Que vaut le nom que je porte lorsque mes cultures se déchirent ?
- Par Olivier Douville
Pages 72 à 76
Citer cet article
- DOUVILLE, Olivier,
- Douville, Olivier.
- Douville, O.
https://doi.org/10.3917/jdp.266.0072
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- Douville, O.
- Douville, Olivier.
- DOUVILLE, Olivier,
https://doi.org/10.3917/jdp.266.0072
1C’est au cœur même du sujet, là où l’on pensait toucher à sa singularité, que l’on se trouve face à de l’universel. Plutôt que d’enculturation ou d’inconscient ethnique, Olivier Douville s’appuie sur l’idée d’un inconscient interpsychique, porteur du lien social en tant que vecteur de transmission intergénérationnelle. Dès lors, une réflexion sur les souffrances de l’exil prendra le chemin d’une réflexion sur le meurtre du Nom propre, symbole d’un lien entre la personne, son moi, son corps et la langue, son histoire et son voyage.
2Je partirai de cela : la psychanalyse n’ayant jamais eu vocation à se complaire dans la description des particularités culturelles du sujet, elle oriente plus à ce que le sujet entretienne avec ces particularités un rapport de décroyance pour qu’il reconnaisse que sa singularité la plus « intime » peut, comme se retourne un gant, se loger et se retrouver dans le plus universel. La question du point d’origine se déplace, et elle se divise jusqu’à apparaître aussi dans son bord externe de fiction. Dès lors, le fameux discours de l’analyste se révèle non pas un discours articulé qu’un analyste adresse à un analysant, mais le dispositif par lequel une parole rassemble de la trace tout en lui donnant ce statut particulier d’origine trouvée-créée sis et jouée dans l’« entredeux », et non plus le principe de causalité fatal exigeant la répétition sans reconstruction. Traversée pour une sublimation, non-retour au même, afin que la parole visite à nouveau les abords du trauma et recompose avec des bouts de réel sans en ajouter sur une destinée sacrificielle ou pétrifiée du sujet.
3Mais qu’en est-il pour ceux qui désespèrent des pouvoirs de la parole lorsque le déplacement, l’immigration a fait plus cassure que passage, plus blessure qu’exil subjectivant ? Cette question a deux faces liées : clinique et politique. En cela, elle peut se reformuler de la sorte : « Qu’en est-il enfin de la possible espérance en ces pouvoirs de la parole dans des sociétés marquées par le culte de l’efficace et la politique de la ségrégation ? » Il existe des formes particulières de ruptures qui mettent en vive souffrance ou en péril le fait de porter un nom. L’exil, mais aussi certaines explosions de déliaison dans l’extrême insularité en donnent la mesure. La mise à la casse du Nom est peut-être le signe de ces dérives symboliques qui travaillent notre lien social.
4L’interrogation qui court dans ce texte sera située entre l’expérience clinique psychanalytique et les phénomènes de liaison et de déliaison. À quelle condition se crée, pour un sujet, un savoir sur l’origine et comment ce savoir interroge-t-il les signes et les signifiants de la filiation ?
5Comme parade à l’angoisse de non-assignation, il est des fantasmes d’autoengendrement qui ne sont peut-être parfois que le souvenir écran d’un meurtre du Nom (Douville, 2008). Comment lire l’origine ? Comment se doter de paradigmes représentatifs de la généalogie ? La possibilité de la mise en récit, soit le travail d’un mythe individuel, refaçonne et adresse à nouveau ces morceaux de paroles qui, d’avoir perdu assignation et résidence, se répètent comme des métonymies sans adresse, amputées d’un site où se modifier et se transmettre.
6La clinique ici convoquée et exposée n’est pas culturelle ou culturaliste. Elle suppose de ne pas tenir pour rien la dimension sociale, le lien social et ses mélancolisations.
7Certes, l’inconscient n’est pas intrapsychique, mais interpsychique. C’est sur cette arête que la psychanalyse se distingue de toute psychologie. Il m’apparaît de plus en plus qu’une étude de la conséquence de l’effondrement brusque des signifiants d’une culture considérée est plus utile pour la conceptualisation psychanalytique du lien social qu’une référence ethnologique toujours saturée des notions aussi sottes que celles d’enculturation ou d’« inconscient ethnique ».
