Article de revue

L'auto-destruction comme essence de l'humain

Pages 116 à 125

Citer cet article


  • Degryse, L.
(2004). L'auto-destruction comme essence de l'humain. Le Philosophoire, 23(2), 116-125. https://doi.org/10.3917/phoir.023.0116.

  • Degryse, Lucas.
« L'auto-destruction comme essence de l'humain ». Le Philosophoire, 2004/2 n° 23, 2004. p.116-125. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-philosophoire-2004-2-page-116?lang=fr.

  • DEGRYSE, Lucas,
2004. L'auto-destruction comme essence de l'humain. Le Philosophoire, 2004/2 n° 23, p.116-125. DOI : 10.3917/phoir.023.0116. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-philosophoire-2004-2-page-116?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/phoir.023.0116


Notes

  • [1]
    Jean Baudrillard, La société de consommation, Gallimard, 1970, p. 49.
  • [2]
    Cf. « Mystiques et libertés sado-maso », in Le Philosophoire n°16, « La liberté », Hiver 2002.
  • [3]
    Tiqqun, Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille, Mille et une Nuits, 2001.
  • [4]
    Jean Baudrillard, op. cit., p. 143.
  • [5]
    Cf. « La guerre des sexes ou l’Histoire comme scène de ménage », in Le Philosophoire n°19, « L’Histoire », Hiver 2003.
  • [6]
    Sur ce sujet, voir les recherches du généticien Brian Sykes, La malédiction d’Adam, un futur sans hommes, Albin Michel, 2004 ; Charles Kraus et Peggy Smaïer (www.mutants.net), « Big sister » in Chronic’art n°15, Eté 2004 ; Olivier Postel-Vinay, « La femme est l’avenir de l’homme » in La Recherche n°377, Juillet-Août 2004.
  • [7]
    Eric Dupin, L’hystérie identitaire, Le Cherche Midi, 2004.

1Les sociétés humaines se sont toujours développées dans une totale indifférence aux valeurs humanistes. Ces valeurs humanistes, dont le manifeste est la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et que l’on pourrait résumer par un idéal de Progrès, de Raison et de respect de l’individu, n’ont guère de rapport avec les motivations profondes de l’humain d’hier comme d’aujourd’hui. Une observation même superficielle de l’actualité nous le montre au quotidien. Ces valeurs humanistes nées en Occident à la Renaissance et prolongées par les philosophes des Lumières sont également rendues problématiques au regard des découvertes de la psychanalyse, de l’anthropologie ou de l’éthologie.

2La conception humaniste de l’humain est celle d’un individu rationnel capable de calculer son intérêt privé et de l’harmoniser avec l’intérêt commun dans une perspective de progrès général à long terme. Cette conception de l’humain est positive et plutôt optimiste. Sa morale repose sur l’utopie de la réconciliation universelle des points de vue et des intérêts au sein d’une forme d’existence pacifiée, rationnelle (raisonnable) et constructive. C’est l’homo sapiens au sens strict du terme sapiens. Elle considère tout acte de destruction ou d’auto-destruction comme une sorte de pathologie ou de déviance qui nous fait sortir de l’humain. L’inhumain nous guette à la lisière de l’humain, comme le barbare guette la civilisation, comme le Mal guette le Bien, comme la folie guette la Raison, comme l’homo demens guette l’homo sapiens. Mais comme le souligne Edgar Morin, cet antagonisme entre demens et sapiens n’est que de surface. Ce qui en apparence s’oppose relève en fait de la même économie. Le défi, ou l’exacerbation des rapports de forces, en d’autres termes la guerre, la destruction et l’auto-destruction avec leur pulsions sado-masochistes associées, sont des moteurs bien plus actifs de l’humain que le calcul rationnel des intérêts et la recherche du Bien commun. L’humain est sans doute bien plus demens que sapiens. Plus encore, car la destruction joue en fait un rôle paradoxalement constructif dans l’équilibre symbolique des sociétés.

