Trois fuelles d'erbe a pris entre ses piez. Recherches sur la Mort Begondans Garin le Loherain
Pages 75 à 110
Citer cet article
- HERBIN, Jean-Charles,
- Herbin, Jean-Charles.
- Herbin, J.-C.
https://doi.org/10.3917/rma.121.0075
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https://doi.org/10.3917/rma.121.0075
Notes
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[1]
On nous objectera que le manuscrit D (B.N.F., fr. 1461) commence un nouveau feuillet, un nouveau cahier et présente une très grande initiale pour le premier vers de Gerbert. Mais cela ne prouve pas de manière définitive que ce poème ait pu exister séparément. En effet, D est un codex composite qui contient deux composants hétérogènes : D1 qui donne une grande partie de Garin le Loherain et D2 une grande partie de Gerbert; entre les deux, quatre feuillets (Z3 ), qui ne sont que des épaves d’un état antérieur de D1, les fol. 115 et 114 pouvant même être transposés pour la lecture au début de D1 lacunaire, alors que les fol 113 et 116 appartenaient à un Gerbert qui prolongeait l’actuel D1 et dont le reste est aujourd’hui perdu. Quant à D2, d’une autre main et probablement d’une autre date que D1 Z3, il commence, certes, avec le premier vers de Gerbert, mais rien ne dit que cette situation n’est pas due au seul hasard de la justification du manuscrit dont D2 serait la partie rescapée; toutefois, il faut l’admettre, le fait que le premier cahier de D2 ne présente aucune anomalie par rapport aux suivants suppose un double hasard (début de cahier + début de feuillet).
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[2]
En vérité, si l’on ne prend en compte que les témoins ne présentant pas de lacunes majeures, on doit considérer qu’il existe une « version courte » (moins de 12 900 vers = ABNR) et une « version longue » (plus de 13500 vers = EJPVW). L’existence d’une telle différence s’explique, dans les témoins de la « version longue », par quelques laisses prolongées et surtout par une vingtaine de laisses ajoutées par rapport à la version A, la seule publiée à ce jour. Si le critère retenu n’est pas le caractère complet ou non des témoins, mais la présence dans le récit de Gerbert de Metz de l’amplification signalée ici, on doit encore classer dans la « version longue » les manuscrits DFIMQSX, ainsi que celui auquel appartenait le fragment Z2, c’est-à-dire la majorité des témoins, la « version courte » se restreignant alors à ABCLNOR.
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[3]
Sur cette question, voir notamment J.Ch. HERBIN, Approches de la mise en prose de la Geste des Loherains par Philippe de Vigneulles, Romania, t. 113,1992-1995, p.466-504, en particulier les p. 477-482. Pour une première synthèse concernant l’ensemble du Cycle, voir J.Ch. HERBIN, Variations, vie et mort des Loherains – Réflexions sur la gestation et les paradoxes d’un grand cycle épique, La tradition épique, du Moyen Âge au XIXe siècle (Partie thématique sous la dir. de Fr. SUARD ), Cahiers de Recherches médiévales (XIIe -XVe siècles), t. 12,2005, p. 147-174 (avec complément bibliographique de 1990 à 2005).
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[4]
P. PARIS, Li romans de Garin le Loherain, t. 2, Paris, 1835, p. 217-241.
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[5]
Ibid., p. 215 ; à la même époque, l’épisode de la mort de Bégon, ainsi que d’autres extraits du poème de Garin, paraissaient de l’autre côté du Rhin, cf. Fr. J. MONE, Untersuchungen zur Geschichte der teutschen Heldensage, Bibliothek der gesammten deutschen National-Literatur von der ältesten bis auf die neuere Zeit, Quedlinburg-Leipzig, 1836, p.224-233 (d’après le manuscrit de Bruxelles = Q); sur la réception de cet épisode dans les années 1830, voir C.M. JONES, The death of Bégon revisited, Por la soie amisté. Essays in honor of Norris J. Lacy, éd. K. BUSBY et C.M. JONES, Amsterdam, 1999, p. 235-246.
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[6]
Cet épisode a été publié par O. RAETZ, Über die Stellung der Hs. V (Paris, B.N. nouv. acquis. 10051) in der Überlieferung der Geste des Loherains, Greifswald, 1909, Annexe 2, p. 30-62, d’après B (= Berne, B.M., n°113), avec les variantes de tous les manuscrits connus à cette époque et susceptibles d’être mis en variantes (c’est-à-dire sauf ILRW).
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[7]
Nous citons d’après Garin le Loherenc, éd. A. IKER-GITTLEMAN, Paris, 1996.
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[8]
Variantes : foiblemant ostelé / folement ostelé.
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[9]
Réécriture de la laisse CLXX de la Chanson de Roland (cf. éd. G. MOIGNET, Paris, 1969, p. 172, v. 2284-2296) ? Dans cette laisse, Roland tue à l’aide de son olifant un Sarrasin qui, le croyant mort, s’était mis à le dépouiller de ses armes ; le cor fatal et la maistre vaine transpercée de Bégon seraient alors des avatars du cor / olifant et de la tempe rompue de Rolan; mais, au fond, rien n’assure qu’il y ait eu emprunt (dans un sens ou dans l’autre), ou même seulement allusion, au moins dans les versions primitives des deux poèmes (ce qui n’exclut pas de possibles influences ultérieures, cf. plus bas, n. 32).
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[10]
Dans T, le neveu du forestier confesse, quelque peu en porte-à-faux, ses regrets avant de tirer sa flèche sur le duc Bégon ; il apparaît ainsi, dans ces témoins, comme l’instrument non vraiment consentant d’un destin inexorable : Del franc baron li est pris grans pitiés / Il le regrete ; ce qu’il a dit oiés : / « Tant mar venistes ichi, frans chevaliers ! / Se le mien oncle ochis ne m’eüssiés, / Si m’aït Dix, par moi mal n’eüssiés (répétition du mot d’assonance) / Ains vous volsisse vers tous hommes aidier, / Car a merveilles ressamblés bien princier / Et vaillans hom et loiaus chevaliers ! ». Puis, il tend son arc et décoche à Bégon la flèche fatale.
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[11]
Cf. Les conciles œcuméniques – Les décrets, t.1,1, Paris, 1994, p.444-445, ouvrage auquel nous empruntons la traduction : « Nous défendons sous peine d’anathème que cet art meurtrier et haï de Dieu qui est celui de nos arbalétriers et des archers soit exercé à l’avenir contre des chrétiens et des catholiques. »
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[12]
D’autant plus condamnable que le vol de gibier paraît, chez les Francs, un délit moins grave que tout autre vol, cf. Lex Salica, XXXIII, 3 et Lex Ripuaria, XLII, 1.
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[13]
Ce vers dans A se trouve entre 9987 et 9988 (A = 10607) ; dans N, il figure dans l’ajout que nous donnons plus loin; N seul poursuit : Sa corpe bat, ploure por ses pechiez.
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[14]
Cf. la scène qui termine le fragment conservé de Gormont et Isembard, éd. A. BAYOT, 3e éd., Paris 1931, p 42-45, v. 658-659 : Sor la fresche herbe s’est asis // Contre orïent turna son vis; on ajoutera ici la notation qui, dans le Couronnement de Louis, ouvre la prière de Guillaume : Contre Orient avoit son vis torné (éd. E. LANGLOIS, rééd., Paris, 1978, p. 22, v. 688) ; de même, Charlemagne prie le visage tourné vers le soleill levant avant d’engager l’action contre Baligant (Chanson de Roland, p. 222, v.3098) ; cf. encore, dans Raoul de Cambrai, la prière d’Aliaume (cf. éd. S. KAY, Oxford, 1992, p. 282, v. 4534), dans Gui de Bourgogne, quand Turpin bénit Gui et ses jeunes compagnons (cf. éd. Fr. GUESSARD et H. MICHELANT, Paris, 1858, p. 16, v. 514), dans La Prise de Cordres et de Sebille, la prière ultime de Guibert d’Andrenas avant son combat contre Butor d’Aufrique (cf. éd. O. DENSUSIANU, Paris, 1896, p.94, v. 2769) et, dans le Tristan de Thomas, la prière d’Yseut à l’annonce de la mort de son ami (cf. Tristan et Yseut – Les Tristan en vers, éd. J.Ch. PAYEN, Paris, 1974, p. 242, v. 3079-3082). Pour une interprétation de cette donnée, voir J.L. ROLAND BÉLANGER, Damedieus – The religious context of the French epic – The Loherains Cycle viewed against other early French Epics, Genève-Paris, 1975, p. 148-149 ; déjà, dans l’Antiquité, on tournait son regard vers l’orient (le soleil levant) pour sacrifier aux dieux (cf. Énéide, XII, 172).
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[15]
Ce vers est absent de INTV.
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[16]
Six témoins ajoutent un vers : Or voz soit peres (Peres vous soit N) li glorïex dou ciel (AINQST), dans lequel on peut voir une simple clausule qui referme la prise de parole de Bégon par un retour à Dieu, en Dieu même auquel le mourant confie tout ce qui a fait sa vie sur terre ; on peut tout aussi bien estimer qu’on a ici affaire, subtilement démarquée, à une allusion au Christ mourant sur la croix et confiant l’un à l’autre sa mère Marie et son apôtre Jean (cf. Jn 19,26-27).
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[17]
Auberi le Bourguignon est le fils de la seconde fille de Hervis d’après liste des sœurs et des neveux de Garin et de Bégon qu’on lit aux v. 800-820 (cf. Garin le Loherenc, t. 1, p. 88-89) ; il convient de rappeler que Bégon, sur sa route vers Valenciennes, lors de son passage à Orléans, a rencontré son neveu Hernaïs (cf. Garin, t.2, p.356, v. 9643), fils de sa sœur Heloïs (l’aînée des filles de Hervis) et du comte d’Orléans : pourquoi ne prendre virtuellement congé que d’Auberi ? Rien n’interdit de penser que cette liste elle-même, n’est pas très ancienne, puisque le poète paraît ne guère en tenir compte dans notre épisode; sur cette question, et plus précisément sur le personnage d’Auberi, voir J.Ch. HERBIN, Auberi le Bourguignon, L’épopée médiévale et la Bourgogne. Actes du colloque de la section française de la Société internationale Rencesvals (Dijon, 14-16 octobre 2004), sous presse.
-
[18]
Dans Yonnet (que nous ne pouvons plus atteindre qu’à travers la prose de Philippe de Vigneulles), lorsque se joue près de Lens (souvenir évident de la Mort Begon) la dernière bataille entre Loherains et Bordelais, le seul allié que Yonnet ait de cette partie de sa parenté est précisément le bon duc Amaury de Bourgogne : est-ce à cause de l’importance militaire de ce personnage ou, comme ici, parce qu’il est le descendant du seul « cousin » du héros ?
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[19]
Le traducteur néerlandais des Lorreinen (XIIIe siècle) a bien conservé cette insistance qui devait, par conséquent, lui paraître significative : Beide mine kindre van mine wive (De Roman der Lorreinen, éd. J.C. MATTHES, Groningue, 1876, p. 1).
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[20]
Sur ce sujet, voir R. LE JAN, Famille et pouvoir dans le monde franc, VIIe -Xe siècle, Paris, 1995, p. 271-277.
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[21]
L. GAUTIER, La Chevalerie, 3e éd., Paris, 1895, p. 45-4; W. SYLVESTER, The communion with three blades of grass, of the knights-errant, The Dublin Review, t. 121, 1897, p. 80-98; J.D.M. FORD, To bite the dust and symbolical lay communion, Publications of the modern Language Association of America, t. 20 (nlle sér., t. 13), 1905, p. 197-230; G.L. HAMILTON, The sources of the symbolical lay communion, Romanic Review, t. 4,1913, p. 221-240.
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[22]
P. BROWE, Die Sterbekommunion im Altertum und Mittelalter, Zeitschrift für katholische Theologie, t. 60,1936, p. 211-240.
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[23]
Cf. FORD, op. cit., qui a montré que l’absorption de l’herbe se rencontrait plutôt en France, alors que l’absorption de terre renvoie plutôt à l’Allemagne, à l’Espagne et à l’Italie.
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[24]
C’est-à-dire de consommation de pain bénit faute d’hostie, comme dans Aliscans lorsque Guillaume retrouve Vivien mourant, cf. C.J. MERK, Anschauungen über die Lehre und das Leben der Kirche im altfranzösischen Heldenepos, Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, t. 41,1914, en particulier p. 127.
-
[25]
J. THOMAS, L’héroïque baiser de ces mangeurs de terre, Bulletin de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises, t. 47,1969, p. 55-67.
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[26]
ROLAND BÉLANGER, Damedieus, p. 117, parle de « survival of pagan [custom] », mais n’appuie cette suggestion par aucune référence.
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[27]
Le problème se pose dans les mêmes termes pour la scène de la mort de Huon de Cambrai examinée plus bas.
