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Amour fin, amour fou dans le Chevalier au lion

Pages 603 à 616

Citer cet article


  • Pierreville, C.
(2019). Amour fin, amour fou dans le Chevalier au lion. Le Moyen Age, Tome CXXV(3), 603-616. https://doi.org/10.3917/rma.253.0603.

  • Pierreville, Corinne.
« Amour fin, amour fou dans le Chevalier au lion ». Le Moyen Age, 2019/3 Tome CXXV, 2019. p.603-616. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2019-3-page-603?lang=fr.

  • PIERREVILLE, Corinne,
2019. Amour fin, amour fou dans le Chevalier au lion. Le Moyen Age, 2019/3 Tome CXXV, p.603-616. DOI : 10.3917/rma.253.0603. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2019-3-page-603?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.253.0603


Notes

  • [1]
    Ovide, Art d’aimer, II, 515–516, éd. et trad. H. Bornecque, P. Heuzé, Paris, 1994, p. 50 : Quot iuvat, exiguum, plus est, quod laedat amantes, / Proponant animo multa feranda suo.
  • [2]
    Pour une analyse de l’amour dans l’ensemble des œuvres du romancier champenois, voir E. Baumgartner, Emmanuèle Baumgartner présente Érec et Énide, Cligès, Le Chevalier au Lion, Le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes, Paris, 2003 ; E. Doudet, Chrétien de Troyes, Paris, 2009 ; J. Frappier, Chrétien de Troyes. L’homme et l’œuvre, Paris, 1968 (réimpr. 1957) ; P. Nykrog, Chrétien de Troyes, romancier discutable, Genève, 1996 ; L.T. Topsfield, Chrétien de Troyes. A Study of the Arthurian Romances, Cambridge, 1981.
  • [3]
    Voir en dernier lieu A. Corbellari, Âge d’or et sentiment du progrès dans le Chevalier au lion, Op. cit.Revue de Littérature et des Arts, t. 17, Agrégation Lettres 2018, 2017 [En ligne], § 11. URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/242.
  • [4]
    Voir Chrétien de Troyes, Le chevalier de la charrette, éd. C. Croizy-Naquet, Paris, 2006, p. 88, v. 365–377. Pour un examen détaillé des liens unissant ces deux romans composés simultanément, voir E. Baumgartner, Chrétien de Troyes, Yvain, Lancelot, La charrette et le lion, Paris, 1992.
  • [5]
    Sur la question de la fin’amor, on pourra consulter parmi une très abondante bibliographie M. Accarie, Courtoisie, fine amor et amour courtois. La course à la marginalité dans la civilisation féodale, Marginalité et littérature. Hommage à Christine Martineau-Genieys, éd. M. Accarie, J.G. Gouttebroze, É. Kotler, Nice, 2001, p. 1–28 ; A. Corbellari, Retour sur l’amour courtois, Cahiers de Recherches médiévales et humanistes, t. 17, 2009, p. 375–385 ; S. Haines, Poetry and Philosophy from Homer to Rousseau. Romantic Souls, Realist Lives, Londres, 2005, p. 94–96 (« Chrétien de Troyes and courtly love ») ; R. Schnell, L’amour courtois en tant que discours courtois sur l’amour, Romania, t. 110, 1989, p. 72–126, 331–363.
  • [6]
    Sur le sens que la littérature médiévale attachait à l’expression foles amors, voir Corbellari, Retour sur l’amour courtois, p. 375–385.
  • [7]
    C’est le cas au v. 5170 où la copie de Guiot (Paris, Bibliothèque nationale [= BnF], ms. fr. 794) propose la leçon mes fins cuers là où les autres manuscrits donnent faus ou fox, deux graphies pour le cas sujet de « fou ». Voir Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, éd. C. Pierreville, Paris, 2016, p. 424, 425 n. 232, 534. Il s’agira de notre édition de référence.
  • [8]
    Nous nous intéresserons ici uniquement aux relations s’établissant entre la folie et l’amour, non au thème de la folie tel qu’il est représenté de manière plus générale dans le roman, puisqu’il a déjà fait l’objet de plusieurs études parmi lesquelles on peut citer l’article de M. Santucci, La folie dans le Chevalier au lion, Le Chevalier au lion. Approches d’un chef d’œuvre, éd. J. Dufournet, Paris, 1988, p. 153–172. Voir aussi infra n. 49.
  • [9]
    C’est ce que G. Paris nommait précisément « amour courtois » dans ses Études sur les romans de la table ronde : Lancelot du lac, Romania, t. 12, 1883, p. 459–534. Voir à ce sujet J.H. Kim, Pour une littérature médiévale moderne. Gaston Paris, l’amour courtois et les enjeux de la modernité, Paris, 2012.
  • [10]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 220, v. 1430–1433. Sur ce passage, voir D. James-Raoul, Chrétien de Troyes, la griffe d’un style, Paris, 2007, p. 773–774.
  • [11]
    Sur la dette contractée par les romanciers médiévaux à l’égard d’Ovide, voir E. Faral, Recherches sur les sources latines des contes et romans courtois du Moyen Âge, Paris, 1913, et sur l’influence qu’il a exercée sur les œuvres de Chrétien, voir James-Raoul, Chrétien de Troyes, la griffe d’un style.
  • [12]
    Sur les liens entre la description de l’amour dans le roman et la lyrique courtoise, voir M. Séguy, Amour fou et folie d’amour dans le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes. De la métaphore poétique au récit romanesque, Les Fous d’amours au Moyen Âge, éd. C. Kappler, S. Thiolier-Mejean, Paris, 2008, p. 109–123.
  • [13]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 216, v. 1361. C’est la métaphore de l’Amour chasseur qu’on trouve chez Ovide, Les Amours, II, 9a, 9–12, éd. et trad. H. Bornecque, H. Le Bonniec, Paris, 1989, p. 53. Voir aussi Eneas, Roman du xiie siècle, t. 2, éd. J.J. Salverda de Grave, Paris, 1985 (réimpr. 1929), p. 65, v. 8060.
  • [14]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 216, 218, v. 1370, 1375, 1377. Ce sont les métaphores stéréotypées de la blessure d’Amour et de l’Amour médecin. Voir Ovide, Les Remèdes à l’Amour, 21–22, éd. et trad. H. Bornecque, 2e éd., Paris, 1961, p. 11 ; Eneas, t. 2, p. 63, 65, v. 7969–7974, 8065 ; Arnaud de Mareuil, Domna, genser que no sai dir, éd. P. Bec, Anthologie des troubadours, Paris, 1979, p. 36, v. 118–119 (il s’agira de l’édition de référence pour toutes les citations tirées de poésies d’oc).
  • [15]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 226, v. 1549. Yvain est trespansé et vain, « soucieux » et « faible, épuisé, abattu ». C’est le cliché de la maladie d’Amour. Voir Ovide, Les Remèdes à l’amour, 109–110, p. 14 ou les Héroïdes, IX, 136, éd. et trad. H. Bornecque, M. Prévost, D. Porte, Paris, 1991, p. 57 ; Eneas, t. 2, p. 61, v. 7919 ; Peire Rogier, Ges non puesc en bon vers falhir, éd. Bec, Anthologie des troubadours, p. 111, v. 25–27, 43.
  • [16]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 216, v. 1358–1359. Voir Ovide, Les Amours, II, 9b, 26, p. 53 et Eneas, t. 2, p. 70, v. 8222.
  • [17]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 222, v. 1452. Comme l’a montré J. Frappier, Sur un procès fait à l’amour courtois, Romania, t. 93, 1972, p. 145–193, en particulier p. 171, 179, la fin amor est un amour d’élection. Chrétien exprime cette idée de choix raisonné qui distingue ses personnages des héros tristaniens dans l’une de ses cansos, D’Amors, qui m’a tolu a moi, IV, v. 28–36 : Onques du breuvage ne bui / Dont Tristan fu enpoisonnez ; / Mes plus me fet amer que lui / Fins cuer et bone volontez. / Bien en doit estre miens li gres, / Qu’ainz de riens efforciez n’en fui, / Fors que tant que mes euz en crui, / Par cui sui en la voie entrez / Donc ja n’istrai n’ainc n’en recui. Chrétien de Troyes, Romans suivis des Chansons, éd. C. Méla, Paris, 1994, p. 1220.
  • [18]
    Id., Le Chevalier au lion, p. 228, 248, v. 1567–1579, 1936–1944. Le cliché de la prison d’Amour est courant dans la poésie des troubadours. Voir Cercamon, Quant l’aura doussa s’amarzis, v. 47 ; Peire Rogier, Ges non puesc en bon vers falhir, v. 54 et Guiraud de Calanson, Descort, v. 67–69, 82–83, éd. Bec, Anthologie des troubadours, p. 100, 111, 292.
  • [19]
    Voir Ovide, Les Métamorphoses, IX, 635, t. 2, éd. et trad. G. Lafaye, Paris, 1928, p. 114 ; Eneas, t. 2, p. 63, v. 7977 ; Gui d’Ussel, Bien feira chansos plus soven, éd. Bec, Anthologie des troubadours, p. 17, v. 33.
  • [20]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 224, v. 1511–1515.
  • [21]