La « part maudite »

3Pour définir cette notion de part maudite, Georges Bataille s’est inspiré des observations ethnologiques de Marcel Mauss sur le « potlatch », mode de communication sociale qui consiste à donner gratuitement et à dépenser toujours plus que les autres dans un souci de prestige qui aboutit en fait à la destruction de biens matériels, voire de vies. Les sociétés humaines n’obéissent pas à un principe de conservation de l’énergie par l’économie et l’organisation rationnelle des choses mais plutôt à un principe de dépense irrationnelle de l’énergie, donc de gâchis et de destruction. C’est ce qui conduit, dans les sociétés traditionnelles, aux offrandes sacrificielles d’animaux, de nourriture, d’êtres humains, d’objets. Ces destructions de biens ou de vies ne servent à rien sur le plan de la survie physique, et même plutôt le contraire. Mais elles ont une fonction symbolique de prestige et de cohésion sociale.

4Dans La société de consommation, Jean Baudrillard montre comment la société de consommation capitaliste, comme toute société humaine, repose également sur ce principe de gâchis, aux antipodes du calcul parcimonieux et intéressé à long terme. Autrement dit, afin de créer sa cohésion symbolique, sa mythologie de l’abondance, la société de consommation a besoin de se dire à elle-même et au monde entier combien elle est merveilleuse, et pour ce faire elle organise la profusion des biens de consommation tout autant que leur gâchis :

5(…) toute cette vision morale du gaspillage comme dysfonction est à reprendre selon une analyse sociologique qui ferait apparaître ses véritables fonctions. Toutes les sociétés ont toujours gaspillé, dilapidé, dépensé et consommé au-delà du strict nécessaire, pour la simple raison que c’est dans la consommation d’un excédent, d’un superflu que l’individu comme la société se sentent non seulement exister mais vivre. Cette consommation peut aller jusqu’à la “consumation”, la destruction pure et simple, qui prend alors une fonction sociale spécifique. Ainsi, dans le potlatch, c’est la destruction compétitive de biens précieux qui scelle l’organisation sociale. (…) C’est encore par la wasteful expenditure (prodigalité inutile) qu’à travers toutes les époques, les classes aristocratiques ont affirmé leur prééminence. La notion d’utilité, d’origine rationaliste et économiste, est donc à revoir selon une logique sociale beaucoup plus générale où le gaspillage, loin d’être un résidu irrationnel, prend une fonction positive, relayant l’utilité rationnelle dans une fonctionnalité sociale supérieure, et même à la limite apparaît comme la fonction essentielle — le surcroît de dépense, le superflu, l’inutilité rituelle de la “dépense pour rien” devenant le lieu de production des valeurs, des différences et du sens —, tant sur le plan individuel que sur le plan social. [1]

6D’un point de vue humaniste, cette part maudite comme dépense irrationnelle d’énergie est pure destruction et auto-destruction du genre humain. Sur une vaste échelle, elle peut prendre de multiples aspects effrayants : guerre, terrorisme, pollution et dégradations environnementales, injustices sociales, gâchis en tous genres… En résumé, elle s’identifie à tout refus d’un calcul équilibré, à tout refus de la réflexion rationnelle et de la réconciliation pacifiée des intérêts. La part maudite ne s’exprime que dans la forme du rapport de forces et du défi, rétive à tout encadrement rationnel et à tout calcul équilibré de l’énergie. Au niveau psycho-affectif, sa forme la plus pure est le rapport dominant-dominé, sado-maso, bourreau-victime. C’est le « plus » que la Raison, toujours en quête de consensus, ne parvient jamais à raisonner, à arraisonner, à englober, à comprendre, à synthétiser. C’est l’Autre définitif, cet excès d’énergie impossible à encadrer, à maîtriser, cette démesure incompréhensible et débordante. Car c’est effectivement dans la consumation et l’excès que l’humain donne sens à sa vie. C’est dans le dépassement des cadres conservateurs de l’humain, dans la trahison de l’humain, dans la destruction de l’humain, donc dans l’auto-destruction, que l’humain donne sens à sa vie.

