque individu exprime aussi, à l’instar des personnages de fiction contemporains, un fort désir de singularité, chacun s’énonçant comme étant irréductible à un pur type, à un caractère ou à une position sociale rendant stéréotypées et peu crédibles les images d’Epinal du Peuple ou du Bourgois. Progressivement, au niveau des représentations sociales et des manières de raconter une vie, les expériences personnelles en viennent sournoisement à primer sur les identités collectives.

18La différence n’est alors peut-être qu’une affaire de nuances, mais qui peut nier son importance ? Hier, chacun a eu tendance à raconter sa vie subordonnée à une trajectoire et à une position sociale ; aujourd’hui, presque à l’inverse, chacun à tendance à raconter sa vie d’abord en termes d’expériences idiosyncratiques et d’événements singuliers. Hier, à la croisée d’un type de récit et d’une conscience de classe, les différences interindividuelles avaient parfois eu du mal à être reconnues ; aujourd’hui, à la lumière d’autres processus sociaux et d’autres régimes narratifs, ce sont les appartenances collectives qui ont désormais du mal à fédérer la multiplication des individualités.

19Résultat : nos récits et surtout notre sensibilité collective accordent désormais infiniment plus d’attention aux vécus, aux expériences, aux témoignages, bref, aux épreuves communes et singularisantes qui scandent nos vies (Martuccelli, 2010). Les épreuves longtemps subordonnées et interprétées à partir de conflits de classes ou d’identités, s’autonomisent et acquièrent une toute nouvelle importance.

La vie sociale au prisme des épreuves

20Comment dans ce contexte établir des passerelles entre les diverses expériences individuelles et les processus collectifs ? Nous arrivons au cœur des raisons de l’importance actuelle de la notion d’épreuve et de sa modalité spécifique d’articulation entre le commun et le singulier.

La mise à l’épreuve

21S’agissant de la mise à l’épreuve proprement dite, il faut différencier deux aspects. D’une part, la mise à l’épreuve est un très vieux recours narratif, présent dans différentes périodes historiques et sociétés (les contes, les récits initiatiques, les paraboles bibliques, les sagas scandinaves, l’épique médiévale, l’héroïsme des samurais, les poèmes homériques, la littérature de chevalerie, les hagiographies…) bien avant la modernité occidentale donc. A un certain niveau d’abstraction, il est même possible de penser que la mise à l’épreuve est un des grands recours narratifs transhistoriques.

22D’autre part, dans les temps modernes (disons depuis l’humanisme de la Renaissance), puis avec la société moderne (donc depuis la fin du XVIIIème siècle) il y a eu un réinvestissement pluriel, voire de nouvelles mobilisations, de la notion d’épreuve dans différentes matrices de narration (Martuccelli, 2017). Plus récemment, comme nous venons de l’évoquer dans les deux points précédents, à la suite d’une intensification de processus structurels de singularisation, s’est affirmé le besoin narratif d’une nouvelle articulation entre le commun et le singulier.

23C’est ce processus et ce besoin qui doivent retenir notre attention puisqu’ils rendent compte de la généralisation croissante de la notion d’épreuve. Pourquoi ? Parce que la représentation de la mise à l’épreuve est un formidable outil de singularisation narrative : si les épreuves dont chacun fait état et que chacun doit affronter sont largement communes, en revanche, les réponses, les difficultés, les soutiens, ce qui in fine est éprouvé est profondément singulier et très personnel. Il y va justement de cette modalité particulière d’articulation du commun et du singulier.

24Autant dire que ce dispositif narratif est particulièrement en phase avec une nouvelle sensibilité sociale envers la singularité. Progressivement, dans les sociétés contemporaines un ensemble de grands processus structurels poussent en effet infiniment plus que dans le passé vers une forte singularisation des expériences : au niveau des trajectoires de vie, de la pluralisation des cercles sociaux, de nos parcours professionnels, de nos bouleversements familiaux, de la consommation de produits industriels, de nos idéaux de justice, des imaginaires bien sûr. Ces processus se sont cependant en même temps accompagné par une intensification d’un ensemble de grands processus structurels mobilisant plus que jamais les individus de manière contrainte dans la vie sociale (du travail à la consommation, des réseaux sociaux à la ville, des organisations à l’accélération des rythmes de vie). Résultat : dans les sociétés contemporaines un vif sentiment de singularité va de pair avec une forte expérience contrainte de participation à une vie en commun. Cette tension rend compte tout autant d’un nouveau stade de l’expérience sociale que du recours grandissant aux récits de la mise à l’épreuve (Martuccelli, 2017).