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[28]
Il pourrait s’agir seulement d’une apparence, car le nombre « trois » n’a pas toujours et nécessairement une signification chrétienne; cf. D. HÜE, La Chrétienté au miroir sarrasin, La Chrétienté au péril sarrasin. Actes du colloque de la section française de la Société internationale Rencesvals (Aix-en-Provence, 30 septembre-1er octobre 1999), Senefiance, t. 46,2000, p.94 et 99 n. 12; l’auteur évoque les Trois Parques, les Trois Grâces ; on pourrait, dans l’épisode qui nous intéresse ici, citer les trois « pautonniers » tués par Bégon, les trois « pautonniers » qui s’enfuient, les trois petits chiens que Bégon a portés et qui l’ont aidé à retrouver le sanglier ; cf. aussi le nombre trois au vers qui suit. On doit également faire état ici d’une autre pratique symbolique (magique, en vérité) évoquée dans Garin le Loherain : le charme consistant en trois sifflements par lesquels Manuel Galopin se rend invisible à ses ennemis (cf. Garin le Loherenc, t. 2, p. 286-287, v. 7324-7329) ; pour les pois arrachés du « peliçon hermi » avec lesquels Fromondin, découvrant la vérité sur la coupe où se trouve le fragment de crâne de son père, défie le roi Gerbert (Gerbert de Metz, éd. P. TAYLOR, Lille-Louvain-Namur, 1952, p. 351, v. 13073-13074), on notera que seuls deux manuscrits, dont un tardif, retiennent le chiffre « trois » (NW), la majorité des autres s’accordant sur « deux » (ABCDJLMRV); « un » (EP); « del poil » (Q) ; il est, toutefois, intéressant de souligner que le manuscrit S donne, quant à lui, une leçon qui rapproche précisément à ce propos la pratique du défi de celle de l’investiture (cf. plus bas, n. 43), Fromondin jetant au visage du roi Gerbert un rain k’a devant lui trouvé, en signe de renoncement à l’hommage qu’il avait précédemment prêté au roi. On peut enfin évoquer ici le passage du Charlemagne de Girart d’Amiens, dans lequel Roland mourant communie avec trois poils ensanglantés qu’il a arrachés de sa propre poitrine, version tardive de la mort du héros, qui paraît brasser bien d’étranges pratiques (cf. G.J. BRAULT, Girart d’Amiens and the Pseudo-Turpin Chronicle, Zeitschrift für romanische Philologie, t. 76, 1960, p. 88).
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[29]
La forme foune pour fane » est signalée par L. ZÉLIQZON dans son Dictionnaire des patois romans de la Moselle, Strasbourg-Paris, 1924, avec les sens de « tige, feuille des plantes potagères (carottes, betteraves, pommes de terre »), notamment pour Metz; Godefroy relève fane (texte normand de 1385), emploi pour lequel il propose de manière interrogative « herbe de rivière ? »; Tobler-Lommatszch connaissent fane avec le sens de « Gras, Heu » (texte normand du XIIIe siècle; si donc fane a pu, dès le début du XIIIe siècle, signifier herbe, foin » en Normandie, on peut admettre qu’à la même époque, d’après le témoignage de EP, manuscrits indéniablement lorrains, voire messins, foune ait pu signifier simplement herbe » voire « brin d’herbe » en Lorraine (la mise en relation du vocable fane avec une plante potagère, ne semble pas établie avant la fin du XVIIe siècle, cf. F.E.W., t. 3,1, p. 460, à fenum et T.L.F. à fane, t. 8, p. 641 a) ; ou bien il faut admettre qu’un remanieur a introduit une forme qui ne convenait ni au contexte, ni à l’esprit du passage et ce, contre tout le reste de la tradition manuscrite.
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[30]
Les graphies foillez / fuillez de F.W. peuvent aussi bien représenter des diminutifs en -et + s > -éz que des graphies de fueilles dans lesquelles la finale -ez doit être interprétée non pas comme -éz, mais comme -es.
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[31]
La forme pelés qu’on lit dans le manuscrit de Bruxelles (Q) et qu’on doit rétablir dans S pour que le vers ne soit plus hypométrique, n’en est qu’un dérivé diminutif en -et + s > -éz >-és.
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[32]
La présence du vocable poiz / peuls dans les versions de Lyon et de Paris de la Chanson de Roland signale un ajout récent à ce texte vénérable, par rapport à la version d’Oxford; de plus, il en découle que l’épisode de la Mort Begon devait être associé à la mort de Roland dans les esprits de l’époque, puisqu’il semble interférer, même tardivement, dans la tradition de la Chanson de Roland.
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[33]
De fait, brains ne se lit que dans Galien le Restoré en prose, dont nous ne possédons que des versions très tardives, cf. Galien le Restoré en prose, éd. H. E. KELLER et N. L. KALTENBACH, Paris, 1998, p. 77-78,255,259.
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[34]
Gn 1,11-12 ; trad. LEMAÎTRE DE SACY : « Dieu dit encore : “Que la terre produise de l’herbe verte qui porte de la graine…” La terre produisit donc de l’herbe verte qui portoit de la graine selon son espèce ».
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[35]
Cf. Ap 8,7, ce qui est, d’ailleurs, en contradiction avec Ap 9,4. Qu’il y ait un rapport entre la trompette de l’Apocalypse et le cor que sonne Bégon, c’est ce que nous ne trancherons pas.
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[36]
Comme il avait probablement aussi bien en mémoire la Chanson de Roland où l’erbe vert(e) apparaît de manière si insistante lors de la bataille de Roncevaux (cf. Chanson de Roland, p. 130,132,164,168,170,176, v. 1612,1657,2175,2236,2269,2273, 2358).
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[37]
Cf. aussi, plus haut, la variante D du v 9989 et la « vertu » du chevalier au v. 9981.
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[38]
Sœur M. GILDEA, Expressions of religious thought and feeling in the Chansons de Geste, Washington, 1943, p. 246; HÜE, op. cit., p. 94.
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[39]
Garin le Lorrain, trad. B. GUIDOT, Metz, 1986, p. 173.
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[40]
Ibid., p. 164 (= A 10207 / F 9613) ; cf. aussi J.Ch. HERBIN, L’enchanteur Tulles dans Anseÿs de Metz, Magie et illusion au Moyen Âge, Senefiance, t. 42,1999, p. 211-232 (en particulier p. 213) ; du même, Un avatar de la Mort Begon dans Perceforest : entre réminiscence et réécriture, Image et Mémoire du Hainaut médiéval. Études réunies par J.Ch. HERBIN, Valenciennes, 2004, p. 193-206 (en particulier p. 195 et 205).
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[41]
On doit à la vérité de signaler ici le recours au signe de croix comme pratique à coloration magique destinée à éloigner le malheur, à contrecarrer les entreprises du diable, cf. F 10749-10754 (= A 11388-11393), dans tous les témoins déjà cités (auxquels on ajoutera Z20 ), sauf NT.
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[42]
L’utilisation du bois de tremble pour le toit des églises est assurée dans le domaine slave pour les coupoles des églises en bois de l’île Kiji, comme nous l’a indiqué J.P. Arrignon ; pour l’aire occidentale c’est, il est vrai, moins net, le bois de tremble ayant été au Moyen Âge utilisé pour les voliges et les charpentes, c’est-à-dire en premier lieu pour des édifices religieux; quoi qu’il en soit, la mention d’un tremble offrant au duc Bégon l’abri de son feuillage (accord de la plupart des manuscrits) est une donnée à première vue non réaliste (on est au début de décembre) et donc problématique : nous n’osons affirmer, toutefois, son caractère purement symbolique ; un problème comparable se pose pour l’olivier évoqué dans le même passage dans ABCDEFGJLMOPRVWX, même si QS Z20 parlent d’un « orme » (vers absent de NT); nous reprendrons cette question ultérieurement.
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[43]
Ainsi lors de l’octroi par Gerart de Ham, en 1144, de la dîme d’Ablincourt à l’abbaye d’Homblières (cf. Ch. GOMART, Les seigneurs et gouverneurs de Ham, Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie, t. 18,1861, p. 329), ou encore lors de la cession de ses biens par Henri l’Aveugle, comte de Namur, à son neveu le comte de Hainaut, dans la seconde moitié du XIIe siècle (cf. A. PINCHART, L’inféodation du comté de Namur au comté de Hainaut, Mons, 1850, p. 21. Sur tout ceci, voir en particulier M. DE WAHA, La marche impériale de Namur-Luxembourg. Vicissitudes d'un concept géo-politique de 1150 à 1300, Ermesinde et l’affranchissement de la ville de Luxembourg. Études sur la femme, le pouvoir et la ville au XIIIe siècle, éd. M. MARGUE, Luxembourg, 1994, p. 91-159, spéc. p. 115 n. 117); Godefroy relève notamment per rain dans Girart de Roussillon (cf. éd. W.M. HACKETT, t. 2, Paris, 1953, p. 359, v. 8000, per ram), qu’il glose ainsi : « symbole et formule d’investiture, qui s’employèrent plus tard dans des actes de vente, de renoncement, etc., pour exprimer que la vente, le renoncement, etc., étaient définitifs et sans esprit de retour » (VI, p. 562 b); voir aussi DU CANGE, Glossarium mediae et infimae latinitatis, à herba, investitura; pour des attestations bien plus anciennes, mais aussi beaucoup plus récentes de cette pratique ou de pratiques comparables, dans le monde germanique, voir Deutsche Rechtalterthümer von Jacob Grimm, éd. A. HEUSLER et R. HÜBNER, 4e éd., t 1, Leipzig, 1899, notamment p. 157-159; voir aussi, plus haut, n. 28.
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[44]
Cf. Chanson de Roland, p. 178, v. 2389.
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[45]
Il convient de noter que, dans ces deux témoins, le proparoxyton Dñi > Dómini ne compte que pour une syllabe (à cause de la césure épique).
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[46]
En vérité, il est difficile de savoir ce que représente au juste la graphie Corpe : un accusatif qui aurait perdu son -s de neutre (cf., toutefois, la mort de Huon de Cambrai, v. 14591 dans P, cité plus bas) ? Une forme issue de *Córpore > Corpre > Corpe (par dissimilation) ?
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[47]
À l’exception de formes composées bien connues comme Dammedieu, Dammeldieu, on ne rencontre guère l’élément damme < dóminu que dans la formule de juron Nomeni Damme (cf. Gaydon, éd. Fr. GUESSARD et S. LUCE, Paris 1862, p. 105, v. 3468, Moniage Rainouart, éd. G.A. BERTIN, Paris, 1973-1988, p. 11 (M.R. I) et p. 9 (M.R. II et III), v. 206, Le Roman d’Eustache le Moine, éd. A.J. HOLDEN et † J. MONFRIN, Louvain-Paris-Dudley (Mass.), 2005, p. 32, v. 269, et Cortebarbe, Les trois aveugles de Compiègne, éd. W. NOOMEN et N.J. VAN DEN BOOGAARD, coll. H.B. SOL, Nouveau Recueil Complet des Fabliaux, t. 2, Assen, 1984, p.183, v. 282, et, sous la forme dome, dans Girart de Roussillon (op. cit., t. 2, p. 273, v. 6037), dans Aiol, (éd. J. NORMAND et G. RAYNAUD, Paris, 1877, p. 49, v. 1678) et dans la Vie de saint Alexis (Eine altfranzösische Alexiuslegende aus dem 13. Jahrhundert (ms. BNF fr. 2162), éd. J. HERZ, Francfort, 1879, laisse XIII, p. 6); pour mémoire, Corpus Domini se lit aussi dans Renaut de Montauban (éd. F. CASTETS, Montpellier, 1909, p. 710,726,818, v. 13801,14230,16249).
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[48]
Dans OX, la graphie le au v 10003 pourrait être interprétée lé = les et ces témoins rejoindraient alors le groupe des manuscrits où la reprise des pronoms est cohérente.
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[49]
Les manuscrits NQR n’ont pas le v. 10002, T reprend par les au v 10002, mais par l’ au v 10003 et présente donc une contradiction ; R écrase les v 10001-10003 en un seul vers.
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[50]
La version des Lorreinen propos : Doe dus gheclagt die ridder goet / Hadde, nam hi onder sinen voet / Drie bladre, die hi in Gods ere / Nutte over onsen Here (= Quand le chevalier en eut donc terminé de ses plaintes, il prit sous son pied trois feuilles qu’il consomma en l’honneur de Dieu, comme s’il s’agissait du corps de Notre Seigneur… », De Roman der Lorreinen, p. 1. Dans la même perspective, on constate que l’auteur de Mabrien admet sans état d’âme particulier l’équivalence entre la pratique examinée ici et la saincte communion (voir dernier extrait de l’Ann 2 qui termine cet article).
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[51]
En effet, le corps du duc Bégon, convoyé par l’abbé de Saint-Amand, parviendra à Metz une quinzaine de jours plus tard (cf. A 11411, F 10772), précisément le jour de la fête de saint Étienne le martyr, soit le 26 décembre.