8C’est pourquoi, il est possible de dire que la pensée psychanalytique de la condition institutionnelle de l’humain dans le corps et dans le langage est, en son essence, une théorie de ce qui rend possible un lien social, et que c’est dans la confrontation à la réalité historique et politique que la psychanalyse connaît son débordement et rencontre sa possibilité non seulement d’interroger l’actuel, mais de rester actuelle.
9L’énigme universelle est celle du désir de l’homme d’être endetté par une parole vivante. Il s’en déduit que l’humain va endosser cette énigme par sa sujétion structurante à une mise en scène de la vie transgénérationnelle et transindividuelle de la parole.
10Si l’ordre de l’inconscient se révèle hétérogène au sujet, en ceci que le sujet se subjective et prend corps dans la différence signifiante (tout en étant, sur le plan du fantasme, lié au reste de ces opérations, reste dit « objet perdu ») et que l’inconscient ignore la contradiction, le social peut se définir par le lien qui garantit ou pas la possibilité de survie et de transmission du registre de la parole d’une génération à l’autre. Mais ce n’est pas le lumineux du verbe qui inaugure et passe entre les générations, mais bien, si on suit les fictions freudiennes, l’art de recueillir les affects du forfait, de la misère, de l’angoisse.
Mais aussi, heurts des cultures, guerre des cultures, haines des autres métaphores de l’ancestralité (ce que, par commodité, les psychanalystes durkheimiens nomment « Père »). Un aspect du moderne qui se précipite dans l’univers absolu des lois du marché, cela implique une mise entre parenthèses de toutes les passions humanisantes, de toutes celles qui apprivoisent l’aspect surpuissant du monde matériel. La chute des altérités et les récupérations de ces altérités dans la fétichisation haineuse de l’étranger exotique et indésirable ont une immédiate conséquence : la valeur pulsionnelle de ce qui revient du dehors va se trouver extrêmement et entièrement rehaussée dans la crainte ou dans la panique jouissante. Le calcul de la ségrégation va aussitôt prendre une valeur défensive et, tant qu’elle protège cette fiction dangereuse du bon droit au convenable de sa jouissance, laisse le majoritaire intact, innocent, dédouané d’avoir à se poser la question de son désir.
Destruction du généalogique, fétichisation de l’origine
11Face à cela, comment, pour un sujet pris dans cette tourmente, penser le destin de ses traces dans un monde où se détruit la maison du Nom, où se désavoue la pensée du généalogique ? À celui qui est en proie à l’écrasement de toute position subjective, il revient de survivre, lorsque l’injonction aimable, car fédérative, est de retourner dans une inclusion donnée pour point de départ intraduisible, in-trahissable. En effet, de cette injonction se constate l’accroissement du flot de ceux qui se trouvent relégués sans retour, autochtones enclos, exilés privés de lieu, soit deux figures radicales du hors-lieu quand l’« entre-deux » est mis au pas, puis ruiné. Fabrication meurtrière de sujets sacrifiés au hors-discours, c’est-à-dire du sujet voué au discours qui ne serait plus jamais du semblant. Guerre pour la pureté, pour le nom, oubli de la fragmentation féconde de l’hétérogène. Le déni est aussi une rhétorique politique totalitaire. Et que seul le patient travail de l’hétérogène peut venir frapper d’un démenti.
12Aujourd’hui, notre temps de promotion des bonheurs industriels se paye de l’effondrement des métaphores, c’est-à-dire par l’oubli de l’écart entre le mot qui évoque et invoque et la chose. Dans ce déferlement morbide et mélancolique du principe d’indifférence généralisée (forme morbide du principe de plaisir), comment l’introduction d’un élément étranger pourrait-elle provoquer de nouvelles constructions, de nouvelles interprétations ? Un social qui s’efforce de réduire à l’insignifiance la différence entre la vie et la mort ne peut supporter en lui l’hétérogène et l’étranger. On veille aux modalités spécifiques et codées de sa jouissance, modalités sottement nommées « identités », voire « identités culturelles » par beaucoup, dont, en nos champs « scientifiques », les nouveaux promoteurs de ghettos : les ethnopsychanalystes français.
