Article de revue

Le matricide féminin

Pages 67 à 71

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  • Widad, L.
(2009). Le matricide féminin. Le Journal des psychologues, 266(3), 67-71. https://doi.org/10.3917/jdp.266.0067.

  • Widad, Linda.
« Le matricide féminin ». Le Journal des psychologues, 2009/3 n° 266, 2009. p.67-71. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2009-3-page-67?lang=fr.

  • WIDAD, Linda,
2009. Le matricide féminin. Le Journal des psychologues, 2009/3 n° 266, p.67-71. DOI : 10.3917/jdp.266.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2009-3-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jdp.266.0067


Notes

  • [1]
    Kristeva J., 2001, « Le modèle freudien de la sexualité infantile, aujourd’hui. Mélanie Klein, ou le matricide comme douleur et comme créativité », conférence donnée pour la Spp en janvier 2001. Voir http://www.spp.asso.fr/Main/ ConferencesEnLigne/Items/2.htm.
  • [2]
    Lacan J., 1967, « Le séminaire livre xiv, la logique du fantasme ».
  • [3]
    Balier C., 2002, « La psychanalyse confrontée à la violence criminelle », conférence Vulpian donnée en mai 2002.
  • [4]
    J. Chasseguet Smirgel répondant aux questions de P. Dessuant à propos de son livre, Le Corps comme miroir du monde, publié aux PUF en 2003. Voir http://www. spp.asso.fr/Publications/DuCoteDesLivres/questions3.asp.
  • [5]
    Voir J. Kristeva, http://www.spp.asso.fr/ Main/ConferencesEnLigne/Items/2.htm.
  • [6]
    « Choc : femmes et tortionnaires. Tabou, quand l’uniforme, le pouvoir ou la guerre font dériver les femmes », dossier réalisé par M. Beuret, V. Raboud, J. Rochat et P.-A. Stauffer, in L’Hebdo, 14, 13 mai 2004.

1S’appuyant sur la littérature et illustrant son propos à travers l’histoire de Juliet Hulme et Pauline Parker qui relate une amitié fusionnelle, où l’une aide à tuer la mère de l’autre, et sur celle des sœurs Papin qui tuent leur patronne (image maternelle) et sa fille, l’auteur développe la problématique singulière du matricide féminin. Quelle signification prend le fait de tuer sa mère ? Est-ce un désir fantasmé qui fait partie du développement de la petite fille ? Pourquoi certaines passent-elles à l’acte ? Quelques éléments de compréhension de cette violence ultime au féminin.

2Les statistiques établissent que 85 % des personnes jugées pour homicide sont des hommes, et 15 % des femmes (Muchielli, 2002). Le plus souvent, ces dernières commettent leur crime au sein de leur famille – homicides conjugaux et infanticides – et rares sont celles qui agissent seules : plutôt que de commettre le meurtre, elles le planifieraient et pousseraient un autre à passer à l’acte… l’époux, par exemple.

3D’après le criminologue hollandais, F. Koenraadt (1996), les parricides et matricides représentent 2 % à 3 % des meurtres, et il y a plus de parricides que de matricides. Le matricide – le crime de celui ou celle qui tue sa mère – serait donc un fait très rare. Si nous remontons à la mythologie grecque, seul un mythe aborde ce thème : celui d’Oreste et de sa sœur Électre, qui ne cessera de rêver de tuer sa mère, Clytemnestre, qui l’a privée de son père, Agamemnon. Elle attendra le retour de son frère, Oreste, pour venger, par son bras, les assassins de leur père. Oreste tue alors Clytemnestre, leur mère, et Égisthe, l’amant de cette dernière. Il deviendra objet d’horreur tant pour les hommes que pour les dieux. Le peuple de Mycènes lapidera le frère et la sœur pour leur matricide. Oreste, sitôt son méfait accompli, sera poursuivi par les Érinyes et les Furies. Il sera le premier, dans cette famille d’assassins, la maison d’Atrée, à souffrir de son crime.

4Ainsi, tandis que la fille ne fait que rêver de tuer sa mère, le fils, lui, passe à l’acte. On ne parlera alors que d’« Orestie », quand bien même Électre participe au meurtre en l’encourageant. D’ailleurs, le complexe d’Électre, introduit par C. G. Jung en 1913, signifie bien ce désir de meurtre contre la mère et l’amour du père. S. Freud, quant à lui, refuse cette appellation, estimant qu’il n’y a pas de symétrie entre la fille et le garçon. Contrairement au mythe d’Œdipe, il n’y a pas de passage à l’acte de la part d’Électre, alors qu’Œdipe, lui, tue réellement son père.