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[52]
ROBERT PULLUS, Sententiae, éd. J.P. MIGNE, Patrologie latine, t. 186, col. 960-961.
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[53]
BERTHOLD VON REGENSBURG, Vollständige Ausgabe seiner Predigten, éd. Fr. PFEIFFER, réimpr., Berlin, 1965, p. 303; ce qu’on peut traduire ainsi : « Un morceau de pain est un morceau de pain, de la terre est de la terre, le corps de Dieu est le corps de Dieu; celui qui mange du pain ou de la terre [à la place de l’Eucharistie] gagne seulement en poids pour la potence ».
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[54]
Le texte envisage panem vel herbam vel aliquid tale. L’urgence dédouanne parfois explicitement les combattants, notamment dans L’Estoire des Engleis de Geffrei Gaimar (cf. Annexe 2, v. 6332), Les Saisnes de Jehan Bodel (cf. Annexe 2, v 6577), Raoul de Cambrai (cf. Annexe 2, v 2250,8256), Renaut de Montauban (cf. Annexe 2, v 7018).
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[55]
ÉTIENNE LANGTON, Summa, cité d’après BROWE, Die Sterbekommunion, p. 238 n. 5 (qui reproduit A. LANDGRAF, Das Sacramentum in voto in der Frühscholastik, Mélanges Mandonnet – Études d’histoire littéraire et doctrinale du Moyen Âge, t. 2, Paris 1930, p. 141 n. 1). Traduction proposée : « Je n’approuve ni ne blâme dans la mesure où, quelle que soit sa nature, il s’agit du signe visible d’un geste spirituel et d’un acte de dévotion intérieure ».
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[56]
Cf. E. HEUSER, Die Chanson des Loherains, eine Quelle der Chevalerie Ogier, Ausgaben und Abhandlungen aus dem Gebiete der romanischen Philologie, t. 72,1886, Anhang, p. 68-87; B. DEMARCO-SCHURFRANZ, La Chevalerie Ogier : verbatim borrowing from the Geste des Loherains, Romance Philology, t. 30,1977, p. 470-471.
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[57]
Ainsi, Jehan Bodel ajoute-t-il la mention de l’Orient, qu’il a pu tirer de Gormont et Isembart ou du Couronnement de Louis, par exemple.
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[58]
Au moins dans EP et chez Philippe de Vigneulle; il n’est question que de deux couteaux dans les manuscrits ABCDJMNRSV et dans la Prose de l’Arsenal.
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[59]
Cf. A. ERNOUT et A. MEILLET, Dictionnaire étymologique de la langue latine – Histoire des mots, 4e éd., Paris, 1985, p. 244.
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[60]
Cf. M. ALONSO, Diccionario Medieval Español – Desde las Glosas Emilianenses y Silenses (s. X) hasta el siglo XV, Salamanque, 1986, à adargas, où l’on trouve dans une citation du Poema Alfonso Onceno (composé vers 1348, mais dont le manuscrit ne paraît pas antérieur au XVe siècle) le groupe fojas del asero; à foja, pour un texte de 1453 (Crónica de Alvaro de Luna) ; J. COROMINAS et J.A. PASCUAL, Diccionario crítico etimológico castellano e hispánico, Madrid, 1980-1984, à hoja, pour un texte de 1495 (Dictionarium ex hispaniensi in latinum sermonem d’Antonio de Nebrija; on le voit, ces attestions sont tardives; toutefois, si l’on admet que le rapprochement entre la lame de l’épée et la feuille du palmier (pennée en éventail) se fait quasi automatiquement, l’emploi secondaire de foja qui nous intéresse ici n’a pas dû se faire attendre trop longtemps après l’entrée du mot dans la langue espagnole (attestation qui remonte au moins à 1191, dans un document mozarabe) ; nous avons été mis sur cette piste par notre collègue hispaniste J.C. Herreras : qu’il en soit ici remercié. Le F.E.W. signale le premier emploi du vocable « feuille » au sens de « lame plate d’un métal ou d’un bois », pour l’ancien provençal mais, là encore, tardivement (1392), cf. F.E.W., t. 3, p. 683a.
1Une mise au point préalable nous paraît utile sur la Geste des Loherains, sur la filiation des personnages, sur les divisions qu’on s’accorde à voir aujourd’hui entre les deux plus anciens textes de l’ensemble.
2Les poèmes de Garin le Loherain et de Gerbert de Metz sont donnés ensemble dans les manuscrits, sauf dans D, codex composite (= B.N.F., fr. 1461), dans lequel Gerbert forme un constituant à part, mais cela ne prouve pas grand-chose quant à l’existence d’un Gerbert autonome [1]. Aujourd’hui, après quelques hésitations, le découpage qui prévaut distingue un Garin de 18 650 vers et un Gerbert d’environ 12 300 vers [2]. Mais ce n’est là qu’une vision moderne de la matière épique. Pour notre part, en attendant de reprendre la question, nous nous rallions à la division suivie par Philippe de Vigneulles, division qu’il n’a pas inventée pour sa mise en prose [3] :
– Garin I = v.1 à 10151 de A = 1 à 9550 de F;
– Garin II = v. 10152 à 16420 de A = 9951 à 15963 de F;
– Garin III = v. 16421 de A – Garin à 14795 de A – Gerbert/Taylor.
4L’épisode qui nous intéressera ici, la mort du duc Begue de Belin, est constitué par les cinq cents premiers vers de Garin II. Ce passage a été connu et publié de bonne heure, dès 1835, par P. Paris [4]. Ce dernier avait clairement conscience d’arracher quelque chose à « l’injuste oubli des siècles précédents [5] ». Ce qu’il ignorait, c’est que cinq ans plus tard on allait retrouver le manuscrit du Roland d’Oxford, qui d’emblée occuperait tout le devant de la scène épique, pour une longue période…
5Avant de reprendre par le menu la mise en place de la mort de Bégon de Belin dans le récit, parcourons Garin I à grandes enjambées.
6Le royaume de France est mis à mal par les païens qui ont détruit Reims, ont pris Soissons et assiègent Paris et Troyes. Charles Martel s’est montré tellement généreux envers le clergé qu’il n’a plus les moyens de faire face financièrement à la guerre ; à sa demande, le pape lui accorde les dîmes du royaume pour sept ans. Aidé par le duc Hervis de Metz, Charles Martel délivre Paris, puis Sens, des païens qui les assiégeaient. De son côté, Hervis libère Soissons ; une partie des païens s’enfuit vers Lagny où Hervis les attend et les écrase; le reste se réfugie à Aix-en-Othe et à Sens où Charles Martel les rejoint et les prend en chasse; mais les opérations tournent mal devant Troyes où saint Loup, évêque du lieu, est tué par les païens et Charles Martel grièvement blessé; Hervis sauve la situation in extremis et défait les païens ; mais Charles Martel meurt de ses blessures. Après avoir fait couronner le fils du roi défunt, Pépin, qui n’est qu’un enfant, le duc Hervis retourne dans son fief.
7Plusieurs années plus tard, Hervis est attaqué à Metz par les païens. Sur les conseils de Hardré de Lens, le jeune roi Pépin, faible et influençable, refuse d’intervenir. Hervis offre alors son fief au roi Anseÿs de Cologne. Mais le duc est tué lors d’une sortie contre les assiégeants. Anseÿs met aussitôt la main sur la ville de Metz; Garin et Bégon, les jeunes fils du duc Hervis, sont soustraits à sa garde et trouvent refuge chez leur oncle, l’évêque de Châlons en Champagne. Puis ils sont accueillis à la cour du roi Pépin. Le roi se prend d’amitié pour les deux enfants, surtout pour Bégon auquel, lors de son adoubement à Langres, il donne en fief le riche duché de Gascogne, don qui excite la jalousie de Hardré et de son fils Fromont : le roi promet alors imprudemment de donner à Fromont le premier fief qui sera libre.
8Garin et Bégon aident Pépin à soumettre Richard de Normandie qui s’était révolté; puis Garin récupère Metz et la Lorraine, après avoir marché contre le roi Anseÿs de Cologne pour l’intimider. Les jeunes chevaliers volent ensuite au secours du roi Thierry de Maurienne assiégé dans Valparfonde par les païens.
9Dans cette expédition commence la vraie lutte des Lorrains (c’est-à-dire les descendants et alliés de Hervis) et des Bordelais (c’est-à-dire les descendants et alliés de Hardré). En effet, au moment de livrer bataille, les Bordelais estiment qu’ils n’ont aucune chance de victoire et, prudence ou lâcheté, s’en vont, laissant Garin et ses amis seuls devant une imposante armée païenne. Pourtant, grâce à l’intervention de saint Georges qui participe à la bataille, les chrétiens l’emportent et les Bordelais essaient en vain de se rattraper en revenant sur le champ de bataille au moment où la déroute des païens est acquise ; Bégon les écarte volontairement de la distribution du butin. Mais le roi Thierry de Maurienne a été mortellement blessé et, avant d’expirer, il a donné son royaume et sa fille Blanchefleur à Garin ; Garin n’a reçu ces dons qu’à condition que le roi Pépin accepte de les lui confirmer.
10À la cour de Pépin à Laon, les Bordelais revendiquent les terres de Thierry; en fait, ils font semblant de considérer que le royaume dont Thierry disposait librement n’est qu’un fief et entre dans la promesse faite par Pépin de leur donner le premier fief vacant. Au cours d’une altercation, le vieux Hardré est tué et les Bordelais s’enfuient de la cour.
11Fromont se sauve à Saint-Quentin et se marie avec la sœur du puissant comte de Flandres, qui devient malgré lui l’allié des Bordelais. Puis les Bordelais viennent assaillir Huon, parent et allié des Lorrains, dans sa ville de Cambrai. Bernard de Naisil (puissant feudataire du Bassigny), oncle de Fromont, réunit ses troupes à Langres et commence à piller la Lorraine et la Bourgogne ; Bégon vole au secours de son parent Auberi le Bourguignon ; les Lorrains prennent Lyon et Mâcon, puis viennent assiéger Bernard à Naisil. De son côté, Fromont, averti de l’arrivée du roi, lève le siège de Cambrai et se retranche dans Saint-Quentin ; Bégon, quant à lui, ravage les terres de ses ennemis entre Lorraine et Champagne : c’est à contrecœur qu’il épargne Grancey et Langres, dont il chasse cependant l’évêque allié des Bordelais, mais il soumet Châteauvillain et Saint-Blin, ruine le Bassigny et abat Reynel, fait étape à Gondrecourt avant de venir mettre le siège devant Verdun. Poussé par le roi Pépin qui s’impatiente, Garin envoie un messager à son frère. Bernard de Naisil a été fait prisonnier par Bégon, qui rejoint sans se presser l’armée royale; après un court siège de Saint-Quentin, Fromont vient à merci et la paix est faite. La cour se réunit à Paris.
12Blanchefleur, la fille du défunt roi Thierry de Maurienne, arrive à Paris et Pépin tombe amoureux d’elle; on se souvient qu’elle a été fiancée à Garin sous réserve que le roi Pépin donne son aval ; ce dernier, au contraire, accepte les manœuvres de l’archevêque de Reims qui fait échouer le mariage de Garin et de Blanchefleur en faisant jurer par des moines à sa solde que les deux jeunes gens sont parents et que leur mariage contreviendrait aux règles que l’Église a fixées concernant la consanguinité. Pendant les noces de Pépin et de Blanchefleur, une nouvelle altercation éclate entre les Lorrains et les Bordelais : Bégon intervient armé d’une broche sur laquelle se trouvent encore de petits oiseaux qu’on était en train de cuire (c’est de là, explique le poète, que proviennent les armoiries de Lorraine).
13Les Bordelais Fromont, Guillaume de Monclin et Bernard de Naisil sont jetés en prison ; mais ce dernier invente, pour se tirer d’affaire, un complot que Garin aurait préparé contre le roi. Dans le duel judiciaire qui doit établir la vérité, Bégon tue Ysoré le Gris, champion des Bordelais, arrache le cœur du cadavre, le jette au visage de Guillaume de Monclin et lui conseille de le faire « saler et rôtir ». Bernard de Naisil, en fabriquant une sorte de corde à l’aide de son manteau et de sa pelisse de fourrure, s’échappe de son cachot et parvient à s’enfuir; Fromont est libéré. On se réconcilie à nouveau. Toutefois, Bernard de Naisil s’est retranché dans son château – qui remonte, dit-on, à Jules César – et par ses incursions répétées ravage la Lorraine voisine. L’armée royale vient assiéger le château de Naisil ; Bernard se rend. Garin fait démanteler la forteresse et les hostilités cessent.