13De là, une proposition, l’étude clinique des modes de vie de la parole (et de mise à mal de cette vie), est étude des pouvoirs de la parole à mettre en déplacement et en transfert, c’est-à-dire aussi en symptôme et en désir. Puissance d’accueil de ce qui perturbe le familier (Cherki, 2006).
Mélancolisation du lien social
14La réflexion sur la communauté mène à penser l’hypothèse d’une mélancolisation du lien social au moment où les réponses du dehors barrent, dans des groupes, la possibilité d’une pensée de l’échange et de l’accueil. J’ai proposé de définir théoriquement, en 1998, ce terme de « mélancolisation du lien social », qui s’était imposé à moi lors d’une mission de travail sur l’île de la Réunion, dix ans auparavant. Ce terme a bénéficié, depuis, d’un bon succès d’estime et d’emprunt.
15Quel que soit le type de société, il n’existe pas de culture et de lien social sans violence. La subjectivation, processus qui, du vivant, va faire un sujet, ne va pas sans une prescription du renoncement à la jouissance – c’est là un lieu commun – ni sans déposer ce sujet dans une illusion communautaire de mémoire partagée. D’où la division entre vérité et illusion, entre mémoire traditionnelle et mémoire pure de la pure pulsion de mort, entre engendrement et engouffrement, rappel de la menace de ce qui pourrait ne jamais avoir été.
16Penser cela, c’est également penser la culture autrement qu’en termes de cadre, pour la définir comme un pouvoir collectif de résistance contre le travail d’érosion du signifiant, comme un pouvoir de faire refleurir des rêves partagés et des sites féconds, dont le « site de l’étranger » (selon la forte expression de P. Fedida) n’est pas le moindre des biens de civilisations à garder, en ces temps où les conquêtes technologiques amènent dans l’abstrait une mise à plat des modes du jouir et du visible.
17La catastrophe subjective, c’est quand la violence reste sans récit, clandestine et secrète, au point qu’en parler revient à toucher le tabou des morts. Qu’un sujet fasse rencontre avec une offre d’analyse pas trop classique, pas trop standard (au fait, savez-vous ce que sont des patients standard ? moi, non), et qu’il soit survivant de la modernité destructrice, pourra-t-il alors chercher à inscrire le trauma, l’effacement du site de l’humain, dans le temps après-coup de la parole qui écrit son énonciation distincte et décisive ? Certaines voix d’analysant écrivent en propre des strates enfin recomposées et distinguées. Ce n’est pas la même chose qu’un refoulement qui se lève, un trauma qui trace ses bords. Ce sont de telles traces qui se transmettent en se vouant non seulement à l’archivage, mais au souffle retrouvé d’une parole qui peut faire retour aux vivants. Revenir à la condition de la génération humaine. Des psychanalystes sont appelés pour cela par des analysants qui ne tiennent plus à s’en laisser compter à propos du puzzle identitaire dont il conviendrait qu’il devînt la pièce manquante.
18Les blessures de l’histoire, comme on le dit, les monstruosités meurtrières du symbolique et du lien… le sujet n’est plus en prise, il est en proie à une sidération quand son corps et son nom ne valent rien devant la menace, quand il ne lui reste plus un souffle, plus une once de vie pour offrir son visage comme site où se réfléchit l’interdit du meurtre. Meurtre de la mort, dans la mort en masse. Écrasement de la généalogie. Identités errantes de morts-vivants au milieu des impassibles vivants-morts de la compacte majorité.
