S'abonner
Article de revue

La réorientation du paysage canonial en Flandre et le pouvoir des évêques, comtes et nobles (XIe siècle-première moitié du XIIe siècle)

Pages 111 à 134

Citer cet article


  • Meijns, B.
(2006). La réorientation du paysage canonial en Flandre et le pouvoir des évêques, comtes et nobles (XIe siècle-première moitié du XIIe siècle) Le Moyen Age, Tome CXII(1), 111-134. https://doi.org/10.3917/rma.121.0111.

  • Meijns, Brigitte.
« La réorientation du paysage canonial en Flandre et le pouvoir des évêques, comtes et nobles (XIe siècle-première moitié du XIIe siècle) ». Le Moyen Age, 2006/1 Tome CXII, 2006. p.111-134. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2006-1-page-111?lang=fr.

  • MEIJNS, Brigitte,
2006. La réorientation du paysage canonial en Flandre et le pouvoir des évêques, comtes et nobles (XIe siècle-première moitié du XIIe siècle) Le Moyen Age, 2006/1 Tome CXII, p.111-134. DOI : 10.3917/rma.121.0111. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2006-1-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.121.0111


Notes

  • [1]
    Je remercie vivement Messieurs J. GOOSSENS, Professeur à la K.U.Leuven, et M. PARISSE, Professeur émérite de l’Université de Paris I–Panthéon-Sorbonne, pour leur lecture attentive de cet article et pour leurs pertinentes observations.
  • [2]
    Cf. B. MEIJNS, Aken of Jeruzalem ? Het ontstaan en de hervorming van de kanonikale instellingen in Vlaanderen tot circa 1155, 2 vol., Louvain, 2000; ID., L’ordre canonial dans le comté de Flandre jusqu’en 1155. Typologie, chronologie et quelques lignes de force de l’histoire de fondation et de réforme, Revue d’Histoire ecclésiastique, t. 97,2002, p. 5-58 ; G. DECLERCQ, Sekuliere kapittels in Vlaanderen, 10de -begin 13de eeuw, De Leiegouw. Kongreshandelingen, t. 28,1986, p. 235-242.
  • [3]
    Comme délimitation territoriale, j’ai opté dans cette étude pour le comté de Flandre au sens large, à savoir la Flandre royale et impériale mais aussi les régions dépendantes ou non, comme les comtés de Boulogne, Guînes, Ternois/Saint-Pol, Hesdin, Lens, les grandes seigneuries haut-justicières (comme entre autres Béthune et Lillers), l’Ostrevant et l’Artois.
  • [4]
    A. BORETIUS, Capitularia regum francorum, M.G.H., Legum, Sectio II, t. 1, Hanovre, 1883, p. 307-421. Cf. la synthèse récente, avec d’excellents renvois bibliographiques, de G.P. MARCHAL, Was war das weltliche Kanonikerinstitut im Mittelalter. Dom- und Kollegiatstifte : eine Einführung und eine neue Perspektive, Revue d’Histoire ecclésiastique, t. 94,1999, p. 761-807 et t. 95,2000, p. 7-52.
  • [5]
    Ch. DEREINE, Art. Chanoines, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 12, Paris, 1953, col. 375-404; J. CHÂTILLON, La crise de l’Église aux XIe et XIIe siècles et les origines des grandes fédérations canoniales, Revue d’Histoire de la Spiritualité, t. 53,1977, p. 3-45.
  • [6]
    J. CHÂTILLON, Les traits essentiels de l’idéal des premiers chanoines réguliers et leur signification dans l’Église d’aujourd’hui, Ordo canonicus, series altera, t. 1,1978, p. 104-117 ; J. LECLERCQ, La spiritualité des chanoines réguliers, La vita comune del clero nei secoli XI e XII. Atti della Settimana di Studio, Mendola, settembre 1959, Miscellanea del centro di studi medioevali, t. 3, Milan, 1962, p. 117-141; G. CONSTABLE, The Reformation of the Twelfth Century, Cambridge, 1996, p. 125-167.
  • [7]
    DECLERCQ, op. cit., p. 239-241 ; MEIJNS, Aken of Jeruzalem ?, p. 900-913.
  • [8]
    MEIJNS, op. cit., p. 101-153 et 213-280.
  • [9]
    A.C.F. KOCH, Het graafschap Vlaanderen van de negende eeuw tot 1070, Algemene Geschiedenis der Nederlanden, t. 1, Haarlem, 1981, p. 354-383 ; A. VERHULST, Art. Flandern. Grafschaft, Lexikon des Mittelalters, t. 4, Munich-Zurich, 1989, col. 514-532, avec des renvois à la littérature relative à ce sujet.
  • [10]
    DECLERCQ, op. cit., p. 235-238 ; MEIJNS, op. cit., p. 632-636.
  • [11]
    Il s’agit des collégiales de Bergues-Saint-Winoc (vers 1024), Oudenburg (1090), Lucheux (1095), Bornem (1120), Pas-en-Artois (1138), Albert (1138), Kemzeke (avant 1140), Houdain (vers 1140), Petegem-sur-l’Escaut (1144) et Ardres (1144).
  • [12]
    Seuls les chapitres séculiers transformés à Mont-Saint-Éloi, à Voormezele (près d’Ypres) et à Saint-Martin d’Ypres continuèrent à suivre une voie autonome. Onze collégiales s’affilièrent à l’ordre d’Arrouaise, dont l’abbaye-mère était également située dans ce champ de recherche, à savoir Notre-Dame à Boulogne (1129) et Saint-Wulmer de Boulogne (1132), Saint-Jean-Baptiste à Chocques (1137-1142), Saint-Calixte à Cysoing (1132), Saint-Jean l’Évangéliste à Doudeauville (1139-1142), Notre-Dame à Hénin-Liétard (1123), Sainte-Bertille à Maroeuil (1138), Saint-Christophe à Phalempin (1141-1146), Sainte-Marie-au-Bois à Ruisseauville (1127), Saints-Pierre-et-Paul à Warneton (1138) et Notre-Dame à Zonnebeke (1139-1142). Six collégiales adhérèrent à l’ordre de Prémontré : Notre-Dame à Licques (1132), Saints-Corneille-et-Cyprien à Ninove (1138), Saint-Martin à Château-l’Abbaye (1155) et Notre-Dame à Tronchiennes (1138) comme abbayes indépendantes, et les collégiales de Nevele (1145) et de Liedekerke (1146), comme prieurés respectivement de Tronchiennes et de Ninove.
  • [13]
    À propos du problème de la vie commune chez les chanoines séculiers en Flandre, cf. G.A. DECLERCQ, Het kapittel van Harelbeke in de 11de en 12de eeuw. Een bijdrage tot de studie van de vita canonica in Vlaanderen, Sacris Erudiri, t. 29,1986, p. 269-312.
  • [14]
    DEREINE, op. cit, col. 381-382.
  • [15]
    MEIJNS, op. cit., p. 902-903.
  • [16]
    Outre l’abbaye brabançonne d’Affligem (Bornem), l’abbaye gantoise de Saint-Pierre (Kemzeke) et l’abbaye de La Capelle (Ardres) dans le comté de Boulogne, les abbayes de Saint-Thierry (Petegem) et de Saint-Remi de Reims (Houdain), l’abbaye bourguignonne de Molesme (Lucheux) et l’abbaye parisienne de Saint-Martin-des-Champs (Pas-en-Artois et Albert) acquirent de cette manière un prieuré en Flandre.
  • [17]
    Cf. V.H. GALBRAITH, Monastic Foundation Charters of the Eleventh and Twelfth Centuries, Cambridge historical Journal, t.4,1934, p.205-222 ; A.G. REMENSNYDER, Remembering Kings Past. Monastic Foundation Legends in Medieval Southern France, Ithaca-Londres, 1995, p. 20.
  • [18]
    P. RUYFFELAERE, Les historiae fundationum monasteriorum et leurs sources orales au XIIe siècle, Sacris Erudiri, t. 29,1986, p. 233-247; J. KASTNER, Historiae fundationum monasteriorum : Frühformen monastischer Institutionsgeschichtsschreibung im Mittelalter, Munich, 1974; CONSTABLE, op. cit., p. 37 ; St. VANDERPUTTEN, Sociale perceptie en maatschappelijke positionering in de middeleeuwse monastieke historiografie (8ste-15de eeuw), Bruxelles, 2001, p. 119-156.
  • [19]
    Chronica monasterii Watinensis, éd. O. HOLDER-EGGER, M.G.H., SS., t. 14, p. 171. Cf. B. MEIJNS, De pauperes Christi van Watten. De moeizame beginjaren van de eerste gemeenschap van reguliere kanunniken in Vlaanderen (voor 1072-ca 1100), Jaarboek voor middeleeuwse Geschiedenis, t. 3,2000, p. 44-91.
  • [20]
    En 1066, l’évêque Liébert avait déjà introduit la vie commune dans le chapitre de Saint-Aubert à Cambrai, qui, jusque là, avait été desservi par des chanoines séculiers. É. DE MOREAU, Histoire de l’Église en Belgique, t. 2, Bruxelles, 1945-1952, p. 21-25; H. PLATELLE, Art. Liberto, vescovo di Cambrai, Bibliotheca sanctorum, t. 8, Rome, 1967, col. 28-29 ; R. SCHIEFFER, Art. Lietbert, Bischof von Cambrai, Neue deutsche Biographie, t. 14, Berlin, 1985, p. 542.
  • [21]
    MEIJNS, Aken of Jeruzalem ?, p. 726-728.
  • [22]
    B.M. TOCK, Les Chartes des évêques d’Arras (1093-1203), Paris, 1991, p. XXXIII-XXXIV ; N. HUYGHEBAERT, Art. Lambert de Guînes, Catholicisme. Hier-Aujourd’hui-Demain, t. 6, Paris, 1967, col. 1693-1694.
  • [23]
    Cf. GAUTIER DE THÉROUANNE, Vita Iohannis episcopi Teruanensis, éd. O. HOLDER - EGGER, M.G.H., SS., t. 15,2, p. 1117-1125; DE MOREAU, op. cit., t.1, p. 110-114; W. SIMONS, Jan van Waasten en de Gregoriaanse hervorming, Les Pays-Bas français, t. 11, 1986, p. 191-213 ; H. PLATELLE, Art. Jean de Warneton, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 27, Paris, 1999, col. 796-798.
  • [24]
    H. SPROEMBERG, Beiträge zur Französisch-Flandrischen Geschichte : Alvisus, Abt von Anchin, Berlin, 1931; H. DUBRULLE, Art. Alvise, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 2, Paris, 1914, col. 899-900; J.P. GERZAGUET, L’abbaye d’Anchin de sa fondation (1079) au XIVe siècle. Essor, vie et rayonnement d’une grande communauté bénédictine, Villeneuve d’Ascq, 1997, p. 83-88.
  • [25]
    F. PETIT, Milon de Sélincourt, évêque de Thérouanne, Analecta Praemonstratensia, t. 48,1972, p. 72-93; MEIJNS, op. cit., p. 871-872.
  • [26]
    TOCK, op. cit., p. XXXVII-XXXVIII; N. HUYGHEBAERT, Art. Godescalc, évêque d’Arras, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 21, Paris, 1986, col. 417-419
  • [27]
    Ch. DEREINE, Odon de Tournai et la crise du cénobitisme au XIe siècle, Revue du Moyen Âge latin, t. 4,1948, p. 137-154; A. D’HAENENS, Moines et clercs à Tournai au début du XIIe siècle, La Vita comune, p. 90-103 ; J. PYCKE, Le chapitre cathédral Notre-Dame de Tournai de la fin du XIe à la fin du XIIIe siècle. Son organisation, sa vie, ses membres, Louvain-la-Neuve-Bruxelles, 1986, p. 108-115.
  • [28]
    PYCKE, op. cit., p. 111-112 ; Ch. DEREINE, Les chanoines réguliers au diocèse de Liège avant saint Norbert, Bruxelles, 1952, p. 184-195; D’HAENENS, op. cit., p. 99-100.
  • [29]
    Cf. Fundatio monasterii S. Nicolai de Pratis Tornacensis, éd. O. HOLDER-EGGER, M.G.H., SS., t. 25, p. 1112-1117; J. VOS, L’abbaye de Saint-Médard ou de Saint-Nicolas-des-Prés, près de Tournai, Tournai, 1873-1879, p. XII, 6, n°1.
  • [30]
    J. PYCKE, Répertoire biographique des chanoines de Notre-Dame de Tournai 1080-1300, Bruxelles, 1988, p. 102-103, n°69; MEIJNS, op. cit., p. 809-813.
  • [31]
    Chronica monasterii Watinensis, p. 165; MEIJNS, De pauperes Christi van Watten, p. 51-53.
  • [32]
    L. MILIS, L’ordre des chanoines réguliers d’Arrouaise. Son histoire et son organisation de la fondation de l’abbaye-mère (vers 1090) à la fin des chapitres annuels, Bruges, 1969, p. 94-95 ; L. MILIS, Art. Cono di Preneste, Dizionario degli Istituti di perfezione, t. 2, Rome, 1975, col.1604-1606 ; L. MILIS, Art. Heldemarus, Nationaal Biografisch Woordenboek, t. 2, Bruxelles, 1966, col. 309-310.
  • [33]
    ID., Art. Gervasio, Dizionario degli Istituti di perfezione, t.4, Rome, 1977, col. 1113-1114; ID., Art. Gervasius, Nationaal Biografisch Woordenboek, t. 2, Bruxelles, 1968, col. 347-349.
  • [34]
    I. DE COUSSEMAKER, Cartulaire de l’abbaye de Cysoing, Lille, 1890, p. 14-15. Cette information provient de l’Eulogium, un texte qui ne fut toutefois sans doute rédigé qu’après le décès du premier abbé, Anselme, en 1181.
  • [35]
    Het mirakelboek en de Stichtingsgeschiedenis van de Ninoofse Abdij. Liber miraculorum sancti Cornelii Ninivensis, Historia fundationis Ninivensis abbatiae, De Boete, éd. A.J. BIJSTERVELD et D. VAN DE PERRE, Louvain, 2001, p. 33-36.
  • [36]
    F. VAN DE PUTTE et C. CARTON, Chronicon Vormeselense, Bruges, 1900, p. 31, n°IX.
  • [37]
    MEIJNS, De pauperes Christi van Watten, p 63-69.
  • [38]
    Ils ne donnèrent leur consentement qu’après le règlement des droits funéraires. Quelques années plus tard, lorsque le fondateur Odon quitta la communauté, les chanoines tentèrent à nouveau leur chance en prétendant que Saint-Martin n’était pas une abbaye autonome, mais bien une capella dépendant du chapitre cathédral. Odon, qui était devenu entre-temps évêque de Cambrai, fit appel au pape Pascal II afin d’obtenir une confirmation du statut abbatial. Ce n’est qu’en 1108 que le rapport entre les chanoines et les moines fut définitivement réglé. HÉRIMAN DE TOURNAI, Liber de restauratione monasterii Sancti Martini Tornacensis, éd. G. WAITZ, M.G.H., SS., t. 14, p. 279 et 316-317; ID., The Restoration of the Monastery of Saint Martin of Tournai, éd. L.H. NELSON, Washington, 1996, p. 26 et 121-127; cf. D’HAENENS, op. cit., 98-99.
  • [39]
    DE COUSSEMAKER, op. cit., p. 15, n°IX (Eulogium) et 16, n°XI (lettre).
  • [40]
    Le couple était sans enfants. Fundatio monasterii Nicolai, p. 1114.
  • [41]
    Chronica monasterii Watinensis, p. 167.
  • [42]
    GAUTIER D’ARROUAISE, Fundatio monasterii Arroasiensis, éd. O. HOLDER-EGGER, M.G.H., SS., t. 15,2, p. 1119.
  • [43]