14Pour éviter un mariage entre Garin, Bégon et les sœurs de Fromont – qui rendrait les lignages des Lorrains et des Bordelais trop puissants –, Pépin, sur les conseils de la reine, marie Garin et Bégon aux deux filles de Millon de Gascogne, ses propres nièces. On célèbre les noces. Mais en Bordelais, ces mariages excitent la jalousie de Thibaud du Plasseïs qui tente sur la lande d’assassiner son nouveau maître Bégon (qui se rendait dans son fief de Belin) et d’enlever sa femme enceinte. Blessé, assiégé dans Belin, Bégon est secouru par le roi, devenu cousin des Lorrains par leur mariage. Commence alors un siège de Bordeaux, que Fromont a pu rejoindre, malgré son opposition à cette guerre qu’il n’a pas voulue. Les Bordelais adoubent Fromondin, fils de Fromont, et le roi fait chevalier Rigaut, rustre cousin des Lorrains. Afin de tester la valeur des deux nouveaux chevaliers, un tournoi est organisé sous Bordeaux. Fromondin est fait prisonnier et Bordeaux est prise et détruite. C’est à nouveau la paix générale et la réconciliation. Garin accepte d’être le parrain du fils de Guillaume de Monclin. La paix dure sept ans et demi (deux vers suffisent à évoquer cette paix dans le poème !…).
15Nous arrivons à l’épisode de la Mort Begon proprement dit [6].
16Demeuré dans son fief de Belin, et bien qu’il y ait une épouse aimante et deux beaux-fils, le puissant duc Bégon se sent isolé et loin des siens [7] :
9573 « N’est pas richece ne de vair ne de gris, (A 10171)
Ne de deniers, de murs ne de roncins,
Mes c’est richece de parenz et d’amis :
9576 Li cuers d’un home valt tot l’or que Dex fist ». (FSW)
variantes :tot l’or d’un païs (DEGPQVX + Ph. de Vigneulles)
trestot un païs (ABCJMNOT)
mex c’un grant païs (R)
tot le p[ara]dis (Z [8] dernier mot en partie illisible)
(lacune matérielle dans IL)
18Bégon s’ennuie de son frère Garin et voudrait faire la connaissance de son neveu Gerbert, qu’il n’a encore jamais vu. Comme il a entendu parler d’un sanglier qui hante les bois de Vicoigne, à côté de Valenciennes, il se propose de tuer l’animal et d’en porter la tête à son frère, le duc Garin :
9600 Por la merveille esgarder et veïr (ABCDEFGJMNOPQSTVWZ [8] )
Em porterai la teste por veïr (R)
[…] cy en pranrai(t) la teste et la pourteré(is) a mon frere Guerin
pour veoir la merveille […] (Ph. de Vigneulles)
(lacune matérielle dans IX)
20La belle Béatrix l’avertit que pour réaliser ce projet, il faut entrer sur les terres de son ennemi Fromont et qu’elle pressent que son mari n’en reviendra pas : rien n’y fait. Après une dernière nuit passée avec son épouse, le duc Bégon se met en route au petit matin, accompagné de vingt-six chevaliers, de veneurs, de serviteurs et d’une meute de chiens (9634). Il traverse la Gironde au pont ou port Saint-Valentin (EMPVW) ou Saint-Florentin (GNS) ou encore Saint-Clarentin (F). En chemin, il se confesse à un ermite, à Grantmont, abbaye située sur le territoire de Saint-Sylvestre, à une quinzaine de kilomètres au nord de Limoges; il salue à Orléans sa sœur Heloïs et son neveu Hernaïs (9643-9644), séjourne trois jours à Paris avec l’empereur et l’impératrice. Le voici à Senlis (9649), entrant en Vermandois à Coudun, traversant la Somme à Cléry, longeant l’Ostrevant et le Cambrésis, pour arriver à Valenciennes, sur l’Escaut (9655).
21Descendu chez Béranger le Gris, Bégon se fait connaître et son hôte s’engage à le mener dès le lendemain là où gîte le sanglier. Dès le matin, ayant revêtu sa tenue de chasse, le duc se laisse conduire jusqu’à Gademont (microtoponyme réel, au sud de Raismes, tout près de Valenciennes, sur la rive gauche de l’Escaut). Dérangé par le premier limier, le sanglier l’éventre et s’enfuit. La poursuite s’engage, qui va durer toute la journée ; dans sa fuite, le sanglier parcourt d’une traite une distance de quinze lieues (= environ 60 km, distance vraisemblable…). Finalement, acculé contre un buisson ou un hêtre selon les manuscrits, dans le bois proche de la Villa d’Uzon (sur le territoire d’Aix-Noulette, près de Lens), ou encore de Loison-sous-Lens, le sanglier charge Bégon qui le tue de son espié (9809). Mais il est tard, la nuit commence à tomber, il pleut, la brume envahit la forêt et le duc Bégon a perdu ses gens, qui se sont embourbés et ont fini par retourner à Valenciennes. On ne dira jamais assez la beauté de cette scène nocturne où le puissant duc povrement ostelé (9821) [8] allume un feu dans la forêt hostile et sonne par trois fois de son cor d’ivoire pour rameuter tout son monde. Malheureusement, seul le garde forestier du vieux Fromont l’entend, s’avance précautionneusement, commence à convoiter l’équipement du chasseur, mais n’ose s’approcher davantage ; sans perdre un instant, il se précipite à Lens pour avertir Fromont de la présence d’un braconnier dans sa forêt. Mais le vieux Fromont est à table, ce n’est pas un maître facile, et le garde forestier n’ose pas lui adresser directement la parole (moyennant quoi Fromont sera vraiment innocent de ce qui va se passer). C’est le sénéchal qui reçoit l’information et il dépêche aussitôt six bons à rien (pautonniers 9866) qui se trouvaient là, avec la mission de tuer l’intrus. Thibaud du Plasseïs, dont on se souvient qu’il a manqué un beau mariage à cause de Bégon et de Pépin, a aperçu leur manège et il se joint à eux. C’est lui qui les incite à traiter Bégon – qu’il a forcément reconnu, même si le texte ne le dit pas – comme un vulgaire braconnier. Bégon tente en vain de discuter puis, se ressaisissant, il tue d’un coup de poing le garde forestier qui s’était enhardi jusqu’à prétendre lui ôter son cor d’ivoire [9]; faisant face aux six autres assaillants, Bégon en tue trois, les trois autres s’enfuient (Thibaud du Plasseïs, qui n’est pas présent dans tous les témoins, reste simple spectateur : indice d’un ajout tardif ?). Mais les fuyards rencontrent le neveu du garde forestier qu’ils poussent à se venger du braconnier. Fou de rage, le neveu du garde forestier décoche une flèche à Bégon, lui transperçant la maistre vaine (9981). Pour la suite, prenons le texte (d’après F, éd. A. Iker-Gittleman) :
9981 Ses [cors] li faut et la vertu li chiet. [éd. = cuers]
Il avisa le gloton pautonier,
Si li lança le roit tranchant espié,
Comme li hom qui bien s’en sot aidier,
9985 Parmi l’eschine li fist oltre plungier,
Mort le trabuche delez . I. esglantier.
23Voilà pour la vengeance immédiate. Derrière cette punition qui ne se fait pas attendre, on peut lire plusieurs intentions. Quoique blessé à mort, le vaillant duc Bégon surmonte sa douleur et frappe son meurtrier sans faiblesse : jusqu’au bout, le duc reste un ber, un vaillant chevalier (cf. leçon de A juste avant 9981, éd. J.E. Vallerie = 10600) : Li ber se sent molt durement plaié). Mais l’on doit reconnaître que les témoins se séparent sur une subtilité de formulation qui n’est pourtant pas anodine : au v.9981, on lit cors dans BCDFJMORVW et cuers dans EGPQSX (+ Ph. de Vigneulles tellement que de ce copt le cuer et l’alaine lui faillit); dans INT la leçon est différente (voir plus bas) ; à l’évidence, la meilleure leçon est cors, un brave chevalier ne pouvant être trahi que par son corps et non par son cœur… Ces divergences signalent peut-être un épisode passablement érodé par la tradition, hypothèse que conforte l’examen de la suite.
24En second lieu, l’acte du neveu du garde forestier reçoit par l’immédiateté de sa punition une condamnation morale sans appel ; le duc Bégon est tué par un être subalterne d’une manière ignominieuse et lâche [10] : par une flèche de chasseur, projectile ignoble par excellence et dont l’usage entre chrétiens a été prohibé par l’Église, notamment dans un décret du concile de Latran II en 1139 – on n’aura pas à attendre Azincourt pour mesurer l’efficacité de cette interdiction… :
Artem autem illam mortiferam et Deo odibilem ballistratorium et sagittatorium, adversus christianos et catholicos exerceri de cetero sub anathemate prohibemus [11].
26Même si l’on n’est pas dans un contexte de guerre, l’action n’en demeure pas moins condamnable [12]. En vérité, les deux intentions évoquées ici pourraient n’en faire qu’une : plus la mort du duc Bégon est humiliante et ignoble, plus elle s’apparente au martyre et plus la constance du héros laisse éclater sa grandeur d’âme par contraste avec la lâcheté des pautoniers qui sont responsables de sa mort. C’est, au fond, le sens des deux vers qui enchaînent après la mort du neveu du garde forestier :
9987 Li dus fu sages, si fist bien a proisier,
9988 Gentis hom fu, ne se vost esmaier.
28Mais le duc Bégon est touché à mort et vit ses derniers instants; point de plainte inutile, et la scène qui suit a paru, dans son naïf dépouillement, quelque peu rudimentaire à plusieurs copistes ou remanieurs dont nous prendrons, à partir d’ici, en considération les moindres innovations ou hésitations. Ainsi, seuls AN précisent : Contre orïant a retorné (avoit torné N) son chief (A 10607) [13], notation qui pourrait renvoyer à la scène bien connue de la mort d’Isembard [14]. Dans T et I, il a paru nécessaire, avant d’aller plus loin, de suggérer une pose qui n’est pas sans rappeler celle des gisants sur les tombeaux, même si l’herbe verte a quelque chose de moins esthétisant (apparence trompeuse, en fait, puisque l’herbe verte fait référence à la Bible, à la mort de Roland, à de nombreuses morts héroïques littéraires) :
9981 Li quens s’abaisse (se baisse I) quant sa vertu li chiet (A 10600)
a Que (Et I) fors des poins li caï (volai) ses espié;
b Deseure l’erbe est maintenant couchiés;
c Ses blances mains devant lui en crois tient. (IT)
(les mots en crois manquent dans I)
30Le héros épique mourant en appelle donc, par une dernière prière, à la divinité devant laquelle tout et tous s’inclinent, et ce avec l’accord d’une majorité de témoins (voir aussi le témoignage des trois proses dans l’Annexe 1) :
9989 Deu reclama qui tot a a jugier (ABCFGJMOQRVW)
variantes et la vertu do ciel (D)
le glorïous del ciel(EIPSTX)
le pere droiturier (N)
(lacune matérielle dans L)
32La requête est précédée de ce que l’on pourrait appeler un credo minimal, sur l’éternité de Dieu :
9990 Glorïeus peres (Diex FGW), qui toz jors (tous tans EGP)
fus et ies (DEFGOPVW)
, qui toz jorz fu(s) et iers (AJM)
(le mot pere manque dans M)
34D’autres manuscrits écartent ce credo et répètent ou adaptent le contenu du vers précédent :
Glorïos pere as, qui tot as a baillier (BQS)
, qui tot as a jugier (X)
(CIT n’ont pas ce vers, R donne une leçon fautive qui répète l’assonance.)
36Conformément à son habitude, le remanieur de N a estimé que ce credo était insuffisant et a préféré le développer, nous gratifiant d’une sorte de « prière du plus grant péril », dont l’efficacité sera nulle, au moins en ce monde :
9989 Dieu reclama le pere droiturier :
9990 « Biax sires Diex, par ta sainte pitié,
a Qui en la crois te lessas travillier
b Et de la lance par le costé plaier
c Por nos meffez, non por autre louier,
d Et el sepulcre et poser et couchier,
e Les . III. Maries si t’alerent proier,
f L’ange leur dist surrexis vous estiés,
g Si com c’est voirs, rois glorïeus du ciel,
h Pardonnez moi, sire Diex, mes pechiez !
i Ancui morai, se sui a mort plaiez.
38Aussitôt après, la plupart des manuscrits mettent en avant la qualité du requérant, c’est un chevalier ; pourtant, diverses nuances s’expriment dans les différents témoins [15] :
- la simple déclaration d’identité : Aiiez merci hui de ce chevalier (R)
- la discrète allégeance vassalique : Aiez merci de vostre chevalier (A)
- la revendication de noblesse (probablement ici par effet de contraste avec l’ignominie des meurtriers) : Aiez merci de(l) gentil chevalier (CDFGW) d’un (BJOP)
- ou, à l’inverse, l’humilité (mais avec une forme à hiatus réduit qui paraît suggérer une leçon rajeunie…) : Aiés merci de(l) pichor chevalier (EMX)
40Les manuscrits QS se rallient, quant à eux, à une formulation plus neutre : Aiés de m’arme et menaide (merchi S) et pitié (QS) (lacune matérielle dans L) Quoi qu’il en soit, après l’invocation, une fois le contact établi si l’on ose dire avec la divinité, le duc Bégon commence une sorte de revue funèbre, de poignant adieu au monde, s’adressant tour à tour in absentia à son épouse, à son frère, à son neveu Auberi de Bourgogne, à son lignage et à ses fils (d’après F) :
9992 Beatriz, bele au gant cors droiturier,
Ne me verrez mes nul jor desoz ciel !