7L’humanisme cherche à conserver l’humain. Mais l’humain lui-même ne cherche pas à se conserver. Cette part maudite logée au cœur de l’humain apparaît donc comme profondément abjecte et inhumaine. Elle s’illustre notamment dans les pulsions sado-masochistes qui traversent les relations interpersonnelles. A son apogée, elle peut prendre de multiples visages, tous plus atroces les uns que les autres : le tueur en série cannibale ou le tortionnaire présent en chacun de nous, en chaque être humain. Sur un autre plan, c’est le carnaval, l’orgie, la transe, le sexe débridé. Bref, c’est tout ce qu’une morale humaniste et dualiste repousse et qualifie d’inhumain, refusant d’admettre que l’ennemi est à l’intérieur, que l’abject Alien pousse dans notre ventre et qu’il nous est consubstantiel. Le fond de l’âme humaine n’est pas humain.

8L’humain est ainsi irréconciliable avec lui-même. Il ne coïncide pas avec lui-même. L’humain constitue une exception au principe de non-contradiction de la logique aristotélicienne car il n’est pas identique à lui-même. L’humain est un sujet divisé, comme le dit la psychanalyse. L’humain ne parvient pas à faire Un avec lui-même, il est incapable d’être entièrement rationnel, unifié sous un concept. Un excédent déborde toujours la rationalisation, l’unification, la symbolisation, la transparence hégélienne du concept à lui-même. C’est précisément cette irréconciliabilité du genre humain avec lui-même qui signe son arrêt de mort. Peu concerné par la synthèse unitaire et humaniste de la Raison, l’humain obéit à un principe de dépense : destruction irrationnelle de son environnement mais également destruction irrationnelle de lui-même. C’est dans le champ des rapports de force entre les sexes que ces pulsions sado-masochistes, destructrices et autodestructrices, trouvent leur terrain d’expression et d’exercice favori.

L’auto-destruction au quotidien

9L’irréconciliabilité, la division, les rapports de force sont au cœur des relations entre les hommes et les femmes. La part maudite comme excédent énergétique irrationnel engendre une tension qui rend toute réconciliation entre les sexes impossible. Dans les termes de Lacan : « Il n’y a pas de rapport sexuel ». L’excitation sexuelle qui pousse les mâles et les femelles les uns vers les autres est une manifestation de cette agressivité propre à la sexualité. Les individus les plus attractifs sexuellement sont aussi les plus impulsifs, ceux qui dégagent le plus d’animalité. Les viols et agressions sexuels ne sont pas des anomalies pathologiques susceptibles de disparaître un jour. Aussi abject que cela puisse paraître, le viol est l’expression d’un désir sado-masochiste profond, tout aussi masculin que féminin, inséparable de la pulsion amoureuse. La jouissance sexuelle et l’orgasme féminins présentent de troublantes analogies avec le supplice chinois des « cent morceaux » qui fascinait Bataille. Sur la photo dont il nous parle dans Les larmes d’Eros, l’expression faciale du chinois en train d’être démembré vivant, littéralement découpé en morceaux sous ses propres yeux, pourrait tout aussi bien exprimer une extase sexuelle passive, féminine ou masculine anale. Le morcellement du corps, la dissolution dionysiaque de l’ego sont des fantasmes masochistes profondément tapis dans le psychisme féminin, et qui s’opposent mais aussi s’harmonisent aux fantasmes sadiques plutôt masculins [2].

10Le système pulsionnel sado-maso, destruction/auto-destruction, qui traverse et structure tout le champ des relations masculin-féminin engendre une guerre des sexes dont les effets s’observent également dans l’histoire des sociétés. Héraclite conférait déjà une dimension cosmique à cette guerre des sexes en évoquant le polemos des contraires comme règle du devenir universel. Il me semble que l’Histoire de l’humanité pourrait se comprendre comme une vaste et longue « scène de ménage ». Selon cette grille d’analyse, chaque contexte socio-historique est doublement polarisé par un rôle masculin et un rôle féminin. Cette bipolarisation est archétypale et symbolique : un homme peut jouer un rôle féminin et une femme un rôle masculin. Entre les deux sexes, la haine et les rapports de force sont tout aussi moteurs que l’amour et le désir, parfois même plus. Le lien amoureux est un rapport à l’Autre, à l’irréductible altérité, c’est donc un rapport à l’originelle disharmonie des choses, à la polémique ou au disensus universels. L’amour est un affront à mon désir primitif d’être tout, une faille dans ma prétention à maîtriser mon existence, une limitation de mon pouvoir. Plus j’aime l’Autre, plus j’en suis dépendant et plus mon pouvoir d’être, mon autonomie ontologique et existentielle sont limités. Donc plus j’aime l’Autre et plus je le déteste. Entre les polarités masculin et féminin, la haine est tout aussi cruciale que l’amour.