    Mention explicite du consentement des seigneurs locaux à Hénin (1123), Chocques (1120 et 1138), Warneton (1138), Ninove (1138), Tronchiennes (1138), Pas-en-Artois (1138), Houdain (1142) et Château-l’Abbaye (1155). MEIJNS, Aken of Jeruzalem ?, p. 936.
  • [44]
    A. ROBERT, Histoire de l’abbaye de Chocques. Ordre de Saint-Augustin, au diocèse de Saint-Omer, Bulletin de Société des Antiquaires de la Morinie, t. 15,1876, p. 535-539, n°V ; MILIS, L’ordre des chanoines réguliers d’Arrouaise, p. 150.
  • [45]
    E. DE MARNEFFE, Cartulaire de l’abbaye d’Affligem, Bruxelles, 1894, p. 40, n°21 et p. 54, n°30.
  • [46]
    MEIJNS, op. cit., p. 872-876 et 927-928.
  • [47]
    J.M. DUVOSQUEL, Abbaye des Saints-Pierre-et-Paul, à Warneton, Monasticon Belge, III, Province de Flandre occidentale, t. 3, Liège, 1974, p. 821-822 ; MEIJNS, op. cit., p. 843-844.
  • [48]
    T. LEURIDAN, Notice historique sur l’abbaye de Saint-Christophe de Phalempin, Roubaix, 1905, p. 15-19.
  • [49]
    MEIJNS, De pauperes Christi van Watten, p. 60-6; N. HUYGHEBAERT, Adela van Frankrijk, gravin van Vlaanderen, stichteres van de abdij van Mesen (ca 1017-1079), Iepers Kwartier, t. 15,1979, p. 66-132.
  • [50]
    P. CALLEBERT, Ontstaan en vroegste geschiedenis van het kapittel te Eversam (1091-1200), Handelingen van het Genootschap voor Geschiedenis te Brugge, t. 107,1970, p. 174-182.
  • [51]
    Th. DE HEMPTINNE, Art. Clementia van Bourgondië, Nationaal Biografisch Woordenboek, t. 9, Bruxelles, 1981, col. 148-150 ; DE MARNEFFE, op. cit., p. 57, n°32.
  • [52]
    N. HUYGHEBAERT, La mère de Godefroid de Bouillon : la comtesse Ide de Boulogne, La maison d’Ardenne Xe -XIe siècles. Publications de la Section historique de l’Institut grand-ducal de Luxembourg, t. 95,1981, p. 43-57; R. NIP, Godelieve of Gistel and Ida of Boulogne, Sanctity and Motherhood, éd. A.B. MULDER-BAKKER, New York, 1995, p. 191-223.
  • [53]
    […] clericorum sive canonicorum in eadem ecclesia servientium negligentia: LAMBERT D’ARDRES, Historia comitum Ghisnensium, éd. J. HELLER, M.G.H., SS., t.24, p. 631.
  • [54]
    […] ecclesia Albiniacensis clericorum secularium incuria pessundata et religionis vigore destituta : TOCK, op. cit., p. 111-112, n°97.
  • [55]
    […] canonicus in ea nullo modo ordo teneretur […] : A. MIRAEUS et J.F. FOPPENS, Opera Diplomatica et historica, t. 3, Louvain, 1734, p. 316 ; […] ordine penitus adnullato […] : DE MARNEFFE, op cit., p. 53-55, n°30.
  • [56]
    La première partie de cette chronique abbatiale sommaire est intitulée Quomodo Alvisus episcopus Atrebatensis restauravit hanc ecclesiam. P. BERTIN, La Chronique et les chartes de l’abbaye de Maroeuil, Lille, 1959, p. 7-8,31-33 et 58-62.
  • [57]
    […] ecclesiam de Pas […] acthenus sub manu laica ancillatam : TOCK, op. cit., p. 81, n°64.
  • [58]
    […] ecclesiam de Hosden actenus sub manu laica ancillatam : Ibid., p. 96, n°80.
  • [59]
    J. DEPOIN, Recueil des chartes et documents de Saint-Martin-des-Champs, monastère parisien, t. 2, Chevetogne-Paris, 1912, p. 100-101, n°244.
  • [60]
    […] quia eadem ecclesia sub laica potestate diu languerat et tanto depressa jugo exurgere nequaquam poterat : TOCK, op cit., p. 111, n°97.
  • [61]
    […] sed postmodum instinctu diaboli, guerris et dissentionibus dominorum ingruentibus praedicta ecclesia pene funditus destructa fuerat, et religio adnullata : ROBERT, op. cit., p. 535; Olim quidem in loco eodem, ordo fuerat canonicus institutus : sed guerris supervenientibus, tanta pauperitatis inopia coartatus est: DE MARNEFFE, op cit., p.57, n°32.
  • [62]
    Il s’agit des communautés de Watten (1072), Mont-Saint-Éloi (avant 1074-1076), Eversam (1091), Lo (1093), Arrouaise, l’abbaye-mère de l’ordre du même nom (1097), Voormezele (1100), Eaucourt (1101) et Ypres (1102).
  • [63]
    MEIJNS, Aken of Jeruzalem ?, p. 824-825.
  • [64]
    CONSTABLE, op. cit., p. 42 et 58.
  • [65]
    MARCHAL, Was war das weltliche Kanonikerinstitut, p.47-52; P. MORAW, Über Typologie, Chronologie und Geographie der Stiftskirche im Deutschen Mittelalter, Untersuchungen zu Kloster und Stift, Göttingen, 1980, p. 24-28 et 36 ; MEIJNS, op. cit., p. 632-639, avec des renvois à la littérature relative à ce sujet.
  • [66]
    G. STREICH, Burg und Kirche während des deutschen Mittelalters. Untersuchungen zur Sakraltopographie von Pfalzen, Burgen und Herrensitzen, Sigmaringen, 1984, p. 343.
  • [67]
    Cf. A. FLICHE, La réforme Grégorienne, 2 vol., Louvain, 1924-1937 ; G. TELLENBACH, The Church in Western Europe from the tenth to the early twelfth century, Cambridge, 1993, p. 135-252 ; L. MILIS, De Kerk tussen de Gregoriaanse hervorming en Avignon, Algemene Geschiedenis der Nederlanden, t. 2, Haarlem, 1982, p. 166-168.
  • [68]
    […] nihil juris vel potestatis in ea absque ulla contradictione michi reservans, nisi hoc tantum ut ego et posteri mei preposituram daremus […]. F. VERCAUTEREN, Actes des comtes de Flandre, 1071-1128, Bruxelles, 1938, p. 20, n°7.
  • [69]
    […] solum post canonicam et liberam electionem canonicorum de preposito assensum meisque posteris reservans. Ibid., p. 30, n°9.
  • [70]
    E. HAUTCOEUR, Cartulaire de l’église collégiale de Saint Pierre de Lille, Lille-Paris, 1894, p. 2-7, n°2 ; VERCAUTEREN, op. cit., p. 16-19, n°6.
  • [71]
    Prepositus nullus in supradicta ecclesia constituatur nisi canonicorum electione. M. PROU, Recueil des actes de Philippe Ier, roi de France (1059-1108), Paris, 1908, p.210, n°LXXXI.
  • [72]
    Attribuo etiam canonicis hanc libertatem ut, preposito suo decedente, secundum Deum sine alicujus potestatis gravamine, alium ubi sibi placuerit eligant. Ibid., p.184, n°LXXII.
  • [73]
    De ordinando [vero preposito in eodem loco], hoc apostol[ica auctoritate sancimus, ut nullus ibi presumat quemquam preponere contra canonicam regulam, sed defuncto preposito uno, congregatio eligat, uel de eadem congregatione, si ibi idoneus inuentus fuerit, uel de alia, quam potiorem uite meritum commendauerit, iuxta canonicam regulam]. M. GYSSELING et A.C.F. KOCH, Diplomata Belgica ante annum millesimum centesimum scripta, Bruxelles, 1950, p. 264, n°155.
  • [74]
    J. FERRANT, Esquisse historique sur le culte et les reliques de Saint-Bertulphe de Renty en l’église d’Harelbeke, Annales de la Société d’Émulation de Bruges, t. 48,1898, p. 71, n°2.
  • [75]
    […] ut sicut Aquensis abbacia Karoli magni institutione et largitione fundata a dominatione Leo[d]icensis episcopi est libera, et sicut sancti Medardi abbacia ab episcopo Suessionensi manet quieta, necnon et sancti Martini ab archiepiscopo Turonensi, ita et ista ab episcopo Nouiomensi. GYSSELING et KOCH, op. cit., p. 263, n°154.
  • [76]
    Drogon de Thérouanne pour Zonnebeke, 1072 (GYSSELING et KOCH, op. cit., p. 283, n°165); Radbod II de Noyon-Tournai pour Petegem, le 13 mars 1082 (J. KETELE, Recherches historiques sur l’abbaye de Sainte-Claire de Beaulieu à Peteghem, près d’Audenarde, Messager des Sciences et des Arts de Belgique, t. 4,1838, p.396-398); Gérard II de Cambrai-Arras pour Liedekerke, 1091 n. st. (GYSSELING et KOCH, op. cit., p. 218-219, n°127); Baudry de Noyon-Tournai pour l’église Notre-Dame à Bruges, le 31 mars 1101 (J. GAILLARD, Inscriptions funéraires et monumentales de la Flandre occidentale, t. 1,2, Bruges, 1866, p. VII) ; Baudry de Noyon-Tournai pour Landas, 1105 (TOURNAI, Archives du Chapitre cathédral, non coté); Lambert de Noyon-Tournai pour Kemzeke, 1117 (A. VAN LOKEREN, Chartes et documents de l’abbaye de Saint-Pierre au Mont-Blandin à Gand (630-1599), t. 1, Gand, 1868-1871, p. 119-120, n°180).
  • [77]
    Electionem autem eius qui preferendus est eiusdem loci fratribus et domino concessi, ita tamen ut nullo modo neque prebende neque prepositura uendatur aut comparetur. GYSSELING et KOCH, op. cit., p. 282, n°164.
  • [78]
    VERCAUTEREN, op. cit., p. 34, n°10.
  • [79]
    LAMBERT D’ARDRES, op. cit., p. 580-581 et 631.
  • [80]
    Obeunte autem te, nunc ejusdem loci abbate, nullus ibi seculari potentia, vel aliqua surreptionis astutia, intrudatur, nisi quem concors sibi congregatio, vel pars consilii sanioris elegerit […]. ROBERT, op. cit., p. 533.
  • [81]
    La lettre doit se situer dans les années 1135-1137. L. D’ACHERY, Spicilegium sive collectio veterum aliquot scriptorum qui in Galliae bibliothecis delituerant, t. 3, Paris, 1723, p. 485 ; E. WARLOP, Wanneer vestigden de monniken van Sint-Diederik bij Reims zich te Petegem, Handelingen van de Geschied- en Oudheidkundige Kring van Oudenaarde, van zijn Kastelnij en van den Landen tusschen Maercke en Ronne, t. 15,2,1967, p. 389-413; MEIJNS, op. cit., p. 644-646 et 890-891.
  • [82]
    KETELE, op. cit., p. 396-398.
  • [83]
    Th. GOUSSET, Les actes de la province ecclésiastique de Reims, t. 2, Reims, 1843, p.206
  • [84]
    MEIJNS, op. cit., p. 762-767.
  • [85]
    Cf. la charte de l’évêque Milon Ier de Thérouanne de 113 : Gallia Christiana, t. 10, col. 399 ; MILIS, op. cit., p. 201; MEIJNS, op. cit., p. 829-830.
  • [86]
    É. BROUETTE, Le cartulaire du prieuré d’Aubigny, Augustiniana, t. 12,1962, p. 504 (acte de l’archevêque Samson de Reims, 1157-1159) ; Th. DE HEMPTINNE et A. VERHULST, De oorkonden der graven van Vlaanderen (juli 1128-september 1191), t.2, Uitgave, vol. 1, Regering van Diederik van de Elzas (Juli 1128-17 januari 1168), Bruxelles, 1988, p. 281-282, n°178.
  • [87]
    DEPOIN, op. cit, t. 2, p. 139, n°345.
  • [88]
    DE COUSSEMAKER, op. cit., p. 16, n°11.
  • [89]
    Mirakelboek, p. 16-17.
  • [90]
    Et aggregatis uxoribus suis et filiis, quidquid in ipsa ecclesia juris habere videbantur, in manu nostras unanimiter reddiderunt. ROBERT, op. cit., p. 533.
  • [91]
    MEIJNS, op. cit., p. 298-325 (Bruges), 332-341 (Furnes) et 362-382 (Douai).
  • [92]
    MEIJNS, op. cit., p.436-439 (Saint-André), 471-492 (Harelbeke, Lille, Aire, Messines) et 525-531 (Torhout et Cassel).
  • [93]
    MEIJNS, op. cit., p. 390-396 (Lens), 504-506 (Saint-Pol) et 549-551 (Hesdin) ; J.Fr. NIEUS, Un pouvoir comtal entre Flandre et France. Saint-Pol, 1000-1300. Bruxelles, 2004, p. 51,56,194-205,311-314.
  • [94]
    J. DHONDT, Recherches sur l’histoire du Boulonnais et de l’Artois au Xe et Xe siècles, Le Moyen Âge, t. 52,1946, p. 96-130; P. FEUCHÈRE, Les castra et les noyaux préurbains en Artois du IXe au XIe siècles, Arras, 1949; VERHULST, Flandern, col. 515-516; KOCH, Graafschap Vlaanderen, p. 370-383.
  • [95]
    MEIJNS, op. cit., p. 443-447,502-504 (Béthune) et 496-499 (Lillers).
  • [96]
    Ibid., p. 499-502.
  • [97]
    Ibid., p. 564-566 (Termonde) et 593-595 (Comines-France).
  • [98]
    Ibid., p. 234- 242 (Saint-Pierre d’Arras), 542-549 (Notre-Dame à Bruges), 218-233 (Notre-Dame à Saint-Omer), 101-105 (Seclin), 256-265 (Renaix). Les églises collégiales à Saint-Omer, à Seclin et à Renaix abritaient respectivement les reliques de l’évêque saint Omer († après 667), de saint Piat qui aurait converti la région de Tournai à la fin du IIIe siècle et au début du IVe siècle et du martyr romain Hermès (†116).
  • [99]
    Entre autres des donations et protection à Watten : VERCAUTEREN, op. cit., p. 1-3, n°1 (Robert Ier, le 8 juin 1072) et 38-41, n°12 (Robert II, 1093) ; idem à Eversam : Ibid., p. 96-97, n°32 (Robert II, 1105). Pour la protection des comtesses, cf. supra.
  • [100]
    Interventions comtales à Hénin (VERCAUTEREN, op. cit., p. 257-259, n°112 : Charles le Bon, le 11 décembre 1123), Zalegem (DE HEMPTINNE et VERHULST, op. cit., p. 59-61, n°20 : Thierry d’Alsace, 1136), Tronchiennes (Ibid., p. 81-82, n°45, Thierry d’Alsace, 1138), Warneton (Ibid., p. 79-80, n°44 : Thierry d’Alsace, 1138), Aubigny (Ibid., p. 164-165, n°101 : Thierry d’Alsace, 1141-1147) et Houdain (Ibid., p. 168-170, n°124 : Thierry d’Alsace, 1145-1147).
  • [101]
    MEIJNS, op. cit., p. 762-767,829 et 844-845 (Saint-Wulmer) et p. 818-821 (Notre-Dame).
  • [102]
    Notum igitur facimus […] quod Eustachius bonae memoriae comes Boloniensium, quae in periculo animae suae tenuerat, divino instinctu Deo, ad salutem iterum obtulit. Quia enim sancti laicos quamvis religiosos aliquid de facultatibus ecclesie disponere vetuerunt, & praesumptores districto anathematis vinculo innodare consueverunt, praedictus comes Eustachius hujus discriminis jus omne quod in ecclesia sancti Wlmari habebat […] super altare manu propria obtulit, & ut ab hoc crimine absolveretur multa cum supplicatione impetravit. Gallia Christiana, t. 10, col. 399-400.
  • [103]
    LAMBERT D’ARDRES, op. cit., p. 630.
  • [104]
    CONSTABLE, op. cit., p. 55-56.
  • [105]
    LAMBERT D’ARDRES, op. cit., p. 632-633.