9994 Garin, biau frere, qui Lohereigne tiens,
Li tuens secors ne m’avra mes mestier !
9996 Tant perdrez hui, Auberis, sire niés,
Et li lignages qu’est par moi enforciez !
9998 Mi dui enfant, li fil de ma moillier,
Se je vesquisse, vos fussiez chevalier [16] »
(9992-9993 et 9996-9997 absents de INT; 9997 absent de G)
42Seuls quelques détails recevront ici un commentaire. D’abord, rien ne permet de savoir pourquoi Bégon prend congé, parmi tous ses neveux, du seul Auberi de Bourgogne. Si ce passage remonte, comme nous le pensons, haut dans la tradition, il pourrait suggérer qu’à l’origine Garin et Bégon n’avaient qu’un seul neveu et cela aurait un double intérêt : d’une part, il n’y aurait plus à essayer de comprendre comment Garin et Bégon peuvent être adultes en même temps que les fils de leurs sept sœurs, donnée de l’état actuel du texte qui se signalerait alors comme insérée au cours de la tradition [17]; d’autre part, le passage que nous examinons aurait gardé, sur ce point, en grande partie, la qualité de la leçon primitive [18].
43Second point, le v. 9998 doit être étudié à travers l’ensemble des témoins, car les flottements qu’on relève ne sont peut-être pas aussi anodins qu’il y paraît :
Mi dui enfant, li fil de ma moillier (ABCDFGJQSVW)
Li (O)
Mi dui afant, mi fil de ma moillier (EMPX = groupe lorrain)
Mi dui anfant de ma frenche moillier (R)
Haï anfanz, li fiz de ma moillier(t) (IT)
Haï, enfant de ma gentil moillier (N)
45Derrière l’apparente redondance qui se remarque dans presque tous les témoins et de manière presque fautive dans le groupe lorrain, il ne faut certainement pas voir une insistance purement affective ni une maladresse ou une approximation de style pour amener tant bien que mal le mot d’assonance [19]. Au contraire, Bégon évoque ici précisément ses fils légitimes et, même si le texte à son propos n’a jamais fait état d’enfants bâtards, cette insistance prend tout son sens si l’on rappelle que le monde franc, même dans les générations postérieures à Charlemagne, a pratiqué le concubinage comme une « forme marginale et inférieure d’union matrimoniale » que l’Église eut bien du mal à faire disparaître [20]. Il est à peu près sûr que la question du concubinage – ici vraisemblablement présente en filigrane – ne se posait plus avec la même acuité au XIIe siècle, date que l’on assigne généralement à la composition du Garin sous la forme qui nous est parvenue. L’insistance quasi maladroite de Bégon sur la légitimité de ses enfants signalerait alors un élément ancien, ce qui ne contredit pas ce que nous avons vu dans le point précédent.
46Quand on essaie de rassembler les commentaires qui ont pu être faits sur la suite de ce passage ou sur des passages analogues, on croit d’abord que l’étude a déjà été largement menée ; on peut, en effet, réunir une douzaine d’articles où il est expressément question d’une communion avec trois brins d’herbe. Mais, en vérité, si l’on excepte quatre précurseurs (L. Gautier, W. Sylvester et J.D.M. Ford, G.L. Hamilton) [21], ainsi qu’un théologien des années 1930 (P. Browe) [22], on n’a guère progressé, chacun renvoyant aux précurseurs, en développant une bibliographie dans laquelle il y a peu à glaner… Le problème vient du fait que les différents commentateurs qui ont abordé ce sujet ont toujours plus ou moins essayé de le traiter conjointement avec d’autres pratiques religieuses ou superstitieuses, quand ce n’était pas d’un point de vue religieux à l’évidence inadapté à rendre compte de ce qui peut se passer dans une chanson de geste. On a voulu voir dans le récit de la mort de Bégon une pratique du même ordre que celle qui consistait à manger de la terre avant de combattre [23], une forme d’eulogie [24]; en tout état de cause, les commentateurs y ont vu une communion symbolique, et l’on peut s’en tenir à la formule de J. Thomas, dans une étude de la pratique du baiser à la terre où il propose une synthèse fine et des perspectives renouvelées pour le type de communion ici en cause : « Le Moyen Âge a vu se développer, parallèlement aux sacrements, des simulacres qui en tenaient lieu »; la « finalité » serait « un vif désir de recevoir les sacrements avant de mourir » et il s’agirait d’une « communion spirituelle accompagnée d’un signe sensible [25] ». Quelle que soit la validité religieuse de la communion avec des brins d’herbe [26], force est de partir des données des textes ; cette pratique est largement attestée dans les chansons de geste, beaucoup moins dans les écrits romanesques. Puisqu’on s’arrête ici au cas de la mort de Bégon, il faut commencer par établir tous les témoins pour savoir de quoi on parle au juste, afin d’évaluer et de faire parler leurs divergences, leurs éventuelles contradictions, et même leurs silences. Il faudra aussi prendre en considération ce que le texte dit de lui-même, ce qui est la première interprétation valide, mais non la seule.
47Les cinq vers qui suivent vont nous arrêter plus longuement (dans A = 10621-10625, éd. J. E. Vallerie / F 10001-10005, éd. A. Iker-Gittleman).
48Le premier vers est descriptif :
10001. III. fuelles (foilles DGJOX) d’erbe(s) a pris (prise V) entre ses piez
(ABCDGJMOVX)
. III. founes d’erbe a prins entre ces piés (EP)
. III. foillez (F)
. III. fuillez (W)
. III. feilles d’erbe prent por commeniier (R)
Il ront . III. fueles d’erbë entre ses piez (I)
Il prist . III. paus d’erbë entre ses piez (T)
Pris a . III. pous d’erbë entre ses piez (N)
. III. pelés d’erbe a de terre erragiés (Q)
. III. peus d’erbe a pris entre ses piés (S [-1])
50Il faut imaginer la scène dans son impressionnant dépouillement. Éclairé par les flammes du feu qu’il a précédemment allumé, lorsque son corps l’abandonne et qu’il ne peut plus se tenir debout, le duc Bégon ne tombe vraisemblablement pas vers l’avant, mais doit s’affaisser et se retrouver accroupi le dos contre le tronc du tremble sous lequel il s’est abrité et a livré son dernier combat (cf. A, v. 10571-10572,10577-10580; F, v.9955-9956,9959-9962); sinon, il faudrait admettre de sa part une contorsion sans noblesse pour qu’il puisse prendre entre ses pieds les trois brins d’herbe sur lesquels s’accordent tous les témoins [27].
51Le nombre « trois », quant à lui, annonce ce qui paraît être la Trinité désignée au vers suivant [28]. À l’exception de founes, vocable isolé qui se lit seulement dans EP et qui paraît représenter à la fois un emploi régional et une forme dialectale de fane [29], on remarque pour ce vers une variation concernant la désignation précise de l’élément végétal : fueilles / foillet dans seize manuscrits, peus / pelés dans les quatre autres. On risque peu de se tromper en considérant que fueilles est la leçon originelle, la mieux représentée avec toutes ses variations graphiques et dialectales [30]; de toute façon, l’autre leçon peus / pois / paus, qui représente le produit du latin pilos (= « poi », d’où « brin d’herbe » par emploi imagé) [31], ne se rencontre que dans les manuscrits dont il est avéré qu’ils sont les plus remaniés de la tradition (groupe QS, groupe INT, tous les cinq du XIVe siècle) [32]. On se gardera de voir dans le vocable fueilles la désignation de plantes susceptibles d’avoir une vertu médicinal : fueilles correspond ici tout simplement à brin du français moderne, mot dont l’origine est controversée et qui n’apparaît qu’à la fin du XIVe siècle [33]. Fueilles désigne donc ici non pas un élément végétal d’une surface notable, comme la feuille d’un arbre, mais le végétal sous sa forme la plus simple, la plus courante dans la nature, la plus originelle aussi, pour peu qu’on se souvienne qu’après la séparation des eaux d’avec les eaux, la verdure est la toute première création de Dieu : Et ait [Deus] : Germinet terra herbam virentem et facientem semen… Et protulit terre herbam virentem et facientem semen juxta genus suum […] [34]. On notera qu’à l’autre extrémité de la Bible, toute l’herbe verte est brûlée lorsque le premier ange sonne de la trompette après l’ouverture du septième sceau [35]. L’herbe verte est un élément végétal présent au début et la fin des temps : tout chrétien du Moyen Âge devait l’avoir bien en mémoire [36].
52Le vers suivant se révèle un peu moins descriptif :
10002 Si (Puis T) les conjure des (dé ou de J) trois vertus dou ciel
(ABCJOSTW)
de la vertu do ciel (DGMX)
Si la (le P) conjure (EP)
Si la (le V) conjure des . III. vertuz del ciel (FV)
Puis la conjure (I)
(Vers absent de NQR)
54Ce vers nous montre Bégon disposant des trois brins d’herbe qu’il vient de cueillir, mais le poète se fait ici singulièrement évasif. Outre qu’on ne peut être absolument sûr que les trois vertus del ciel désignent bien la Trinité, malgré l’aval des témoins tardifs en prose, on remarque encore que le groupe lorrain (EMPX) et deux autres manuscrits (DG) présentent un singulier qui peut surprendre : ces cinq témoins n’ont pas mauvaise réputation dans la tradition des Loherains et ils pourraient donner la leçon originelle. Il est impossible de trancher, mais on doit garder présent à l’esprit que si la leçon originelle est celle de EMPXDG, la référence – ambiguë – à la Trinité serait une innovation dans les autres manuscrits, et l’on pourrait alors se demander s’il n’y a pas ici, dans cette divergence, la trace d’une christianisation des données du passage au cours de la tradition [37]. Cela n’amènerait pourtant pas nécessairement à considérer la pratique ici en examen comme pré-chré-tienne, car l’inconvénient majeur est qu’elle n’est attestée dans aucun texte non chrétien antique ou de la basse latinité, du moins à notre connaissance.
55S’il s’agissait d’une pratique pré-chrétienne ou non chrétienne, cela amènerait à considérer le verbe conjurer comme signifiant « prononcer des paroles magiques pour obtenir un effet précis » et, dans ce cas, on aurait affaire à une pratique de magie, pour ne pas dire de sorcellerie. C’est l’avis de sœur M. Gildea et après elle, de D. Hüe [38]. Pour notre part, nous nous en tiendrons à l’interprétation que B. Guidot donne du vers 10002 dans sa traduction de Garin le Loherain : « prononçant une ardente prière au nom des trois vertus du ciel [39] ». En effet, Bégon est un chevalier chrétien sans faille : il l’a notamment montré contre les Sarrasins au début du poème, et juste avant notre passage par la confession qu’il a faite de ses péchés à l’ermite de Grantmont ; certes, il n’a pas entendu la messe avant de partir à la chasse dans la forêt (sinon, il disposerait de pain bénit…), mais lorsque sa femme faisait état d’un pressentiment funeste, il avait répondu : « Il ne faut jamais croire ni sorcière, ni devin [40] ! ». On comprendrait mal qu’il s’adonnât maintenant à des pratiques qu’il condamnait sans ambages quatre cents vers plus tôt, à titre préventif si l’on ose dire [41] … De plus, la localisation de son dernier combat sous un « tremble [42] », doit accentuer symboliquement le caractère chrétien de cette mort, que cette donnée elle-même soit, là encore, originelle ou introduite par la tradition. Pratique chrétienne donc, mais aussi symbolique féodale, les points de vue religieux et idéologique s’interpénétrant : jusqu’assez tard dans le Moyen Âge, en effet, on continua de recevoir symboliquement l’investiture d’un fief per cespitem et ramum ( avec gazon et branche [43] »). Au fond, saisir les trois brins d’herbe représente peut-être, dans l’esprit de Bégon, autant un geste religieux que féodal, comparable à celui de Roland qui, avant d’expirer, rend son gant à Dieu [44].