Désintégration du Nom propre
19Dans la désintégration du Nom propre, c’est alors la valeur pulsionnelle qui se libère, vidant plus que mettant en morceaux le corps symbolique qui rend plausible un corps vivant : le miroir et son au-delà, la voix qui nomme et distingue, le regard de l’autre aux yeux baissés par la pudeur, bref, le pacte entre Nom et Corps. Cas exemplaire de ces ouvriers, souvent maghrébins, qui, après un accident du travail, accident que provoquèrent des déplacements de corps ou d’objets le plus souvent, se coupent de tout lien possible avec l’autre terre, l’autre rive, celle des siens, et qui ne se présentent plus qu’en emportant avec eux (ou contre eux) des dossiers d’expertise où, dans l’insensé capharnaüm des estimations de préjudice, leur Nom ne devient plus que cette trace absurde qui circule sans eux, qui est débattue sans eux. L’écrit disjoint de la voix. Pur aplatissement de la pulsion scopique, rien ne « vectorialise » le dedans ou le dehors du corps. C’est toujours au trop-plein d’images à quoi il se trouve réduit, qui reflue sur le sujet quand il n’est plus protégé par la musique et par le récit du Nom. On ne dira jamais à quel point le meurtre du Nom se reproduit, lorsque dire et faire reconnaître son nom se résume à dire et faire reconnaître l’aspect en règle des papiers où le nom est écrit. Le Nom que porte le clandestin, le « sans-papier » comme on le dit si mal, n’est plus qu’un signe, un signal, qui assure l’entrée ou le précipite vers la sortie. C’est le Nom en état-limite, aux limites de l’État… Écriture toujours lourde de suspicion pour ceux qui contrôlent sans relâche, toujours expropriatrice de l’être pour celui qui n’a plus que cette seule marque, son nom sans ombre, écrit comme un chiffre, pour circuler en terre étrangère. C’est à ce moment de brutale fantomisation du nom, que le monde qu’il y a, selon J. Lacan, entre le mot et la lettre, tourbillonne, avale et rejette. Dérive du nom, sans nom ni père de substitution. Un nom est tenu pour rien qui vaille, pour du commun, un corps fantoche approprié au sujet par d’autres.
20Le drame n’est pas ici que le corps devienne une altérité pour le sujet, car c’est cela qui fait le sujet, mais que cette altérité de corps ne soit pas socialement perçue dans sa dignité de corps (Cherki, 2006).
21Allons jusqu’à dire le mot : le racisme, c’est connu, conjoint sous le primat d’un unaire insultant le moi au corps, inextricablement, dans la caricature violente qui se donne pour savoir anthropologique, d’où l’interchangeabilité que la pensée raciste donne à l’étranger, le « ils sont tous comme ça », soit le fétichisme de la petite différence tenue pour marque de masse. Et ne tirons pas comme des égarés les sonnettes d’alarme de la modernité ! La question de la place de la cruauté ségrégative dans le lien n’est pas fatale. Elle réclame, si on veut y faire face, non une condamnation phobique du moderne, mais une pensée politique, une pensée du droit de cité à l’altérité nécessaire, à gagner sur la passion de l’amnésie, sur la tentation de la méconnaissance. Résister à l’amour pour cette face redoutable de l’Autre inconscient qui commande de croire en une promesse de jouissance totale et indivise. Ce genre de promesse est ce que produit le social dans la moderne injonction à dénier les représentations et les formes institutionnelles de la division. Consentir à donner corps à cette injonction revient à violenter le généalogique, c’est-à-dire la raison et la justice généalogique. Lascive répétition des facilités consuméristes affectant la capacité donnée à l’événement de faire avènement.
22Si tout s’équivaut, tout peut être déniable et interchangeable, jusques et y compris le Nom que l’on porte et qui nous porte.