1En 1155, le comté de Flandre comptait, avec les régions dépendantes ou non, pas moins de 57 communautés de chanoines [2]. Même si la Flandre couvrait une région étendue, il y avait une densité remarquable de chapitres, s’inscrivant comme le résultat d’une dynamique de fondation et de réforme séculaire [3]. Vingt-quatre des cinquante-sept établissements hébergeaient des chanoines séculiers. Ils étaient supposés vivre selon l’Institutio canonicorum ou la « Règle d’Aix-la-Chapelle » assez modérée de 816 [4]. Sous la direction d’un prévôt, les chanoines devaient se consacrer à l’accomplissement rigoureux de l’office. En échange, ils recevaient une partie des revenus de l’église qu’ils desservaient. Bien qu’une certaine forme de vie commune, avec dortoir et réfectoire communs, fût fortement préconisée, les chanoines pouvaient se retirer dans une habitation privée à l’intérieur du cloître. La conservation de biens privés leur était également autorisée. Les 33 autres collèges de chanoines naquirent dans l’esprit du mouvement de réforme du XIe siècle qui agita l’Église en général et l’ordre canonial en particulier. Cela aboutit à la création de communautés de chanoines réguliers qui qualifiaient le mode de vie des chapitres séculiers de beaucoup trop tolérant et qui condamnaient aussi sévèrement le maintien de la possession privée [5]. S’inspirant de la communauté des premiers croyants à Jérusalem, telle qu’elle est décrite dans les Actes des Apôtres, les chanoines réguliers souhaitaient mener une vie dans la pauvreté, la communauté et la chasteté complètes [6]. Une des règles qui étaient attribuées à saint Augustin servit de réel fil conducteur dans leur vie apostolique.