56Mais examinons le vers interprétatif du passage, celui où le poète lui-même nous explique le sens à donner au geste de Bégon. Et là, on assiste à une véritable explosion de variantes :
10003 Por Corpus Dex les commence a mengier (C)
Por Corpus Deu les a pris a mengier (D)
Por Corpus Deu le reçut au (a O) mangier (FO)
Por Corpus Deu l’a resut au maingier (J)
Por Corpe Diu l’a reçut et mengiet (Q)
Por Corpus Domme l’a reciut et mangié (S)
Por Corpus Dieu les reçut a (au W) mengier (VW)
Par Corpe Dome la resut volentiers (E)
Par Corpe Doume (Domme X) le resut vollentiers (PX)
Por Corpus Dñi les reçut volantiers (M)
Par Corpus Dñi les i a il mengié (G)
Por le cors Dieu les conmence a mengier (A)
El non de Deu les reciut al mangier (B)
Ou non de Dieu Begues les a mengiez (N)
En l’enor Deu les ai tantot mangiez (I)
Puis l’a uzé et s’est communiiés
Sa coupe bat et s’est aparilliés,
A Diu commande ses fix et sa moullier (T)
(Vers absent de R)
58On aurait tort de ne voir ici que des variantes anodines. On doit d’abord remarquer que la référence symbolique au corps du Christ se fait soit par un groupe nominal entièrement français (A), soit entièrement latin (GM) [45], soit dans une langue mixte, mi-latine, mi-française (CDEFJOPQSVWX). On note le caractère archaïque ou archaïsant du vocable Corpe (EGMPQX) qui, sous cette forme, n’aurait, semble-t-il, pas dû dépasser la fin du VIIe siècle, mais il est vrai qu’on peut ici avoir affaire à la conservation savante d’un vocable intégré à une formule rituelle du latin ecclésiastique [46]; quant à Dom(m)e / Doume (EPSX), il représente l’aboutissement attendu mais à peu près inconnu ailleurs de Domini, proparoxyton [47]. D’une part, il est douteux qu’un copiste n’ait pas été capable de reproduire correctement la formule Corpus (accusatif) Domini (génitif) que prononçait le prêtre administrant la communion; d’autre part, on peut douter que le copiste ait suffisamment connu la phonétique historique pour inventer une forme crédible remontant à un proparoxyton… Mieux vaut admettre qu’on a ici des formes, certes presque inconnues ailleurs, mais sincères. Et nous aurions du mal à imaginer qu’elles ne sont pas (très) anciennes.
59Le reste du vers offre deux leçons divergentes en apparence : ou bien Bégon mange les brins d’herbe (ABCDFGIJNOQSVW), ou bien il les reçoit (EMPX), à charge pour nous de deviner ce qu’il faut mettre derrière ce verbe (il n’est pas exclu qu’il faille y voir la même chose que dans l’autre formulation). En outre, le pronom de reprise fait que Bégon mange / reçoit les trois brins d’herbe (les = ABCDGIMNVW) ou mange / reçoit l’herbe (la / le / l’= EFJOPQSX) [48]. Ce qui est cohérent avec le pronom de renvoi utilisé au vers précédent pour ABCDGMW (les) et EFP (le), mais non pour JOSX (les) et IV (le/la) [49].
60Tous ces flottements suggèrent l’embarras des copistes. On notera que seuls R (10001) et T (10003), remaniements du XIVe siècle, osent utiliser le verbe communiier dont la finale dissyllabique pourrait être la marque du caractère semi-savant, donc récent [50]. Nous allons y revenir dans un instant.
61Les deux vers suivants n’appellent, dans notre perspective, aucun commentaire particulier :
10004 L’arme se (s’en BCO) part du gentil chevalier (ABCOT)
L’arme s’en va del gentil chevalier (FEGIJMNPQSVWX)
L’ame s’am part, li cors cheï arrier (R)
(Vers absent de D)
10005 Or en ait Dieus et merci et pitié (AG)
Or en ait (est C) Dex et manaide et pitié (BCEFJMPQSVWX)
Or en ai[t] Deu de s’ame grant pitié (O)
Diex li pardoint ses cruminax pechiés (N)
(Vers absent de DIRT)
63Ainsi s’achève la vie du valeureux duc Bégon de Belin, dans un décor qu’on peut difficilement imaginer plus funèbre et tragique : les bois de Lens détrempés de pluie, où l’on n’entendra bientôt plus que les petits chiens du duc hurlant à la mort (cf. v. 10022), les dernières lueurs vacillantes d’un feu qu’on devine en train de s’éteindre, la nuit glacée du début de décembre [51].
64L’embarras vraisemblable des copistes devant certaines formulations des v. 10001-10003 doit être interrogé plus précisément. Nos plus anciens témoins ne remontent pas au-delà du XIIIe siècle et sont donc d’une époque où la pratique étudiée ici, ainsi que d’autres avec lesquelles il ne faut pas la confondre (notamment l’absorption de terre en guise de communion), devaient attirer l’attention de l’Église. Pour la communion avec trois brins d’herbe, car c’est clairement une communion qu’expriment les mots Corpus Dome et leurs avatars, nous avons la chance de disposer d’au moins deux commentaires anciens (exhumés par P. Browe), qui attestent que la pratique était connue, et n’est donc pas née dans l’imagination des poètes. En outre, elle ne paraît pas avoir attiré les foudres de l’Église comme la confession entre laïcs, l’absorption de terre en guise de communion, par exemple.
65Dans le huitième livre de ses Sententiae, l’anglais Robert Pullus (mort vers 1150) s’interrogeait sans aigreur sur la validité du geste de ceux qui recouraient à l’herbe en guise d’Eucharistie ; il s’agit, dans son argumentation, d’une pratique du peuple (vulgi); et il conclut que Dieu (qui nihil non potest) rend valide le symbole, donne l’efficacité à l’acte figuré de la communion : Figurae, ut dictum est, efficaciam non habent figuratarum rerum, sed quod figurae est impossibile, Deo in figura est possibile [52]. On ne peut que souligner la prudence et la mesure de sa position : l’une et l’autre se distinguent nettement de l’attitude moqueuse et tranchée d’un autre théologien, du XIIIe siècle, Berthold de Regensburg (= de Ratisbonne), à l’encontre de l’absorption de pain bénit ou de terre en guise de communion. Ce dernier ironise : […] ein brôt ist ein brôt, ein erde ist ein erde, gotes lîchname ist gotes lîchname ! Gizzet er vil brôtes oder erden, er ist ouch niuwen deste swaerer an dem galgen [53].
66Étienne Langton, grand professeur de théologie à l’Université de Paris (mort en 1228) ne se montrait pas indisposé par la communion, dans l’urgence [54], notamment sous l’espèce de l’herbe : Nec laudo nec vitupero, nisi quoniam qualecumque signum est sumptionis spiritualis et devotionis interioris [55]. On est loin des sarcasmes de Berthold de Regensburg.
67Un épisode comparable se rencontre plus loin dans Garin le Loherain, à propos de la mort de Huon de Cambrai, lorsque celui-ci se rend à merci et est traîtreusement poignardé par Bernard de Naisil (lacune dans I, passage remanié dans N) :
A 14589 (F 14044) Entre ses piez a . III. pous d’erbe pris (A)
. I. poil de l’erbe d’entre ses piés a pris (B)
. I. pelet d’erbe entre ses piez a pris (C)
. I. foillet d’erbe (DFJV)
. I. fuellet d’erbes a entre ses piés pris (G)
. I. fuillet d’erbe antre ses piez l’a pris (W)
. III. fuelles d’erbe(s) entre ces piés a prins (EPSX)
. III. fueles d’erbe a entre ses piés pris (M)
Un pelet d’erbe entre ses poinz a pris (O)
. III. pelé (sic) d’erbe a a la terre pris (R)
. III. plantes d’erbe entre ses piés cuelli (T)
(Vers absent de Q)
14590. III. fois les saingne, en sa bouche les mist (AMS)
le le mist (P)
. III. fois le saine, en sa bouce l’a mis (BDFGJVW)
. III. foiz la sagne, entre ses danz l’a mis (C)
Adont les seigne, en sa boche les mist (R)
De Diu les (lé ou le X) saine, en sa bouce le(s) mist (TX)
(Vers absent de EOQ)
14591 Por le cors Dieu les reçut et les prist (A)
Por le cors Deu (Dex C) l’a recheü et pris (BC)
Por le cors Deu les a bonement pris (R)
Por Corpus Deu l’a receü et pris (DVW)
Por Corpe Dome l’a usei li gentis (E)
Par Corpes Doume l’ai reseü et prins (P)
Si le reçut por Corpus Domini (F)
Sel reconoist par Corpus Domini (G)
Por Corpus Dñi l’a receü et pris (J)
Por Corpus Dñi l’a receü et pris (M)
Por Corpus Domme l’a recheü et pris (S)
Par Corpus Dome l’a receüt a (= et) pris (X)
En ramembrance du vrai cors Jhesu Crist (T)
(Vers absent de OQ)
14592 L’arme s’en part et li cors jus cheï (ACDJOSTVW)
L’arme s’em part et li cors s’estendi (BFQR)
L’arme c’en va (EMPX)
L’ame s’en va et li cors jus chaï (G)
69En fait, même agrémentée de deux vers d’invocation à Dieu et de confession, la scène est ici beaucoup plus brève ; elle entretient avec l’épisode de la mort de Bégon, si l’on nous permet ce rapprochement, un rapport comparable à celui qu’entretient la passion de saint Pierre avec la Passion du Christ (simplification, évocation d’un seul brin d’herbe que l’on signe trois fois, et ce dans neuf témoins…). On retrouve, mais dans une autre distribution, les formulations déjà rencontrées lors de la mort de Bégon : en français (A + BCR), en latin (GM + FJ), mixte (DEPSVWX).
70Jetons, pour terminer, un rapide coup d’œil sur les textes, donnés dans l’Annexe 2, à la fin de cet article, où nos trois brins d’herbe ont repris du service (nous employons cette expression parce que nous sommes persuadé que, dans la plupart des cas, la Mort Begon est la plus ancienne et représente, sinon toujours un modèle, au moins une réminiscence). Nous laissons de côté le Lancelot en prose et le Perlesvaus où la scène est purement ornementale.
71Quelques remarques au fil des textes :
- Seuls trois textes reprennent le mot fueille(s) : Daurel et Beton, dans un
épisode qui paraît être une réécriture de la Mort Begon (Buevon / Buegon;
Raoul de Cambrai, lors de la mort de Bernier, dans un passage qui pourrait être ajouté (de toute façon, Raoul de Cambrai entretient des liens assurés avec la Geste des Loherains); Elie de Saint-Gilles, dans un passage ignoré de la version norvégienne (et donc peut-être ajouté tardivement) ; l’auteur de
Mabrien, au XVe siècle, arrête son choix sur le diminutif fueilletes. - Tous les autres témoins parlent de pois / poil et mots dérivés, ce qui les placent sous la même hypothèque que les manuscrits tardifs de Garin; quant à lui, Galien le Restoré propose brains, conformément à ce qu’on attend à l’époque de son exécution.
- L’étonnante variété des timbres d’assonance (-er, -éz, -us, -atz, -a, -i, -on,
-ant) assure qu’il s’agit à chaque fois de réécriture du motif et non d’un simple recopiage, comme on en rencontre souvent dans les chansons de geste (Ogier le Danois et Gerbert de Metz, par exemple) [56]. - Chez Geffrei Gaimar, la communion avec des herbes / fleurs est en concurrence avec l’absorption de pain bénit; seuls Jehan Bodel, ainsi que l’auteur de Godefroi de Bouillon et celui du Didot-Perceval, utilisent les mots (a)communiier (et Trinité, les deux premiers seulement); dans Daurel et Beton, on note un jeu de mot probable – que nous n’interprétons pas – sur fuelha / folia (« feuille / folie »); dans Raoul de Cambrai, comme chez les Loherains dans les manuscrits FG (pour l’épisode de la mort de Huon de Cambrai), Domini rime en -i et compte pour trois syllabes (ce qui paraît l’indice d’un emprunt savant et donc tardif), alors qu’en tant que proparoxyton il se termine ailleurs par un -e ou, à tout le moins, ne compte que pour une syllabe, dans MG (mort de Bégon) et JM (mort de Huon de Cambrai).
72On a un peu l’impression que les emprunteurs apportent leur commentaire et enrichissent de leur culture épique le motif – le mot nous paraît adapté – que nous venons d’étudier [57].
73Que conclure ? Et faut-il déjà conclure ? Il est certain qu’on a affaire dans la mort de Bégon à une pratique religieuse d’urgence, en l’absence d’un prêtre ; les théologiens n’ayant émis aucune protestation à son encontre, il est vraisemblable qu’il ne s’agit ni d’une pratique hérétique (qui nous renverrait aux marges de la Chrétienté), ni d’une démarche à connotation magique (qui nous renverrait ailleurs), ni d’une manifestation folklorique (qui nous renverrait dans les temps immémoriaux); il est possible – et même fort probable – que nous ayons là un élément ancien, remontant à une époque où l’Église ne contrôlait pas toute la vie religieuse, notamment la gestion de la mort : d’où l’aspect incongru de cette pratique, même tolérée, pour des copistes des années 1230-1330 (période d’exécution de la plupart des témoins des Loherains) et l’explosion des variantes qui manifestent, à notre sens, leur perplexité.