25Les épreuves désignent, autant dans le langage des analystes que dans celui des individus, des défis communs, indissociablement existentiels, sociaux et politiques, qui se déclinent de manière variée et transversale aux positions et aux identités sociales. Elles permettent ainsi, au-delà de la diversité des positions entre individus, de comprendre la similitude d’expériences ; elles permettent même, comme on le verra, l’apparition d’un sentiment particulier de transcendance individuelle sans lequel la solidarité n’est pas possible. La notion d’épreuve sert donc à établir une articulation spécifique entre les grands processus sociétaux et les expériences personnelles, entre la standardisation structurelle et la singularisation des expériences.

26Bien entendu, dans ce recours renouvelé à la notion d’épreuve tout n’est pas nouveau – loin s’en faut. Mais si la montée en force de la logique des épreuves mérite attention et appelle à l’analyse c’est parce que nous sommes devant une modalité narrative particulière qui, déjà mobilisée dans le passé, s’est progressivement lesté de nouvelles possibilités dans les sociétés contemporaines. En se banalisant comme recours narratif, la mise à l’épreuve est à la fois un révélateur et un analyseur des changements sociaux.

Un nouvel agencement entre le singulier et le commun

27L’inflexion est de taille. Au point qu’à l’encontre de ce qu’un discours analytique laisse encore entendre, la mise en résonance des expériences ne passe plus nécessairement par une montée en généralité, par une subsumption du particulier au général, de l’expérience à la condition (Boltanski, Darré et Schitlz, 1984). Le parcours est souvent différent, allant d’une singularité individuelle à une autre. S’impose ainsi la nécessité de percevoir, derrière les processus collectifs communs, la singularité des individus.

28Les épreuves servent à ce travail. A l’instar de bien des œuvres culturelles, elles demandent et suscitent une implication particulière et une forme spécifique d’ouverture aux autres grâce à la communion des épreuves. Le travail d’identification proprement dit s’infléchit en direction d’un travail d’empathie tout à la fois plus général (puisqu’il s’établit en fonction des épreuves communes) et plus singularisant (puisqu’il se décline en fonction de la variété des réponses personnelles apportées).

29Pour le comprendre, on peut s’inspirer de la manière dont Martha Nussbaum (1995) a étudié le propre de l’imagination littéraire : une démarche qui alimente une attitude éthique particulière, qui conduit à nous intéresser et à nous impliquer dans la vie des autres malgré les distances et les différences. Grâce à l’imagination littéraire, chacun de nous, sans renoncer à notre individualité, est capable de participer à l’individualité d’autrui, de souffrir avec lui, de participer à ses profondeurs intérieures, ses espoirs, ses amours et ses enfers. Cet impact compréhensif a pu se faire au travers des identités collectives (participant ainsi à la consolidation d’une conscience groupale ou de classe), mais ce travail de mise en résonance va très souvent bien au-delà de cette modalité d’identification groupale. Chacun d’entre nous peut ainsi avoir en tête des exemples célèbres d’œuvres artistiques ou de reportages journalistiques ayant eu d’importantes répercussions politiques bien au-delà des identités sociales : on peut citer la Cabane de l’Oncle Tom, les romans de Dickens ou de Zola, les témoignages sur les camps ou l’Archipel du Goulag, sans négliger, bien sûr, des tableaux définitivement inscrits dans nos mémoires comme Guernica à propos de la Guerre civile en Espagne, des photos de la guerre du Vietnam ou l’homme seul devant les chars chinois en 1989. Dans un seul et même mouvement, il est question de décrire un défi commun et d’être sensible à l’individualisation des réponses.

