Transformations numériques et entrepreneuriales. Cycle La Transition énergétique
Ces deux start-up françaises qui s’attaquent à la recharge des véhicules électriques
- Par Nicolas Banchet
- et Sophie Jacolin
Pages 8 à 14
Citer cet article
- BANCHET, Nicolas
- et JACOLIN, Sophie,
- Banchet, Nicolas.
- et al.
- Banchet, N.
- et Jacolin, S.
https://doi.org/10.3917/jepam.164.0008
Citer cet article
- Banchet, N.
- et Jacolin, S.
- Banchet, Nicolas.
- et al.
- BANCHET, Nicolas
- et JACOLIN, Sophie,
https://doi.org/10.3917/jepam.164.0008
Le développement de solutions de recharge pour les maisons individuelles, les entreprises et les copropriétés est un aspect négligé de la transition énergétique. Il conditionne pourtant l’essor du véhicule électrique. Zeplug et ChargeGuru se sont donné pour mission de relever ce défi, en s’appuyant sur une plateforme digitale performante et en fédérant un écosystème européen d’installateurs certifiés. En levant 240 millions d’euros pendant l’été 2022, Zeplug a montré sa capacité à convaincre de la solidité de son modèle de développement.
1 Si le développement des véhicules électriques est un élément clé de la décarbonation, il a un corollaire indispensable qui, dans un premier temps, semble avoir été quelque peu négligé : le déploiement de solutions de recharge adaptées à une diversité de besoins, en stationnaire et en itinérance, partagées et individuelles. Ce n’est qu’en 2020 que le Gouvernement a annoncé l’objectif de déployer 100 000 bornes publiques avant la fin de l’année suivante. Fin 2022, la cible n’était pas encore atteinte : un peu plus de 80 000 bornes étaient effectivement installées.
Développer les voitures électriques, et après ?
2 Qui accepterait de remplacer sa voiture thermique par un modèle électrique sans avoir l’assurance de pouvoir le charger à sa convenance ? Le nombre insuffisant de bornes a été l’un des principaux freins à l’achat de véhicules électrifiés depuis leur lancement. Tous les constructeurs automobiles se sont pourtant lancés sur le marché de l’électrique et ont engagé d’importants efforts pour diversifier leurs gammes. Peugeot a ainsi annoncé qu’il ne vendrait plus aucun modèle thermique en Europe à l’horizon 2030, avant même l’échéance décrétée par l’Union européenne de ne plus commercialiser ces véhicules en 2035. Pour les fabricants, l’accessibilité des solutions de recharge est déterminante : ils vendront d’autant plus facilement leurs véhicules électriques qu’ils pourront orienter leurs acquéreurs vers un installateur fiable de bornes individuelles à domicile. C’est à ce besoin que répond la société ChargeGuru, que j’ai créée en 2018 sur un modèle de plateforme inspiré d’Uber et des taxis G7. J’ai, en effet, été directeur général de G7 jusqu’en 2017 et j’en ai conduit la transformation face à la concurrence accélérée liée à l’arrivée d’Uber.
3 Qu’en est-il des copropriétés, où la bonne entente est rarement de mise et où personne ne souhaite payer pour son voisin ? Certains copropriétaires sont tentés de se brancher à une prise de façon sauvage et d’utiliser l’électricité des parties communes, mais, outre le fait que le procédé n’est guère civil, l’infrastructure des bâtiments n’est pas destinée à cet usage et le système risque vite de disjoncter. Zeplug propose aux copropriétés une solution simple, dont l’adoption ne donne pas lieu à d’interminables palabres en assemblée générale : la mise en place de l’infrastructure est gratuite et les résidents peuvent s’abonner au service progressivement. C’est un fier service rendu aux syndics, qui se trouvent souvent démunis face aux demandes des habitants d’équiper les parkings. Créée en 2014, Zeplug suit une belle croissance – en témoigne sa dernière levée de capital, d’un montant de 240 millions d’euros, intervenue en plein refroidissement du capital investissement, destinée à soutenir son expansion internationale en Europe et aux États-Unis. J’ai rejoint cette société en 2017 – je connaissais son fondateur –, alors qu’elle accélérait sa croissance et préparait des levées de fonds. Je codirige aujourd’hui les deux entreprises qui opèrent dans le même domaine, mais qui ont adopté des modèles d’affaires totalement différents.