74Il convient encore d’évoquer ici un passage qu’instinctivement nous rapprochons de celui qui vient d’être examiné : la mort de Fromondin, à la fin de Gerbert de Metz. Lorsque Fromondin, qui s’est fait ermite dans un bois, reconnaît les Lorrains Gerbert, Gérin et Mauvoisin dans les trois pèlerins qui font halte dans son ermitage, sa haine resurgit et il décide de les assassiner. Dans cette intention, il fait fabriquer trois lames de couteaux [58]. Le chiffre « trois » paraît ici incongru (tout autant, d’ailleurs, que le chiffre « deux ») : on peut tuer trois personnes avec le même poignard ! Élément folklorique ? Ce qui revient à dire qu’on ne sait pas… Ou bien, écho aux trois brins d’herbe de la mort de Bégon ? L’anglais nous permettrait de répondre par l’affirmative : en effet, « lame » et « brin » se disent tous deux « blade » (allemand « Blatt »); on a même, en remontant à l’indo-européen, postulé une base unique pour l’ancêtre germanique de Blatt / blade et pour le latin folium [59]. Plusieurs autres ressemblances permettent de parler d’une scène en miroir : Fromondin est seul dans la forêt (Bois du Jay, au Nord de l’Espagne), comme Bégon dans les bois de Lens, Fromondin, comme Bégon, est tué à l’aide d’une arme non noble (bourdon de pèlerin), et son cadavre, comme celui de Bégon, est percé de coups par ses meurtriers… De plus, l’espagnol est la seule langue romane, semble-t-il, dans laquelle dès le Moyen Âge le produit du latin folia (> foja / hoja) a pu être employé au sens de « lame d’épée [60] ». Or le meurtre de Fromondin a lieu en Espagne. Si l’on écarte la possibilité du hasard, on peut se demander comment le poète à qui nous devons Gerbert a pu jouer sur ces mots. Sauf à admettre qu’il connaissait bien l’Aquitaine et l’Espagne, que ce soit par le lieu où il vivait ou par des souvenirs personnels ou non du pèlerinage de Compostelle, qu’il fait entreprendre à ses héros lorrains.
75Quoi qu’il en soit de cette hypothèse, l’auteur de Gerbert de Metz aurait ainsi, par là même, rendu discrètement hommage à l’auteur de Garin le Loherain, son devancier. Mais c’est là, déjà, le premier pas dans une autre voie de recherche où nous préférons, pour l’instant, ne pas nous engager davantage.
ANNEXE 1 Témoignage secondaire des proses
Arsenal 3346 (XIVe -XVe siècle)>
76On notera l’extrême concision de cette prose, qui ne permet pas d’interroger le texte dans le détail. Toutefois, ne sont mentionnés dans la plainte du duc Bégon ni son frère Garin, ni son neveu Auberi ; plus grave, le baiser à la terre isole ce témoignage de tous les autres, et pourrait faire état d’une pratique plus récente que la communion par l’herbe (voir les études citées dans la note 21).
77[fol. 14c] – Més quant le noble chevalier soy sentit blecié, lors commanda son ame a Dieu et fist ses regretz de sa damme et de ses beaux enfans, et baisa la terre ; et l’ame s’en parti. Dieu en ait l’ame car moult fut bon chevalier.
78Prose de l’Arsenal 3346, éd. J.Ch. Herbin, Valenciennes, 1995, p. 27, l. 24-28.
David Aubert (Bruxelles, K.B.R., ms. I-00007 – XVe siècle – inédit)
79Conformément à son habitude, cette prose se révèle la plus bavarde ; cela ne la rend pas plus fidèle pour autant : dans le détail, outre le choix des mots peulz d’erbe (qui caractérisent, comme on l’a vu plus haut, les textes récents), on repère nombre d’ajouts, de commentaires; noter aussi la disparition de la mention d’Auberi.
80[fol. 302 v° / 308 v°] – […] incontinent qu’il se senty feru, jetta ung hault cry, toutesfois il darda son espieu aprés le garchon par si grant randon que le doz et l’eschine luy perche de part a autre et mort le couche par terre devant luy. Mais que luy vault ce, sinon pour soy vengier, car il s’escoule de sang et tantost aprés sent la mort quy l’oppresse durement. Adont il luy va souvenir de son espeuse Beatrix, la noble dame, de ses deux filz quy desja estoient tous grandelets; si les regrette par tresgrande destresse de cœur, disant a par soy : « Haa, ma chiere espeuse et leale amie, vous me deistes bien, quant je partis de vous, ce que je treuve maintenant ! Mal de l’eure que je ne creus vostre conseil et que je ne demouray avecques vous, que jamais ne pense plus veoir en ce monde ! Las, non feray je voz deux filz ausquelz je ne d[o]nray pas l’ordre de chevallerie comme je cuidoie bien faire ! Or ne scet riens mon frere Guerin de ma mesadventure, laquelle jamais ne sera vengie, car il n’avra sur quy, veu que ce n’est que ung meschant garchon quy si honteusement et nichemement (sic) m’a feru a mort. Si vueille Dieu avoir pitié de l’ame de mon corps, quy assez tost en partira ! Mais trop suis dolant de Rigault que je ne puis veoir pour luy prier qu’il me recommandast moult de fois a la noble dame Beatrix, mon espeuse, et a mon frere Guerin, pour l’amour duquel je suis party de mon hostel et non pour autre affaire. Haa, benoit et tresdebonnaire Redempteur de tout le monde, vueilles avoir merchy de moy, car je meurs et sens la vertu de mes membres affoiblir, diminuer et faillir tout a coup ».
81[fol. 303 r° / 309 r°] Et itelz regrets faisant piteusement comme entendre pouez, a le noble duc Begon de Belin tiré trois peulz d’erbe de emprés luy et, en les seignant des haulz noms de Dieu, les met en sa bouche, disant en regardant amont vers le ciel : « Sire, Vray Dieu, vueilles en tes mains recepvoir mon esperit, lequel je recommande en ta sainte garde. Et me pardonnes les pechiés que je puis avoir commis a l’encontre de tes sains commandemens, desquelz je me repens de tout mon cœur et de toute ma force ! » Et en ces mots disant, s’est son esperit party de son corps, lequel s’est tantost tout mort et froit estendu…
82Prose de David Aubert, texte établi d’après Bruxelles, K.B.R., ms. I-0007.
Philippe de Vigneulles (1514-1515) (manuscrit v – perdu / inédit)
83C’est, de loin, la prose la plus fidèle au texte originel (il s’agit, à vrai dire, d’un « dérimage » plus que d’une mise en prose), même si, pour ce passage précisément, Philippe de Vigneulles insère quelques commentaires, contrairement à son habitude; ainsi (signe des temps ?), il inclut la Vierge Marie dans la complainte, contre tout le reste de la tradition manuscrite ; ou encore, il évoque Huon de Cambrai à côté d’Auberi, seul neveu de Garin dont les autres témoins font éventuellement mention. Sa prédilection pour le discours direct, autant que l’importance capitale de la scène dans le récit, expliquent probablement sa loquacité. (Les points d’interrogation signalent les mots ou lettres difficiles à lire avec certitude sur le microfilm défectueux de 1938).
84[fol. 148v°] – Lors ce laissait le noble duc cheoir a terre et lui faillit sa force et, voiant que mourir le cowenoit, fit illec la plus terrible et piteuse complainte qu’il n’y ait cy dur cuer a qui pitiet n’en print :
85« Hé, mon doulx Dieu, ce dit le noble duc, maintenant voy mon dernier (?) jour venir ! Ajourd’ui je vous prie, mon doulx salveur, que de mon ame ayez pitiet et mercy ! Hé, glorieus perre qui tout le monde aveis a jugiez, ayez mercy de ce powre chevalier et me weulliez mener (?) au port de sallut ! Glorieuse mere de Dieu, Vierge Marie, soiés moy intercesseresse envers vostre chier anffans que de mes pechiez pardon me faisse ! Ha, Biautris, ma chier’ femme et espouse, or ajourd’ui vous perdés vostre mary ne jamais plus en vie ne me verreis ! Et adieu ma chier’ et lealle compaigne (?) ! Et vous Guerrin, mon chier frere qui de Louraine esteis seigneur, jamais vostre secours ne me ferait mestier ! Et vous Aubris, mon chier nepveulx, ne Hue de Cambray aucy, jamais ne vous ferais secourt ne ayde ! Hé, mes deux chier anffans que tant j’amoie, aujourd’ui perdés voustre perre ne jamais plus en vie ne me verrés ! Hé Dieu, et ce je vesquisse, vous fuissiez fais (?) chevalier »
86Aprés ces mot, ait le noble duc cueillis trois fueille d’airbe et par la vertu (?) du ciel les ait begnis et signés, puis ou non de Dieu et de la Saincte Triniteis lez mangeait (?). Et ce fait, en gectant ung grant suspir, le corpt se aitand et l’ame c’en partist. Or en ait Dieu et pitiet et mercy. Amen.
87Prose de Philippe de Vigneulles, ms. v, dit « de la Ville » perdu; texte établi d’après le microfilm réalisé en 1938, cf. J.Ch. Herbin, La mise en prouse de la Geste des Loherains par Philippe de Vigneulles : une (re)trouvaille, Romania, t. 109,1988, p. 562-565.
ANNEXE 2
88Nous donnons ici les extraits de textes qui nous ont paru présenter une parenté plus ou moins grande avec la Mort Begon; nous ne prétendons pas à l’exhaustivit; on pourrait ajouter, notamment, certains passages où il est question d’herbe à propos d’une pratique peut-être comparable à celle que nous avons étudiée dans ce qui précède ; ainsi, dans La Prise de Cordre et de Sebille, lorsque Agaie, avant d’adresser sa prière à Dieu, baise « soef et bellemen » l’herbe sur laquelle elle vient de tomber « adans » (cf. éd. O. Densusianu, v. 2814-2815 ; nous devons ce rapprochement à notre collègue M. Ott, Maître de Conférences à l’Université de Dijon).
Geffrei Gaimar, L’estoire des Engleis (vers 1135-1138)
89Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, est mortellement blessé lors d’une chasse au cerf; c’est une scène historique, qui s’est passée en 1100 :
[…] le reï chaït,
Par treis feiz s’est escrïez
Corpus Domini ad demandez,
Mais il n’i fu qui lui dunast,
6332 Luinz ert de mustier en un wast
Et nepurquant un veneür
Prist des herbes od tute la flur,
Un poi en fist al rei mangier;
6336 Issil quida encumengier.
En Deu est e estre deit.
Il aveit pris pain benëeit
Le dïemeine [dedevant];
6340 Ço li deit estre bien garant.
Or avint si : mort fut li reis.
Geffrei Gaimar, L’estoire des Engleis, éd. A. Bell, Oxford, 1960.
Jehan Bodel, Les Saisnes (dernier tiers du XIIe siècle)
Berart, fils de Thierry d’Ardenne, meurt sous les coups de Fieramor, seigneur païen de Russie :
Berarz pert sa vertu, s’est a terre versez,
La morz le va hastant, plusors foiz s’est pasmez.
De . III. pois d’erbe fresche, an non de Trinitez,
S’estoit commenïez, n’i fu prestes mandez.
Lors s’estant a la terre contre orïant li berz;
La boiche li nercist, si a les danz sarrez,
Li bel oil de son chief sont pale et oscurez;
De ses braz a fait croiz et sor son piz posez,
A Jhesu se commande, le roi de maiestez.
La parole li faut, l’espirs en est alez…
Jehan Bodel, Les Saisnes, éd. A. Brasseur, Genève, 1989.
Chanson d’Antioche (vers 1190)
92En pleine bataille, Rainaus de Toul est blessé à mort :
Li ber Rainars de Tor est a pié descendus,
8520 De . IIII. dars trençans parmi le cors ferus,
[…]
8522 Quant li ber vit sa mort, si s’est molt irascus,
[…]
Ne se puet mais aidier, s’est a terre ceüs.
8532 Damedeu reclama et les soies vertus,
[…]
A nostre gent de France rendi . V. cens salus,
8536 De l’erbe devant lui a puis . III. pels rompus,
En l’onor Deu les use, si s’est confés rendus,
L’arme s’en est alee, li cors s’est estendus
Li angele li canterent : « Te Deum laudamus »
Ens el ciel le porterent, ce velt li rois Jhesus,
Li envesques le vit, qui Damedeu fu drus.
Chanson d’Antioche, éd. S. Duparc-Quioc, Paris, 1977-1978.
Daurel et Beton (fin XIIe siècle, ms. XIVe )
94Le roi/duc Beuves demande au comte Gui, qui vient de le blesser mortellement (et volontaire-
ment) lors d’une chasse :
426 E lo franx dux s’es vas lui regardatz
E junh las mas : « Companh, si a vos platz,
Ad de la fuelha e vos me cumergas !
429 – Per Dieu, dit Guis, de folia parlas ! »
Puis Guis achève Beuve pendant que ce dernier prie.