    Sur cette scène, voir P. Ménard, La déclaration amoureuse dans la littérature arthurienne au xiie siècle, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 13, 1970, p. 41–42 ; James-Raoul, Chrétien de Troyes, la griffe d’un style, p. 752 ; Séguy, Amour fou et folie d’amour, p. 114.
  • [22]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 250, v. 1974–1975. Yvain évoque ainsi Lancelot en adoration devant la reine une fois qu’il a arraché les barreaux de fer de la fenêtre qui les séparait et qu’il s’est approché du lit où elle est couchée. Ibid., p. 312, v. 4660–4661.
  • [23]
    Ibid., p. 250, 254, v. 1978–1983, 2033–2034. Voir André le Chapelain, Traité de l’amour courtois, éd. C. Buridant, Paris, 1974, p. 151 : « Quand sa bien-aimée est dans le besoin, tout amant est tenu de […] consentir à tous ses désirs raisonnables. Et même si parfois il s’aperçoit que ses volontés sont moins acceptables, il doit être prêt à lui obéir. »
  • [24]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 252, v. 2017–2024. Sur ce parcours sentimental, voir Publilius Syrus, Sententiae, 488, éd. R.A.H. Bickford-Smith, Londres, 1895, p. 28 : Oculi amorem incipiunt, consuetudo perficit ; Eneas, t. 2, p. 102, v. 9258 ; André le Chapelain, Traité de l’amour courtois, p. 47 : « L’amour est une passion naturelle qui naît de la vue. »
  • [25]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 252, v. 2028–2029. C’est le cliché du cœur ravi. Voir Ovide, Art d’aimer, I, 243, p. 11 ; Eneas, t. 2, p. 74, v. 8350 ; Arnaud de Mareuil, Domna, genser que no sai dir, p. 34, v. 49.
  • [26]
    R. Girard, Love and Hate in Yvain, Modernité au Moyen Âge. Le défi du passé, éd. B. Cazelles, C. Méla, Genève, 1990, p. 249–262, estime que ce nouvel amour provient du déplacement de l’amour que ressentait la dame pour Esclados sur le meurtrier de son époux selon la logique du désir mimétique.
  • [27]
    Pétrone, Le Satiricon, CXI–CXII, éd. A. Ernout, Paris, 1982, p. 121–125. Sur les liens entre le conte de la Matrone d’Éphèse et le Chevalier au lion, voir M. Stanesco, Le chevalier au lion d’une déesse oubliée. Yvain et Dea Lunae, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 24, 1981, p. 223–224. L’inclination de la dame pour Yvain évoque également l’histoire de Jocaste et Œdipe et celle de Didon et Énée. Voir M. Burell, The Role of amors, seignorie and folie in Chrétien de Troyes’s Le Chevalier au lion, New Zealand Journal of French Studies, t. 23/2, 2002, p. 9–11.
  • [28]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 232, v. 1642–1646.
  • [29]
    Dans la poésie d’oc, la mezura est une qualité essentielle des amants. Voir J. Frappier, Vues sur les conceptions courtoises dans les littératures d’oc et d’oïl au xiie siècle, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 2, 1959, p. 139 ; M. Lazar, Amour courtois et fin’amors dans la littérature du xiiie siècle, Paris, 1964, p. 30.
  • [30]
    Sur cette scène, voir James-Raoul, Chrétien de Troyes, la griffe d’un style, p. 746–747.
  • [31]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 240, v. 1779–1782. On reconnaît la métaphore stéréotypée de la flamme amoureuse. Voir Ovide, Art d’Aimer, III, 573, p. 80 ; Eneas, Roman du xiie siècle, t. 1, éd. J.J. Salverda de Grave, Paris, 1983 (réimpr. 1925), p. 39, v. 1271 ; Marcabru, Dirai vos senes duptansa, éd. Bec, Anthologie des troubadours, p. 92, v. 13–18 : Amors vai com la beluja / Que coa’l fuec en la suja / Art lo fust e la festuja, / Escoutatz ! / E non sap vas qual part fuja / Cel qui del fuec es gastatz.
  • [32]
    C’est cette dimension plaisante que P. Ménard met en exergue dans Rires et sourires dans le roman du Chevalier au lion, Le Chevalier au lion. Approches, p. 7–17. Elle explique également que F. Pomel, L’effet de miroir dans le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, [En ligne]. URL : https://www.sites.univ-rennes2.fr/celam/cetm/MYVAIN.htm, ait décelé dans cette scène une tonalité de fabliau. Sur les liens entre les fabliaux et le Chevalier au lion, voir M. Rousse, Le Chevalier au lion. De la fable au roman, Amour et chevalerie dans les romans de Chrétien de Troyes, éd. D. Quéruel, Paris, 1995, p. 203–219.
  • [33]
    Voir M. Accarie, Faux mariage et vrai mariage dans les romans de Chrétien de Troyes, Annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Nice, t. 38, 1979, p. 34 : « Ce n’est pas tellement le droit, interdisant de laisser tomber une terre en quenouille, qui pousse la châtelaine à se remarier aussi vite. C’est la dure réalité féodale, quand les rapaces attendent le moindre signe de faiblesse pour se ruer sur le fief voisin. »
  • [34]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 292, v. 2724–2725.
  • [35]
    Ibid., p. 142–144, v. 21–28.
  • [36]
    Voir M.L. Ollier, Le discours en « abyme » ou la narration équivoque, Medioevo Romanzo, t. 1, 1974, p. 351–364 (et plus particulièrement p. 356).
  • [37]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 288, v. 2669–2671 : Et je cuit qu’il le passera, / que departir ne le leira / messire Gauvains d’avoec lui. Je ne suis donc pas convaincue par l’analyse de F. Lyons, Sentiment et rhétorique dans l’Yvain, Romania, t. 83, 1962, p. 370–371, pour qui la rupture entre Yvain et sa dame « semble d’autant plus inattendue que la soumission du chevalier à sa dame est totale et l’entente parfaite » et pour qui « rien […] ne faisait prévoir la défaillance de l’ami ».
  • [38]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 224, v. 1490–1492.
  • [39]
    C’est l’interprétation proposée par A. Houdebert, P. Lambert, Chrétien de Troyes. Le Chevalier au lion, Paris, 2017, p. 140 : « L’amour naît dans le cœur d’un chevalier sensible, capable de sympathie douloureuse. »
  • [40]
    Je rejoins entièrement l’analyse de J.M. Fritz, Le corps dans le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, Op. cit., Revue de Littérature et des Arts, t. 17, § 26. URL : https://revues.univ-pau.fr/opcit/244, qui parle à propos de cette scène d’un « innamoramento singulier, insolite, voire pervers ».
  • [41]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 220, v. 1438–1442.
  • [42]
    Les propos d’Yvain s’inspirent d’un proverbe médiéval, Cueur de femme est tost mué (J. Morawski, Proverbes français antérieurs au xve siècle, Paris, 1925, p. 48, n° 435) qui adapte un passage de Virgile, Enéide, IV, 569–570, éd. et trad. M. Chouet, P. Heuzé, V. Lérot, Paris, 2009, p. 236 : Varium et mutabile semper femina.
  • [43]
    Sur ces distinctions, voir P. Imbs, De la fin’amor, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 12, 1969, p. 265–285.
  • [44]
    Voir C. Pierreville, Un romancier en quête de la fin amor. Tours et détours de l’amour dans le Chevalier au lion, Acta Litt&Arts, t. 6, Le laboratoire du roman. Le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, éd. E. Doudet, 2018 [En ligne]. URL : http://ouvroir-litt-arts.univ-grenoble-alpes.fr/revues/actalittarts/362-un-romancier-en-quete-de-la-fin-amor-tours-et-detours-de-l-amour-dans-le-chevalier-au-lion.
  • [45]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 282, v. 2552–2553.
  • [46]
    En amenant son personnage à oublier ce délai, Chrétien use du motif du chevalier oublieux, voir M. Szkilnik, Le chevalier oublieux dans le roman arthurien en vers, Études de Lettres, t. 1/2, Figures de l’Oubli (ivexvie siècle), éd. P. Romagnoli, B. Wahlen, 2007, p. 77–98.
  • [47]
    Voir L. Harf-Lancner, Le Chevalier au lion, un conte morganien, Bien dire et bien aprandre, t. 7, 1989, p. 107–116 ; Id., Les Fées au Moyen Âge. Morgane et Mélusine. La naissance des fées, Paris, 1984, p. 347–375.
  • [48]
    Yvain aurait dû retourner auprès d’elle huit jours après la Saint-Jean. La messagère parvient à la cour à la mi-août (voir Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 282, 288, v. 2576, 2681).
  • [49]
    Voir J.M. Fritz, Le Discours du fou au Moyen Âge. Étude comparée des discours littéraire, médical, juridique et théologique de la folie, Paris, 1992 ; M.M. Pelen, Madness in Yvain reconsidered, Neophilologus, t. 87/3, 2003, p. 361–369 ; Santucci, La folie dans le Chevalier au lion, p. 157–172 (à mes yeux cependant, rien dans le roman ne confirme que la crise de démence d’Yvain soit une malédiction jetée par la dame de Landuc pour se venger de lui, cf. Ibid., p. 159, 170–171) ; Séguy, Amour fou et folie d’amour, p. 109–123.