30Davantage encore. Le recours narratif aux épreuves permet d’affronter la décentration identitaire propre à notre époque. La croyance en une identité stable, essentielle, déterminée par la naissance ou la position sociale, si elle n’est pas nécessairement ébranlée, est à minima contraint de coexister au quotidien avec une myriade d’identifications plurielles possibles. A côté de leurs identités sociales fonctionnelles, nos contemporains se projettent ainsi dans des identifications empruntées ou imaginaires. Inutile de dire ce que cette réalité ordinaire implique un travail d’empathie avec autrui – nous sommes souvent à la fois nous-mêmes et d’autres que nous-mêmes. Cette dimension est fortement structurée par les médias. Comme le montrent les études de Morley (1986, p.42), l’exposition à la diversité des programmes télévisuels conduit les individus à adopter parfois simultanément des positions internes contradictoires, comme réactions, parfois seulement émotionnelles, à diverses émissions, ce qui favorise la constitution de subjectivités ouvertes. Au cours d’une seule soirée, et à l’aide de toute une série d’identifications éphémères, un individu peut se doter imaginairement d’un grand nombre d’identifications contradictoires : femme, homme, travailleur, consommateur, victime, criminel... Le processus n’est pas en lui-même nouveau mais la vitesse de réactivation ou de déplacement entre les diverses identifications possibles d’un individu a fortement augmenté – engendrant, de manière structurelle, une expérience de compréhension interindividuelle au-delà des grands profils identitaires. Les regards sur le monde et les autres oscillent ainsi entre une standardisation des situations (on cadre les événements de manière semblable) et une subtilité psychique croissante (nous sommes de plus en plus fins dans nos perceptions de l’intime). L’acuité de notre perception des situations s’intensifie. Il n’y a donc pas seulement standardisation des conduites ; il y a plutôt émergence d’une nouvelle sensibilité sociale. Le regard en vient vite aux détails significatifs.

31Bien entendu, on continue toujours à « faire » groupe autour de quelques grandes identités, mais elles se révèlent souvent inconsistantes et insatisfaisantes dès qu’il est question de facettes personnelles. La vie personnelle est insaisissable par ces seules catégories – comme tout un chacun le sait lorsqu’il est question de sa propre « réduction » à un chiffre ou à un dossier. C’est ici, et pour ceci, qu’il faut prendre acte des promesses du récit des épreuves.

32Montrons-le d’abord à l’aide d’un exemple tiré de l’œuvre d’une artiste contemporaine controversée. Sophie Calle s’efforce, dans certaines de ses œuvres, de produire du collectif à partir de la communion d’expériences radicalement individuelles. Elle utilise ainsi, dans certaines d’entre elles, une logique artistique qui souligne la singularité irréductible de chaque expérience et la résonance qu’elle est capable d’avoir chez les autres. C’est ainsi par exemple qu’elle met en lien, par le biais de photographies, le souvenir le plus triste d’une pluralité d’individus, qu’il naisse d’un deuil, d’un chagrin d’amour ou de tout autre chose. S’il est vrai que nous ne serons jamais capables de supprimer la signification irréductiblement singulière de toute tristesse individuelle, le face-à-face avec la tristesse d’autrui, même s’il demeure autrui, produit un impact compréhensif particulier. À la subsumption du particulier au général – le mouvement critique traditionnel par excellence – s’ajoute, pour parfois même le remplacer, la progression des résonances entre singularités. A la progression rhétorique ascendante que jusqu’à récemment a été la règle – l’insertion du particulier dans le général –, s’ajoute le propre d’une logique en chaîne – c’est l’impact compréhensif entre expériences singulières qui, grâce à une mise en résonance horizontale, produit un mouvement qui va du particulier au particulier au travers de la communion des épreuves.

L’épreuve : l’action et le pâtir

33Autant dire que, même si on ne le reconnaît pas toujours suffisamment, la notion d’épreuve modifie la conceptualisation habituelle que les sciences sociales ont de l’individu en tant qu’acteur. A côté des dimensions habituelles de la notion d’acteur (capable de transformer son environnement) s’ajoutent – en fait s’accentuent – les aspects relevant du pâtir individuel. L’épreuve renvoie en effet à une conception particulière de l’acteur qui découle des implicites mêmes de la logique de la mise à l’épreuve : l’épreuve contraint l’acteur à s’y mesurer. La notion s’inscrit donc dans une famille large de représentations qui reconnaissent un rôle actif à l’individu, mais qui reconnaissent aussi une signification analytique importante au pâtir subjectif de chaque acteur, au caractère souvent éprouvant de l’effort qu’il doit déployer pour faire face.