23Il est vrai que donner et recevoir un nom propre, un nom en propre, c’est autre chose que d’être désigné comme particularité et dans sa particularité. Il y a dans le Nom Propre de l’irremplaçable, parce qu’il y a de l’insécable altérité qui profile et recueille l’épos d’une mémoire immémoriale. Il y a un Nom propre quand quelque chose d’un lien s’est établi entre une voix et une lettre, quand une affinité s’est jouée entre un moi, un corps et un don de lettre qui ne vient pas de nulle part. Intraduisible, sauf à en faire une quasi-insulte ou une cocasserie fragile et fragilisante, le nom, en raison de son amarre littérale, est doué pour le voyage et peut-être même est-il voué au voyage. Car ce ne sont pas que les hommes seuls qui migrent, les mots et les lettres aussi se déplacent et se transfèrent. Le déplacement est leur respir. C’est bien ce que nous apprend la littérature. Nul n’est propriétaire de « sa » langue ! Et la douce langue française, fécondée déjà par l’italien, et parfois l’arabe, va connaître tout un processus de distorsion, d’invention, d’éclatement, de torsion, va se ressourcer dans les contrebandes d’autres langues, d’autres accents, d’autres parlers qui la fécondent et l’enchantent dans le travail d’écriture de maints poètes et écrivains africains, maghrébins, antillais, etc. On peut parler de langue nationale, mais ça ne mène pas loin. Le seul pays d’une langue, c’est le voyage ; sa seule demeure, c’est le local moins les murs. Or, que se passe-t-il quand l’insécable ombilic du nom (à distinguer radicalement de sa compacte objectalisation que vivent certains exilés) cherche son accueil, sinon qu’il vient loger un peu autrement ou déloger un peu autrement le montage fictionnel d’une majorité compacte, encore cette précieuse expression de S. Freud, au corps fétiche d’un Maître.
24L’écriture, il est vrai, naît avec la négation. L’effet de l’analyse n’est pas de consolider le nom, mais ce n’est pas non plus d’en faire un fétiche ou un sarcophage de pères trop morts pour laisser en paix les fils. L’effet de l’analyse est de permettre au sujet de pouvoir dire son nom sans avoir d’autres comptes à rendre qu’à la loi symbolique : celle qui dit qu’il faut bien partir d’un nom pour faire un trajet, pour passer d’une maison à une autre, passages accomplis de sorte que l’éclat et le souffle de la lettre reviennent sur le sujet, mais non pour l’identifier ou le localiser, non pour le capter. La différence entre l’oubli du Nom et le meurtre du Nom est que l’oubli permet la substitution de fiction où quelques figures de la lettre se dessinent en bord, en rêve et en symptôme.
25Dans le meurtre du nom, dans ce meurtre où le sujet n’est plus rien d’autre que la pauvre chose interchangeable que le nom stigmatisé est devenu, c’est tout le montage du sujet à la lettre qui se trouve aboli. L’absence de la lettre fait gouffre. La dignité de la demande n’est plus de ce monde-là.
26Ce n’est pas alors une faille qui se dessine sur le corps de l’Autre, mais une dilution de cet autre que seul le clivage peut alors sauver, car toute demande peut devenir fatalement dangereuse, exposant à la menace d’une métamorphose de soi hors les mirages de l’humain. Quand le nom est mis à la casse, alors il ne se transfère plus.
27C’est souvent dans la mise à plat d’une parole qui ne peut avoir accès à l’amnésie et au semblant, où la douleur d’exister ne se reprend pas au surgissement d’une quelconque polarité revendicatrice ou agressive, que certains patients pourraient dire, dans une « dernière réplique » hantée des sceaux des savoirs de la mort et du sexe, « j’ai été sacrifié ». Sacrifié à l’histoire familiale ou sociale, à la culture du père ou de la mère, de l’origine ou de la résidence… Cette cause est, dans leurs paroles, recouverte par le vrai. Par la superposition du Vrai et du Réel, la pulsion, son objet et le Moi se confondent et le corps dépeuplé des lettres qui le nouent au littoral des énoncés collectifs, devient ce fait compact, enclavé dans l’expérience languissante d’un éprouvé de la pesanteur. L’exclusion est extrême, la contrainte surplombe tout.
Ces exilés en redoublement de leur exil, ceux-là qui ont quitté un pays pour rejoindre une absence radicale de pays, n’ont pas trouvé le lieu de leur semblant ni le lieu de leur combat. Ils errent. Et ce n’est pas sans risque quand, dans l’errance sans profondeur de champ, sans bord, l’injonction survient qu’il faille devoir une ruine ou une mort réelle à l’autre, faute de pouvoir négocier dans la parole, dans l’interlangue, une mort symbolique de l’autre.
