Article de revue

Changer de peau à l’adolescence

Pages 36 à 40

Citer cet article


  • Le Breton, D.
(2020). Changer de peau à l’adolescence. Le Carnet Psy, 238(8), 36-40. https://doi.org/10.3917/lcp.238.0036.

  • Le Breton, David.
« Changer de peau à l’adolescence ». Le Carnet Psy, 2020/8 N° 238, 2020. p.36-40. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-36?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2020. Changer de peau à l’adolescence. Le Carnet Psy, 2020/8 N° 238, p.36-40. DOI : 10.3917/lcp.238.0036. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2020-8-page-36?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcp.238.0036


Changer de peau

1La peau est toujours anthropologiquement un lieu de vulnérabilité car elle incarne la souveraineté de l’individu face aux autres et à son environnement. Il est là où se tient son corps et les limites de sa peau en sont la frontière. Dans maintes sociétés humaines, les déchets corporels (sang, ongles, cheveux, sperme, excréments, etc.) sont des éléments de danger et de pouvoir aux mains de qui s’en empare. Ce sont des métonymies de la personne, elles sont des chemins qui mènent à elle. Souvent les pouvoirs sorciers ou chamaniques se constituent par le fait de franchir les limites symboliques du corps : faire couler du sang, manger de la chair humaine ou d’un animal prohibé, commettre l’inceste, etc. En allant outre les frontières familières du corps, à travers sa transgression le sorcier ou le chaman fabriquent une puissance à son usage qui le détache désormais de la condition humaine ordinaire. Or, l’efficacité qu’on leur prête est également celle de manipuler les limites corporelles de ceux qui viennent à eux. Toutes les marges sont dangereuses (Douglas, 1981).

2Les jeunes générations particulièrement éprouvent la nécessité de contrôler leur limite personnelle pour demeurer en prise sur leur existence. Elles connaissent une métamorphose physique qui les préoccupe, d’autant que le regard porté sur elles par leur environnement social change de tonalité. Elles sont toujours en quête de limites de sens pour exister de manière propice. La peau est la première incarnation de la frontière. Elle est le lieu de toutes les découvertes et de tous les dangers, à la fois poison et remède comme le rappelle l’étymologie du pharmakon. En agissant sur elle sous une forme ou sous une autre, il cherche à agir sur son existence.

3La peau enveloppe la personne, elle dresse ses frontières existentielles. Géographie singulière en ce qu’elle est unique avec ses formes, sa consistance, ses cicatrices, ses nuances de couleur, elle établit une frontière vivante et poreuse entre soi et l’autre, le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. Lieu de contact, porte symbolique, elle est ouverture ou fermeture au monde selon les circonstances affectives, mémoire d’événements biographiques. Pour le meilleur ou pour le pire, on comprend en quoi elle est un enjeu majeur des processus adolescents. Enveloppe narcissique à la fois matérielle et fluide, elle distingue le moi psychique du moi corporel et elle est d’autant plus investie par l’adolescent qu’elle est le lieu visible et sensible de sa différence. Nourrie d’érogénéité, elle procure le plaisir ou la douleur selon les potentialisations dont elle est l’objet du fait de l’entourage affectif, mais surtout de ce que le jeune fait de ces influences. Instance de maintenance du psychisme, c’est-à-dire d’enracinement du sentiment de soi au sein d’un corps qui individualise, elle exerce aussi une fonction de contenance, c’est-à-dire d’amortissement des tensions venant du dehors ou du dedans.

4Si elle ne remplit pas ce rôle, elle procure un sentiment de fragilité, d’absence de protection face à l’âpreté de l’environnement. Elle est d’autant plus vulnérable chez l’adolescent en porte-à-faux avec son existence et mal dans sa peau. Elle donne le ressenti des limites de sens qui autorisent ou non à se sentir porté par son existence. Offerte au regard et au pouvoir des autres, elle expose à leurs jugements. Elle incarne le partage entre le privé et le public. Mais le passage heureux entre ces deux dimensions qui alimentent la fluidité de la vie quotidienne implique un solide étayage pour se donner un cadre, des limites propices, car il n’y a jamais de moi sans l’autre. Elle le protège des agressions de l’environnement mais en même temps elle en dévoile les failles. Elle incarne la souveraineté de l’individu mais elle signale ses blessures intimes. Elle est l’espace privilégié de l’érotisation, la condition de l’expérience du monde environnant. Mais parfois de son éloignement, de sa mise à distance. Et de surcroît, la matière même de la tendresse, de l’amour ou de leur absence, ou encore de la haine de soi.