À chacun ses besoins de recharge
4 Les deux start-up ont fait le choix de ne pas être présentes dans le segment de la recharge publique, qui présente une rentabilité trop aléatoire. Les bornes publiques, qui assurent une charge ultrarapide – presque aussi rapide qu’un plein d’essence – sont en effet coûteuses, de l’ordre de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers d’euros. La rémunération s’effectuant à l’acte – et non sur abonnement, par exemple –, il faut s’assurer que le trafic sera suffisant pour rentrer dans ses frais. L’emplacement de la borne est donc déterminant, le risque étant qu’un concurrent vienne installer des bornes juste à côté, comme un centre commercial ou une station-service.
5 Pour leur part, les particuliers privilégient la charge lente, permettant d’emmagasiner l’équivalent de 20 à 40 kilomètres par heure. Une nuit permet de faire le plein. Pour un usage quotidien, il est largement suffisant de brancher sa voiture deux à trois fois par semaine, sachant qu’un véhicule roule en moyenne 30 kilomètres par jour. Ces bornes privatives ne présentent pas de complexité technique particulière, hormis leur aptitude à piloter la charge en temps réel au regard de la puissance disponible sur le réseau. Les foyers qui les utilisent voient leur consommation électrique croître de 28 %, soit un surcoût de 30 à 40 euros par mois. Les deux tiers d’entre eux branchent leur voiture une à trois fois par semaine.
6 Dans les entreprises, où les bornes sont partagées, la charge a besoin d’être plus rapide. L’équipement assure un pilotage énergétique et est doté de systèmes permettant de suivre la consommation afin de la facturer aux salariés ou d’évaluer l’avantage en nature que cela représente.
Une pénurie de main-d’œuvre et de matériel
7 Si la France n’a pas encore atteint son objectif de 100 000 bornes publiques, c’est notamment en raison d’une pénurie d’électriciens qualifiés. L’installation et la programmation d’une borne demandent en effet des compétences spécifiques. Si les électriciens de demain veulent installer des bornes de recharge et des panneaux solaires, mais aussi pratiquer de la rénovation énergétique des bâtiments et de la domotique, ils devront avoir une formation cohérente avec ces besoins, par exemple un niveau BTS, voire un diplôme d’ingénieur, plutôt qu’un CAP ou un BEP comme naguère. Il y a là un enjeu de formation majeur.
8 À cela s’ajoutent des difficultés d’approvisionnement en bornes. La France a la chance de compter quelques fabricants performants dans ce domaine, comme Schneider et Legrand, mais la demande est telle que leur outil industriel a parfois du mal à suivre. Les délais de livraison se sont allongés, ce qui a ouvert la porte à du matériel étranger, en provenance d’autres pays européens, mais aussi de Chine, respectant plus ou moins les normes françaises. Le problème de disponibilité est encore plus flagrant pour les bornes de recharge rapide : il faut compter six mois à un an d’attente pour recevoir les modèles les plus performants.
Des solutions simples et complémentaires
9 Conscientes de l’appréhension que peut susciter l’acquisition de bornes de recharge – à qui s’adresser ? en cas d’usage partagé, qui paiera ? –, Zeplug et ChargeGuru proposent des solutions simples, à la tarification transparente.
10 Zeplug vise les copropriétés, dans lesquelles, par définition, personne ne veut investir pour les autres. À l’instar d’Orange qui installe la fibre dans les immeubles, elle finance l’infrastructure de recharge (dont elle reste propriétaire), l’installe et propose un service aux résidents qui souhaitent s’y connecter. Fonctionnant essentiellement sur abonnement, elle bénéficie de revenus récurrents.
Borne de recharge Zeplug installée dans le parking d’une copropriété.
Borne de recharge Zeplug installée dans le parking d’une copropriété.
11 ChargeGuru, pour sa part, propose des services d’installation de bornes de recharge lente ou rapide à des particuliers et à des entreprises (sociétés, hôtels, centres commerciaux, restaurants, concessions automobiles), en s’appuyant sur des électriciens affiliés à sa plateforme – on pourrait la comparer à Uber et sa plateforme de chauffeurs. À la différence de Zeplug, ChargeGuru vend les infrastructures à ses clients et leur propose en sus des services d’exploitation et de maintenance. Ses besoins en cash sont plus limités, puisqu’il n’y a pas de CAPEX et que ChargeGuru dégage une marge brute sur chaque installation. Son modèle est en outre assez facilement reproductible à l’étranger. ChargeGuru est d’ailleurs présente dans sept pays en Europe.