Penser la cure
28Si tout notre appareillage pour diriger une cure nécessite une « révision » des dogmes et des thèmes canoniques quant à la cure de névrosé, c’est aussi dans la mesure où l’origine traumatique se déplace dans la cure, avec ses effets tendus de transfert (l’entre-deux étant ruiné, certains patients surmontant l’apathie mélancolique nous laissent entendre que, dans la cure comme dans la vie, ce sont eux ou moi… ce qui est éprouvant, mais bon signe). Comment penser cette passe subjective qui va de l’exclusion (avec ce collage mortifère à l’exception en rade de tout) à la solitude (Douville, 2008) ?
29Aujourd’hui, nous avons aussi à penser autrement l’économie jouissante non des foules mais des masses, autrement dit l’économie libidinale des configurations jouissantes des masses amoureuses du fétiche de leur unité scopique. Et nous voyons bien comment prolifère le risque de hors-discours dans le lien, et aux marges de ce lien, risque que réalise actuellement le sacrifice d’hommes et de femmes, jetés au ban des sites manifestes de la subjectivation (Douville, 1998).
30Fabrication massive du sujet « prêt-à-jeter » dans un monde de plus en plus stérile, de moins en moins enclin à accepter que la sexualité tout comme l’histoire soient des montages destinés à créer de la différence.
31Quand les cultures ne sont plus que virtuelles, quand elles sont catastrophées dans les ressources figurales de leur langue, enkystées dans la fétichisation de leurs croyances pourtant perdues ou effritées, alors, ce qui se préconise de lien en vient pour garantir qu’il est permis de jouir de nouveau de cette fiction totalitaire de l’innocence, de l’infaillible droit au sol, à vouloir à nouveau en surajouter sur le meurtre (vulgairement confondu avec le sacrifice, alors que le meurtre est la mort réalisée sur l’autre et de l’Autre, sans espace d’interprétation). Soit, pour le sujet, consentir à l’invite à se rendre dans une fiction qui déborde par l’acte une identité aimable par la destruction de l’autre dans son humanité, et au-delà de son humanité. Idéologie embryonnaire, injonctive et pousse au crime. Cette idéologie rendue au trognon de sa violence s’exalte de son bon droit à oublier que ce n’est pas le meurtre qui origine le symbolique. Le meurtre requiert le symbolique, la destruction non interprétée ne débouche pas en ligne directe sur la symbolisation ou sur la séparation. On peut tuer pour ne pas quitter, on tue souvent pour ne pas séparer, pour ne pas s’étranger de soi.
32La fiction totalitaire qui édicte que tout commerce doit être du même au même intronise à ce prix et sur ce mode l’innocence. Dans la haine du lien que l’autre entretient avec ses souches de langue et ses modalités de jouissance, cette fiction totalitaire ne veut rien savoir d’un principe d’arrêt. Elle peut se résumer jusqu’au vœu armé de la disparition de ce rappel de l’étrangeté que supporte l’étranger. La fiction est alors que le propre de l’homme se repose et se rassemble dans une image univoque, et qu’elle serait en sa propre essence localisée dans un lieu à géométrie fermée et fixe : la Terre identitaire et le sol où vivent des seigneurs au sang et au rang souverains. Ce mythe de l’innocence légitime à retrouver et à restaurer dans une origine pure, où jamais le travail de division n’aurait pu déposer son œuvre symbolique, se réactive par la violence politique au moment où, dans la langue même, se jouent des catastrophes, des possibilités de subjectivation et d’imagination, c’est-à-dire au moment où un collectif peut se sentir laissé-pour-compte par rapport au langage comme leurré, en trop.
33Car c’est, en ces temps-là aussi, que la langue rencontre les propres limites de sa capacité figurative de créations mythopoétiques.