5L’adolescence est bien le temps d’un changement de peau, une volonté de se défaire de ses anciens oripeaux pour faire peau neuve. On comprend que le corps soit un lieu intense de délibération intime, de tensions pour un jeune qui est au cœur du passage. Pour le meilleur et pour le pire, il exerce sur son corps une attention vétilleuse dans le sentiment que les autres le jugent sur son apparence. Indépendamment de ses fonctions et de sa physiologie, la peau reflète en permanence une valeur relationnelle. En tant que surface toute entière érogène, elle ne cesse de cristalliser du sens dans le rapport à soi et à l’autre. Elle est en effet aussi l’organe du contact, dans le double sens du terme : le sens du toucher mais aussi et surtout la qualité de la relation à l’autre. De manière élémentaire on est bien ou mal dans sa peau. On touche quelqu’un en suscitant son émotion. On le caresse dans le sens du poil, on s’efforce de prendre des gants pour ne pas le heurter, certaines personnes se prennent avec des pincettes ou se manient avec prudence, elles sont chatouilleuses, elles exigent des gants de velours, d’autres ont la peau dure ou sont épais, à moins qu’ils n’en tiennent une couche. En revanche, l’amour marque le fait d’avoir quelqu’un dans la peau. D’innombrables termes sollicitent le vocabulaire du toucher pour dire les modalités de la rencontre, la qualité du contact avec autrui, ils débordent la seule référence tactile pour dire le sens de l’interaction. Une sorte d’inconscient de la langue insiste sur le fait que l’état de la peau est un indice de l’état psychique, un révélateur du rapport au monde, elle mesure la qualité de contact.

6Tout ce qui vient éroder les limites, les titiller, accentue le sentiment de soi de l’enfant. Winnicott l’observait déjà au regard des maladies de peau : « Un enfant qui arrive à peine à sentir que son corps et lui ne font qu’un s’intéresse énormément à tout ce qui accroît son sentiment corporel et tire parfois profit d’une gale ou d’une irritation cutanée (Winnicott, 1996). L’irritation cutanée chronique renforce les limites de soi, elle compense les failles de l’environnement, elle donne un corps à l’enfant et étaye son existence de sujet. Au-delà de ces limites règnent le chaos de la dépersonnalisation et en deçà le risque de l’intrusion du monde extérieur. Un tel symptôme est polysémique, il signale une souffrance, et appelle un contact, l’amour de la mère, il est aussi une manière de se stimuler soi à défaut d’une reconnaissance maternelle, mais aussi une manière radicale de rétablir les limites de soi que l’autre est défaillant à donner. Jean-Marie Gauthier voit dans la dermatite atopique du bébé une rupture des rythmes de soin de la mère à son égard, une impossibilité de s’ajuster à leur incohérence. L’enfant n’est pas pris dans une relation affective mais plutôt hygiénique sans que ses demandes soient prises en considération (Gauthier, 1993). L’aire transitionnelle que ménage la peau et qui alimente le jeu de vivre exige une attention vétilleuse pour l’enfant ou l’adolescent justement mal dans sa peau et qui peine à l’habiter. Exister implique de rester dans son corps, ni plus ni moins, en maintenant le réel à sa place. Sinon, les failles narcissiques peuvent altérer la peau justement comme instance symbolique d’un mauvais contact. Didier Anzieu le rappelle, le moi-peau exerce une fonction de maintenance et de contenance, au plan symbolique ou réel (1985).