34La notion se révèle ainsi particulièrement saillante dans une société dans laquelle les individus sont contraints d’affronter un ensemble de processus qui, malgré leur rôle explicite et souvent grandissant dans la sélection des personnes, ne sont que rarement conçus comme des évaluations. Les épreuves plurielles et ordinaires de la vie demandent aux acteurs des apprentissages nouveaux et constants, bien visibles, par exemple, dans l’univers du travail où les individus essayent de déployer des stratégies afin de ne pas se trouver de nouveau confrontés à ce qu’ils ont vécu comme des impasses passées – surcharge de travail, stress, chômage. Mais ceci est aussi visible dans le domaine familial, où bien des femmes divorcées, plus que les hommes d’ailleurs, disent avoir appris de leur première union. Bien entendu, le différentiel des ressources entre les acteurs reste un facteur majeur pour expliquer le différentiel des résultats, mais face à une épreuve, par définition, il est au fond impossible de savoir à l’avance ce qui va se passer. Dans ce sens, l’épreuve fait corps avec la contingence de la modernité (la non-nécessité des événements). Dans une épreuve professionnelle ou familiale par exemple, ce n’est pas forcément le dominant ou le puissant qui gagnent, même si la probabilité est grande. Au-delà des différentiels de probabilité, les choses peuvent toujours se passer autrement. Ce qui rend la vie de chacun à la fois plus ouverte au niveau des représentations collectives et plus dures dans les verdicts et les sanctions vécues des trajectoires (Martuccelli, 2006).

35L’accentuation du pâtir a parfois été lu, indument, comme une des causes de l’avènement d’une « société de victimes ». Si ce processus est bien réel (même s’il est infiniment plus complexe de ce que certains de ses détracteurs affirment), il ne s’agit que d’une des expressions d’un mouvement beaucoup plus large. Au-delà du fait que le statut de victime est souvent l’objet d’un travail collectif conflictuel, l’important réside dans la valeur que notre époque accorde au témoignage du pâtir personnel. Derrière l’explosion des témoignages (mémoires, jugements, œuvres d’art) ou des pratiques de victimisation, l’important est d’appréhender les nouveaux usages sociaux et politiques accordés parfois à la condition de victime, toujours à la connaissance par pâtir interposée. Un pâtir qui est souvent indissociable des épreuves vécues et affrontées.

36Parfois la situation écrase l’individu – il s’en constitue alors activement en victime ; d’autres fois, au contraire, il ne subit pas la situation, mais il l’affronte – il s’institue ainsi en acteur. Dans les deux cas, même avec des résultats différents, le pâtir instaure et décrit une épreuve. Autant dire que derrière le langage « compassionnel », il faut cerner l’entrée progressive dans un nouvel univers social dans lequel les épreuves se dotent à la fois d’un sens éthique et d’une fonction politique. Il s’agit d’une dimension omniprésente tout autant dans les analyses sociologiques que dans les politiques de la mémoire (Hartog, 2013). Mais il s’agit surtout d’un aspect particulièrement visible au niveau des médias : les sociétés contemporaines sont traversées par un flux continu d’informations et de messages (journalistiques, publicitaires, réseaux sociaux…), grâce auquel la « presse » – au sens le plus large du terme – nous raconte tous les jours, plusieurs fois par jour, une déferlante de différentes histoires sur le monde (intrigues politiciennes, données statistiques, compétitions sportives, faits divers, dépêches, conseils…), chacune d’entre elles rendant souvent compte des épreuves survenues pour différents individus.

37A l’aune de cette nouvelle sensibilité, le récit des épreuves déplace le monopole de l’héroïsme, longtemps le seul apanage des Grands hommes (plus que les femmes…) ou cantonné aux grands sujets collectifs de l’histoire, vers l’héroïsme de la vie ordinaire. Ce qui a jadis été entrevu par Baudelaire est devenu une évidence quotidienne. Dans les sociétés contemporaines, l’endurance face aux épreuves, les manifestations de courage ordinaire de tous et de chacun (dans le travail, la famille, la solidarité…), se dotent d’un sens moral inédit. Le fait de surmonter mais surtout d’affronter les épreuves de la vie sociale est perçue comme une preuve éthique et souvent comme un chemin de connaissance.