34Comment forger dans ses systèmes symboliques la dimension de l’altérité, comment dire l’élémentaire de l’échange : le oui et le non à l’autre, lorsque les mots que l’on emploie, la langue que l’on parle, n’ont plus à nous offrir leur promesse de mémoire et leur enjeu d’accueil de tout sens nouveau ?
35Aujourd’hui, les errances, les dérives, les exils immobiles ne sont plus des faits secondaires ou exceptionnels. Parmi les souffrances qui peuvent amener quelqu’un à faire rencontre de l’offre analytique et donc d’un psychanalyste, des « modalités subjectives » imposent des pratiques originales. Ces modalités furent peu répertoriées du temps de S. Freud et du temps de J. Lacan aussi ; elles furent davantage indiquées par les cliniciens anglo-saxons avec D. W. Winnicott et après lui. Inconsistantes, elles ne sont pas à entendre comme le psychanalyste routinier le ferait des classiques symptômes qu’engendre et que détermine le refoulement. Elles ne se déchiffrent pas comme des formations de compromis, mais apparaissent bien plus comme des temps inaboutis d’orientation par le fantasme, défaut d’inscription du sujet, défaut de nouage entre le moi et le corps, entre la parole et la langue.
Psychanalyse et social
36Que sommes-nous en droit d’attendre d’un regard (non d’une interprétation) psychanalytique sur le lien social ? Si ce n’est de rendre une question légitime, puis de tenter d’y répondre. Si notre texte part d’une inquiétude au sujet de la ruine moderne de la parole, alors le fil rouge que nous tirons se résume, de façon très abrupte, en la question suivante : « Pourquoi l’homme donne-t-il si souvent préférence à la terreur sur son désir ? »
37Rompant avec toute psychologisation du fait social, l’enseignement freudien est ici tranché et utile. S. Freud n’a jamais tenu que le refoulement provienne de la répression ni que le malaise soit le pur produit du refoulement. Ce sur quoi, avec J. Lacan aussi, il est possible de mettre l’accent, c’est que la gourmandise dont témoigne une des figures du Surmoi est effet de structure. « Non pas effet de civilisation, mais symptôme dans la civilisation », précisait J. Lacan, en 1974. Cette modalité du Surmoi, infiniment paradoxale qui relie à la fois l’injonction – donc la séparation – à l’idéal de non-altérisation, serait cette instance particulière qui, en tant qu’essence de la contrainte, s’exercerait dans le sujet, du fait de la prise de tout un chacun dans le langage.
38Ce Surmoi, non consolateur, donne alors accès à la racine de force de la loi qui demeure au-delà du principe de plaisir, c’est-à-dire au-delà de la satisfaction que garantit la stricte obédience à la règle sociale. Irréductiblement du commandement, soit du commandement sans langage, en tous les cas sans discursivité. Tout le temps que son ordre est saisi comme pur commandement, la loi tressée à la terreur arrache le sujet à la mélancolie, mais au prix non seulement de s’accommoder de la pure destruction, mais de la réclamer en tant que destruction pure. À dire vrai, la mélancolisation du lien social n’est jamais observable comme un moment historique stable. Elle s’interprète dès qu’elle se précipite sous une forme terrorisante de l’excès : soit la possibilité « shootante » grisante et « innocentante » (tout cela va ensemble) qu’a un collectif de se rendre aimable en s’unifiant sous le pur commandement de jouissance. Un tel commandement pur est lui-même excès versus destruction et non pas cet excès créant le manque par où se reprend le binôme aliénation / séparation.
39Cet amour de la Loi réduite à son trognon, cet amour de la désubjectivation devant l’injonction surmoïque, distingue bien sur le moment où la névrose se détache de toute civilisation. Société du spectacle, comme le formulait quelqu’un qui nous a abandonné, il y a peu, G.-E. Debord, mais il faut aller au-delà d’une sociologie, fût-elle révolutionnaire, fût-elle situationniste. Le grand enjeu demeure de comprendre comment déplacer la grande facilité qu’a tout sujet à consentir à être tyrannisé. Notre modernité occidentale est ainsi faite qu’en dépit (ou peut-être grâce à) de la prolifération d’idéaux vertueux d’universalisation, la ségrégation est de plus en plus porteuse de ravages. L’évolution historique avec laquelle nous sommes aux prises fait qu’une espèce d’universalisme croissant n’empêche en rien, mais au contraire favorise le fait que se marquent des clivages de plus en plus marqués. Ségrégation non seulement entre groupes humains, mais aussi et surtout entre représentations « officielles » du sujet et de son nom et représentations « détruites », traces plus que signifiant et en tout cas expulsées avant d’avoir pu être constituées en réseau signifiant.
