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Article de revue

L'historiographie italo-normande au XIe siècle

À propos d'une édition récente

Pages 351 à 354

Citer cet article


  • Toubert, P.
(2005). L'historiographie italo-normande au XIe siècle À propos d'une édition récente. Le Moyen Age, Tome CXI(2), 351-354. https://doi.org/10.3917/rma.112.0351.

  • Toubert, Pierre.
« L'historiographie italo-normande au XIe siècle : À propos d'une édition récente ». Le Moyen Age, 2005/2 Tome CXI, 2005. p.351-354. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2005-2-page-351?lang=fr.

  • TOUBERT, Pierre,
2005. L'historiographie italo-normande au XIe siècle À propos d'une édition récente. Le Moyen Age, 2005/2 Tome CXI, p.351-354. DOI : 10.3917/rma.112.0351. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2005-2-page-351?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.112.0351


Notes

  • [*]
    AMATUS OF MONTECASSINO, The History of the Normans, trad. Prescott N. DUNBAR, rev., intr. et notes par Graham A. LOUD, Woodbridge, Boydell, 2004; 1 vol. in-8°, XXI-220 p., 3 cartes et 7 tableaux généal. ISBN : 1-84383-078-7. Prix : USD 90 ; GBP 45.
  • [1]
    Gaufredo MALATERRA, De rebus gestis Rogerii Calabriae et Siciliae comitis et Roberti Guiscardi ducis fratris eius, éd. E. PONTIERI, R.I.S., t. 5,1, Bologne, s.d. [1927-1928].
  • [2]
    La critique la plus sévère de l’édition Pontieri est celle de G. RESTA, Per il testo di Malaterra e di altre cronache meridionali, dans les ultra confidentiels Studi per il 150° anno del Liceo-Ginnasio « Tommaso Campanella » (1814-1964), Reggio di Calabria, 1964, p. 399-456. Il est regrettable que G. Resta, auquel on doit d’autre part d’intéressantes contributions à l’histoire de la culture sicilienne à l’époque normande, n’ait pas abouti depuis quarante ans dans son projet de procurer une édition critique de Malaterra plus satisfaisante que celle d’E. Pontieri.
  • [3]
    La Geste de Robert Guiscard, éd. M. MATHIEU, Palerme, 1961.
  • [4]
    Storia de’Normanni di Amato di Montecassino volgarizzata in antico francese, éd. V. DE BARTHOLOMAEIS, Rome, 1935.
  • [5]
    Le lecteur, averti des grands progrès accomplis – en particulier grâce à L.R. Ménager – dans notre connaissance des lignages normands d’Italie du sud, devra reprendre avec attention et compléter certaines reconstitutions généalogiques proposées en note par V. De Bartholomaeis.
  • [6]
    B. GUENÉE, Histoire de la culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, 1980.
  • [7]
    P. CAMMAROSANO, Amato di Montecassino e la successione di papa Stefano IX : una nota sulla storiografia dell’età gregoriana, Studi sulla società e le culture del Medioevo per Girolamo Arnaldi, éd. L. GATTO et P. SUPINO MARTINI, s.l.n.d. [Rome, 2002], p. 85-89.
  • [8]
    O. CAPITANI, Specific motivations and continuing themes in the Norman chronicles of Southern Italy in the eleventh and twelfth centuries, The Normans in Sicily and Southern Italy, Oxford, 1974, p. 1-46. On notera aussi des manquements mineurs mais à éviter comme par exemple, la graphie incorrecte de l’éditeur de référence d’Aimé qu’il convient de désigner comme Vincenzo De Bartholomaeis et non V. de Bartholomeis comme il est constamment écrit dans le volume.

1L’histoire de la conquête de l’Italie méridionale et de la Sicile par les Normands – des années 1030 à l’avènement de Roger II – repose principalement sur trois sources narratives : Guillaume de Pouille, Geoffroy (Goffredo) Malaterra et Aimé du Mont-Cassin. Il est aujourd’hui acquis que ces trois chroniques ont été rédigées indépendamment les unes des autres au cours des décennies 1080-1100. Ces trois sources ont l’intérêt considérable de nous offrir des visions différentes et complémentaires du même mouvement général de conquête et, souvent, des mêmes épisodes. C’est donc sur une utilisation « combinatoire » des renseignements qu’elles nous livrent que, de F. Chalandon à nos jours, s’est naturellement fondée toute l’histoire événementielle du premier siècle de la domination normande en Italie.