38Il s’agit d’une vraie nouveauté moderne. A la lumière du récit des épreuves et de sa généralisation, la victime a souvent tendance à être représentée comme un héros. Ou du moins, et pour être plus précis, les victimes et les acteurs (des épreuves) sont censées avoir acquis une dimension éthique incontournable. La souffrance se dote, dans notre modernité contemporaine et contrairement à ce qui s’est passé dans la période de la modernité conquérante, d’un indéniable sens éthique. Être une victime a été jadis une tragédie personnelle, parfois une injustice collective, mais dans le cadre de la modernité actuelle et de notre sensibilité, l’endurance envers les épreuves de la vie sociale confère parfois des droits, d’autres fois et le plus souvent une reconnaissance, dans tous les cas une aura humaine spécifique : savoir affronter les épreuves et les souffrances ou les préjudices qu’elles entraînent donne forme à la force du caractère, à la résilience, à l’héroïsme de la vie ordinaire. Malgré la crise culturelle du christianisme en France, tout se passe comme si la « souffrance » relue par le langage laïcisé des épreuves, ouvrait la voie à une forme d’apprentissage particulière et profonde de soi et du monde. L’affirmation est devenue banale : face aux épreuves de la vie, nombreuses personnes affirment avoir gagné en humanité et en profondeur existentielle.

Les épreuves et les luttes collectives

39Si les épreuves permettent une articulation particulière entre le commun (les défis partagés que nous devons affronter) et le singulier (les réponses que chacun y donne), qu’en est-il de leurs capacités à produire, au-delà l’empathie interpersonnelle, une forme de conscience voire de mobilisation collective ? Ici aussi, et sans que cela soit suffisamment reconnu, le récit des épreuves est désormais souvent à la base et au cœur de bien de luttes sociales. Cela est bien sûr évident depuis plusieurs décennies à propos du féminisme, mais cela l’a également été dans le mouvement des Gilets jaunes, à la fin de 2018. Notons-le : un grand nombre d’analystes se sont efforcé de donner une interprétation d’ensemble du mouvement, souvent en lien d’ailleurs avec leurs propres théorisations précédentes (la France périphérique ; les inégalités et les injustices fiscales ; le retour de l’acteur ou de l’économie morale ; le peuple contre les gros ; l’enjeu de la mobilité ; la permanence des classes sociales ; la nation contre l’Europe…) [1] et d’autres se sont évertués à souligner l’incohérence du mouvement (la diversité et la contradiction de ses demandes sociales ou de ses orientations politiques simultanément de gauche et de droite, progressistes, réactionnaires et complotistes). Le résultat a été presque risible : les interprétations des analystes ont fini par être plus hétérogènes que le mouvement lui-même !

40Or, au-delà de la diversité des doléances, un des aspects importants, a été la modalité de leur expression. Plutôt alors que d’essayer d’imposer « un » sens au mouvement, peut-être valait-il mieux regarder la manière dont il a essayé de faire sens. Dans les sites associés au mouvement, (comme dans « la France en colère ») la société française a souvent été représentée (dans des brefs messages, dans des courts témoignages, dans des vidéos amateurs postés) à l’échelle des individus. En fait, à l’échelle de chaque individu. Les histoires racontées, comme dans le dispositif artistique de Sophie Calle, étaient insurmontablement individuelles. Certains attiraient l’attention sur ce qu’ils jugeaient être passé inaperçu aux yeux de l’opinion publique : l’augmentation significative de quelques centimes du timbre vert à la poste. D’autres, exprimaient une colère digne, par exemple devant une mère âgée – sa propre mère – gagnant 500 euros par mois. D’autres encore, fort nombreux, et ceci dans un pays où il est si fréquent de ne pas faire état de ses revenus en public, étalaient leurs salaires, leurs emprunts, leurs difficultés. Les témoignages, sans doute, étaient fort divers, de même que les sensibilités politiques. Mais ce n’était ni un cahier de doléances, ni surtout une liste à la Prévert. Il y avait du commun dans toutes ces singularités. Sauf qu’il n’était pas là où forcément une pensée politique et journalistique l’a cherché, à savoir dans les « causes » du phénomène, dans la nomination des « responsables », dans l’« instauration » politique des revendications aptes pour une négociation. La méfiance envers les institutions et la révolte contre le mépris des élites étaient très fort dès l’origine du mouvement (et ils se sont amplifiés par toute une série de lectures complotistes après l’attentat de Strasbourg le 11 décembre 2018). L’hétérogénéité du mouvement s’est accentuée progressivement, menant même à une division entre les manifestants (elle-même creusée par la réaction aux propositions du gouvernement).