5La littérature est peu prolixe sur le thème. Néanmoins, M. Gastambide (2002), qui s’est essentiellement appuyée sur ce mythe d’Oreste et Électre, développe l’idée qu’une femme préfère se suicider plutôt que d’attenter à la vie de sa mère, ou tuer la mère qui est en elle, ce qui expliquerait ainsi certains cas de stérilité. Pour A. Naouri, « le souhait de la disparition d’une mère est très rare. Vouloir “tuer” sa mère signifierait se tuer soi-même » (1998).

Le passage à l’acte

6« Les crimes et autres passages à l’acte plus ou moins agressifs ne sont que des ratages du symbole, ils signent un échec du matricide imaginaire qui seul ouvre la voie à la pensée[1]. » Le symbole permet une vie fantasmatique dégageant ainsi la pensée des choses faisant partie du réel ou de l’imaginaire. Le passage à l’acte serait alors la seule issue quand le symbole vient à manquer.

7Mais si nous retenons l’idée qu’il y a eu ratage au niveau du symbolique, quel impact cela a-t-il sur le développement psychique ? J. Lacan ne dira-t-il pas que « le rejet de la castration marque le délire de la pensée[2] » ?

8Les couples féminins, sur lesquels nous allons appuyer notre propos, semblent effectivement vivre dans un délire permanent : Pauline et Juliet vivent à travers leurs histoires fantastiques ; les sœurs Papin, Christine et Léa, évoluent quant à elles dans un délire de persécution.

9Le délire est la construction d’une néoréalité face au retour d’une réalité insupportable. Il met une distance entre le sujet et la réalité. Il jouerait le même rôle que les fantasmes. Prenons l’exemple du complexe d’Œdipe. P.-L. Assoun développe l’idée qu’on ne peut expliquer le parricide par le complexe d’Œdipe, car celui-ci permettrait, au contraire, de protéger le névrosé du passage à l’acte : « […] Le névrosé est, en principe, le plus efficacement protégé de l’acte parricide […] par le fantasme parricide. […] Le complexe y est actif […] ce qui permet d’épargner le père réel. […] Là où le “coup part” pour de bon, c’est bien plus une défaillance qu’un accomplissement du fantasme qu’il y aurait à postuler. » (Assoun, 2002.)

10Cette défaillance pourrait être rapprochée de l’idée du ratage du symbole. Si la vie imaginaire et la vie symbolique ne sont pas différenciées de la réalité, l’agir et le penser semblent, eux aussi, se confondre. L’acte aurait dépassé la pensée. L’acte serait plus économique au niveau psychique que le fantasme. Rappelons que les processus psychiques usent d’une certaine énergie pulsionnelle qui se répartit différemment selon les besoins. L’énergie psychique dépensée en grande quantité servirait à retenir, à refouler, certaines pulsions et autres angoisses. Les fantasmes sont un accomplissement du désir, mais sous une forme plus ou moins déguisée, demandant alors une élaboration psychique bien plus complexe.

11Le passage à l’acte peut prendre des formes différentes : par exemple, chez Pauline et Juliet, il est prémédité, alors que, chez Christine et Léa, il semble être spontané, en réaction à quelque chose d’insupportable : le fait que des sujets remplacent « la pensée par l’action implique en fait des imagos latentes, des représentations conscientes ou surtout inconscientes, qui ne peuvent être contenues et appellent une décharge immédiate[3] ».

12Entre le conscient et l’inconscient, la notion de dynamique tente de véhiculer l’énergie pulsionnelle de façon équilibrée entre ces deux groupements psychiques. Lorsque l’angoisse est trop importante, que le Moi fragile n’a pas les ressources pour la canaliser, il semble que le ça ait puisé toute l’énergie du Moi. La dynamique est alors perturbée, déséquilibrée. La décharge de cette énergie pulsionnelle réalise les désirs du ça dans la réalité, le surmoi n’ayant pas l’énergie nécessaire pour accomplir son travail au niveau de la réalité.
S. Freud parlera des criminels par conscience de culpabilité. Cette culpabilité aurait pour origine le complexe d’Œdipe et serait là avant le délit (Freud, 1985). L’acte aurait alors pour but de libérer une tension. C’est l’interdiction qui aurait poussé à l’accomplissement de l’acte, et cet accomplissement serait lié à un soulagement psychique. S. Freud précisera que l’acte est accompli afin d’obtenir une punition et que celle-ci serait, elle aussi, source de soulagement.