2En dépit de l’opinion contraire qu’il est de bon ton d’afficher parmi les spécialistes, je tiens pour très satisfaisantes les éditions critiques de ces trois auteurs dont nous disposons. Certes, l’édition de Malaterra par E. Pontieri dans le « nouveau Muratori » (R.I.S.) n’est pas parfaite [1]. Il est dommage, en particulier, que l’É. ne se soit pas davantage soucié de retrouver un témoin manuscrit important passé de Sicile en Espagne au milieu du XVIe siècle. C’est ce manuscrit, conservé à la bibliothèque de l’Escorial puis à la Bibliothèque Nationale de Madrid qui avait servi de base à Girolamo Zurita pour l’édition princeps (Saragosse, 1578) dont Pontieri se trouve dépendre. Si son édition souffre donc d’une connaissance indirecte du codex de l’Escorial retrouvé peu après son propre travail, celui-ci n’en repose pas moins sur une attentive collation des cinq témoins siciliens à la base de la tradition du texte de Malaterra. Si souhaitable que soit in abstracto une nouvelle édition critique, il me semble cependant que les critiques jadis adressées à l’édition de Pontieri pèchent par un excès de sévérité et qu’elles en ont monté en épingle les insuffisances en faisant trop bon marché de la riche annotation historique de l’édition du nouveau Muratori qui demeure un instrument de travail fort acceptable pour l’historien [2].

3Pour Guillaume de Pouille, on dispose de l’excellente édition critique de M. Mathieu. Élève d’H. Grégoire, fort avertie des caractères originaux de l’historiographie byzantine, elle a procuré une édition qui a le mérite d’être attentive à souligner les références « byzantinisantes » de son auteur [3]. Abondamment, voire parfois surabondamment annotée, l’édition de M. Mathieu a le double avantage de nous offrir un texte soigneusement établi et une traduction française dans l’ensemble satisfaisante. Quant au texte d’Aimé du Mont-Cassin, il ne nous est parvenu, comme on le sait, qu’à travers une traduction anonyme en vieux-français faite au début du XIVe siècle à l’usage évident du milieu de cour angevin de Naples, sans que l’on puisse être plus précis quant à l’horizon de réception de l’entreprise. Cette version a été, à mon sens, bien éditée après d’ailleurs un long temps de préparation par V. De Bartholomaeis en 1935 dans la série des Fonti per la Storia d’Italia[4]. Elle comporte une substantielle introduction de près de 120 pages. Son analyse philologique de la langue du traducteur d’Aimé demeure, pour le moment, une bonne approche – pour tout dire la seule approche – du sujet. Le travail, qui a naturellement son âge mériterait sans doute d’être aujourd’hui repris et mis à jour par un romaniste. Mais V. De Bartholomaeis a cependant eu le grand mérite d’être le premier à bien souligner les caractères originaux du vieux-français de la traduction d’Aimé, bourrée d’italianismes et de singularités lexicales et syntaxiques sur lesquelles il a intelligemment appelé l’attention et dont il a pris soin d’établir un précieux index verborum en fin de volume. Son annotation est très riche et permet tous les recoupements souhaitables avec les deux autres sources majeures [5].

4Né vers 1010/1020, actif dans la communauté cassinésienne des années 1060 à la mort (avant 1105), qualifié par Pierre Diacre dans son De viris illustribus, de célébrité locale in scripturis disertissimus et versificator admirabilis, Aimé nous a laissé – outre son Histoire des Normands – plusieurs œuvres en vers et en prose qui soulignent son engagement dans la réforme grégorienne. Rédigée sans doute après 1080 mais avant l’élévation de l’abbé Didier au pontificat sous le nom de Victor III en 1086, son Histoire des Normands est – de peu il est vrai – la première en date de nos trois chroniques. Elle est centrée, certes, sur la Geste de Robert Guiscard mais aussi sur les hauts faits de Richard de Capoue, grand bienfaiteur de l’abbaye du Mont-Cassin qui commande évidemment tout son horizon historiographique comme l’indique clairement la belle épître dédicatoire à Didier. On doit en particulier porter au crédit du récit d’Aimé une intelligente et cohérente narration du processus de construction politique de l’État normand dont il a bien compris et présenté les articulations majeures. Au plein sens du terme, son œuvre mérite bien le titre d’Historia selon une typologie des sources narratives et – au-delà – des genres historiographiques sur laquelle nous a éclairé le beau livre de B. Guenée auquel il aurait été bon de faire référence [6].