2Cependant, telle qu’on la connaît en Flandre en 1155, cette situation est la conséquence directe d’un remembrement spectaculaire du paysage canonial. Les germes du changement furent déjà semés dans les années 1070, mais ce fut surtout à partir de la dernière décennie du XIe siècle que les nombreux chapitres connurent une réorganisation notable [7]. Cette contribution vise à chercher une explication à ce bouleversement considérable. D’abord, on éclairera la nature de ce renversement à l’aide de chiffres. Ensuite, on s’attardera sur les sources disponibles, sur leur qualité et sur les réponses qu’elles fournissent pour interpréter ce phénomène. Enfin, on formulera quelques hypothèses afin d’expliquer le remembrement du paysage canonial.

3Pour vraiment comprendre l’impact du remembrement, il faut tenir compte de la construction du paysage canonial antérieure à ce renversement. Depuis des siècles, des communautés de chanoines avaient trouvé une terre nourricière en Flandre. Selon toute probabilité, des chapitres virent déjà le jour durant les temps mérovingiens, leur présence étant établie à l’époque carolingienne [8]. Un certain nombre de ces établissements les plus anciens ne survécurent toutefois pas aux invasions des Normands pendant la seconde moitié du IXe siècle. La confusion et le vide de pouvoir politique causés par ces invasions constituèrent effectivement le contexte dans lequel le comté de Flandre naquit comme une principauté territorialement indépendante [9]. Un âge d’or vit le jour, non seulement pour les comtes de Flandre qui aspiraient à l’expansion, mais aussi pour les collégiales. Dès la première moitié du Xe siècle, les comtes utilisèrent sciemment des collégiales pour consolider le développement de leur pouvoir. En installant des communautés de chanoines auprès de leurs églises castrales, qu’ils pourvoyaient d’importantes reliques, ils essayèrent de sacraliser l’établissement de leur pouvoir temporel. En même temps, les chanoines imploraient la rémission des péchés commis par leur fondateur et priaient pour son salut temporel et éternel. Lorsque des comtés et seigneuries quasi indépendants naquirent au cours de la seconde moitié du Xe siècle, aux confins du vaste comté, les puissants locaux suivirent rapidement l’exemple du comte de Flandre. Aussi le schéma de répartition de ces chapitres séculiers reflète-t-il de manière frappante l’histoire politico-territoriale du comté et de ses diverses parties [10]. Au cours du XIe siècle, les comtes de Flandre, mais aussi bien des nobles importants et moins importants, procédèrent à la fondation de collégiales. En 1035, au décès du comte Baudouin IV, la Flandre comptait 22 chapitres séculiers. Trente-cinq ans plus tard, en 1070, l’année du décès de Baudouin VI, ce chiffre passait déjà à 36. Entre 1070 et 1120, lorsque le mouvement cessa brusquement, 16 autres églises collégiales furent mises sur pied. C’est ainsi qu’au total 55 chapitres séculiers virent le jour durant la période précédant 1155.

4Quelque impressionnante que fût cette dynamique de fondation, elle ne dura pas. En 1155, il ne restait en effet plus que 24 des 55 chapitres séculiers érigés auparavant (44 %). Les 31 autres collégiales avaient fait l’objet d’une transformation. Deux mouvements différents, aboutissant néanmoins au même résultat final, furent à la base de cette réorientation. Dix de ces 31 chapitres séculiers devinrent des prieurés d’abbayes bénédictines ou des abbayes bénédictines indépendantes. Cette transformation eut lieu, à une exception près, durant la dernière décennie du XIe siècle et pendant la première moitié du XIIe siècle [11]. Vingt et un des trente et un chapitres séculiers accédèrent, à la même période, au pendant régulier de l’ordre canonial. À trois établissements près, tous les 21 s’affilièrent à l’une des deux congrégations canoniales qui connaissaient alors un succès remarquable en Flandre : Arrouaise ou Prémontré [12]. Que ces 31 chapitres séculiers optassent pour le passage à l’ordre monastique ou au statut de réguliers, les conséquences étaient identiques. La transformation eut en effet d’importantes implications sur le mode de vie des chanoines en question. Dans les deux scénarios, la vie devenait beaucoup plus stricte. Le temps des biens propres, d’une habitation propre, et, dans certains cas même, d’une famille propre, était révolu [13]. Il n’est dès lors pas étonnant que le renversement radical fût compensé dans certains cas par quelques mesures de transition plus légères, destinées à ceux qui n’avaient pas envie de mener directement une véritable vie commune [14]. Ils pouvaient temporairement continuer à jouir de leurs prébendes. Toutefois, à leur décès, celles-ci revenaient définitivement aux moines ou aux chanoines réguliers.

5C’est précisément parce que 21 chapitres séculiers devinrent réguliers que la réforme canoniale connut un succès aussi éclatant en Flandre. En effet, contrairement à ces 21 « régularisations », seuls 12 chapitres réguliers naquirent ex nihilo. La transformation d’établissements existants, qui étaient nombreux dans le dense paysage canonial, offrait sans doute une foule d’avantages parce que la situation de départ était plus favorable. L’église et la dotation pouvaient être reprises et, en outre, dans le meilleur des cas, les chanoines locaux étaient enthousiastes à l’idée de mener une vie plus sévère [15]. Mais l’ordre monastique fit, lui aussi, de bonnes affaires en Flandre et vit s’étendre son réseau de prieurés. De plus, non seulement des abbayes flamandes, mais aussi des monastères éloignés acquirent des prieurés en Flandre par la transformation de collégiales [16]. Il faut cependant se demander pourquoi tant de chapitres séculiers furent si sensibles à la réorientation et pourquoi, néanmoins, une minorité ne changea rien.

6Les sources dont nous disposons pour chercher une réponse à ces questions sont globalement de deux types : les chartes et les sources narratives, auxquelles s’ajoutent quelques lettres conservées par chance. Cependant, aussi bien les sources diplomatiques que narratives n’éclairent qu’une facette des événements. Les chartes épiscopales, qui représentent la plus grande partie des sources diplomatiques, furent rédigées en vue de confirmer la transformation, c’est-à-dire post factum. En outre, les circonstances spécifiques qui ont mené à la rédaction du document sont souvent obscurcies par le carcan diplomatique [17]. Des actions pouvant être dispersées dans le temps et dans l’espace ne sont que rarement reprises dans un même acte. Ce n’est qu’exceptionnellement que la narratio dévoile une partie des événements antérieurs à la rédaction. Bien qu’elles soient le plus souvent beaucoup plus loquaces que les chartes, les sources narratives fournissent, elles aussi, une vision unilatérale. Il s’agit généralement d’histoires de fondation, soigneusement écrites au moment où la première génération de réformateurs venait à disparaître [18]. Ce sont des « success-stories », destinées à montrer aux générations suivantes de frères combien les débuts étaient difficiles, mais aussi combien la confiance en Dieu restait grande. Ita foris pugnae, intus timores, vix aliqua securi inter vivendum hora[19], nota l’auteur anonyme de l’Exordium Guatinensis ecclesiae, la chronique de fondation du prieuré régulier de Watten, dans la plaine côtière flamande, vers 1100, quelque trente ans après les faits. Dans ce type de source, il est également question d’une rédaction tardive, tout comme c’est le cas des quelques chroniques qui traitent de la transformation de chapitres séculiers. Il est évident que les réponses qu’elles offrent doivent être traitées avec la prudence de rigueur.