  • [50]
    On sait que Chrétien s’est plu à utiliser le même terme de tempeste pour évoquer le prodige de la fontaine et la folie d’Yvain. Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 178, 302, v. 665, 2946.
  • [51]
    Je ne partage donc pas l’analyse de M.N. Lefay–Toury, Roman breton et mythes courtois. L’évolution du personnage féminin dans les romans de Chrétien de Troyes, Cahiers de Civilisation médiévale, t. 15, 1972, p. 198, à propos de la dame de Landuc : « La place de ce personnage est effectivement très mince […]. Quant à son rôle, il n’est guère plus important. » Je rejoins au contraire la lecture de F. Dubost, Le Chevalier au lion. Une conjointure signifiante, Le Moyen Âge, t. 90, 1984, p. 222 : « La femme absente et désirée […] donne à ce parcours de réhabilitation son but lointain et sa profonde unité. »
  • [52]
    Yvain met alors en pratique la règle XXIV d’André le Chapelain, Traité de l’amour courtois, p. 183 : « Tout acte de l’amant a sa fin dans la pensée de celle qu’il aime. »
  • [53]
    Voir Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 424, v. 5170–5171 : Mes mes fins cuers leanz me tire, / si ferai ce que mes cuers vialt. La leçon du ms. Paris, BnF, fr. 794 relie significativement les exploits accomplis par Yvain à la perfection de l’amour qu’il voue à sa dame.
  • [54]
    Voir nos remarques sur les variations de la tradition manuscrite à ce sujet dans Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 56–58.
  • [55]
    C’est ainsi qu’A.H. Diverres, Chivalry and fin’amor in Le Chevalier au lion, Studies in Medieval Literature and Languages in Memory of Frederick Whitehead, éd. W. Rothwell, W.R.J. Barron, D. Blamires, L. Thorpe, Manchester, 1973, p. 113, interprète la scène : « Laudine […] utters words so full of irony that they amount to unconscious self-condemnation. » C’est aussi l’interprétation de M.L. Chênerie, Les dialogues de la dame et du chevalier chez Chrétien de Troyes, Amour et chevalerie, p. 117 : « la fière Laudine condamne sa propre sévérité. »
  • [56]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 392, v. 4588–4592.
  • [57]
    C’est le premier devoir auquel il s’est engagé. Voir à ce propos Diverres, Chivalry and fin’amor, p. 91–116.
  • [58]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 292, v. 2744.
  • [59]
    Cette association est fréquente dans les récits des Métamorphoses d’Ovide. Elle réapparaît dans l’Eneas, t. 1, p. 53, v. 1718–1730 ; t. 2, p. 71, 85, 93, v. 8255–8256, 8700, 8962, 8968, et chez les troubadours, comme par exemple Marcabru, Dirai vos senes duptansa, p. 93, v. 43–48 ; Cercamon, Quant l’aura doussa s’amarzis, p. 99–100, v. 45–46 ; Peire Rogier, Ges non puesc en bon vers falhir, p. 111, v. 41–43.
  • [60]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 282, v. 2572–2574.
  • [61]
    Contrairement à ce qu’estime Diverres, Chivalry and fin’amor, p. 113 : « Justified as she may have been in her anger at Yvain’s breach of their courtly covenant, she has no right to bear resentment indefinitely. »
  • [62]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 512, v. 6752.
  • [63]
    En dépit d’un jugement modéré par ailleurs, Frappier finit par accuser la dame d’être « dure et cruelle » dans son Étude sur Yvain, p. 154 et Lefay-Toury, Roman breton et mythes courtois, p. 199, lui reproche de manquer de « générosité d’âme ». Voir aussi Diverres, Chivalry and fin’amor, p. 111–112, qui juge la dame « imperious and proud » et « unrelenting ».
  • [64]
    Voir par exemple J.T. Grimbert, Yvain dans le miroir. Une poétique de la réflexion dans le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, Amsterdam–Philadelphie, 1988, p. 177, qui note que cette réconciliation « a quelque chose de troublant, d’ambigu. »
  • [65]
    Voir D. Kelly, Le jeu de la vérité, Le Chevalier au lion. Approches, p. 105–118.
  • [66]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 516, v. 6802–6803.
  • [67]
    C’est la lecture proposée par M. Glasser, Mariage and the use of force in Yvain, Romania, t. 108, 1987, p. 499–500. J. Ribard, Amour et oubli dans les romans de Chrétien de Troyes, Amour et chevalerie, p. 89, quant à lui, invite le lecteur à ne pas « être dupe de la “happy hend” décevante, obtenue par artifice, qui clôt le Chevalier au lion ».
  • [68]
    Voir par exemple Claris et Laris, éd. C. Pierreville, Paris, 2008. La dame de la fontaine se présente aux héros comme cele qui a mis / [S]on cors en son [= d’Yvain] comandement / Pour l’amor du grant hardement / Qu’il a toz les jours maintenuz (Ibid., p. 128, v. 618–621). À la soumission traditionnelle de l’amant à sa dame dans la fin amor s’est substituée la soumission de la dame à son ami.
  • [69]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 514, v. 6794. C’est l’interprétation de Kelly, Le jeu de la vérité, p. 113, qui estime que la dame s’éprend à nouveau d’Yvain à la fin du roman.
  • [70]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 334, v. 3522–3524.
  • [71]
    Ibid., p. 294, v. 2769.
  • [72]
    Chrétien de Troyes a souhaité que les repères temporels s’effacent de la narration quand Yvain sombre, à la mi-août, dans une folie. Sur la base des jeux d’échos entre le Chevalier au lion et le Chevalier de la charrette, P. Walter, Canicule. Essai de mythologie sur Yvain de Chrétien de Troyes, Paris, 1988, p. 145, estime que la folie d’Yvain pourrait se prolonger jusqu’à un moment situé entre l’Ascension et la Pentecôte de l’année suivante, soit au moins neuf mois plus tard.
  • [73]
    Je ne souscris donc pas à la lecture d’Y. Ferroul, La dérision de l’amour, Amour et chevalerie, ici p. 153 : « le premier défenseur, Esclados le Roux, ou Yvain, ou le Chevalier au Lion sont équivalents et interchangeables. Ce qui est particulièrement réducteur pour le héros, et plutôt en contradiction avec le caractère électif de l’amour. »
  • [74]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 470–476, v. 5992–6099. Girard, Love and Hate in Yvain, p. 249–262, décèle dans ce combat la rivalité mimétique entre deux hommes incarnant l’idéal chevaleresque le plus élevé. J. Ribard, Yvain et Gauvain dans le Chevalier au lion, Le Chevalier au lion. Approches, p. 139–152, propose une interprétation symbolique et christique de cet affrontement.
  • [75]
    Chrétien de Troyes, Le Chevalier au lion, p. 250, v. 1970–1973 : Mes querez la pes et l’acorde, / et g’en proierai avoec vos / que la mort Esclados le Ros, / qui fu ses sires, vos pardoint, et p. 510, v. 6723–6727 : Dame, relevez l’an, / et metez force et poinne et san / a la pes querre et au pardon, / que nus ne li puet, se vos non, / en tot le monde porchacier ; on peut aussi rapprocher p. 254, v. 2038 : Sachiez donc, bien acordé somes et p. 514, v. 6766 : des qu’a lui m’estuet acorder.
  • [76]
    Voir la répétition du verbe prendre p. 236, v. 1702–1703 : Il m’est avis que tu m’agueites, / si me viax a parole prandre et p. 506, v. 6624 : Au geu de la verté l’a prise. Il s’agit dans les deux cas d’une ruse verbale.
  • [77]
    Je ne souscris donc pas à la lecture de Glasser, Mariage and the use of force in Yvain, p. 499, qui voit seulement dans le pardon accordé par la dame le signe qu’elle prend conscience d’avoir besoin de lui pour défendre son domaine.
  • [78]
    Je ne suis pas du tout certaine que Chrétien de Troyes n’ait pas éprouvé d’affection pour ce personnage féminin comme le suggère A. Paupert, L’amour au féminin dans les romans de Chrétien de Troyes, Amour et chevalerie, p. 95–106, estimant que la dame est « mal aimée […] sans doute de son auteur » (Ibid., p. 102).
  • [79]
    L’expression est d’A. Guerreau-Jalabert, L’amour courtois dans le Lancelot de Chrétien, Amour et chevalerie, p. 254.
Peu de plaisirs et plus de peines, voilà le lot des amants :
qu’ils préparent leurs âmes à de nombreuses épreuves [1].