5Tel qu’il est, le présent volume a un double intérêt. Il nous offre tout d’abord une traduction anglaise, due à P.N. Dunbar, du texte vieux-français de l’Histoire des Normands. Le vieux-français d’Aimé, on l’a dit, n’est pas une langue facile. Il ne s’agit en effet, comme V. De Bartholomaeis l’avait déjà bien vu, ni de la langue vulgaire alors en usage dans les élites francophones du royaume angevin de Naples ni d’une langue littéraire obéissant aux règles du genre mais bien d’une sorte de langue artificielle très personnelle où se mêlent, sous le vernis linguistique de la traduction française, les reliquats du texte latin original d’Aimé et des recours à l’italo-roman contemporain. Il me semble que le traducteur anglais a à cet égard bien rempli son contrat et qu’il nous livre une version anglaise claire et fidèle. Son utilité pour le lectorat anglophone est certaine. Elle ne dispensera bien sûr pas les spécialistes d’un recours direct à l’édition de référence procurée par De Bartholomaeis. L’annotation du traducteur est d’autre part sobre mais satisfaisante. Il a bien sûr dû renoncer, pour des raisons de brièveté, à s’inspirer trop étroitement de l’annotation très développée et même parfois exubérante de l’édition des F.S.I. En même temps, il a pris le soin de la mettre à jour du point de vue bibliographique et d’en abandonner certaines hypothèses jugées trop aventureuses, à tort ou à raison.

6La présente édition vaut aussi – et je dirais vaut surtout pour nous – par l’introduction rédigée par Gr. A. Loud, consacrée à Aimé et au contexte culturel local dans lequel il convient de replacer son entreprise historiographique. On ne peut qu’être d’accord avec lui lorsqu’il rejette les tentatives faites par E. Cuozzo pour identifier Aimé à Amatus de Nusco. Il nous semble de même très raisonnable de suivre l’argumentation originale, jadis développée par dom A. Lentini, pour identifier notre Aimé avec l’ancien évêque de Paestum/Capaccio (Vecchio) indiqué au 1er mars dans le nécrologe cassinésien de Léon Marsicanus sous le vocable de prime abord énigmatique d’Amatus eps cap. Sur le problème crucial des relations d’Aimé (et plus généralement du Mont-Cassin) avec les débuts de la réforme grégorienne stricto sensu, il est regrettable (sans qu’on puisse bien sûr le lui reprocher) que Gr. Loud n’ait pas pu avoir connaissance de la pénétrante étude de P. Cammarosano publiée au même moment que son propre travail dans les Mélanges en l’honneur du professeur G. Arnaldi [7]. Au total, il est clair que, si la traduction anglaise de l’Histoire des Normands qui nous est ici proposée n’apporte que des commodités de lecture, il nous faut apprécier de manière positive le soin avec lequel cette entreprise a été conduite à terme. L’index des noms propres est utile mais, pour des raisons évidentes, ne comporte plus le précieux glossaire de l’édition de référence. Quant à la bibliographie, si elle a l’avantage de nous offrir dans l’ensemble une bonne mise à jour, elle n’est cependant pas exempte de quelques lacunes. On doit déplorer, par exemple, qu’elle ait ignoré l’important travail d’O. Capitani, pourtant publié en version anglaise, ou qu’elle ait réduit à l’indication d’un seul titre l’abondante production d’auteurs récents comme L.R. Ménager ou J.M. Martin [8]. Ce ne sont là que des remarques de détail qui n’enlèvent rien la pertinence de l’introduction de Gr. Loud, qui constitue la meilleure notice dont on dispose aujourd’hui sur un auteur essentiel de l’historiographie italonormande de la fin du XIe siècle.