7Pour expliquer le succès de la réforme canoniale et de la poussée monastique, ces sources renvoient tout d’abord à l’attraction énorme que le mode de vie plus sévère exerçait sur les milieux ecclésiastiques et temporels.

8Dans l’Église, le rôle stimulant des évêques s’est avéré crucial dans la propagation des idées nouvelles. L’évêque Liébert de Cambrai-Arras (1051-†1076) fait partie d’une première génération d’évêques réformateurs [20]. Il est responsable de la transformation du chapitre séculier de Mont-Saint-Éloi en une communauté de chanoines réguliers autonomes (avant 1074-1076). Avec le prieuré de Watten (1072) dans l’évêché de Thérouanne, Mont-Saint-Éloi fut cet endroit où les idées de réforme canoniale en Flandre furent pour la première fois mises en pratique. Les deux abbayes étaient largement reconnues en tant que centres de rénovation canoniale à la fin du XIe siècle [21]. Les évêques Lambert d’Arras (1094-†1115) et Jean de Thérouanne (1099-†1130) appartiennent à la génération suivante d’ordinaires, dont les activités coïncident avec la première diffusion des nouvelles idées canoniales au tournant du siècle. Ils n’avaient pas seulement reçu leur formation dans les milieux canoniaux traditionnels, mais ils connaissaient aussi les idées de réforme. Lambert d’Arras accorda entre autres des confirmations aux ermitages d’Arrouaise (1097) et d’Eaucourt (1101), qui s’étaient développés en communautés, et il confirma aussi la transformation du chapitre séculier de Lucheux en prieuré dépendant de l’abbaye bénédictine bourguignonne de Molesme (1095) [22]. Avant son ordination épiscopale, Jean avait été chanoine régulier de Mont-Saint-Éloi et archidiacre de l’évêque Lambert d’Arras pendant quelques années [23]. À partir de la première année de son épiscopat, il fit preuve d’une activité réformatrice impressionnante, réglant le statut des chanoines réguliers à Ypres et à Eversam, et transformant le chapitre séculier de Voormezele. Dans les années qui suivirent, il intervint activement dans la mutation régulière des collégiales Saint-Wulmer de Boulogne, de Chocques, de Furnes et de Phalempin, situé dans l’évêché voisin de Tournai. Dans son diocèse, il était soutenu par le parti réformateur, avec entre autres le prévôt Bernold de Watten et l’abbé Lambert de Saint-Bertin. Il entretint aussi d’excellentes relations avec la comtesse de Flandre Clémence, l’archevêque Anselme de Canterbury, les légats du pape Hugues de Die et Conon de Palestrina, et le pape Pascal II.

9Le successeur de Jean, l’évêque Milon Ier de Thérouanne (1131-†1158), et les évêques Simon de Noyon-Tournai (1126-1146), Alvise (1131-†1147) et Godescalc d’Arras (1149-1163/4) appartiennent à une troisième génération d’évêques réformateurs, mêlés à la percée à grande échelle de la rénovation pendant le deuxième quart du XIIe siècle. Tous étaient issus de milieux de rénovation canoniale ou monastique : Alvise en tant qu’abbé d’Anchin, abbaye qui suivait les coutumes clunisiennes [24], Simon comme chanoine régulier, Milon comme abbé de Saint-Josse-au-Bois, une communauté de chanoines réguliers qui était à l’origine un ermitage et qui s’affilia peu après son ordination épiscopale à l’ordre de Prémontré [25] et Godescalc comme abbé de l’abbaye norbertine de Mont-Saint-Martin [26]. Sans ces défenseurs de la réforme religieuse, qui intervinrent comme initiateurs des chartes de confirmation de plus en plus fréquentes, le paysage canonial et monastique en Flandre aurait certainement revêtu une autre forme.

10Les inspirateurs de la fondation de nouvelles communautés de chanoines réguliers ou de la transformation d’établissements existants étaient le plus souvent issus des rangs canoniaux. À Tournai, l’écolâtre Odon et le chantre Ailbert quittèrent le chapitre cathédral respectivement en 1092 et vers 1100 pour se retirer dans une église abandonnée des environs. La conversion et le départ d’Odon ne passèrent pas inaperçus et environ un tiers des trente chanoines cathédraux adhérèrent à l’abbaye de Saint-Martin d’Odon, qui, d’une communauté de chanoines réguliers, se transforma en une abbaye clunisienne en 1094 [27]. Après s’être brièvement établi à l’église de Saint-Médard, Ailbert poursuivit son chemin avec deux disciples pour fonder enfin, en 1104, avec succès, une communauté à Rolduc, dans l’évêché de Liège [28]. D’après la charte épiscopale de Simon de Noyon-Tournai de 1126, l’établissement de chanoines réguliers auprès de l’église de Saint-Médard aurait eu lieu à l’instigation des chanoines cathédraux [29]. Le chanoine cathédral Movin joua un rôle important dans la transformation du chapitre séculier de Cysoing en 1129 [30] et il entra finalement dans les ordres à Saint-Nicolas-des-Prés, le nom que la communauté de Saint-Médard reçut après le déménagement de 1132. Oger, le premier abbé de Saint-Nicolas-des-Prés, était originaire de l’abbaye de Mont-Saint-Éloi. Odfrid avait entrepris de vastes études; il avait été ordonné prêtre et avait voyagé pendant quelque temps comme Wanderprediger, avant de se retirer à Watten dans la plaine côtière flamande (1072) [31]. Les « fondateurs » de l’ermitage à Arrouaise, l’Allemand Conon et Heldémare du Tournaisis, avaient été ordonnés prêtres et avaient été pendant quelque temps chanoine et chapelain de la cour au service de Guillaume le Conquérant [32]. Gervais, le premier « abbé » d’Arrouaise (1121-†1147), avait été clerc à la cour comtale d’Eustache II de Boulogne [33].

11Dans le chapitre séculier à Cysoing, deux chanoines locaux, les prêtres Robert et Létard, soutenus par le chanoine cathédral Movin de Tournai, purent convaincre leur prévôt de privilégier une vie plus stricte (1129) [34]. Selon le texte tardif De fundatione Ninivensis abbatie (première moitié du XIIIe siècle), le chanoine Baudouin Wala, issu du modeste chapitre de Ninove, incita avec succès le seigneur local à transformer sa collégiale en une abbatia[35]. Il ressort d’une charte de l’évêque Jean de Thérouanne de 1103, que les chanoines séculiers de Voormezele avaient décidé trois ans plus tôt, notamment à son instigation, de dire adieu à la seculi libertas et qu’ils s’étaient prononcé, de leur plein gré, en faveur d’une vie plus stricte, sans possession privée [36].

12Cependant, les chartes confirmant la transformation ne font que peu de mentions explicites du consentement du clergé local. Dans certains cas, les sources évoquent effectivement une opposition. L’Exordium Guatinensis ecclesiae raconte en détail comment le clergé conservateur de Thérouanne, sous la direction du vieil évêque Drogon, compliqua la vie de la nouvelle communauté [37]. Selon le Liber de restauratione sancti Martini Tornacensis, dû en 1142 à Hériman, les chanoines cathédraux de Tournai refusèrent au début de consentir à l’établissement officiel de leur écolâtre Odon auprès de l’église de Saint-Martin, une église qui était propriété du chapitre cathédral [38]. Ils ne craignaient pas seulement une saignée financière, mais avaient aussi très peur que la communauté autour d’Odon n’exerçât une plus grande attraction sur les Tournaisiens que la cathédrale. D’après l’Eulogium, tardif, et une lettre non datée de l’archevêque de Reims, la régularisation et la nomination par le métropolitain d’un abbé à Cysoing en 1129 se heurtèrent à de fortes protestations de la part des chanoines locaux [39]. Ils furent toutefois incités à traiter leur nouvel abbé avec le respect et l’obéissance dus.

13Les nouvelles idées pouvaient également compter sur la sympathie des laïcs. En effet, la vie apostolique attirait aussi des laïcs, qui pouvaient entrer dans les nouvelles communautés canoniales en tant que convers. Ainsi le riche citoyen tournaisien Movin Vallet et son épouse intégrèrent Saint-Médard de Tournai, l’abbaye de chanoines réguliers qu’ils avaient favorisée matériellement depuis les premiers jours [40]. Le forestier comtal et vir religiosus Adam et son honesta matrona, qui avaient joué un rôle crucial dans la réalisation du prieuré à Watten, furent recueillis in societatem huius fraternitatis, suivant la chronique de fondation [41]. C’est le laïc Roger qui avait été à la base de la communauté d’Arrouaise. Il se retira dans un coin sauvage de la forêt située au sud de l’Artois et y reçut vers 1090 la compagnie des prêtres Conon, Heldémare et d’autres [42].