1C’est en ces termes qu’Ovide mettait en garde ses lecteurs de l’Art d’aimer et Chrétien de Troyes semble avoir voulu amplifier les angoisses et les dolors auxquelles sont confrontés les amants en imaginant que son protagoniste s’éprendrait de la femme qu’il a rendue veuve. Ce point de départ, défi au développement de l’intrigue sentimentale, relève d’une recherche calculée de la difficulté et sans doute aussi d’un exercice de variation sur des thèmes de prédilection, la conciliation du mariage et de la prouesse, le rejet du modèle tristanien, la sacralisation de l’amour [2]. En inversant la posture d’Erec qui négligeait les armes pour Enide [3], en amplifiant le dilemme entre Amour et Raison qui, un bref instant, retenait les pas de Lancelot [4], le Chevalier au lion permet au poète champenois d’approfondir l’analyse du cœur humain et de la fin amor[5] abordée dans chacune de ses œuvres avant que ne s’impose la quête du Graal et de la lance qui saigne. L’exemple d’Yvain et de sa dame invite son auditoire à réfléchir au lien entre l’amour fin, parfait, et l’amour fou, dans tous les sens que l’adjectif pouvait revêtir au Moyen Âge, de la folie amoureuse métaphorique à la crise de démence due à une rupture en passant par l’amour déraisonnable et les foles amours où prédomine le désir sensuel [6]. Or les conceptions sentimentales impliquées par ces deux adjectifs sont peut-être moins antinomiques et incompatibles qu’on pourrait le croire de prime abord puisque les manuscrits conservant le texte les substituent parfois l’un à l’autre [7]. Comme souvent chez ce romancier qui se plaît à égarer ses personnages et son auditoire pour leur permettre de mieux se retrouver, la folie amoureuse ne se situe pas uniquement là où on l’attendrait [8]. Et en définitive, ne serait-elle pas nécessaire à la découverte de la perfection sentimentale ?