40Mon hypothèse est que cette déflagration, cette éclipse de la généalogie des organisations et des sites de lecture des traces culturelles, se constate à vif dans des contextes coloniaux ou postcoloniaux, mais pose aussi le statut de la subjectivation dans la modernité scientiste et technique.
S’il en est ainsi, et si c’est le social qui, par sa constitution, pousse à ce genre d’abrasion, pousse à croire en la rédemption (dont la forme moderne est la satisfaction) par la consommation d’un objet totalement satisfaisant destiné à un individu de plus en plus esthétisé comme unisexe et sans histoire, alors la psychanalyse et l’anthropologie se retrouvent au coude à coude pour penser, sinon pour promouvoir, ce que serait une clinique et une logique de la dignité humaine.
La modernité : un topos à construire
41Il est faux de prétendre que la modernité est complexe, opaque, ou de clamer qu’elle serait parée d’une aura d’obscur et de mystère. La modernité n’est pas une affaire complexe. La modernité reste un problème, un lieu et un temps à construire. Dans sa cruauté et sa crudité contemporaine, elle ne s’est pas obscurcie, pas plus qu’elle ne s’est complexifiée. Elle s’est technicisée, mais ces enjeux sont devenus d’une brutalité et d’une évidence aveuglantes : guerre des cultures et guerre des mondes économiques, libéralisation c’est-à-dire uniformisation. Se ruant dans ce qui fait l’écart entre désir et parole, le techno-scientifique-politique moderne s’offre à présenter les objets et les modes de vie qui finiraient par rabibocher le sujet avec sa perte, en déniant celle-ci au titre d’un mauvais souvenir ou d’un archaïsme. Meurtre du récit, prolifération autosuffisante des objets et des corps tressés dans une satisfaction repue au creuset des images purulentes. Et on s’étonnerait que les nouvelles formes du symptôme mettent en jeu le corps et l’au-delà de la satisfaction pulsionnelle, et on s’étonnerait que le rapport à l’origine ne soit plus un rapport de dialogue ou de polémique, mais une sorte de célébration sacrificielle, ou autosacrificielle !
42Offrir une écoute aux formes cliniques et sociales de la mort dans le langage, offrir un effort de rassemblement critique des savoirs pulvérisés sur l’humain, proposer une investigation des formes de la mort sociale, ne sont pas des démarches étrangères et antagonistes.
43De nos jours, qu’est-ce qui est tenu mélancoliquement pour indifférent ? Qu’est-ce qui est répudié de l’événement qui fait que soit proposée, sinon commandée, l’injonction de jouir de l’origine ?
44Ce sujet, aux prises avec l’apathie contemporaine, avec les consolations virtuelles et consuméristes du malaise, ce morne spectateur des écrasements subjectifs, ce désabusé guetteur pris dans une attente sans aucun centre de gravité, ce sujet a droit de cité dans la modernité. Il peut ne pas être encore un projet, il est déjà une promesse. Son advenue et sa complexité à construire, qui sont plus que souhaitables, ne se trouvent âprement interrogées que par des figures éponymes de l’altérité. C’est là une nécessité logique et éthique.
Bibliographie
- Cherki A., 2006, La Frontière invisible. Violences de l’immigration, Paris, Éditions Elema.
- Douville O., 1998, « Précarité des rapports sociaux. Mélancolisation du lien social », L’Homme et la Société. Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales, 130 (4) : 65-80.
- Douville O., 2008, De l’adolescence errante, variations sur les non-lieux de nos modernités, Nantes, Pleins Feux.