14Dans certains cas, les chartes qui confirment la transformation de chapitres séculiers mentionnent le consentement à celle-ci des seigneurs locaux [43]. D’après la charte de l’évêque Milon Ier de Thérouanne, la cession de la collégiale de Chocques à l’abbaye d’Arrouaise de Ruisseauville en 1138, eut lieu avec l’accord du domini castelli[44]. Le vicomte Wénémar Ier de Gand est désigné comme fundator dans des chartes pour le chapitre régulier de Bornem. Ce noble fut sans doute à l’origine de la transformation de cette église collégiale en une communauté de chanoines réguliers en 1101. Dans les années qui suivirent, la communauté reçut à plusieurs reprises son soutien matériel [45]. Le puissant Iwein, seigneur d’Alost et gendre du comte de Flandre Thierry d’Alsace, se révéla un véritable promoteur de l’ordre de Prémontré en Flandre [46]. Il ne fut pas seulement à l’origine de la fondation d’une abbaye norbertine à Zalegem et du déménagement de celle-ci à Tronchiennes, où un chapitre comtal fut transformé, mais intervint sans doute aussi dans la cession des modestes chapitres de Liedekerke et de Nevele, respectivement aux abbayes norbertines de Ninove et de Tronchiennes. Il fit des dons aux abbayes de Tronchiennes, Ninove et Furnes. Dans bien des cas, les chapitres séculiers transformés pouvaient d’ailleurs continuer à compter sur la générosité des seigneurs locaux, dont les ancêtres avaient fondé les collégiales.

15Les dames nobles payaient aussi de leur personne pour ce mouvement de réforme. Adèle de Péronne, dame de Warneton et épouse de Robert IV de Béthune, céda volontairement ses droits sur la collégiale de Warneton, lorsque, en 1138, celle-ci s’affilia à Arrouaise et elle fit un don à cette communauté et à celle d’Arrouaise [47]. Ogive, la veuve du vicomte lillois, se dévoua à la restauration du chapitre de Phalempin en 1108 [48]. Apparemment, une tentative de restauration par Ogive et son mari deux décennies plus tôt n’avait pas été assez fructueuse. Cette fois-ci, Ogive n’avait pas seulement contacté l’évêque local Baudry de Noyon-Tournai, mais aussi les évêques Odon de Cambrai, fondateur de l’abbaye tournaisienne de Saint-Martin, Jean de Thérouanne et Lambert d’Arras, tous défenseurs de la réforme canoniale. Les comtesses de Flandre portèrent elles aussi dans leur cœur les établissements animés par un esprit de rénovation monastique ou canoniale. Si le prieuré de Watten a survécu à de nombreux contretemps pendant les premières années, c’est en partie grâce à l’intérêt incessant et à l’appui matériel de la comtesse veuve Adèle (†1079) [49]. La comtesse Gertrude (†1113) favorisa la communauté de chanoines réguliers à Eversam dans la plaine côtière flamande [50]. Clémence de Bourgogne († vers 1133), épouse de Robert II et sœur du pape Calixte II, n’était pas seulement une fervente promotrice des coutumes clunisiennes en Flandre, elle fit en outre un don à l’abbaye d’Arrouaise et fut désignée comme defensatrix de la communauté de Bornem lorsque celle-ci devint en 1120 un prieuré de l’abbaye bénédictine d’Affligem [51]. Ide (†1113), épouse du comte Eustache II de Boulogne, était favorable aux idées de Cluny; elle joua un rôle dans la transformation du chapitre de Saint-Wulmer près du château comtal à Boulogne en une communauté de chanoines réguliers (avant 1113) [52].

16Outre l’aspiration à une vie moins laxiste, les sources font régulièrement mention d’un désir de restauration pour expliquer l’établissement de chanoines réguliers. L’introduction d’une vie plus stricte visait à restaurer le service divin et à mettre fin à la situation déplorable de certaines collégiales. Les chartes ou les rares sources narratives brossent fréquemment un tableau peu flatteur des établissements au moment de leur transformation. Trois raisons expliquent le plus souvent la dépravation des communautés.

17Tout d’abord, on mentionnera la négligence des chanoines qui ne sont plus aptes à remplir leur tâche convenablement, comme il ressort entre autres de la charte de Baudouin, seigneur d’Ardres et prévôt du chapitre local, à l’occasion de la transformation de celui-ci en un prieuré bénédictin en 1144 [53]. La charte de l’évêque Alvise d’Arras pour la collégiale d’Aubigny, durant les années 1141-1147, parle également de l’incuria des chanoines séculiers [54]. À Phalempin et à Bornem, il restait à peine une vie canoniale selon les chartes épiscopales, respectivement de 1108 et de 1120 [55]. À ce moment-là, le chapitre séculier de Phalempin ne comptait même plus de prêtre. Selon la chronique sommaire, il n’y avait qu’un seul prêtre dans la collégiale épiscopale de Maroeuil avant l’affiliation à Arrouaise en 1138 [56]. Lors de sa visite, le chapelain de l’évêque Saswalon trouva l’église et les objets liturgiques dans un état lamentable. Une souris se délectait du vin de messe et les murs de l’église présentaient des fissures. En guise d’explication, on renvoyait aux prébendes trop faibles des chanoines. Mais la négligence des chanoines séculiers pouvait aussi être causée directement par une deuxième raison qui apparaît de façon explicite dans les sources : l’ingérence illicite des laïcs dans les affaires ecclésiastiques. Dans les chartes épiscopales pour les collégiales de Pas (1138) [57] et d’Houdain (1142) [58], on pointa un doigt accusateur vers les laïcs, qui tenaient l’église en main contra Apostolica decreta et cum peste symoniaca, comme le mentionne sans détour la charte de l’évêque Guérin d’Amiens pour Albert en 1138 [59]. Selon la charte de l’évêque Alvise d’Arras pour Aubigny (1141-1147), les chanoines séculiers se trouvaient sous le jugum des laïcs [60]. Enfin, la collégiale pouvait être la victime des armes, des disputes entre les nobles des sphères d’influence dans lesquelles se trouvaient les églises. Ainsi dans des chartes relatives à Bornem (1120) comme à Chocques (1138), il est question de destructions consécutives à une mêlée [61].

18L’accueil enthousiaste et le besoin urgent de restauration me semblent dans certains cas avoir effectivement conditionné la transformation des chapitres séculiers. Mais je doute que les raisons mentionnées explicitement par les sources constituent les seules explications.

19Selon toute probabilité, bien des établissements qui s’étaient développés naturellement dans l’esprit de la rénovation, ressentirent après un certain temps un besoin urgent de consolidation. Une sérieuse indication dans ce sens est la périodisation du mouvement de réforme canoniale en Flandre. Une première phase, qui commença dans les années 1070 et s’étala approximativement jusqu’en 1123, connut la naissance de communautés autonomes de chanoines réguliers qui modelèrent leur vie sur la règle d’Augustin. Les communautés ne présentaient pas de rapports institutionnels formalisés entre elles mais étaient néanmoins, soit par l’évêque, soit par leurs membres, en contact les unes avec les autres. Dans une deuxième phase, de la première affiliation à Arrouaise en 1123 jusqu’en 1155, des collégiales existantes s’affilièrent aux ordres canoniaux d’Arrouaise ou de Prémontré, ou de nouvelles abbayes furent fondées, soumises dès l’origine à l’un de ces ordres. Des 33 communautés de chanoines réguliers que la Flandre comptait en 1155, seules 8 étaient restées autonomes – il ne s’agissait pas par hasard des plus anciennes implantations de rénovation canoniale [62] – alors que toutes les autres suivaient les coutumes d’un des deux ordres canoniaux. En effet, outre leurs prestige et rayonnement, ceux-ci offraient aux jeunes établissements un mode de vie clairement défini à l’aide des consuetudines consignées, ce qui facilitait considérablement la recherche d’un mode de vie approprié ad vitam apostolicam. L’« avantage » manifeste de l’adhésion à un ordre canonial ressort clairement du fait que cinq collégiales, à savoir celles de Licques, Phalempin, Saint-Wulmer de Boulogne, Chocques et Cysoing, avaient déjà connu une réforme antérieure, lors de laquelle les séculiers furent remplacés par des réguliers, avant d’opter pour Arrouaise ou Prémontré. Cette première réforme avait cependant été à l’origine de problèmes à Cysoing et à Saint-Wulmer de Boulogne, comme nous le verrons plus tard. À Bornem, qui devint un prieuré bénédictin en 1120, le passage vers la vie apostolique deux décennies plus tôt n’avait pas non plus connu un succès durable [63]. L’affiliation aux ordres canoniaux et monastiques existants offrait apparemment quelque soulagement. L’épiscopat exerçait sans doute une pression non négligeable sur les nouvelles communautés qui étaient souvent nées spontanément pour qu’elles s’affilient aux ordres canoniaux établis et dotés d’un mode de vie et de coutumes bien définis [64]. De cette façon, les initiatives disparates étaient « régularisées » dans le sens littéral du terme et institutionnalisées sous l’impulsion de l’épiscopat. Mais ce désir de consolidation et la pression du côté épiscopal n’expliquent toujours pas pourquoi 24 églises collégiales restèrent rétives (immunes) aux changements et suivirent leur propre voie.

20Je suppose toutefois que la réorientation radicale du paysage canonial flamand reflète partiellement un conflit d’intérêts entre d’une part les fondateurs laïques et leurs descendants, et d’autre part l’épiscopat qui était, comme nous l’avons dit, particulièrement favorable à l’innovation. Les collégiales, qui étaient en Flandre un symbole si frappant de l’implantation du pouvoir laïque, en constituaient l’enjeu. Mais les fondateurs et leurs descendants pouvaient encore intervenir après leur fondation dans les affaires internes des établissements qu’ils avaient créés [65]. L’influence du seigneur laïque sur « son » église collégiale se manifestait surtout dans la protection de la dotation qu’il avait apportée, dans la collation des prébendes canoniales et dans la désignation du prévôt. Dans ces occasions, le seigneur laïque pouvait une fois encore manifester son pouvoir vis-à-vis du monde extérieur. Le chapitre séculier répondait donc parfaitement au « Representationsbedürfnis des Adels [66] ». Mais ces temps étaient sur le point de changer…

21Le point litigieux par excellence de la réforme religieuse du XIe siècle fut précisément la libération de l’Église de l’énorme influence laïque qui l’avait pénétrée de toutes parts depuis des siècles [67]. Qu’il s’agisse de la nomination de prévôts ou d’abbés ou de la possession d’autels et d’églises, l’impact exercé par les laïcs sur ces affaires religieuses devait être freiné. Quant aux chapitres séculiers, les évêques pouvaient évidemment insister sur une élection canoniale du prévôt. Dans ce cas, le supérieur était choisi par les frères eux-mêmes et le seigneur laïque n’était pas impliqué. Comme le laissent supposer quelques sources, il s’agissait cependant de principes théoriques sans doute peu réalisables dans la pratique.