La spécificité de la relation mère-fille

13Existe-t-il une spécificité du lien mère-fille ? Le « ravage » est-il constitutif de ce lien ?

14« […] Dans l’association libre, […] elle [la mère] est pour le sujet une figure de ses premières angoisses, le lieu d’une insondable énigme et d’une obscure menace. Au cœur de l’inconscient, les manquements de la mère ont toujours leur place, et jusqu’au ravage parfois quand il s’agit de la petite fille, dit Lacan. » (Soler, 2003.)

15C. Soler ajoutera que S. Freud « croit reconnaître dans l’attachement pour le fils le seul amour sans ambivalence et peine à admettre […] que, pour la fille, le verdict est plus sombre, peut-être même sans appel. » Cela reviendrait à dire que l’amour de la mère pour sa fille est un mélange d’amour et de haine. Partant de cette hypothèse, l’avenir du lien mère-fille semble en effet compromis. « Le ravage n’est pas à considérer comme un malheur ni comme un symptôme résultant d’une mauvaise mère, mais comme une catastrophe qui existe au cœur même du rapport entre une mère et sa fille. » (Lessana, 2000.)

16Ce ravage ferait-il alors partie de la relation normale entre une mère et sa fille ? Comment s’établit la construction de ce lien dans les premiers temps ? Pour S. Freud, la mère, dès la période œdipienne, n’est que le représentant de l’objet interdit par la Loi. Loi du père, selon J. Lacan. D’ailleurs, Christine, par un habile détour, respectera ce principe en éliminant Madame Lancelin plutôt que de viser directement sa propre mère. Mais rappelons que l’œdipe, dans les premiers temps, est surtout vu du côté du masculin. J. Lacan dira que l’œdipe fait l’homme, il ne fait pas la femme.

17Dans ses textes sur La Vie sexuelle, S. Freud redécouvre l’œdipe en travaillant sur celui de la petite fille. Il en viendra à l’idée de préœdipe. Il supposera qu’en réalité, la fille ne se détourne jamais complètement de son intérêt envers sa mère. Il reléguera la partie de l’œdipe « version fille », c’est-à-dire l’amour pour le père et la rivalité avec la mère, en tant que formation secondaire. La phase préœdipienne serait donc la formation primaire, c’est-à-dire la préhistoire de la relation œdipienne, où le premier objet d’amour est la mère et où se tisse l’ambiguïté du lien mère-fille.

18Au départ, la fille aurait comme seul objet d’amour la mère. Au même titre que le garçon, elle penserait avoir un pénis, qui serait son clitoris. Arrive le moment où elle comprend qu’elle ne l’a pas : c’est là qu’apparaît alors l’envie du pénis. Il semblerait que c’est à ce moment que la fille commencerait à relâcher son amour envers la mère et rendrait sa mère responsable de cette absence de pénis, « […] cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement aussi insuffisant » (Freud, 1969). Finalement, la fille, à défaut d’avoir ce pénis, désire un enfant du père. C’est ce désir qui la détourne de son amour pour sa mère, qui devient de fait une rivale. La jalousie s’installe alors et tendrait à se transformer petit à petit en haine. Cette haine contre la mère s’exprime alors par des désirs oraux et des désirs sadiques qui sont exprimés à travers le refoulement comme une angoisse d’être tuée par la mère. Cette angoisse entraîne le désir de tuer la mère, comme défense consciente. Et, comme le souligne S. Freud, la fille a maintes raisons d’en vouloir fortement à sa mère :

  • La mère a omis de donner à sa fille un organe génital correct.
  • La mère n’a pas suffisamment nourri la fille.
  • La mère a obligé la fille à partager son amour avec d’autres.
  • La mère ne remplit pas toutes les attentes de la fille.
  • La mère a excité la fille, puis lui a défendu la masturbation.

Existe-t-il une spécificité du lien mère-fille ? Le ravage est-il constitutif de ce lien ?

Description de l'image par IA : Deux femmes assises côte à côte sur un canapé, regardant dans la même direction.

Existe-t-il une spécificité du lien mère-fille ? Le ravage est-il constitutif de ce lien ?

19S. Freud lui-même admet que cela ne suffit pas à expliquer cette hostilité. En revanche, un amour aussi fort et intense peut se retourner contre lui-même et aboutir à la haine, l’objet d’amour devenant objet de haine. Plus l’amour originel est fort, plus la haine peut être destructrice. Il n’en fera pas une généralité, car il précise que tout amour ou haine n’est pas forcément accompagné d’une ambivalence aussi grande.