La scène de ménage Occident-Islam

11A l’échelle de l’Histoire universelle, les chocs de civilisations ou les grands conflits géo-stratégiques ressemblent souvent à des scènes de ménage, où chaque acteur adopte le rôle masculin ou féminin. La scène de ménage est un des lieux par excellence de la destruction psychologique et affective. Tous les coups sont permis, toutes les paroles sont prononcées, y compris et surtout les attaques les plus basses, celles qui font le plus mal, par exemple sur la capacité de l’autre à nous donner du plaisir sexuel. C’est le moment où se révèlent et s’expriment les pulsions de destruction et de mort qui travaillent le cœur du lien amoureux. Deux êtres qui s’aimaient, maintenant se déchirent, et ce d’autant plus fort qu’ils s’aiment et se désirent encore. Le désir peut même être dopé à l’occasion d’une scène : c’est la fameuse « réconciliation sur l’oreiller », qui représente le sommet, le fin du fin dans cette escalade du sordide. Car en effet le plus souvent rien n’est réglé. Comme des bêtes abruties, on laisse l’excitation sexuelle consubstantielle à l’agressivité se décharger sans avoir avancé d’un centimètre dans la résolution réelle du conflit. Il reste donc latent et se représentera à la première occasion.

12La réconciliation sur l’oreiller est l’exemple même du marché de dupes, hypocrisie d’autant plus abjecte qu’elle prend la forme d’un retour à l’intime et à l’authenticité des sentiments. Au niveau géo-politique, les accords d’Oslo signés entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat en 1993 sont une véritable réconciliation sur l’oreiller, où l’on vit les deux protagonistes se serrer cordialement la main, se donner l’accolade sous l’œil attendri et bienveillant du monde entier. Enfin les ennemis d’hier vont pouvoir cohabiter ! Le vieux couple va se réconcilier ! Enfin la paix dans le ménage ! Que nenni. Le ressentiment, la mauvaise foi et la méfiance des deux parties en présence étaient bien trop forts et ancrés pour que cette trêve dure longtemps.

13Le conflit israëlo-palestinien peut être vu comme un concentré du rapport de forces symboliquement sexué, la scène de ménage, qui se joue entre l’Occident et l’Islam. Au niveau mondial, ce rapport de forces est une guerre des sexes qui oppose deux conceptions antagonistes du pouvoir : phallocrate et islamiste, ou hystérocrate et occidentale. Les sociétés d’inspiration islamique adoptent le modèle phallocrate des sociétés traditionnelles. Le modèle de réussite, l’archétype dominant y est masculin, c’est-à-dire héroïque et ascétique, parfois guerrier. Quant aux sociétés occidentalisées contemporaines, elles répondent depuis le 20ème siècle à un modèle inédit, que nous qualifierons du terme d’hystérocrate, car ce sont les hystériques (des deux sexes) qui y détiennent le vrai pouvoir. La revue Tiqqun retrace la genèse de cette nouvelle forme d’oppression dans son petit livre Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille[3]. En substance, il y est avancé que le citoyen modèle de la société du spectacle et de consommation est une « jeune fille ». Il nous semble également que l’archétype dominant qui définit le modèle de réussite dans le monde occidental n’est plus masculin et patriarcal mais féminin et juvénile, voire carrément hystérique, c’est-à-dire essentiellement tourné vers la séduction sexuelle, l’obscénité, l’extraversion impulsive et imbécile du corps et des affects. Baudrillard écrivait déjà en 1970 : « Ce à quoi on assiste très généralement d’ailleurs aujourd’hui, c’est à l’extension dans tout le champ de la consommation du modèle féminin. » [4] La mode, le spectacle sont les milieux naturels de la Jeune-Fille et la presse féminine en fournit la psychologie de base ainsi que l’iconographie officielle [5].