22Dans les chartes octroyées par les évêques aux principales collégiales comtales de la Flandre pendant la deuxième moitié du XIe siècle, il n’est même nulle part question de cette mesure. La question du choix du prévôt apparaît uniquement dans des chartes issues des initiateurs de chartes séculiers, ce qui est révélateur. À Tronchiennes, Robert II se réserve en 1087 explicitement le droit, ainsi qu’à ses descendants, de conférer la prévôté, même si le comte s’aperçoit dans une narration émouvante que non recte, neque legitimum esse, ut seculari potestate sine clericali capite ecclesia dispensaretur[68]. Dans l’église Saint-Donatien à Bruges, il opte, deux ans plus tard, pour un compromis : les chanoines peuvent choisir un candidat, mais celui-ci doit être approuvé par le comte actuel et par ses successeurs [69]. Les chartes pour Lille (1066) et Cassel (1085) ne font même pas mention de la façon dont le prévôt doit être élu [70]. Le roi Philippe Ier de France stipule néanmoins dans des chartes pour les chapitres d’Aire-sur-la-Lys (1075) et de Saint-Amé à Douai (1076)  [71] que les chanoines peuvent choisir eux-mêmes leur prévôt. Dans la charte pour Aire de 1075, cette disposition est proposée comme un élément de liberté, donc comme un privilège particulier [72].

23La bulle du pape Alexandre II de 1070 pour le chapitre d’Harelbeke établit l’élection canoniale du prévôt, mais des problèmes ont sans doute surgi à ce sujet [73]. En 1087, l’évêque Radbod de Noyon-Tournai confirme la charte concédée à ce chapitre par son prédécesseur Baudouin en 1063, arguant que ce dernier n’avait pas pu sceller le document. Il est toutefois révélateur qu’aussitôt après le récit du scellement, Radbod associe une condition à sa confirmation : tali tam conventione, quod ejusdem loci prepositus, michi meisque successoribus, debitem subjectionem exhibeat[74]. Il est probable que cet ajout constitue un reliquat de conflit entre le prévôt et l’évêque et que Radbod souhaitait, sous prétexte d’une confirmation, que le respect dû par le prévôt à son ordinaire soit désormais explicitement mentionné dans le document. En effet, le roi Philippe Ier de France avait accordé une liberté assez exceptionnelle au chapitre d’Harelbeke en 1063, de façon à ce que le chapitre, tout comme la collégiale d’Aix-la-Chapelle et les abbayes de Saint-Médard à Soissons et de Saint-Martin à Tours, restât « libre et tranquille » vis-à-vis de l’ordinaire, en l’occurrence l’évêque de Noyon-Tournai [75]. Que des souverains temporels revendiquassent de telles libertés pour des institutions religieuses est plutôt rare, mais cela ne signifiait pas pour l’évêque Radbod que l’on ne lui devait plus obéissance.

24Les rares chartes de confirmation épiscopales destinées à des églises séculières non comtales, évoquent toutefois la désignation du prévôt et il est dans la plupart des cas question d’une élection canoniale [76]. Ce n’est que dans la charte épiscopale de 1069 pour Voormezele que le choix est partagé entre les chanoines et le fondateur du chapitre [77]. Dans le chapitre des vicomtes lillois à Phalempin, l’élection du nouveau prévôt était aux mains des chanoines, comme il ressort de la charte du comte Robert Ier de 1090, mais la prévôté était néanmoins attribuée par l’avoué. Cette attribution devait toutefois avoir lieu absque alicujus exactionis, sive pecuniae, sive servitii ambitione, juxta praeceptum Domini lucidum gratis gratanter[78]. Il y avait cependant des chapitres séculiers, où la fonction de prévôt était assurée par le seigneur local lui-même et ses descendants, comme ce fut entre autres le cas dans les collégiales de Licques et d’Ardres [79].

25Les évêques comprirent-ils que l’exigence de l’« élection canoniale » du prévôt ne serait réalisée qu’avec la plus grande peine dans un chapitre qui continuait par ailleurs à ne faire qu’un avec le monde laïque ? Et est-ce pour cette raison qu’ils optèrent pour des mesures plus « drastiques » ? En effet, le passage vers une vie plus sévère n’impliquait pas seulement une profonde modification de la vie interne, mais aussi des relations de l’établissement avec le monde extérieur. Dans le meilleur des cas, les laïcs pouvaient encore jouer un rôle en tant que protecteur du chapitre régulier, mais il leur était désormais exclu d’intervenir dans l’attribution des prébendes, sans parler de la nomination du prévôt. La charte épiscopale de Jean de Thérouanne de 1120 pour Chocques stipule explicitement que l’abbé doit désormais être élu par les chanoines réguliers et pas par quelque secularis potentia ou aliqua surreptionis astutia[80]. De telles pratiques étaient tout à fait exclues si les communautés s’affiliaient à un des ordres canoniaux susceptibles de contrôler le cours des événements dans leurs filiales. Il en était de même pour les prieurés d’abbayes bénédictines. Le nouveau régime auquel passèrent 31 chapitres séculiers enleva donc résolument la possibilité aux seigneurs laïques d’exercer quelque influence sur l’établissement religieux en question.

26Ce qui se passa dans la collégiale de Petegem vers 1135 appuie cette hypothèse. Notre source d’information est une lettre non datée envoyée par les chanoines locaux aux chanoines de Tournai [81]. Pendant des années, ils s’étaient plaints de leur prévôt Erpolphe auprès du seigneur de Petegem, dont les ancêtres avaient fondé le chapitre en 1082. En effet, leur prévôt ne portait que préjudice à leur église et ils avaient déjà demandé maintes fois à leur seigneur de le remplacer. Ce dernier élément est une fois encore significatif, car leur charte de fondation de la main de l’évêque Radbod de Noyon-Tournai stipulait qu’il revenait aux chanoines d’élire un nouveau prévôt [82]. Erpolphe avait toutefois flairé le danger et il avait entrepris lui-même quelques démarches. Il avait sondé un chanoine ami, un certain Liébert de Cysoing, pour savoir s’il ne voulait pas prendre sa place, et celui-ci accepta. Les chanoines de Petegem se doutaient que des illicita munera avaient été nécessaires. Quoi qu’il en soit, Liébert était à peine mieux qu’Erpolphe et cela se savait aussi à Tournai. Cependant, la façon dont Liébert fut finalement « élu » en dit long. Une fois la messe de la Toussaint terminée, le seigneur de Petegem, flanqué d’Erpolphe et de Liébert et entouré de milites, se précipita dans le chœur des chanoines. Il leur dit en termes flatteurs qu’il voulait enfin accéder à leurs aspirations et qu’il voulait remplacer Erpolphe par Liébert. Il qualifia Liébert de très compétent pour la fonction car il était divitis praeditus. Les chanoines, qui visaient sans doute à obtenir un délai, dirent toutefois qu’ils « étaient des enfants, aussi bien en années qu’en intelligence » et qu’ils voulaient soumettre la question au chapitre cathédral de Tournai, où la décision serait prise sur la base de leur charte de fondation. Là-dessus, le seigneur de Petegem se courrouça et leur jeta à la figure la phrase significative : vere, non ex vobis haec res, sed ex me pendet ! Erpolphe fut appelé et incité à remettre symboliquement la prévôté à Liébert. Alors que les chanoines s’apprêtaient à partir – ils ne voulaient pas être témoins de cette scène –, les chevaliers leur barrèrent la route et ils furent contraints de se plier au cours des événements. On ne sait pas comment les chanoines de Tournai réagirent aux complaintes des chanoines de Petegem. Aucune réponse n’a été conservée mais il ressort de lettres écrites par l’archevêque Rainaud II de Reims et l’archidiacre tournaisien Robert quelques années plus tard, que l’on décida de transformer le chapitre séculier de Petegem en un prieuré de l’abbaye bénédictine de Saint-Thierry de Reims [83], manœuvre qui freina sérieusement le pouvoir du seigneur local.

27Un certain nombre de cas d’espèce laissent par ailleurs présumer que les seigneurs laïques ne s’accommodèrent pas très rapidement du changement de circonstances. Avant 1113, le chapitre comtal Saint-Wulmer à Boulogne fut transformé, sous l’impulsion de la veuve et pieuse comtesse Ide, de son fils Eustache III, de son épouse et de l’évêque Jean de Thérouanne en une communauté autonome de chanoines réguliers [84]. Vers 1125, le gendre d’Eustache, le comte Stéphane, s’appropria néanmoins la répartition des prébendes et divers autres droits. En 1132, Stéphane – sans doute après la protestation des chanoines locaux– se vit toutefois obligé de renoncer, vis-à-vis de l’évêque Milon de Thérouanne, aux droits et aux biens usurpés [85]. Il ressort clairement de la charte épiscopale qui fut rédigée à cette occasion qu’à ce moment-là les chanoines avaient déjà adopté les coutumes d’Arrouaise. Le document stipule aussi explicitement que l’abbé doit être élu par les frères eux-mêmes, de leur propre communauté ou de l’abbaye d’Arrouaise. Les années 1150 furent également le théâtre de nombreux problèmes à Aubigny, qui était devenu un prieuré du chapitre régulier de Mont-Saint-Éloi [86] et à Albert, un prieuré de Saint-Martin-des-Champs à Paris [87]. À chaque fois, les seigneurs laïques essayèrent d’attribuer des prébendes, même si les établissements appartenaient depuis peu respectivement à des chanoines réguliers et à des moines. À Cysoing, on essaya encore après la réforme en 1129 de transmettre les prébendes de chanoines séculiers de père en fils, comme le voulait la coutume [88].

28Un certain nombre de ces problèmes découlaient sans doute du fait que les héritiers n’étaient pas d’accord avec la cession des collégiales par leurs ancêtres et faisaient encore valoir leurs droits sur l’établissement transformé. Les conflits qui surgirent vers le milieu du XIIe siècle entre les norbertins à Ninove et le seigneur local, Gérard II de Grimbergen, résultèrent de son mécontentement suite à l’affiliation de la collégiale à Prémontré, réalisée quelques décennies plus tôt par son beau-père [89]. Afin d’éviter de futures difficultés, la charte épiscopale de Jean de Thérouanne de 1120 déclare que les épouses et les fils des seigneurs de Chocques étaient également d’accord avec le projet de transformation de la collégiale en une communauté autonome de chanoines réguliers [90].