2L’intrigue sur laquelle se fonde le Chevalier au lion semble multiplier les paradoxes et les entorses à l’égard de la fin amor. Lancelot aime passionnément la reine Guenièvre, une femme mariée d’un rang supérieur au sien [9]. Yvain, le fils du roi Urien, s’éprend d’une veuve, fille de duc. Certes, à l’image du chevalier de la charrette, d’Erec, d’Alexandre ou de Cligès avant lui, le héros accomplit un exploit en remportant le combat contre le gardien de la fontaine dont son cousin Calogrenant n’avait pu ébranler la suprématie, mais, ce faisant, il prive la dame de son époux et du protecteur de son fief, entamant ainsi ses relations avec elle par une agression qui paraît lui ôter toute chance de gagner son cœur. Son fait d’armes initial constitue un obstacle à leur relation et sera même entaché du soupçon de la trahison quand Yvain échappera à ses ennemis en se rendant invisible. Dans ces conditions, s’éprendre de la dame de Landuc est une folie, un acte si déraisonnable que le héros est contraint d’en reconnaître le caractère insensé :

3

Et dit : « Por fos me puis tenir,
quant je vuel ce que ja n’avrai !
Son seignor a mort li navrai
et je cuit a li pes avoir[10]  ! »

4À l’aune de la raison, son désir est inexorablement voué à l’échec, mais cet argument est vite balayé par une logique amoureuse s’exprimant dans les termes de la casuistique courtoise héritée d’Ovide [11], de l’Eneas et de la poésie des troubadours [12] afin de rapprocher son inclination naissante de la fin amor. Dès le premier regard qu’il porte sur la dame, Yvain tombe amoureux d’elle, le dieu Amour délaissant tous ses adeptes pour s’emparer de la proie de choix que constitue son cœur [13]. Il le blesse d’une plaie dont la gravité s’accroît à proximité de celle qui pourrait le guérir [14], monopolise ses pensées et l’affaiblit comme une maladie [15], bien qu’il l’apaise aussi des rayons de son miel [16]. Contrairement à Tristan et Iseut dont la passion résulte d’un breuvage magique, Yvain choisit d’aimer son ennemie [17], celle dont il a tué l’époux et dont il est le prisonnier, aux sens métaphorique et concret du terme puisqu’il décide de rester à Landuc au mépris du danger alors que Lunete lui propose de s’éclipser discrètement [18]. Il expérimente ainsi la folie amoureuse, l’amour fou des Métamorphoses et de la lyrique courtoise [19] qui fait oublier toute prudence et toute sagesse :

5

[…] n’ainz mes ne cuit qu’il avenist
que nus hom qui prison tenist
tel com messire Yvains la tient,
que de la teste perdre crient,
amast an si fole meniere[20].

6La voix auctoriale se fait entendre pour insister sur la folie de cette inclination par laquelle le héros s’expose à un péril mortel. Quand arrive pour lui le moment de déclarer sa flamme [21], il adopte la posture du verai ami humblement agenouillé, les mains jointes, devant sa dame comme le vassal devant son seigneur ou l’homme devant une divinité [22]. Il sait trouver les mots non pour implorer sa miséricorde, mais pour se soumettre à toutes ses volontés à la manière d’un parfait amant, acceptant avec joie de mourir si elle le décide [23]. Il exalte la puissance de la force qui l’attache à elle et retrace la manière dont sa beauté, passant par ses yeux, l’a frappé jusqu’au cœur [24], le condamnant à l’aimer, à lui donner son cœur, sa vie, son âme et toutes ses pensées [25]. En reprenant consciencieusement ces topoï de la lyrique courtoise, Chrétien de Troyes semble tout mettre en œuvre pour présenter Yvain comme l’incarnation du fin amant en dépit de la situation atypique dans laquelle il se trouve, lui qui vient de contraindre au veuvage la femme qu’il aime.

7L’attitude de la dame de Landuc paraît au contraire déroger aux règles traditionnelles de la fin amor. Malgré son deuil spectaculaire et sa volonté de mourir pour rejoindre son époux, elle tombe amoureuse en l’espace de trois jours de l’homme responsable de sa mort [26]. Ce schéma narratif proche du conte de la Matrone d’Éphèse [27] jette le discrédit sur ce comportement où la versatilité semble le disputer à la folie :

8

Mes une folie a en soi
Que les autres fames i ont.
Trestotes a bien pres le font,
Que de lor folie s’ancusent
Et ce qu’eles voelent refusent[28].