7Le corps est une matière première de la fabrique d’identité, il se mue en un champ de bataille pour accéder à soi ou se défaire de sa souffrance. Il est l’autre le plus proche, mais à portée de main, et à apprivoiser à cause de ses transformations et des attitudes de l’entourage et du regard des autres dans l’espace public. D’où pour l’adolescent son surinvestissement comme porte-parole de soi, porte-identité. Les tentatives du jeune sont nombreuses pour contrôler quelque chose de ce corps qui se dérobe à lui à travers tatouages, piercings, style de coiffure, de vêtements, maquillage, recherche d’un look spécifique, régimes alimentaires, pratiques sportives intensives, etc. (Le Breton, 2007). Manière symbolique de signer son corps comme lui appartenant en se détachant doucement des parents pour se reconstruire un corps sous l’influence des pairs. (Le Breton, 2003). Ces pratiques donnent une prise rassurante qui l’empêche de se perdre. La peau est alors une scène pour susciter la reconnaissance des autres, essentiellement celle des pairs. En modifiant son apparence, il fait de sa peau une scène où il projette une identité provisoire ou durable en quête de son personnage. Outil d’expérimentation de soi, d’exploration des personnages qu’il aimerait être, le corps n’est pas seulement pour soi, mais aussi à destination d’autrui, et souvent, pour l’adolescent, il est surtout le lieu que jugent et s’approprient les autres. Il se sent collé à leur regard et transparent au jugement. D’où le surinvestissement de la surface de soi comme support premier d’identité et de contrôle de ce qu’il entend donner à penser sur lui. Identité corporelle et identité psychique ne se disjoignent jamais, elles alimentent l’identité de soi ou plutôt le sentiment de soi à un moment donné, puisque justement ce sentiment change au fil des temps et des circonstances, il est d’abord la conséquence de l’histoire que le jeune se raconte à son propos.

Mal dans sa peau ou la peau sans contenance

8La peau est une métonymie du Moi, un révélateur de ses tensions et de ses plaisirs. Elle est une frontière écorchée vive si les limites symboliques entre soi et les autres, entre le monde interne et la réalité sociale sont brouillées car alors elle enferme dans une identité insupportable dont le jeune voudrait se dépouiller. Le corps est alors à l’image d’une prison, il impose une représentation pénible de soi. Les blessures corporelles délibérées sont justement des tentatives d’en sortir. Elles sont paradoxalement des instances de réparation.

9La peau est particulièrement sollicitée quand les limites de sens entre le monde et soi sont floues entre le sentiment de soi et le réel extérieur, entre le présent et l’idéal, ou dans une relation duelle entre le moi psychique et le moi corporel. Quand tout se dérobe autour de soi, il ne reste que le corps auquel s’accrocher pour ne pas disparaître. Instance de régulation, « objet transitionnel » malmené pour supporter l’âpreté des circonstances, il est un recours pour s’agripper au réel et ne pas sombrer. Le sentiment de dissolution de soi que l’adolescent éprouve, l’amène à se jeter contre son corps pour toucher enfin une limite, conjurer la chute dans le vide. Son ressenti traduit l’« agonie primitive » ou l’« angoisse impensable » décrite par Winnicott (1975). Le manque d’un environnement soutenant en soi et au dehors amène à la recherche d’un cran d’arrêt de la chute à travers l’incision corporelle. Au moment où elle est effectuée, la blessure instaure une sorte de lieu sensible de contenance que renforcent ensuite la trace laissée sur la peau et l’éventuelle nécessité des soins. La vue des cicatrices réconforte le jeune, lui rappelle qu’il dispose d’un moyen pour repousser les assauts de l’affect, et elle le rassure sur ses frontières. Une fois hors de la zone de turbulence, quand il cesse de se scarifier, les cicatrices sont investies différemment d’un jeune à un autre. Pour les uns, leur vue est insupportable car elle rappelle des moments trop douloureux, dont l’impact ne s’est pas encore tout à fait dissipé. Pour d’autres, elles sont les trophées d’une période pénible mais qu’ils ont réussi à surmonter.