41Or, si toutes ces dimensions ont été présentes, profuses et contradictoires, cela ne doit pas cependant faire négliger un autre aspect : la manière dont le mouvement a fait du commun. Une expérience du commun qui ne s’est pas vraiment construite autour du Peuple, la Classe, la Nation, voire les Gens. Bien sûr, chacun de ces mots a été tour à tour prononcé, mais sans que les voix du mouvement ne s’appesantissent sur aucun d’entre eux (d’où d’ailleurs les désarrois des représentants politiques de tout bord). Le mouvement a fait du commun autrement. Chacun en racontant la vie, sa vie, à partir de ses épreuves, a produit une autre mise en sens du collectif. Cette mise en forme n’avait pas vocation à être une politique et pouvait même difficilement se structurer comme une revendication. Mais la force critique du mouvement, et non sa faiblesse (ce que certains ont diagnostiqué – encore une fois – comme une conscience sociale et politique insuffisante) était là. C’est ce qui a été fort bien cerné par Florence Aubenas (2018) dans son journal de bord sur un rond-point parmi tant d’autres en France : le mouvement fut une addition d’individualités. Si la colère a été si profonde et a rencontré autant d’écho, c’est parce qu’elle était irréductiblement plurielle, hétérogène, singulière. Le mouvement demandait des solutions concrètes, très concrètes, mais il se ne laissait enfermer dans aucune logique politique ou économique particulière. Le désarroi de bien de commentateurs (intellectuels, journalistiques) ou acteurs (politiques, syndicaux) a été en quelque sorte la preuve visible de ce que toutes ces voix voulaient peut-être énoncer. « Peut-être » : tant la dispersion était grande, tant chaque témoignage se voulait unique, tant chaque détresse ou colère était individuelle.

42Face aux épreuves vécues, les demandes ont été concrètes, très concrètes : des meilleurs salaires, le maintien ou le retour des services publiques, une baisse des impôts, une liberté de circulation entravée par le coût des combustibles, des retraites dignes, un peu plus tard le référendum d’initiative populaire. Mais dans sa difficile agrégation, que certains ont qualifiée d’impossible, s’est glissée « peut-être » autre chose. Derrière la réticence du mouvement à se structurer il y a eu, sans doute, des difficultés proprement organisationnelles, mais peut-être pas seulement cela. Dans la farouche volonté pour préserver l’irrépressible hétérogénéité du mouvement il y avait « peut-être » la conscience de la valeur de chacun. En tout cas, le mouvement a bel et bien résisté à s’allonger sur les différents lits de Procuste qui lui ont été proposés ; et il l’a même payé à court terme (au moment où on écrit ces lignes, fin de l’année 2018), notamment en termes d’efficacité politique.

43Mais laissons de côté l’herméneutique du mouvement et revenons à son esthétique. Cette inhabituelle et inattendue confluence d’expériences a été mise en scène par les épreuves énoncées, vécues et dénoncées par tant d’individus. Cela n’a pas été non plus suffisamment signalé, mais les sites Web des Gilets jaunes (mais sur ce point il en va sans doute de même dans bien d’autres mobilisations collectives) ont rapidement pris la forme d’une intrigue chorale. Rappelons que le propre d’une fiction chorale est qu’un événement quelconque (la guerre, le travail, la vie urbaine etc.) cesse d’être cerné uniquement au travers de l’expérience des Grands personnages, pour devenir une expérience collective dans laquelle les personnages, les grands ou les petits, acculés par les événements, agissent de façon héroïque ou non, mais toujours anonyme, chacun contribuant de façon individuelle à une entreprise collective dans laquelle il est finalement impossible de déterminer la contribution spécifique de chacun. L’épopée des anonymes dans une intrigue chorale ne massifie pas les expériences, au contraire, chacune d’entre elles est l’objet, de façon plus ou moins longue, d’une focale individualisée. Les individualités sont moins exceptionnelles, mais infiniment plus singulières.