20En tout état de cause, « l’hostilité vis-à-vis de la mère n’est pas une conséquence de la rivalité du complexe d’Œdipe » (Freud, 1969), mais trouve son origine dans la phase préœdipienne, renforcée par la situation œdipienne.

21Au regard de tout cela, il me semble que la fille, puis la femme qu’elle devient, vit toujours dans une sorte d’insatisfaction, et que son destin est d’être continuellement déçue et en attente de quelque chose qu’elle n’atteindra jamais, qui lui échappera toujours. Le ravage qui lie la fille et sa mère tient peut-être en ce qu’elles partagent ce même destin, et l’hostilité de la fille envers sa mère en ce que cette dernière lui transmet un héritage empoisonné. Par deux fois, la fille est privée de son objet d’amour, qui lui sera constamment interdit. D’abord la mère, à qui elle a donné son tout premier amour (on dit que le premier amour marque à vie), puis son père qui lui est interdit.

22Pour M. Klein, ce qu’envie la fille, ce n’est pas le père, mais la mère, car cette dernière possède le père et son pénis. Elle chercherait donc ainsi à le récupérer. La mère serait le premier objet d’envie, et le père le second. Quand la fille parvient à dépasser cette haine et cette envie, elle peut enfin se retourner vers le père, mais il n’en demeure pas moins qu’elle conserve toujours un fond de haine envers sa mère, dont elle doit parvenir à se passer.

23En ce sens, le matricide, quand il est psychique, est indispensable au développement de l’enfant, car il est important de pouvoir se passer psychiquement de la mère. Inversement, quand il devient réel, il signe l’entrée dans la folie.

Le matricide

Le matricide réel

24Selon M. Gastambide (2002), une femme est réputée ne pas pouvoir tuer sa mère. Pour quelles raisons, une femme en serait-elle moins capable qu’un homme ? Faut-il renvoyer la femme à la nature de son sexe, creux, vide, comme le suggère l’auteur ?

25Est-ce le pire des meurtres, d’une violence et d’une horreur inimaginable, à l’instar de F. Héritier (1994) qui, au sujet de l’inceste entre mère et fille, dit que c’est le pire des incestes ? L’inceste féminin, mélange du même, des mêmes substances, provoquerait un excès de substances féminines. « Il se trouve que le Surmoi lie l’interdit de l’inceste à la prohibition du meurtre[4]. » Si l’inceste mère-fille est le pire des incestes et que le surmoi confond cet acte avec celui du meurtre, il semblerait alors que le meurtre fille-mère fût aussi le pire des meurtres.

26D’après le travail fourni par F. Koenraadt, plus que pour les parricides, les matricides sont souvent perpétrés par des personnes ayant un profil psychopathologique, et notamment par des sujets schizophrènes. J. Kristeva, à propos de l’hypothèse du complexe d’Oreste de M. Klein, dira que « dans la pièce antique, le meurtre de la mère est source de liberté pour Oreste, mais au prix de remords dépressifs que symbolisent les Érinyes[5] ». Ces Érinyes symboliseraient-elles la folie, qu’elle soit déjà apparue avant le matricide ou qu’elle se déclenche après sous forme de décompensation ? « C’est […] souvent en pleine crise de déréalisation que le matricide tue. Cherchant désespéramment une issue pour ainsi dire magique à sa clôture existentielle, il étouffe dans son monde où le réel et l’imaginaire […] se confondent jusqu’à l’insoutenable. » (Yvonneau, 1990.)

27Mais qui sont ces mères que l’on tue ? D’après le travail de recherche de F. Koenraadt, les victimes de parricide (le terme parricide incluant également les matricides) sont des personnes fréquemment dominatrices, tyranniques et agressives. S. Jabès, dans son roman, Caroline assassine (2004), imagine l’histoire d’une jeune enfant de sept ans qui projette de tuer sa mère qui l’a découverte en train de lire Les Misérables dans les toilettes. On pourrait, par ailleurs, émettre l’hypothèse que Pauline tue sa mère qui l’empêche de sombrer dans sa vie fantasmatique et de vivre en fusion avec son amie. De même que Christine tue sa patronne, visant ainsi inconsciemment sa mère qui, à ses yeux, les persécute, elle et sa sœur. Ainsi, la mère tyrannique, ou vécue comme telle dans l’inconscient, trop présente, semble empêcher le rêve ou une vie intime, fantasmatique.