14Le problème est parfois abordé par ceux-là même qui le génèrent, en toute inconscience de leur responsabilité. Dans son numéro du 10 mars 2003, le magazine ELLE dresse les « Etats généraux de l’homme » et se penche ainsi sur la crise de l’identité masculine moderne. Constat : les hommes, nos hommes vont mal, et par contrecoup nous aussi, femmes modernes et émancipées. De fait, les relations hommes-femmes fonctionnent en système, tout ce qui affecte l’un affecte l’autre, en positif comme en négatif. ELLE nous propose un long dossier composé sur la base d’une enquête du CCA et de ses commentaires par des journalistes, écrivains, essayistes, personnalités du show-business telles que Patrick Bruel. Au terme de ce dossier, on a simplement une confirmation supplémentaire de ce que l’on savait déjà : les hommes perçoivent les femmes de plus en plus comme des rivales castratrices, voire comme des ennemies déclarées. Dans son interview, Bruel parvient même à déceler chez l’homme moderne une angoisse de disparition physique, compte tenu des progrès de la génétique qui permettront sans doute un jour aux femmes de se passer des hommes pour la procréation [6].

15Si cette élimination physique des hommes au moyen des biotechnologies n’est envisageable qu’à long terme, on peut déjà constater que leur élimination symbolique est accomplie, du moins dans le monde occidental. Cet Occident moderne ayant aboli depuis la fin des années 60 toute forme d’autorité transcendante patriarcale, tout phallus symbolique, religieux ou social, on peut dire que l’homme, le mâle, a déjà disparu au niveau symbolique du monde occidental. L’islamisme n’est dès lors qu’une réaction d’angoisse, un réflexe de survie face à cette castration généralisée, cette extermination soft, en douceur du phallus symbolique, accomplie sur toute la surface du globe par la mondialisation occidentalisée des modes de vie et des systèmes de valeurs.

La néoténie comme avenir de l’humain

16On peut se demander quel est l’avenir de cette scène de ménage, autrement dit quel est l’avenir de l’humain ? A vrai dire, le rouleau compresseur hystérocrate occidental l’a déjà emporté, et les réactions des phallocrates de tous bords, islamistes ou autres, ne sont que des gémissements de moribonds, réduits à la marginalisation dans la pathologie et le terrorisme. Le devenir mondialisé des humains nous semble même en passe de franchir une étape supplémentaire. La domination hystérocrate des Jeunes-Filles étant désormais fermement établie sur l’ensemble du globe, on peut donc passer à la vitesse supérieure qui s’incarne dans la figure de la Petite-Fille. L’Occident est animé d’un devenir-pédophile. Plus fort que le « jeunisme », voici « l’infantilisme ». Après l’hystérocratie, voici la pédocratie et la domination des infans. Ainsi, la moyenne d’âge des starlettes chanteuses ne cesse de baisser dans le même temps que leur apparence physique s’érotise de plus en plus. Elles sont imitées en cela par leurs fans pré-pubères (mais l’âge des premières menstruations s’est abaissé également) qui ont reçu en cadeau à Noël le « kit chanteuse » leur permettant de se trémousser en tenue sexy devant le miroir.

17Plus encore que l’observation de la société américaine, l’observation de la société japonaise nous renseigne sur la fantasmatique de l’humain des années 2000 et son avenir. Il semble que les structures psychosociales du Japon permettent à cette fantasmatique mondialisée d’y apparaître à nu et sans rien de la fausse pudeur qui règne en Europe ou en Amérique. L’esthétique acidulée, « rose-bonbon », des mangas japonais en est une illustration. Les personnages dessinés y ont souvent des corps adultes ultra-sexys mais aussi des yeux énormes dont les proportions au sein du visage imitent celles d’un enfant en bas âge. Et l’on pourrait multiplier les exemples de tendances à la néoténie, c’est-à-dire à la conservation des caractéristiques physiques puériles à l’âge adulte, qui devient la norme régulatrice de l’apparence physique et du comportement des femmes et des hommes japonais. Plus « près de chez nous », l’impact symbolique de l’affaire Dutroux et la grande chasse aux pédophiles qui s’en est suivie et dure encore aujourd’hui est évidemment hautement symptomatique de la fascination populaire pour tout ce qui associe sexe et enfance.