44L’usage des réseaux de communication et des sites web de bien des luttes contemporaines (Castells, 2013), comme cela a été particulièrement visible dans le mouvement des Gilets jaunes, y compris dans sa farouche volonté de ne pas se doter de leaders, témoignent de ce saisissement personnalisé du social. La communion des épreuves, au-delà de la similarité identitaire, voire même de la ressemblance exacte des défis affrontés, fait groupe. Grâce aux épreuves, à une parole ou à un bref message rédigé, racontant à la première personne une difficulté collective, la distance géographique ou sociale peut être mise en échec grâce à une proximité émotive bien particulière. Il n’y a pas eu forcément toujours identification, tant les situations étaient différentes entre elles, mais chacun a pu, presque sans effort, pendant un certain laps de temps, se mettre à la place de quelqu’un d’autre.

45La mise en résonance des épreuves a opéré selon un mécanisme semblable à celui repéré dans le travail de Calle. Dans les deux cas, même si c’est par des voies et avec des objectifs différents, il a été question de prendre acte de l’entrée dans une ère dans laquelle la perception des phénomènes collectifs se fait à l’échelle de l’individu. Ce processus, inédit dans sa forme et son intensité, procède de la crise intellectuelle et politique des anciens modèles d’analyse et d’agrégation catégorielle des identités, mais témoigne, surtout, d’une profonde transformation de notre sensibilité sociale. C’est à partir de leurs épreuves que les individus comprennent et témoignent d’un monde pluriel et hétérogène. La communion des épreuves fait société.

46Bien entendu, les choses sont plus compliquées. Si la mise en récit des épreuves est parfois une voie heureuse d’articulation du commun et du singulier, dans bien des situations ces agencements ne déclenchent nullement de la solidarité. Souvent la sollicitude et la bienveillance pour et face aux épreuves des autres se révèlent capricieuses (elles se produisent à propos de certains événements et pas d’autres), inconstantes (l’intérêt ne dure souvent que le temps d’attention que les médias lui consacrent) et parfois même peu solidaires (l’émotion ne provoque aucune action et peut même provoquer des réactions de protection contre les menaces ressenties). Mais il ne faut pas se tromper de conclusion : une chose est d’interroger les raisons qui produisent ou facilitent, à un moment donné, une mobilisation ; autre chose est de comprendre les manières dont on essaye de produire du commun au travers d’une modalité spécifique d’énonciation, d’apparition et d’intelligibilité de la vie sociale.

47Les épreuves sont devenues un dispositif politique et narratif omniprésent dans nos sociétés. Elles sont visibles dans les médias, dans les injonctions à l’individualisation si actives dans maintes institutions sociales, dans l’instauration collective des plaintes sociales, dans bien des tentatives d’agencer le commun et le singulier. Elles sont une voie d’articulation spécifique entre questions politiques, existentielles et éthiques ; un dispositif pour instruire une plainte sociale et surtout pour témoigner d’une vie ; une façon de rendre compte des injustices au singulier et de l’héroïsme des individus ordinaires.

  • Aubenas Florence, « La révolte des ronds-points. ‘Journal de bord’ », LeMonde, 17 décembre 2018.
  • Barrère Anne, Martuccelli Danilo,Le roman comme laboratoire, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2009.
  • Beck, Ulrich, Beck-Gernsheim Elizabeth,Individualization, London, Sage, 2002.
  • Boltanski Luc, Darré Yann, Schiltz Marie-Ange, « La dénonciation », Actes de la recherche en sciences sociales, 51, mars 1984, pp.3-40.
  • Castells, Manuel,Communicationetpouvoir, Paris, Editions de la MSH, 2013.
  • Hartog, François,Croire en l’histoire. Paris, Flammarion, 2013.
  • Martuccelli, Danilo,La condition sociale moderne, Paris, Gallimard, 2017.
  • Martuccelli, Danilo, « Les deux voies de la notion d’épreuve en sociologie », Sociologie, 2015, n°1, vol. 6, pp.43-60.
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  • Martuccelli, Danilo.Forgé par l’épreuve, Paris, Armand Colin, 2006.
  • Morley David, Family Television: Cultural Power and Domestic Leisure, London, Comedia, 1986.
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Mots-clés éditeurs : classes, commun, épreuve, individus, récits, singulier

Date de mise en ligne : 23/01/2020

https://doi.org/10.3917/graph.hs012.0019