28M. Gastambide rapporte également le cas d’une femme de quarante-neuf ans ayant toujours vécu avec sa mère : « Dès sa plus tendre enfance, elle protégea sa mère d’un père violent, alcoolique, dont elle estimait qu’il violait celle-ci. Le rejet de la sexualité alla de pair avec cette défense de la mère. » Elle s’occupa donc de sa mère, seule, et n’eut jamais de vie intime ou sexuelle. « Deux femmes, comme en miroir, piégées l’une par l’autre, l’une se reconnaissant dans l’image de l’autre. » Un médecin vient à s’introduire dans ce couple fermé, et Mademoiselle F se sent attirée. « Dans son rejet de la sexualité, elle n’a pu laisser s’inscrire en elle le signifiant “être une femme pour un homme”. » (Gastambide, 2002.) Troublée par son désir et ne comprenant pas d’où il venait, elle se met à haïr sa mère. Ce réveil érotique « la met au bord de révéler à sa mère des effleurements incestueux qu’elle eut avec son père. Cela lui revient à lui avouer une sexualité dont elle se défend depuis toujours. […] Décevoir son Idéal de virginité, c’est tuer la mère idéalisée pure et sans désirs, à laquelle elle s’identifiait jusque-là. » Elle croira entendre la voix du médecin lui dire « pardonne-la et tue-la ». Elle étouffera alors sa mère à l’aide d’un coussin.

29Il semble que Mademoiselle F. ne pouvait avoir une vie érotique, même en fantasme, en présence de sa mère. Se vivant en miroir par rapport à sa mère, avoir du désir sous-entendait que la mère pouvait également en avoir. Ce qui lui était insupportable.
L’auteur évoque également le cas d’un tueur en série qui, après avoir tué plusieurs personnes, tua enfin celle qu’il visait réellement : sa mère. Il lui trancha la tête, la posa sur une étagère et lui parla. Il déclara : « J’ai enfin pu lui dire tout ce que j’avais à dire, sans être interrompu. » (Gastambide, 2002.) Ce fut son dernier meurtre. Le matricide psychique non accompli n’a pas pu servir de protection contre un passage à l’acte. Il a tenté de maîtriser son désir matricide en déplaçant ce désir sur d’autres figures maternelles, mais seul le meurtre de sa mère a pu assouvir son angoisse.

Le matricide psychique

30Si l’on y regarde de plus près, l’œdipe, plus qu’un parricide, pourrait être un matricide déguisé. Nous avons vu que l’enfant doit, pour accéder à la culture et au langage, accepter la Loi du père, donc accepter de ne pas être le phallus de la mère. C’est la castration symbolique. Cette castration symbolique ne sous-entendrait-elle pas également le meurtre symbolique de la mère ? Comment accepter la Loi du père si la mère est dominatrice ? J. Lacan écrivait que « le symbole se manifeste d’abord comme le meurtre de la chose » (Lacan, 1966). Qu’est-ce que cette chose ? Se pourrait-il qu’il s’agisse de la mère ?

31Commençant à travailler sur le mythe d’Oreste, M. Klein, sans rejeter l’œdipe, développa une autre façon d’envisager le concept de sujet, considérant le passage à l’acte comme un échec du meurtre imaginaire de la mère.

32Si le matricide imaginaire est raté, l’enfant ne pourrait entrer dans un monde de symbolisation (système des symboles de M. Klein) ou avoir accès au symbolique (de J. Lacan) qui ferait de lui un sujet libre du tout-puissant contrôle maternel. Le père aurait donc comme mission de soutenir l’enfant dans sa tentative de séparation d’avec la mère, qui passe par le matricide symbolique. On sait que Pauline fut élevée par une tante qui haïssait les hommes. Or, cette femme aurait difficilement pu signifier à Christine le Nom du père. Se passer de la mère, sur le plan symbolique, c’est ce qui semble participer à la construction d’un moi sain.

Le tabou de l’agressivité au féminin

33Le mythe qu’a bâti S. Freud dans Totem et tabou autour du meurtre du père primitif semble purement réservé aux hommes. Les hommes seraient ceux qui tuent, et le père celui qui est tué. Plus tard, en 1915, dans Les Pulsions et leurs destins ou dans Métapsychologie, même s’il se défend d’en faire une généralité, il pose que l’homme est plutôt du côté de l’activité et la femme de la passivité.