9La suzeraine de Landuc incarne selon toute apparence un manque de sagesse et de mesure spécifiquement féminin qui ne la prédispose pas à devenir une fine amante[29]. On notera cependant que ces vers ne condamnent pas la rapidité avec laquelle elle s’éprend d’un autre, mais son refus d’entendre Lunete qui l’incite à interrompre son deuil pour songer à la sécurité de son fief en épousant un chevalier supérieur au défunt. Aux yeux de Chrétien, la folie de la dame ne consiste pas à envisager une nouvelle union si tôt après son veuvage, mais à rejeter des conseils de prudence politique dont elle perçoit le bienfondé. Le procès fictif [30] par lequel elle imagine les arguments qu’Yvain pourrait invoquer pour sa défense si on le jugeait pour le meurtre d’Esclados cherche à donner un vernis rationnel à l’inclination qui naît dans son cœur et l’enflamme [31] à la pensée de ce chevalier qu’elle n’a encore jamais rencontré et dont elle s’éprend selon une réécriture surprenante du motif de l’amour de lonh. On peut sourire de cette héroïne fixant si vite son amour sur un autre et de la ruse qu’elle emploie pour amener ses sujets à la pousser à un mariage qu’elle souhaite plus que tout [32]. Cette dimension plaisante ne parvient pourtant pas à masquer tout à fait le poids des contraintes féodales obligeant une femme à abréger prématurément son deuil pour assurer la protection de sa terre [33]. Il n’en reste pas moins que cette veuve promptement remariée semble bien loin de la fine amie traditionnelle de la littérature courtoise.

10Le début du roman donne ainsi à croire qu’Yvain est l’incarnation du fin amant acceptant avec joie la soumission et le sacrifice de soi à la femme aimée, alors que sa dame serait inconstante, aussi prompte à donner son amour qu’à le reprendre, et ignorerait pondération et raison. Chrétien de Troyes s’est pourtant amusé à déjouer les attentes de son auditoire car des deux personnages, c’est Yvain qui se comporte en amant fol et trompeur, comme le remarque la demoiselle envoyée à la cour d’Arthur :

11

[…] il se feisoit verais amerres,
s’estoit fos souduianz et lerres[34]. »

12Le héros se présentait en amant sincère, mais il a eu la folie de trahir sa dame et l’amour en tardant à revenir auprès d’elle. Celui que l’auditoire considérait jusque-là comme l’incarnation de la perfection amoureuse s’est révélé déloyal et son comportement n’est pas sans rappeler la conduite stigmatisée par le romancier champenois dans l’incipit :

13

[…] cil qui soloient amer
se feisoient cortois clamer
et preu et large et enorable.
Or est Amors tornee a fable,
por ce que cil qui rien n’en santent
dient qu’il aiment, mes il mantent,
et cil fable et mançonge an font
qui s’an vantent et droit n’i ont[35].

14L’antagonisme temporel structurant ces vers autour du topos de la laudatio temporis[36] pour opposer les amants idéaux de l’époque d’Arthur aux contemporains du poète n’était peut-être qu’une façade. Le héros unit en lui-même les deux types d’amants évoqués dans ces vers liminaires, le menteur et le sincère, le fol du v. 2725, l’« insensé », et le fin du v. 6802, le « parfait », entre lesquels se joue son éducation sentimentale.

15Sa défection n’est d’ailleurs pas une surprise, bien avant qu’une prolepse ne l’annonce [37]. Il suffit de songer à la manière dont l’amour s’insinue dans son cœur à la vue de cette dame en deuil qui pleure et lacère sa peau de ses ongles. Non content de ne ressentir aucune culpabilité devant ce veuvage qu’il lui a imposé, Yvain aimerait la voir réfréner ces manifestations de douleur car elles nuisent à sa beauté :

16

Don ne fu ce mervoille fine
a esgarder, s’ele fust liee,
qant ele est or si bele iriee[38] ?

17L’expression de ce deuil, qui amoindrit la grâce surnaturelle de la dame, altère le plaisir que le personnage-voyeur goûte à l’observer. Sa volonté de la rejoindre pour prendre dans les siennes les mains dont elle se déchire découle-t-elle alors de sa compassion ou d’un besoin plus instinctif d’approcher et de toucher l’objet de son désir ? Certes, l’affect érotique pourrait provenir d’un attendrissement de sa sensibilité [39], mais il se nourrit peut-être aussi, de manière plus perverse, du désespoir et de la douleur de cette dame éplorée [40].

18Il est par ailleurs révélateur de voir Yvain se consoler à l’idée d’aimer cette femme encore bouleversée par la mort de son époux grâce au cliché misogyne de la versatilité féminine :

19

[…] fame a plus de cent corages.
Celui corage qu’ele a ore
espoir changera ele ancore.
Ainz le changera sanz espoir[41] !

20En s’appropriant ce stéréotype sexiste [42], il dévoile la superficialité des sentiments qu’il éprouve à ce stade du récit, quand il est tout entier dominé par la puissance de son inclination naissante. Le cœur d’Yvain n’a pas encore sacralisé la femme aimée comme le préconise la fin amor. L’amour qui l’anime semble s’apparenter à ce que l’Église médiévale nommait amor, une passion violente, sensuelle, qui se confondait avec la cupiditas, par opposition à la caritas, l’amour de charité [43]. Il évoque aussi ce que la littérature du temps appelait fole amor, un amour dans lequel prime le désir charnel. Yvain se jugeait fou d’aimer la femme du chevalier qu’il avait tué, mais Chrétien de Troyes suggère que sa véritable folie consiste à confondre son désir avec la fin amor. Yvain maîtrise à la perfection le discours courtois. Il doit encore apprendre ce qu’est le véritable amour. Il n’aura alors plus besoin de ces ornements de style qui s’effaceront de la narration comme pour souligner la primauté du cœur sur le dire [44].

21Inversement, la dame qui semblait tant manquer de mesure, de sagesse et de constance dans les premiers instants du roman est peut-être moins éloignée d’une fine amie qu’on ne le pensait. Elle accepte la requête qu’Yvain lui adresse avant même d’en connaître la teneur, manifestant une confiance pleine et entière en son époux. Elle lui confie par amors un anneau qu’elle n’avait encore jamais prêté à quiconque avant lui. Cet objet magique, destiné à protéger des coups celui qui le porte, joue le rôle d’un révélateur. Dans un effet de symétrie inversée par rapport à l’anneau d’invisibilité qui masquait ce qui ne devait pas être vu, il met en lumière la force du sentiment attachant la dame à Yvain, elle qui n’avait jusqu’alors jamais aimé assez pour consentir à céder ce bijou. A contrario, il éclaire les défaillances affectives du héros qui oublie sa dame alors que l’anneau était censé permettre à tout amant verai et leal de se souvenir de son amie.