10Les attaques à son égard (scarifications, abrasions, brûlures, coups, etc.), les maltraitances (anorexie, boulimie, etc.) ou la recherche de sensations brutales sont des moyens de continuer à s’arrimer au réel, de le ressentir par corps quand il ne se donne pas par sens. Elles ne sont pas l’indice d’une volonté de se détruire ou de mourir. Au contraire, elles bricolent du sens sur le corps pour continuer à exister (Le Breton, 2004 ; 2007). Elles s’opposent à la souffrance et manifestent un essai de restauration de soi. Pour reprendre le contrôle, le jeune cherche à se faire mal, mais pour avoir moins mal. Il sacrifie une part de soi pour sauvegarder quelque chose de son ancrage au monde. Les attaques au corps sont d’abord une attaque contre les significations qui s’y attachent. Elles concernent des jeunes souffrant d’un désinvestissement de soi, d’une incertitude sur les frontières de leur psychisme et de leur corps, de leur réalité et de leur idéal, de ce qui dépend d’eux et des autres du fait de parents incestueux, mal-aimants, maltraitants ou absents. Leur corps ne leur offre pas de contenance. Parfois des événements déclencheurs se situent hors du contexte familial (harcèlement, abus sexuels, peine de cœur, etc.), mais leur force d’impact déborde l’enveloppe de protection familiale. Cette dernière est brisée par l’inceste ou les abus sexuels au sein de la famille. Ceux qui se blessent ainsi sont des écorchés vifs, c’est-à-dire des écorchés du sens, sans défense contre les blessures infligées par les autres. Ils vivent les déceptions avec intensité, sans recul. Ils ont le sentiment de ne pas être tout à fait réels, de n’habiter ni leur corps ni leur existence. De même quand les enveloppes familiale et scolaire qui incarnent les peaux sociales du jeune sont défaillantes, elles sont l’objet d’attaques à leur égard, mais lui-même ne s’épargne pas.

Attaquer son corps

11Ces blessures délibérées possèdent une signification pleine, incarnent un langage latéral quand la parole suffoque à dire son désarroi. Le corps est toujours signifiant, il ne s’oppose nullement à la parole. Il dit à sa manière les tensions intérieures. Interrogé, l’adolescent(e) qui s’entaille en explique les raisons, parle de son soulagement après la blessure et de son malaise à recourir à une telle diversion. Mais il dit aussi ne pas avoir d’autres moyens de reprendre le contrôle sur la violence des affects ressentis. Les mots sont parfois impuissants devant la force des significations attachées aux événements, et le passage par le corps devient alors la seule issue possible pour ne plus suffoquer. Les blessures volontaires absorbent justement ce reste que les mots ne saisissent pas. Le jeune extériorise quelque chose de son chaos intérieur en le fixant sur son corps afin d’y voir plus clair, il met en acte une impossibilité de transformer les choses. Dire un inceste, l’indifférence de la mère, l’abandon du père, par exemple, ne suffisent pas à en effacer la douleur. Nombre des adolescents qui s’entaillent insistent sur ce point. Longtemps la parole n’a aucune puissance d’absorption du trauma ou de leur peine. Et puis, au fil du temps vient un moment où la parole cristallise toute la souffrance accumulée devant quelqu’un à l’écoute et surtout en résonance.

12L’attaque au corps est une tentative de contrôle, elle n’est nullement une échappée sauvage, elle est maîtrisée à l’insu du jeune qui n’attaque pas son visage ou ses yeux, ni son sexe, et sait jusqu’où aller trop loin, par exemple pour ne pas rendre visible ses blessures et attirer l’attention sur lui. De surcroît, elles sont souvent incluses dans des ritualités intimes, privées, dans la discrétion d’une chambre ou d’une salle de bain, souvent dans un accompagnement musical, une bougie, etc. En revanche quand le jeune passe outre et s’en prend à ces lieux du corps qui cristallisent le sentiment d’identité alors il témoigne d’une souffrance intense, où il est proche d’une dérive psychotique. Elle est un outil pour contrôler un univers intérieur douloureux qui échappe encore et pour élaborer une relation moins confuse entre soi et l’autre en soi. En ce sens, loin d’être des passages à l’acte comme le disent certains psychanalystes, elles sont des actes de passage (Le Breton, 2005 ; 2007), elles s’opposent à la virulence des affects. Grâce à elles, l’étau de la souffrance se desserre et le jeune reprend son souffle. Elles autorisent un passage, une transition. Elles offrent une échappée belle hors de l’impuissance en rétablissant le jeune dans une position d’acteur de son existence. « Il m’est arrivé de grosses crises d’angoisse que j’ai eu besoin de casser brutalement par une automutilation ; et de le faire dans les toilettes du lycée, ou dans la salle de bain chez des amis et de façon brutale et rapide, mais en présence de quelqu’un, non jamais », témoigne Samantha qui se décrit comme survivante de l’inceste. Ce sont des actes qui lui appartiennent, qui incarnent un moment de sa souveraineté personnelle et non pas un simple court-circuit de l’inconscient. Ils persistent tant qu’il ne trouve pas d’autres modalités de résolution de ses tensions. Le recours au corps intervient dans l’impossibilité de traiter psychiquement le désarroi rencontré.