18Un fantasme d’immaturité habite l’humain, ce que des auteurs comme Nabokov ou Gombrowicz (Ferdydurke) ont très bien perçu. La société de consommation et du spectacle tente de coloniser toutes les tranches d’âge, et force est de constater qu’elle y parvient en surfant justement sur les tendances régressives et œdipiennes de toute femelle à se complaire dans le rôle exhibitionniste et allumeur de la femme-enfant, et de tout mâle à se retrouver dans la peau du pédophile voyeur et amateur de chair fraîche.

19Que cela signifie-t-il pour l’humain ? L’avènement tendanciel de la Petite-Fille comme idéal du moi explique non seulement l’avenir qui s’ouvre aux lolitas aguicheuses et à la chirurgie esthétique qui permettra d’y ressembler, mais encore l’étonnante juvénilisation de la délinquance masculine. Dans les bandes de banlieue, il n’est pas rare de voir des petits caïds de dix ans ou moins participer activement aux trafics et dégradations de toutes sortes. A vrai dire, c’est toute une civilisation mondialisée, pratiquement confondue avec l’espèce humaine dans sa globalité, qui semble animée d’un mouvement de régression psychique infantile, jusque dans ses fonctionnements économiques, politiques, sociaux, esthétiques. D’après Freud, le psychisme obéit à deux sortes de processus : primaires, impulsifs et à court terme, propres aux enfants et aux consciences immatures, ou secondaires, c’est-à-dire réfléchis et à long terme, propres à la maturité. L’infantilisme croissant du monde occidental s’exprime ainsi notamment dans la survalorisation sociale des processus primaires et dans le refus d’envisager à long terme les conséquences de nos actes, caractéristiques typiques de l’économie libérale capitaliste, par exemple. Or, le laisser-aller à ces pulsions primaires aboutit à l’anomie, l’absence de loi, l’absence de règles. La mondialisation libérale frappe d’anomie, c’est-à-dire de dérégulation et de déréglementation, les sociétés humaines et engendre par contamination à tous les niveaux de la société une régression néoténique généralisée, une perte des repères et des limites éthiques nécessaires à toute vie en commun.

20Les tensions communautaires religieuses, culturelles, ethniques, sexuelles et le « politiquement correct » qui en découle sont aussi des symptômes de néoténie par la régression des rapports sociaux au niveau de la cour de récréation. L’hyper-susceptibilité narcissique à l’œuvre dans le communautarisme s’apparente à une véritable « hystérie identitaire », pour reprendre l’expression d’Eric Dupin [7], qui s’empare d’une humanité incapable de se définir en adulte, de faire le deuil du mythe familial, le deuil du fantasme selon lequel l’origine définit l’identité, pour s’affranchir enfin de tout repli grégaire sur une mythologie de groupe passéiste.

21Un autre exemple frappant de néoténie nous a été donné au printemps 2004. Il s’agit des images de tortures infligées par les soldats anglo-américains aux irakiens dans la prison d’Abou Ghraib, près de Bagdad. Une courte analyse sémiotique nous permettra de mettre en évidence ces éléments de néoténie.

Pictures front Bagdad

22Ces images de tortures sont en effet sans précédent, non par la violence qu’elles révèlent mais à cause de la forme adoptée par cette violence. Ce qui frappe, tout d’abord, c’est l’expression générale détendue ou réjouie des soldat(e)s tortionnaires. Les visages et les corps sont parfaitement décontractés, posent parfois avec fierté et, de toute évidence, ils s’amusent bien. Ils expriment même une certaine ingénuité, une certaine candeur, voire innocence. C’est précisément cette candeur dans la barbarie qui spécifie ces photos et qui explique l’effet de fascination malsaine qu’elles suscitent. Si les soldats avaient des airs durs et méchants de fascistes ou de fanatiques ordinaires, ces images n’auraient pas le même impact symbolique ni la même signification historique. On peut même déceler dans ces images une ambiance potache et bon-enfant, qui pour certaines font penser de loin à du bizutage un peu musclé : déguisements, mises en scène macabres, sourires des tortionnaires, etc. On ressent dans ces images une fierté adolescente de pouvoir montrer « les conneries qu’on a faites avec les potes ! ». Ces images rappellent immanquablement la légèreté avec laquelle un certain cinéma commercial traite la violence physique. Elles nous font entrer dans l’ère de la torture dédramatisée parce que visualisée dans un écran, l’ère de la violence sympa et cool. La torture fun, « jeune et branchée ». Torture attitude.