22D’autres détails trahissent les différences dans la qualité et l’intensité du sentiment que se portent les deux personnages. Yvain a beau déclarer que son épouse est [s]es cuers et [s’]ame, [s]es biens, [s]a joie et [s]a santez[45], il lui préfère le compagnonnage guerrier et les plaisirs virils des tournois. La première fois qu’il se souvient d’elle après leur séparation [46], quinze mois se sont déjà écoulés ; elle grave chaque jour et chaque nuit sur le mur de sa chambre le temps qui la sépare de son retour, inscrivant à même la pierre la mesure de son attachement. Certes, quand elle menace de changer son amour en haine s’il outrepasse le délai d’un an qu’elle lui a fixé, elle fait moins songer à une fine amie qu’à une domina courtoise ou à une fée impérieuse dont Chrétien s’est certainement inspiré pour créer son personnage [47]. Elle attend néanmoins quelques mois encore avant de dépêcher une messagère à la cour d’Arthur pour intimer publiquement au héros l’ordre de retirer son anneau et de ne plus paraître devant elle [48].

23À l’annonce de cette rupture, Yvain est terrassé par une crise de démence. La folie amoureuse quitte alors le champ de la métaphore stéréotypée pour se concrétiser dans un trouble mental le privant de ses attributs d’homme, de chevalier et d’époux [49]. Mais Chrétien ne suggère-t-il pas que la violence de cette pathologie est aussi nécessaire à l’évolution du personnage que la tempête s’abattant sur la forêt de Landuc quand l’eau est versée sur le perron de la fontaine [50] ? Sans le déchaînement de ces éléments, Yvain n’aurait jamais rencontré ni aimé sa dame, pas plus qu’il n’aurait pu obtenir son pardon lors de son retour final. Sans la folie, il n’aurait pu faire table rase de son passé, renaître en homme nouveau et devenir le fin ami qu’il était appelé à incarner. Dans chaque exploit qu’il accomplit après sa guérison pour reconquérir son estime de soi et son nom, la dame de Landuc est là, invisible, occupant ainsi, par son absence même, un rôle majeur dans la destinée du protagoniste et dans le roman [51]. En franchissant vainqueur l’Achéron de la folie, Yvain s’est dépouillé de son vernis mondain pour revenir à l’essentiel, la primauté de l’amour auquel il voue désormais entièrement son cœur, subordonnant chacune de ses actions à celle qui ne quitte plus ses pensées [52]. À la manière d’un parfait ami, c’est son cœur fin qui l’amène désormais à affronter les plus redoutables épreuves chevaleresques, comme à Pesme Aventure[53], et à manifester à sa dame une fidélité exemplaire en dépit des belles dont il croise la route.

24Qu’en est-il de sa dame ? Le point de vue adopté par le romancier champenois incite habilement son auditoire à éprouver de l’empathie pour les épreuves traversées par le héros et de l’admiration pour sa constance à aider celles et ceux que nul ne veut secourir. Il fournit au contraire très peu d’éléments pour comprendre les réactions de son épouse dont on ignore même le nom [54]. Ce procédé, qui permet d’instaurer une distance propice à l’aura de mystère qui l’entoure et à maintenir sans cesse son statut de domina, affecte la perception de ce personnage et de son comportement. Ainsi, quand elle refuse d’excuser le retard d’Yvain et qu’elle persiste à lui tenir rigueur, elle ne semble pas se comporter en fine amante[55], comme elle le reconnaît apparemment elle-même à son insu :

25

Ne tieng mie por tres cortoise
la dame qui mal cuer vos porte.
Ne deüst pas veher sa porte
a chevalier de vostre pris
se trop n’eüst vers li mespris[56].

26La dame ignore qu’elle est celle qui interdit sa porte au chevalier capable de terrasser à lui seul trois adversaires au combat. Mais la nuance apportée par l’hypothétique du dernier vers rappelle que ce traitement contraire à la cortoisie est justifié en cas de grave faute commise. Or la défection d’Yvain n’avait rien d’anodin. En tardant à revenir auprès d’elle, il s’est montré coupable d’une double infraction. Il l’a privée du chevalier qui défendait son domaine [57] et surtout, il a trahi son amour. Messire Yvains la dame a morte[58], déclare la messagère à la cour d’Arthur et l’association de la mort et de l’amour n’est pas seulement ici un stéréotype [59] : la dame a réellement failli mourir en croyant que l’homme qu’elle aimait ne l’aimait pas en retour.

27Contrairement à l’auditoire et au lecteur, elle ignore qu’Yvain a senti les larmes lui monter aux yeux quand il a pris conscience, comme au sortir d’un mauvais rêve, d’avoir outrepassé le délai qu’elle lui avait fixé. Elle ignore qu’il n’est pas entièrement responsable de son retard puisque Gauvain a refusé de le laisser partir. Elle ignore encore que le fait de l’avoir banni de Landuc l’a plongé dans la démence et qu’il n’a qu’une pensée en tête depuis qu’il a recouvré la raison, la négligence dont il s’est montré coupable. Elle n’a qu’une certitude. Il n’est pas revenu auprès d’elle alors que ce retour devait constituer une preuve de son attachement :

28

« Se vos volez m’amor avoir
et de rien nule m’avez chiere,
pansez de tost venir arriere[60]. »

29Puisqu’il ne lui a pas porté assez d’affection pour la rejoindre, elle a tous les droits de se sentir trompée dans ses sentiments et de douter de son amour [61]. Elle en doute encore à la fin du récit quand Lunete lui révèle que le chevalier au lion et Yvain ne font qu’un. Elle désigne en effet son époux par une périphrase, celui qui ne [l]’ainme ne prise[62], qui éclaire les raisons pour lesquelles elle l’a chassé de sa présence. Il ne s’agissait pas d’inflexibilité, d’orgueil, de dureté ou de cruauté [63]. Elle était persuadée qu’il n’avait ni amour, ni estime pour elle, qu’elle n’était pour lui qu’une passade, une amourette sans conséquence, et ce n’est pas l’attitude de Gauvain envers Lunete qui pouvait apaiser ses craintes quant à la fidélité des chevaliers de la Table ronde.