Daurel et Beton, éd. Ch. Lee, Parme, 1991.
Raoul de Cambrai (fin XIIe siècle)
96Juste avant le combat d’Origny, les combattants promettent à Dieu de ne plus pécher ou de faire pénitence :
Mains gentix hom s’i acumenia
2250 De troi poux d’erbe, q’autre prestre n’i a;
S’arme et son cors a Jhesu commanda.
98Bernier vient d’être frappé à mort par Guerri et vit ses derniers instants :
8254 A icet mot apella Savari;
De ces pichiés a lui confés ce fit
Car d’autre prestre n’avoit il pas loisir.
Trois fuelles d’erbe maintenant li ronpi,
8258 Si le resut por corpus domini ;
Ses deus mains jointe anvers le ciel tendi,
bati sa corpe et Dieu pria mercit.
Li oel li torblent, la color li noircit,
8262 Li cors s’estent et l’arme s’en issi –
Diex la resoive en son saint paradis ! –
Raoul de Cambrai, éd. S. Kay, Oxford, 1992.
Élie de Saint-Gille (fin XIIe siècle)
100Un chevalier mortellement blessé fait à Élie, son cousin, le récit des derniers événements de la guerre contre les païens ; puis il meurt dans les bras du héros :
Il (Élie) est passés avant, entre ses bras le prist,
244 Prist une feulle d’erbe, a le bouce li mist;
Dieu li fait aconnoistre et ses peciés jehir.
L’ame part del mesage, s’est alés à sa fin.
Élie de Saint-Gilles, éd. G. Raynaud, Paris, 1879.
Gaufrey (XIIIe siècle)
102Gaufrey trouve auprès d’un buisson un chevalier mortellement blessé qui vient d’échapper aux païens et lui annonce la capture de son maître :
572 A icheste parole a perdu la reson ;
Puis a pris . III. peus d’herbe pour aquemuneison,
En son cors les avale, en son cors le frans hon,
Et puis est trespassé, Dex li fache pardon !
Gaufrey, éd. F. Guessard et P. Chabaille, Paris, 1859.
Renaut de Montauban (fin XIIIe siècle)
104Le duc Beuve vient d’être mortellement blessé par Foucon de Morillon :
Et li dux se torna a une part del prez,
Contre oriant s’estoit li bons dux aclinez,
1535 Dameldex en avoit li bons duc apelez :
« Glorios sire Pere, aiez de moi pitez !
Hahi ! Maugis, biau filz, Dez vos croisse bontez
Qu’encore puissiez vos fere le rois irez ! »
. I. poil d’erbe saisi que il avoit trovez,
1540 De sa maing l’a seignié, tantost l’a transglotez
El nom de cel Saignor qui le monde a formez;
L’ame s’en est alee, le cors est deviez.
Hé ! Dex, com grant damage del vassal adurez,
Que onques ne vi home de la soe bontez !
106Alors que tout semble perdu, Renaut invite ses compagnons à faire face :
7015 « Car descendon a terre et si nos confesson,
Et des pels de cele herbe nos communieron;
L’un soit confés a l’autre par bone entencion
7018 Et die ses pechiez, quer preste n’i avo ! »
Renaud de Montauban, éd. J. Thomas, Genève, 1989.
Roland (ms. de Paris) (ms. du XIIIe siècle)
108 Olivier est à la fin de son agonie :
2154 . III. peuls a prins de l’erbe verdoiant,
En l’onnor Deu les usa maintenant ;
Tout son cors vait contre terre estendant.
Li angre Deu descendent maintenant,
L’arme dou conte emportent en chantant.
(= entre 2018-2022 de la version d’Oxford)
Chanson de Roland, éd. R. Mortier, Paris, 1942-1944.
Roland (ms. de Lyon) (ms. du XIVe siècle)
110 Olivier est à la fin de son agonie :
1150 . III. poiz a pris de l’erbe verdoiant,
En loy de Dieu les use maintenant;
Li ange Dieu i descendent atant :
1153 L’arme de lui en portent en chantant.
(= entre 2018-2022 de la version d’Oxford)
Chanson de Roland, éd. R. Mortier, Paris, 1942-1944.
Godefroid de Bouillon (milieu du XIVe siècle)
112 Murgalés, battu par Richard de Chaumont, renie Mahomet et se convertit à la foi chrétienne après l’exposé que Richard vient de lui en faire ; le chevalier chrétien baptise Murgalés :
11390 Un héaume saisy, a la riviere ala
Dont ly camps fu enclos et deça et dela ;
Ricars a pris de l’iaue et puis s’en retourna.
Il vint a Murgalet que Jhesus espira :
Ricars le va sainant, et puis l’iaue saina ;
11395 La Sainte Trinitet i dist et devisa,
Sus le chief du payen li vassaus le gietta,
Ou non du saint baptesme iluec le baptisa,
Et a pries (sic) . III. peus d’ierbe et l’acumenïa :
« Ricars, dist Murgalet, bien ait qui vous porta ! »
[…]
11422 Le Credo ly fist dire mot a mot apriés ly.
Godefoid de Bouillon, éd. Fr. de Reiffenberg, Bruxelles, 1848.
Floriant et Florete (XIVe siècle)
114 Le roi Elyadus est assassiné dans la forêt, lors d’une chasse au cerf, par son sénéchal Maragoz qui prétend obtenir l’amour de la reine (à l’insu de celle-ci); le meurtre a lieu au moment où le roi, loin de sa suite, vient de tuer le cerf :
327 Puis a mis le cor à la bouche ;
Li seneschaus, qui moult l’aprouche,
Oï la vois, si la connu,
330 Bien sot que la vois du roi fu.
Cele part vint de randonnée :
Ainz que garde s’en fust donnée
Li rois, ne qu’il se fust tournez,
Li a les . II. flanz trespassez
Li seneschaus de sa baniere,
Si que, d’autre part, par derriere
Li chiet le sans et la bouele.
Hé las ! com dolente novele
Em puet atendre la roïnne !
340 Li rois chaï pance souvine,
Cui la mors angoisse et destraint,
Et prie à Dieu qu’il li pardoint
Touz ses mesfez et ses pechiez
Dont il a esté entechiez;
Puis a . III. pois de l’erbe pris,
Seigniez et en sa bouche mis
En lieu de Corpus Domini,
Qui li face vraie merci.
Atant s’en est l’ame partie :
350 Jhesu la mete en sa baillie !
Floriant et Florete, éd. F. Michel, Edimbourg, 1873.
Jean d’Outremeuse, Ly myreur des histors (fin XIVe siècle)
116 Charlemagne adoube Ogier qui vient de se montrer d’un courage exceptionnel au combat (épisode absent des témoins en vers existants) :
117fol. 330r°: « […] Preudhomme soyez tu sy qu’en la fin ons en saiche dire bonne chanson ! » Atant le seingnat . III. foys et luy donnat . III(I). pois d’erbe en nom de sacrement. Et puys luy vout ung haubier vestir, cachez (= « chausses »), espourons, hailme et cauchier le brant.
118Jean d’Outremeuse, Ly mireur des histors, éd. A. Goosse, Bruxelles, 1965.
Galien en vers (ms. = fin XVe siècle)
119 Mort de d’Olivier :
3015 Adonc [a] Olivier le veüe troubla,
Roulant print . III. peux d’erbe dont il l’acommicha.
En ce point d’Olivier l’ame se dessevra,
Il eut le ceur bien dur qui adonc ne ploura.
121Mort de Turpin (le sujet de s’en va 3040 = Roland) :
Lors a prins trois peux d’erbe et s’en va commecher.
3040 L’ame part du baron, plus ne peut demourer,
Les anges l’emporterent, Dieu en vont gracïer.
Mort de Roland :
3182 Roulant lieve sa main, son chief print a saignier,
Puis a prins . III. peulx d’erbe et se va commicher
L’ame part a bandon de Roulant le guerrier,
Les angres l’emporterent, a Dieu le vont p[or]ter.
Galien (ms. de Cheltenham), éd. D.M. Dougherty et E.B. Barnes, Amsterdam, 1981.
Galien le Restoré en prose (1500)
123Mort d’Olivier :
124Adonc troubla la veue a Olivier. Si print Roland troys brains d’erbe et l’acommincha, p. 77 / Adonc Olivier le commanda a Dieu, et la veue lui alla troubler, et lui partit l’ame du corps. Et Rolant print trois brins d’herbe et l’accommicha. A l’eure eust eu le cueur bien dur qui n’eust plouré de pitié du dueil que demenoit Galyen et Rolant, p. 255.
125Mort de Turpin :
126Lors a prins trois brains d’erbe, si l’a escommiché, et l’ame se partit de luy tout incontinant, p. 78 / Puis print trois brins d’herbe et se escommicha, et alors l’ame lui partit du corps, p. 255.
127Mort de Roland :
128Si se commança a seigner, puis print trois brains d’erbe et se prinst a escommincher, p.81 / Lors lieve la main en hault et se print a faire le signe de la croix en se recommandant a Dieu, puis de trois brins d’herbe se print a escommicher, et incontinent l’ame lui partit du corps, laquelle les benoitz anges prindrent et la porterent en Paradis en rendant graces et louenges devant notre benoist Sauveur Jesus, p. 259.
129Galien le Restoré en prose, éd. H.E. Keller et N.L. Kaltenbach, Paris, 1998.
Lancelot en prose (XIIIe siècle)
130 Mort du roi Ban :
131Quant li rois Bans ot dites ces paroles (= dans lesquelles il recommande sa femme et son fils à Dieu), il regarda vers le chiel et bati sa coupe et ploura ses pechiés devant l’esgart Nostre Signour et puis erracha . III. paus d’erbe el non de Sainte Trinité et les usa en non de ferme creance. Et lors li serre li cuers del grant deul qu’il a de sa feme et de son fil qu’il en pert la parole toute; et li oeil li troublent el chief et il s’estent si durement que les vaines del cuer li rompent. Et li cuers li est crevés el ventre et il gut mors a terre, ses mains estendues et le vis encontre le chiel et le chief torné vers Orient. § 5, p. 25.
132Lancelot en prose, éd. A. Micha, Paris-Genève, 1978-1983.
Perlesvaus (entre 1200 et 1240)
133 Lancelot s’apprête à être décapité par le frère d’un chevalier qu’il vient de mettre à mort :
134Lanceloz quide morir, e veut atemdre sanz faile ce que il ot en covent. Il se couche a la terre en croiz, e prie Deu merchi. Il li membre de la roïne : « Ha, dame, fait il, jamais ne vos verrai. Se je vos eüse veüe . I. foiz ançois que je moruse, ce me fust granz confors, e si s’en partist m’ame plus a aise; mais ce que je ne vos verrai jamais me desconforte plus que la mort. Morir covient il quant on a tant vescu, e je vos creant bien que m’amor ne vos faura ja, e que l’ame ne vos aint autretant en l’autre siecle comme li cors fait en cestui, se ele en a pooir ». Adonques li chaïrent les larmes des iels; ne onques puis que il fu chevaliers, ce dist li contes, ne lermoia por dolor qui li avenist, que cele foiz e . I. autre. Il prist . III. pels d’erbe, si s’acumenia. Aprés s’est saigniez e beneïz, puis se redreche e met a genoilons e estent le col » (l. 6685-6697).
135Perlesvaus, éd. W. Nitze et T. Atkinson Jenkins, Chicago, 1932-1937.
Didot-Perceval
136Avant la bataille où vont s’affronter les Romains et les Bretons, on lit :
137Et lors se confesserent li un crestien as autres et se clamerent tos mautalens cuites, et prisent pelés d’erbe et s’acommunierent, et lors remonterent es cevaus (l. 2462-2464, dans E = Ms. de Modène, Biblioteca Estense, E. 39, XIII [2] ). La mention de l’herbe disparaît dans la version D :
138Quant les hoz s’entrevirent, si n’i ot si hardi qui n’eüst paor ; et s’en confesserent li crestien (l. 1871-1873, dans D = Ms. Didot, Paris, B. N. F., nouv. acq. 4166, daté de 1301).
139Didot-Perceval, éd. W. Roach, Philadelphie, 1941.
Mabrien (XVe siècle)
140Blessé à mort par le roi païen Barufle, Mabrien sentant sa mort prochaine, se fait porter hors de la mêlée :
141[…] en leur recommandant singulierement l’estat de saincte Eglise, l’estat de misericorde et la vertu de justice et charité, en tournant sa face vers orient, [il] print trois fueilletes d’erbes sur lesquelles il fist le signe de la croix, et les usa en lieu de la saincte communion ; puis, en haulçant les mains vers les cieulx et requerant a Dieu misericorde de ses mesfaiz, il fina sa vie glorieusement […]. § 55, p. 455.
142Mabrien, éd. Ph. Verelst, Genève, 1998.
Mots-clés éditeurs : communion laïque, Geste des Loherains, mort solitaire du héros, pratique religieuse d'urgence