23Photographier ou filmer les tortures qu’on inflige à autrui va au-delà du simple fait de torturer autrui. Pour la victime, c’est malheureusement la même chose. Mais c’est le statut du bourreau qui change. En l’occurrence, photographier ou filmer les tortures qu’on inflige à autrui comme on prend des photos de vacances, en posant pour l’objectif, avec un beau sourire, la cigarette aux lèvres, tout cela symptomatise un niveau de dégradation éthique encore jamais atteint dans l’histoire de l’humanité. On entre dans un nouveau domaine où l’obscénité (la pornographie) s’ajoute à la barbarie. Jusqu’à présent, les tortionnaires du monde entier s’arrangeaient toujours pour que, dans la mesure du possible, il ne reste aucune trace, aucune image de leurs forfaits. Les nazis interdisaient toute photo et tout film à l’intérieur des camps de concentration, trahissant ainsi une incapacité à assumer la représentation de leur propre barbarie et un refoulement de son image. Quant aux islamistes qui filment les atroces exécutions de leurs victimes, ils cherchent à terrifier leurs ennemis et agissent au nom d’un système de valeur idéologique délirant. Mais les images d’Abou Ghraib vont au-delà de tout ça, à cause justement d’une absence totale de refoulement de la représentation de la violence et d’une absence totale de cadre idéologique. Le processus primaire et ses tendances régressives l’ont totalement emporté sur toute forme de processus secondaire, qu’il s’agisse d’un refoulement ou d’une idéologie. « We just want to have fun ! », semblent dire les soldats anglo-américains sur ces images.

24Ces images vont même encore au-delà des snuff-movies que des pervers filmeraient pour assouvir leurs pulsions sado-masochistes maladives. En effet, la candeur affichée des soldats explose toutes les catégories morales, tous les systèmes de valeurs, qu’ils soient justes ou délirants, ainsi que toutes les pathologies puisque ces soldats ne sont même pas des malades mentaux mais des gens ordinaires. L’expression de « banalité du mal » employé par Hannah Arendt est encore trop faible. En effet, on passe au-delà même du Mal car le Mal suppose une conscience du Bien et de sa loi. Avec ces images, on est dans l’anomie absolue, la primarité à l’état pur. Ces images dévastent tout, il ne reste plus rien, non pas à cause de la réalité objective qu’elles montrent, car il est possible d’aller encore plus loin dans l’abject, mais à cause de la disposition subjective qu’elles révèlent : l’indifférence totale à l’égard de toute forme d’idée et de discrimination mentale et symbolique. L’existence toute entière ramenée à une bonne blague. « On va se marrer un bon coup, les gars ! ». Et c’est tout.

25Concluons. L’humain contemporain semble bien être affecté du complexe de Peter Pan : le refus de grandir et de devenir un adulte. Michaël Jackson reclus dans son Neverland est le symbole (vivant ?), le prototype de cette humanité pédocrate-pédophile à venir et de ses fantasmes régressifs. Dans le domaine éditorial, le succès massif et planétaire d’une publication telle que Harry Potter, originellement destinée à la jeunesse mais bientôt lue par toutes les tranches d’âge, témoigne également de façon inquiétante d’une infantilisation du goût esthétique. Ainsi, à tous les niveaux du social, le principe de plaisir l’emporte sur le principe de réalité. Il semble que le modèle relationnel hommes-femmes, infrastructure de tous les autres rapports sociaux, sera donc bientôt non plus une scène de ménage mais une scène de caprice de l’enfant-roi agressif qui tyrannise ses parents faibles et dépourvus d’autorité : en un mot, l’extension à tout l’espace social et sans plus aucune notion de limites du déchaînement irrationnel de toutes les pulsions possibles et contradictoires.


Date de mise en ligne : 01/01/2012

https://doi.org/10.3917/phoir.023.0116