34La rareté du crime féminin participe aussi à le rendre incroyable : « Le caractère d’exception du crime conjugué au féminin décuple la cruauté, faisant surgir une déesse mère, envers du meurtre du père. C’est, depuis, le non-lieu de la culpabilité d’origine, comme exclue du meurtre, que la femme criminelle, dans un acte de haute désymbolisation, procède au sacrifice au nom d’une Loi en quelque sorte antérieure et supérieure au meurtre du père. Le crime au féminin montrerait ainsi l’envers de la Loi. » (Assoun, 2004.)

35Dans l’imaginaire populaire ou dans les religions, la femme est celle qui donne la vie et l’amour, une mère idéale. Cette vision assez misogyne de la femme, véhiculée par le catholicisme jusqu’à une époque récente, n’accordait de place aux femmes que si elles étaient vierges ou saintes ou mères.

36J.-P. Roux (2004), quant à lui, soutient l’idée que la femme qui fait du mal le fait malgré elle et à cause de l’homme. Il évoque l’histoire d’Anat, une guerrière connue pour boire le sang de ses adversaires, qu’il décrit, malgré les sauvageries auxquelles elle s’adonne, comme une « déesse de la fécondité, de la vie ». Elle agirait guidée par l’amour qu’elle porte à Baal. C’est ainsi l’homme qu’il place à l’origine du méfait et qui est accusé : « N’est-ce pas l’homme qui a créé les sorcières, qui a provoqué la métamorphose de la belle fille que fut un jour Scylla ? […] Certes, la femme peut agir pour le mal […]. Les monstres ne sont-ils pas des produits du regard masculin ? » En somme, lorsqu’elle use de sa violence, de son agressivité, de sa cruauté, la femme agirait contre sa volonté !

37Si la femme est capable de cruauté et de meurtre, alors le sein est atteint, il est détruit. Pour autant, la femme doit être la forteresse aimante et maternante. Qui irait se blottir contre un sein destructeur ? Nous sommes renvoyés à l’intuition du petit enfant au stade schizoparanoïde de M. Klein : il sent qu’il doit se protéger de ce sein. Mais l’enfant ne peut accepter que ce sein, porteur de bonnes choses, soit aussi mauvais. Il rejettera alors ces angoisses à l’extérieur, sur d’autres objets.

38Par ailleurs, les femmes participent aussi aux guerres, et pas seulement dans des rôles de soignantes. Elles portent l’uniforme et, utilisant l’image qu’on a d’elles, font de merveilleuses espionnes, dont personne ne se méfie.

39Dans une actualité pas si lointaine, les tortures infligées à des soldats irakiens ont fait le tour des médias. Les tortionnaires étaient au nombre de sept soldats américains, dont trois femmes. On pouvait voir d’ignobles photographies montrant les prisonniers dans des positions humiliantes, une femme posant avec un large sourire dessiné sur son visage : « Que des soldats malmènent des prisonniers pour leur soutirer des informations sensibles est certes interdit par la Convention de Genève, mais cela ne surprendra personne. Que des femmes se prêtent à ce jeu sinistre et qu’elles y prennent du plaisir, voilà qui relevait jusqu’alors de l’indicible. Ou de l’inimaginable. Comme l’était ce sourire, éclatant, que l’on découvre sur la plupart des photographies où se mettent en scène les femmes tortionnaires américaines. […] La découverte que l’uniforme peut livrer les femmes à d’aussi bas instincts que des hommes en treillis[6]. »
Ainsi, plus que les tortures, c’est la cruauté féminine qui gêne, étonne, dérange. La violence masculine est dans les mœurs, elle est normale et acceptable.

Pour conclure

40Ainsi, la cruauté au féminin existe, et cette cruauté dérange. Que ce soit dans le langage, dans la nouvelle agressivité devenue courante chez les jeunes filles, ou encore les pédophiles femmes, les criminelles… la réaction est toujours plus vive que pour un homme : « Mais comment ? », « Pourquoi ? », « C’est horrible »… parce que venant d’une femme. Serait-ce parce que la femme a été privée de cet organe, le pénis que seul l’homme détient, qu’elle nourrit une cruauté aussi grande qu’insoupçonnée, masquée derrière le vide de son organe génital ? Elle a, en effet, été privée du pénis, mais aussi du sein que la mère lui retire. La femme le vit peut-être comme un arrachement. Maintes fois, la fille subira ces arrachements qui viendront grossir le trou.

41Le matricide féminin serait-il un tabou non seulement à cause de la violence de l’acte, mais encore plus par la violence qu’il fait naître en chacun de nous ?

Bibliographie

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Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/jdp.266.0067