Zeplug, à la conquête des copropriétés
12 Les syndics sont le point d’entrée de Zeplug dans le marché de la copropriété. Tous sont en effet sollicités par les copropriétaires pour installer des solutions de recharge. Nous faisons en sorte que le sujet soit inscrit à l’ordre du jour des assemblées générales et les aidons à préparer les réunions. La décision est d’autant plus facile à prendre qu’elle ne nécessite aucun budget, car l’installation ne coûte rien à la copropriété. Zeplug collabore aussi avec des leasers et des constructeurs automobiles. Pour sa part, ChargeGuru entretient des relations soutenues avec ces derniers, afin qu’ils guident les nouveaux acquéreurs de véhicules électriques vers notre solution de recharge. Le but est que la borne soit installée quand l’acheteur reçoit sa voiture, en général quelques mois après la commande. ChargeGuru travaille également avec des sociétés de leasing, des énergéticiens et des opérateurs de bornes de recharge, qui lui confient du matériel dont ils restent propriétaires.
Bornes BMW installées par ChargeGuru.
Bornes BMW installées par ChargeGuru.
13 Zeplug a la particularité de déployer une installation électrique indépendante de celle qui alimente déjà les parties communes des copropriétés. Nous demandons au gestionnaire de réseau d’ouvrir un nouveau compteur, sur lequel nous souscrivons nous-mêmes un abonnement de fourniture d’énergie. C’est à partir de ce compteur que nous déployons notre infrastructure : câbles, armoires électriques, outils de pilotage énergétique, solutions de connectivité pour suivre la consommation et assurer le premier niveau de maintenance à distance. En aval de ces armoires électriques sont installées les bornes de recharge.
14 Quand nous arrivons dans une copropriété, nous y avons généralement un ou deux utilisateurs. Nous y déployons à nos frais une infrastructure coûtant plusieurs milliers d’euros, en faisant le pari que d’autres copropriétaires s’y connecteront ultérieurement. Des réinvestissements étant nécessaires à mesure que des nouveaux clients arrivent, nous finançons ce déploiement progressif. Le modèle a fait ses preuves ; le but est désormais de conquérir un maximum de copropriétés.
15 L’offre commerciale de Zeplug est identique pour tous les immeubles, quelle que soit leur configuration. La solution est donc simple, facile à comprendre et à vendre. La facturation de la consommation s’effectue soit au réel, soit sous forme de forfait, à l’image d’un abonnement téléphonique. Le client choisit la formule la plus adaptée à son besoin.
16 Partant d’Île-de-France, Zeplug s’est étendu à la France entière. Actuellement, 80 % des nouvelles copropriétés que nous remportons sont situées en province. Nous sommes présents dans 10 000 immeubles comptant en moyenne 100 places et 17 000 immeubles supplémentaires sont en cours de validation. Nous attirons aussi dans ces copropriétés des riverains qui n’ont pas de place de parking dans leur propre immeuble.
17 Zeplug démarre son internationalisation. Elle a commencé par les États-Unis, qui n’est pas le pays le plus simple ! Nous avons ouvert un bureau à Boston, où travaillent une quinzaine de collaborateurs.
18 Chaque levée de fonds de Zeplug semble avoir coïncidé avec un bouleversement mondial… Nous sommes malgré tout parvenus à nos fins. La première de ces levées de fonds, réalisée en 2018 auprès d’un family office pour près de 10 millions d’euros, visait à financer les dépenses courantes et les infrastructures. Nous étions alors au beau milieu du mouvement des Gilets jaunes, ce qui a incité des investisseurs étrangers pressentis à ne pas donner suite. Nous avons ensuite mis en place une solution de financement de nos infrastructures fin 2018 ; de fait, nos besoins en cash ne visaient plus qu’à couvrir nos frais de fonctionnement. Une deuxième levée de fonds a suivi en pleine crise de la Covid-19, en 2020, à hauteur de 5 millions d’euros, pour couvrir nos dépenses courantes. Enfin, nous avons levé 240 millions d’euros en 2022, au début de la guerre en Ukraine, et le fonds anglo-saxon ICG est entré à notre capital. Il détenait indirectement une participation dans une entreprise du secteur, Bornes Solutions, avec laquelle nous avons fusionné.
19 Zeplug vient de recevoir le label Next40, qui distingue les 40 start-up les plus prometteuses. C’est une reconnaissance, mais aussi une visibilité bienvenue pour continuer à faire grandir la société.