29Si nous supposons que la réorientation radicale du paysage canonial est en partie le fruit des efforts conscients d’évêques énergiques visant à soustraire les collégiales à l’influence laïque, pourquoi 24 chapitres continuèrent-ils à vivre de façon séculière ? Leur présence fait supposer que l’impact des évêques fut sans doute grand, mais que leur succès ne fut pas complet. Nous pouvons l’expliquer en examinant minutieusement la nature de ces 24 collégiales restées séculières. Onze des 24 chapitres sont des fondations des comtes de Flandre. Il s’agit de toutes les fondations qui remontent sans doute au Xe siècle, à savoir les chapitres de Saint-Donatien à Bruges, de Sainte-Walburge à Furnes et de Saint-Amé à Douai [91] à l’exception de Saint-Winoc à Bergues et de Notre-Dame à Tronchiennes – et de tous les chapitres comtaux du XIe siècle (Saint-André dans l’abbaye de Saint-Amand, Saint-Pierre à Douai, et les chapitres d’Harelbeke, Messines, Lille, Aire, Cassel et Torhout [92] ). Les collégiales de Lens, de Saint-Pol et d’Hesdin avaient été fondées dans les centres des comtés portant le même nom [93]. Les comtes de Lens, de Saint-Pol et d’Hesdin étaient presque aussi puissants que les seigneurs de Béthune et de Lillers qui avaient élaboré des centres de pouvoir impressionnants dans la même périphérie sud du comté de Flandre [94]. Leurs collégiales restèrent également séculières [95]. Ce fut aussi le cas du chapitre de Haaltert, une création soit des seigneurs d’Alost, soit des seigneurs de Petegem/Cysoing [96]. Il s’agissait chaque fois de collégiales fondées par des membres de la haute noblesse. Les fondations ultérieures de Termonde (1108) et de Comines (première attestation 1144) s’en tinrent aussi à la règle d’Aix [97]. Enfin, il reste encore cinq chapitres qui ne peuvent pas directement être classés parmi les « collégiales seigneuriales », à savoir le petit chapitre de Saint-Pierre à l’intérieur des murs de l’abbaye de Saint-Vaast à Arras, le chapitre attaché à l’église paroissiale brugeoise de Notre-Dame, et les chapitres de Notre-Dame à Saint-Omer, de Saint-Piat à Seclin et de Saint-Hermès à Renaix, qui abritaient tous les trois des reliques importantes [98].

30Ce n’est sans doute pas par hasard si ce sont précisément les chapitres des comtes de Flandre, des puissants comtes et seigneurs locaux et ceux remplissant une fonction spécifique – lieu de pèlerinage ou importante église paroissiale – qui restèrent séculiers. Dans le dernier cas, des chanoines séculiers pouvaient mieux pourvoir aux besoins spécifiques de ces oratoires. Dans les autres cas, les comtes et les nobles puissants pouvaient sans doute suffisamment s’opposer aux évêques favorables à la réforme. Cependant, les comtes n’étaient certainement pas hostiles par principe à la réforme. Les comtes de Flandre et surtout leurs épouses favorisaient régulièrement les nouveaux chapitres réguliers et les protégeaient [99]. En outre, ils consentirent à plusieurs reprises à la transformation de ces chapitres séculiers qui étaient passés sous leur autorité au fil des années [100]. Cependant, en ce qui concerne la transformation de leurs propres églises collégiales comtales, ils se dérobèrent. Ce n’est qu’à Boulogne que les comtes locaux se chargèrent de la régularisation des deux chapitres comtaux, consacrés à Saint-Wulmer et à Notre-Dame [101].

31La transformation des nombreux chapitres seigneuriaux qui étaient si caractéristiques de la Flandre du XIe siècle alla de pair avec la disparition des symboles du pouvoir des vassaux comtaux et des nobles locaux. Bien que les collégiales transformées restassent toujours étroitement associées aux familles nobles par les dons et les inhumations, elles ne furent plus des expressions du pouvoir seigneurial, mais furent incorporées dans l’Église réformée. La position des chapitres séculiers restants et le pouvoir temporel de certains d’entre eux n’en devenait que plus unique.

32On ne peut pas non plus sous-estimer les motifs spirituels de la transformation de collégiales. À l’instar des actes réglant la fondation de chapitres séculiers, les documents rédigés à l’occasion de la régularisation de tels établissements fourmillent de formules de motivations telles que pro anima mea. Si les seigneurs laïques ont la parole pendant le procès de transformation, ils expriment systématiquement leur souci par rapport au salut de leur âme. Selon une charte de l’évêque Milon de Thérouanne de 1132, le comte Eustache III avait consenti à la transformation du chapitre comtal de Saint-Wulmer à Boulogne (avant 1113) quand il était in periculo animae suae[102]. Il comprenait qu’il était illicite que les laïcs, quelque pieux qu’ils fussent, décidassent d’affaires ecclésiastiques et que l’anathema les attendait. Comprenant son discrimen, il renonça à tous les droits sur l’église et ad salutem iterum obtulit.

33On peut lire quelque chose de semblable mais de manière bien plus détaillée dans la chronique de Lambert d’Ardres [103]. Vers 1144, Baudouin, le seigneur d’Ardres, fut grièvement blessé après une énième bataille. À l’article de la mort, il écouta les propos de l’abbé Thierry de l’abbaye bénédictine à proximité de La Capelle. Plus d’un demi-siècle après les faits, le chroniqueur reproduit la teneur de cette conversation comme s’il avait lui-même assisté à la scène. À quel point n’était-ce pas totalement illicite pour un laïc de gérer des biens ecclésiastiques, de distribuer des prébendes et des autels, sans parler de remplir lui-même la prévôté d’une église ! À quel point n’était-ce pas interdit par les écrits saints et quel n’était pas le risque qu’il finisse à son décès dans cette partie de l’enfer où se trouvait Simon Magus ! Baudouin, qui craignait la mort éternelle, suivit les conseils de l’abbé inspirés de la réforme grégorienne. Il décida sur-le-champ de donner sa collégiale propriétaire à l’abbaye de La Capelle et il guérit.

34La menace de l’enfer et le souci du repos éternel incitèrent-ils Baudouin et tant d’autres bagarreurs nobles à changer d’opinion ? Même si ces seigneurs laïques perdirent beaucoup d’influence dans la réorientation vers des chanoines réguliers ou des moines, ils se savaient assurés de leur repos éternel par les prières de ces religieux. Leurs créations souvent précaires – les collégiales étaient souvent d’étendue très modeste, n’abritant que quelques chanoines – se retrouvaient en outre dans les mains de religieux réguliers que l’on jugeait supérieurs à des chanoines séculiers [104] et cela pouvait influencer positivement l’efficacité des prières et garantir d’autant mieux la rémission de nombreux péchés.

35Il est toutefois aussi possible que le souci spirituel des nobles cachât bien d’autres choses, comme il ressort de nouveau de la chronique de Lambert d’Ardres. À propos de la transformation du chapitre local, il fait en effet mention d’une rumeur tenace qui courait et qu’il démentit ardemment [105]. Selon les mauvaises langues, le seigneur d’Ardres aurait vendu son chapitre à gros prix à l’abbé de La Capelle. Cette affirmation s’explique par la situation financière pénible de Baudouin d’Ardres. Il n’avait pas seulement contracté des dettes mais il avait aussi de toute urgence besoin de fonds pour pouvoir entreprendre un pèlerinage à Jérusalem. Un an et demi après la cession du chapitre, il vendit en outre divers biens, parmi lesquels un moulin, à l’abbaye de La Capelle. Cette vente éveilla sans doute chez certains le soupçon que le « don » de la collégiale avait aussi été une transaction financière cachée. Il n’est malheureusement plus possible de vérifier la part de vérité dans l’imputation reniée par Lambert. Cette information est néanmoins précieuse, étant donné qu’elle laisse supposer que les cessions s’accompagnaient parfois de contreparties financières, lesquelles étaient soigneusement ignorées dans les documents écrits…

36La réorientation remarquable du paysage canonial me semble donc être le résultat de facteurs divergents, lesquels furent dans une mesure plus ou moins large responsables du changement impressionnant. Les idées de réforme ecclésiastique et canoniale purent compter sur beaucoup de sympathie dans le comté de Flandre, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des milieux ecclésiastiques. Le besoin urgent de restauration et de consolidation conduisit certains chapitres séculiers qui étaient à peine « viables » par une dotation trop modeste droit dans les bras des ordres monastiques et canoniaux, garants d’une survie durable. Cette garantie offerte par les bénédictins et les chanoines réguliers fut probablement encore soulignée par l’épiscopat, qui comptait dans ses rangs quelques défenseurs énergiques de la rénovation en Flandre. La perte de pouvoir et d’influence subie par les seigneurs laïques suite à une transformation des communautés fut compensée par la garantie de prières incessantes en vue de la rémission de leurs péchés et de la protection du salut de leur âme. Du fait des avantages spirituels, de la renommée de moines clunisiens, de chanoines arrouaisiens ou norbertins, de la pression côté épiscopal et peut-être dans certains cas des implications financières cachées, les seigneurs laïques donnèrent finalement leur consentement et renoncèrent à leurs droits souvent anciens sur des affaires ecclésiastiques. Il s’agissait précisément de l’objectif visé par les évêques : la libération de l’église de l’impact laïque omniprésent mais considéré désormais comme inconvenant. La réorientation spectaculaire du paysage canonial illustre la réussite de cette opération. La survie d’une série de chapitres séculiers, principalement des lieux de pèlerinage importants ou des créations des comtes de Flandre et de quelques hauts nobles exprime toutefois les limites du pouvoir épiscopal.


Mots-clés éditeurs : chanoines, comté de Flandre, évêque/épiscopat, ordre canonial, ordre monastique

https://doi.org/10.3917/rma.121.0111