13« Je voulais me faire mal au corps pour ne plus avoir mal à mon cœur », dit superbement Muriel. La douleur physique est concrète, réelle aux yeux du jeune, et elle est contrôlable, à l’inverse de la souffrance qui touche l’existence et qui, elle, ne dispense aucune prise pour en changer le cours, et apparaît comme un gouffre. L’entaille rétablit la consistance de soi. Elle met un terme à un vécu de morcellement. L’adolescent retrouve un sentiment d’unité. Une attestation d’existence lui est conférée par la maltraitance de la peau et par le recours à une douleur infiniment plus supportable que la souffrance d’être soi ou d’avoir subi des violences sexuelles ou l’inceste. La douleur de l’entame est vécue comme une stimulation brutale, un rappel incisif des frontières de soi (Le Breton, 2007).

14Technique paradoxale de survie, les entames corporelles permettent de reprendre pied et de contrer le flux des pensées pénibles. Elles sont d’autant plus une tentative de maîtrise que les plaies requièrent souvent d’être soignées secrètement pour ne pas attirer l’attention sur elles, ou alors elles sont entretenues délibérément comme des foyers de sensations. Le jeune continue à se sentir exister, à éprouver la consistance de son rapport au monde par le rappel d’une limite à même la chair. Après l’incision, le calme revient, le monde est à nouveau pensable. L’existence reprend son cours. Cette disparition de la tension et l’étonnement de redevenir soi-même est ce qui induit cette formulation commune, pleine de malentendus, faisant référence à une sensation d’apaisement. Le sang qui coule est un baume paradoxal posé sur le manque à être. La douleur ressentie est un rappel d’existence. « Je crois que je me coupe pour sentir que je suis encore vivante. Parce que je sais très bien qu’en me coupant, c’est pas comme ça que je mourrais. Ça je le sais très bien. Donc je suis pas morte et mon corps n’est pas mort. Enfin, je ne sais pas expliquer, mais non, je ne suis pas morte. Voilà, c’est comme ça » dit Anna. La fragilité des assises narcissiques requiert le cran d’arrêt de la douleur, mais la souffrance est ailleurs, installée dans l’histoire de vie. « C’était un besoin de me faire mal, mais parce que je me sentais mieux après, pendant un moment j’arrêtai de penser à ma vie de merde », dit Kevin. Le détour par l’agression corporelle est un remède paradoxal. Le jeune oppose la douleur portée sur la peau à la souffrance enracinée dans les circonstances de sa vie à travers une homéopathie symbolique où une dose infinitésimale du poison en résorbe provisoirement les effets (Le Breton, 2004).

15Dans nombre de situations, les attaques au corps sont liées à des incestes ou plus largement à des abus sexuels, c’est-à-dire des effractions du corps et du sens, un brouillage des liens de génération (dans les deux sens du terme) et de parenté. Le jeune perd symboliquement sa place de sujet dans la famille d’être devenu objet sexuel, mais il perd aussi l’estime de soi, son corps, marqué désormais par un ressenti de dégoût qui incarcère en soi. Il se vit désormais dans un corps sale, souillé, pourri… Les scarifications opèrent comme une saignée identitaire, une manière de faire sortir le sang de la souillure, de l’horreur en soi. Dans ce contexte, elles fonctionnent comme un rite individuel de purification (Le Breton, 2007).

