Höfische Textgeschichten. Festschrift für Peter Strohschneider, éd. Beate Kelner, Ludger Lieb, Stephan Muller, Jan Hon, Pia Selmayr, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2015 ; 1 vol., 370 p. (Germanisch-Romanische Monatsschrift. Beihefte, 55). ISBN : 978-3-8253-6562-2. Prix : € 65,00
- Par René Pérennec
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Citer cet article
- PÉRENNEC, René,
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- Pérennec, R.
https://doi.org/10.3917/rma.232.0377u
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1 Cet hommage à P. Strohschneider, professeur de germanistique médiévale à la Ludwig-Maximilians-Universität de Munich, présente une homogénéité assez remarquable, perceptible aussi dans la terminologie employée et même dans la phraséologie. On y sent comme un esprit d’équipe.
2 Le titre appelle le commentaire. « Höfisch » désigne une qualité qui découle du croisement de trois caractères, à savoir : composé en langue vernaculaire, produit dans la sphère aristocratique, essentiellement destiné à un public laïque. La définition est donc aussi extensive que celle du terme « courtois » dans le registre philologique français. Sa valeur opératoire est souvent jugée assez modeste. Dans le cas présent, elle est cependant bien réelle puisque l’un des objectifs déclarés de l’ouvrage recensé est de ne pas s’enfermer dans le corset des « distinctions dichotomiques entre expression latine et expression vernaculaire, entre le monde des clercs et le monde laïque, la culture élitaire et la culture populaire », et de considérer plutôt « les interactions et les tensions entre les différentes cultures du Moyen Âge » (p. ix). Un terme revient souvent, relatif à la latitude dont disposait la littérature poétique « courtoise » : « Möglichkeitsraum ». L’ouvrage étudie de fait la façon dont les textes commentés exploitent des occasions d’avancée, de développement, d’affirmation d’autonomie, explorent donc les « champs du possible ». Les textes (datant des xiie–xiiie siècles, sauf un, dont la tradition remonte cependant à cette époque) qui font l’objet des contributions rassemblées dans ces mélanges sont tous allemands, à l’exception d’un récit moyen néerlandais, le Roman de Walewein. Les perspectives tracées sont cependant de nature à intéresser la plupart des philologies européennes.
3 « Les textes » : le mot était entendu un peu plus haut au sens courant, que nous appellerons « sens 1 ». Il est aussi employé fréquemment dans cette même acception dans l’ouvrage présenté, bien entendu. Dans le domaine philologique, il faudrait beaucoup de contorsions pour l’éviter. « Textualität », en revanche, est un terme qui renvoie à un développement de la linguistique textuelle (« text linguistics »), plus précisément à l’idée selon laquelle la qualité de « texte » se définit en fonction du degré de réussite de l’opération de communication entreprise (« sens 2 »). Dans la version radicale de cette conception, un texte au « sens 1 » peut être un « non-texte » au sens 2 si la communication échoue. En bonne logique, et c’est ici que l’on voit combien cette orientation de la linguistique peut se révéler intéressante pour l’histoire littéraire du Moyen Âge central, on pourrait éventuellement, à l’inverse, dire de telle ou telle œuvre qu’elle atteint le plus haut degré de « textualité », c’est-à-dire donc d’efficacité communicationnelle alors même que le texte lui-même, au « sens 1 » de ce terme, ne joue aucun rôle dans l’affaire. C’est bien ce qui s’observe dans une Vie de Marie (composée par le prêtre Wernher dans le dernier tiers du xiie siècle), là où il est affirmé que si une femme tient dans main l’opuscule contenant cette œuvre au moment de l’accouchement, les douleurs de l’enfantement lui seront épargnées (si bien qu’elle bénéficiera par la vertu du simple contact sensoriel du même privilège que la Vierge jadis lors de la mise au monde du Sauveur). Étudiant le cas, P. Strohschneider concluait à la spécificité de la notion de texte au temps de la pré-modernité (« Vormoderne »). Ce qui veut dire aussi : à la fécondité d’une application de la notion de « textualité » à la littérature d’une époque considérée, du fait de son ancienneté, comme véritablement autre que celle dans laquelle nous vivons. L’adhésion au concept de « textualité », celle-ci, pour l’époque concernée, étant comprise comme processus communicationnel tendu surtout, vu sa récente émergence, vers des possibles (« Möglichkeitsräume ») et soumis à des conditions de production et de transmission spécifiques, incite à entrecroiser des thématiques développées dans la recherche en littérature médiévale au cours des dernières décennies : matérialité du texte, d’abord, naturellement, performativité, oralité, scripturalité, mémoire, « Textwissen » aussi – en gros : « compétence textuelle », une catégorie (forgée par P. Strohschneider) qui aide à voir dans certains traits des œuvres médiévales dites « post-classiques » les traces d’une stabilisation des acquis. C’est le dénominateur commun aux diverses contributions réunies dans ce volume que de tenter un tel tissage. Celui-ci donne une image juste d’une bonne partie du travail philologique qui se fait, il fournira aussi une archive intéressante pour l’histoire de la philologie à la charnière des xxe et xxie siècles. Un seul exemple : la première contribution, qui cartographie les espaces que peut ouvrir une historicisation du concept de textualité, note l’appétence du récit médiéval de la période centrale pour les inscriptions, scripts internes au récit, mis en quelque sorte en relief, dotés d’un surplus de présence matérielle, mais aussi énoncés par excellence performatifs. En résumé, la distinction entre les inscriptions et les belles-lettres aurait été à l’époque moins pertinente qu’aujourd’hui.
4 René Pérennec