ChargeGuru, une plateforme d’installateurs
20 ChargeGuru adopte un modèle de plateforme, à laquelle sont affiliés les meilleurs installateurs électriques spécialistes des bornes de recharge. Cinq cents sociétés y sont référencées dans sept pays : France, Espagne, Portugal, Belgique, Allemagne, Italie et Royaume-Uni. Nous assurons la relation client et les aspects administratifs, ce qui permet à ces sociétés de se concentrer sur leur cœur de métier et, par conséquent, de facturer davantage de temps d’intervention. Notre expertise nous permet de sélectionner le matériel et les logiciels de pilotage des bornes les plus adaptés à chaque projet. Nous fournissons ce service soit en direct au client final, soit via des partenaires comme des constructeurs automobiles.
21 Aucun acteur équivalent à ChargeGuru ne possède une telle empreinte européenne. D’importants acteurs nous sollicitent pour notre capacité à proposer une haute qualité de service, des processus et des parcours clients homogènes à cette échelle. Enfin, ChargeGuru affiche un Net Promoter Score (NPS) très élevé, supérieur à 60, ce qui la classe au niveau d’Apple ou d’Amazon en matière de satisfaction client.
Se développer et se diversifier
22 Les deux entreprises connaissent une belle progression et voient leurs effectifs quasiment doubler chaque année – Zeplug compte aujourd’hui plus de 200 collaborateurs et ChargeGuru, plus de 100 collaborateurs. Elles restent néanmoins jeunes et doivent relever des défis massifs.
23 Zeplug affronte avant tout un enjeu de conquête. Elle entend se diversifier en s’implantant dans des copropriétés avec parkings extérieurs. L’installation de bornes y est néanmoins complexe, car elle demande de réaliser des travaux de génie civil. Zeplug doit par ailleurs accélérer son déploiement international, aux États-Unis et dans les principaux pays d’Europe.
24 Nous entendons accélérer le déploiement de ChargeGuru dans les sept pays où elle est présente et envisageons d’autres implantations. L’entreprise doit faire croître la part de ses revenus récurrents, c’est-à-dire, au-delà de l’installation, vendre la maintenance et l’exploitation des infrastructures. Elle doit continuer à développer sa plateforme technologique pour automatiser le maximum de tâches. Enfin, la clé du succès réside dans la qualité de ses liens avec les installateurs. Nous lançons de nouveaux services pour accompagner leur développement.
25 Ces deux start-up grandissent bien, côte à côte. C’est en recrutant les meilleurs talents et en leur offrant des parcours attractifs que nous comptons porter toujours plus loin cette belle aventure.
Débat
Nous avons étudié l’opportunité d’installer des stations de charge publiques pour des usages en itinérance, mais elles répondent à un modèle économique assez différent du nôtre, puisqu’elles sont soumises au risque de fluctuation du trafic. Leur rentabilisation peut varier considérablement selon leur taux d’utilisation. Les copropriétés ne présentent pas un tel risque. Nos systèmes de ciblage des copropriétés – développés par des ingénieurs-docteurs, pour certains issus de l’École des mines – nous permettent d’identifier avec une grande certitude celles qui offrent des perspectives de rentabilité compatibles avec nos critères d’investissement. En outre, les abonnements souscrits par les résidents sont indépendants de leur consommation, jusqu’à un certain point ; la rentabilité est donc indépendante de l’utilisation effective de la borne.
L’écosystème de la recharge
Borne Keba installée chez un particulier par ChargeGuru.
Borne Keba installée chez un particulier par ChargeGuru.
Lorsqu’ils ont franchi l’étape de l’affiliation, nous commençons par leur confier des projets relativement simples et en dressons un bilan. Nous les faisons monter en difficulté progressivement. Nous réalisons en outre des audits aléatoires de chantiers. Pour les projets d’entreprise plus complexes, nous faisons intervenir un bureau de contrôle à la fin des chantiers, afin qu’il délivre un certificat de conformité aux normes. Cela permet évidemment de vérifier la qualité de l’intervention et nous protège si le client modifie l’installation ultérieurement.
Quand il s’avère qu’un installateur n’est pas au niveau attendu, nous provoquons un échange et lui demandons de modifier sa prestation. S’il ne s’améliore pas, nous cessons de lui confier des projets.
Les levées de fonds, un métier en soi
Et demain ?