16Les attaques au corps sont surtout féminines. Rappelons que les somatisations des filles sont fréquentes et débordent les douleurs propres à la croissance : maux de tête et de ventre, nausées… souvent corrélées à des moments de tensions avec leurs parents ou avec leur environnement social proche. Elles disent par corps une difficulté de vivre, un manque de reconnaissance, la difficulté d’être soi et de grandir. Mais elles sont aussi des inscriptions de sens traduisant une part des tensions affectives au sein de la famille, particulièrement avec la mère, mais aussi parfois la douleur de devenir femme dans un contexte qui réduit le féminin à la séduction, à la beauté, à la minceur, au fait d’être « bonne », et vouée à une représentation sur la scène masculine. Si la plupart sont heureuses de ce culte de l’apparence et de cette surenchère sur les jeux de séduction, d’autres ne s’y reconnaissent pas et en souffrent. Pour les garçons, elles disent une souffrance mais elles participent parfois d’une affirmation de virilité. Si le plus souvent les filles dissimulent et soignent leurs blessures en secret, les garçons les arborent plutôt comme des emblèmes de virilité. Elles attestent qu’ils n’ont pas froid aux yeux en se faisant mal et en laisser leur sang couler. Mounir, interrogé par Meryem Sellami (2015), se coupe depuis l’âge de 13 ans pour afficher sa suprématie sur les autres : « Je veux qu’on ait peur de moi (…) Si quelqu’un a osé se couper sa propre peau, qu’est-ce qu’il oserait te faire à toi ? S’il n’a pas eu pitié de sa peau à lui, s’il n’a pas eu pitié de lui-même, comment il aurait pitié de toi ? C’est un intouchable, un dur, un vrai gangster ». Pour Mounir, les entailles sursignifient paradoxalement la virilité, même quand cette dernière paraît singulièrement mise en défaut. Le fait de montrer son courage et de se faire mal pour imposer son statut est une attitude masculine.

17Dans une dimension tout autre, et sous une forme nettement plus douloureuse que pour le tatouage, dans un contexte de vive souffrance, il s’agit de faire peau neuve. Ces blessures délibérées ne durent que le temps du passage de la zone de turbulence. Elles ménagent un détour nécessaire quand tout le reste se dérobe pour rétablir un espace potentiel, refaire du corps un lieu de présence à soi, elles ne sont nullement une stase, elles permettent de gagner du temps et de ne pas se laisser emporter dans le flux de la souffrance.

18Elles dressent une digue pour une reprise de contrôle. A de rares exceptions, elles n’incarnent en rien une pathologie durable, et elles cessent dès que le jeune trouve une assise de sens dans son existence. Un jour ou l’autre, après un temps déterminé allant de quelques jours à quelques années, elles cessent par la grâce d’une parole qui trouve enfin le moment précis de se dire et d’être entendu, d’une réussite sportive, professionnelle, artistique, d’une rencontre amoureuse, du geste d’un adulte qui lui donne enfin le goût de grandir de la confiance accordée pour une tâche quelconque qui lui tenait à cœur, une reconnaissance inattendue de la famille ou des proches.

Bibliographie

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  • Le Breton D., En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Paris, Métailié, 2007 (2017).
  • Le Breton D., La peau et la trace. Sur les blessures de soi, Paris, Métailié, 2004 (2018).
  • Le Breton D., Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2003 (2016).
  • Sellami M., « Le bad-boy n’a pas peur d’avoir mal » : blessures auto-infligées et construction de l’identité virile chez les adolescents tunisiens », Revue des Sciences Sociales, n°53, 2015.
  • Winnicott D. W., « La psychiatrie de l’enfant et les effets des facteurs psychologiques sur le corps », L’enfant, la psyché et le corps, Payot, 1996.
  • Winnicott D. W., « La crainte de l’effondrement », La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000.

Date de mise en ligne : 12/11/2020

https://doi.org/10.3917/lcp.238.0036