30Le pardon qu’elle accorde finalement au héros laisse le lecteur moderne sur sa faim [64] car il résulte d’un stratagème de Lunete qui prend la dame au jeu de la vérité [65] et la contraint à gracier le coupable si elle veut éviter de se parjurer. Jamais elle n’admet pardonner par amour et elle tente jusque dans la réconciliation finale de maintenir sa posture de domina et de sauver les apparences. Chrétien de Troyes indique pourtant explicitement au terme du roman qu’elle est une fine amie à l’égal d’Yvain :

31

[…] monseignor Yvain le fin
et […] s’amie chiere et fine[66].

32La répétition à la rime de l’adjectif fin au masculin et au féminin suggère au crépuscule du récit une même perfection sentimentale chez les deux personnages. Si le sacrifice obstiné du héros à l’amour au sortir de la folie justifie en tous points l’utilisation de ce terme, comment comprendre qu’il soit employé à propos de la dame ? Est-ce uniquement pour rétablir dans les tout derniers instants une fin heureuse [67] ? Si c’était le cas, on comprendrait mal qu’un siècle plus tard, l’amour d’Yvain et de sa dame constitue toujours une référence en matière d’attachement sentimental [68]. Est-ce parce qu’après une longue éclipse laissant la prééminence à la haine, la dame redonne son amour à son époux pour qu’il soit de nouveau amez et chier tenuz[69] ? L’emploi de l’adjectif fine pour la qualifier au v. 6803 paraîtrait alors oublier généreusement de longs mois d’aversion et de rancœur. Mais la dame a-t-elle vraiment mis à exécution sa menace de changer en haine l’amour qu’elle éprouvait pour le héros ? En d’autres termes, a-t-elle vraiment cessé de l’aimer ? Yvain en est persuadé :

33

Au revenir molt se blasma
de l’an que trespassé avoit,
porcoi sa dame le haoit[70].

34L’utilisation du discours indirect libre permet de découvrir les pensées du personnage, mais cette haine n’est jamais prise en charge dans le récit par le narrateur et plusieurs éléments me paraissent inviter à la révoquer en doute. La dame ne fait pas déclarer par sa messagère qu’elle n’aime plus le héros ou qu’elle le hait, mais qu’elle n’a mes cure de [lui] [71]. Si cette indifférence peut sembler plus douloureuse que la haine, on peut comprendre également que la dame ne souhaite plus se faire du souci pour Yvain, qu’elle entend cesser de se tourmenter à l’idée des périls auxquels il est confronté. Pendant tout le temps passé par le héros à vivre en homme sauvage dans la forêt puis durant les mois qui suivent la reconquête de son nom [72], elle n’a pas cherché à trouver un autre défenseur pour la fontaine protégeant l’accès à son domaine, comme si elle n’avait pu se résoudre à remplacer Yvain auprès d’elle. Quand elle accepte finalement de confier cette tâche au « chevalier au lion » dont Lunete lui vante les mérites, elle s’engage à le réconcilier avec sa dame, preuve qu’elle ne le considère pas comme un ami potentiel [73]. À sa façon, elle est donc restée fidèle au héros. Un épisode du roman, situé significativement juste avant la réconciliation finale, invite enfin à dissocier soigneusement la haine apparente de l’amour véritable logé au fond des cœurs, le combat opposant Gauvain et Yvain à la cour d’Arthur [74]. L’inimitié de Gauvain et Yvain est un antagonisme de façade qui n’enlève rien à l’affection profonde qu’ils se portent, tapie au fond d’eux comme dans un logis aux pièces multiples. Ne trouve-t-on pas la même ostentation dans l’animosité de la dame à l’égard du protagoniste ? N’a-t-elle pas, elle aussi, continué à l’aimer au fond d’elle-même en dépit de la rancœur qu’elle affiche ?

35La réconciliation finale est décrite en des termes évoquant la situation initiale, le pardon accordé pour le meurtre d’Esclados le Roux. Les termes pes et acorde(r) apparaissent dans les deux scènes [75]. Dans les deux cas, Lunete, dont l’entremise et la ruse ont été déterminantes [76], est présente et Yvain est agenouillé aux pieds de sa dame. La répétition de cette même situation décrite en termes similaires me paraît rapprocher ces deux moments du roman, comme pour insister sur l’ampleur du sacrifice consenti à Yvain par la dame. À bien y regarder, elle lui pardonne plus qu’aucune autre héroïne de Chrétien avant elle, la mort de son premier époux et une défection qu’elle a vécue comme sa propre mort [77]. Voilà ce qui pourrait expliquer pourquoi, aux yeux du romancier [78], elle mérite, elle aussi, le titre de fine amie.

36La dialectique de la folie et de la perfection amoureuse est ainsi singulièrement mise en scène dans le Chevalier au lion. L’amour unissant une dame au meurtrier de son mari n’a rien de raisonnable, mais s’il transcende le pur désir sensuel, sa folie mérite qu’on lui sacrifie la vaine gloire chevaleresque. La crise de démence que subit le héros le contraint à vivre en marge du monde de la raison féodale et conjugale, mais elle lui permet d’entrevoir le sens du sacrifice de soi à la justice qui devrait guider tout chevalier et d’accéder à un idéal sentimental supérieur. Le choix d’une focalisation centrée le plus souvent sur le héros tient à distance le personnage de la dame, comme pour reproduire dans la narration même le statut inaccessible qui est le sien dans la lyrique courtoise et l’aura de mystère de la fée à la fontaine. En contrepartie, ses motivations paraissent échapper au lecteur et laissent ouvert le champ de l’interprétation contribuant à la richesse du roman. Cette héroïne qui paraît si versatile dans les élans que lui inspire Yvain et si statique dans le domaine de Landuc dont elle ne franchit jamais les frontières est l’incarnation même du conflit entre le cœur et la raison. Des motifs politiques exigeaient qu’elle épousât le meilleur chevalier pour défendre sa terre, mais elle découvre la folie de l’amour à son contact. Confrontée à la double infraction chevaleresque et affective qu’Yvain commet en oubliant de revenir auprès d’elle, la raison l’incitait à rompre tout lien avec lui et à chercher un autre gardien pour sa fontaine, mais au fond de son cœur, elle n’a jamais cessé de l’aimer. Yvain s’initie à la fin amor en surmontant l’épreuve radicale de la folie, la dame en s’ouvrant à la grâce du pardon. Leur « amour courtois conjugal » [79], qui leur fait oublier toute douleur, reste néanmoins avant tout une merveille close dans les limites de Brocéliande et de l’illusion romanesque.


Mots-clés éditeurs : amour courtois conjugal, Chevalier au lion, Chrétien de Troyes, fin amor, folie

Date de mise en ligne : 16/07/2020

https://doi.org/10.3917/rma.253.0603